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« toyable barbarie. Nous sommes venus , en ce « genre, au dernier degré de la turpilude. La lice berté de tout mettre, de tout dire sur la scène , « dispense nos auteurs dramatiques de toute espèce R de talent , de la plus légère connaissance de Tari. (( Ce sont des misères dont il n'est plus question ; et « pourvu que l'on mette sur la scène des moines, « des religieuses, des curés, des évèques , des carte diiiaux; pourvu que l'on liurle en mauvais vers, « ou en prose platement ampoulée, les mots de liée berlé , cet attrait populaire lient lieu de tout ,
•e et fait tout passer. ... : c'est le pont aux ânes. » Il est fâcheux d'être obligé de dire à quelqu'un qu'il a passé sur ce pont. En général , ces réflexions de M. de La Harpe, fort justes en elles-mêmes, sont un peu durement énoncées. Je n'aurais pas voidu les exprimer ainsi ; mais, puisque je les trouve ainsi exprimées par un autre , ou avouera que c'était bien le cas de les citer.
Le Marchand Provençal est la première pièce ( M. de La Harpe, qui aimait le mot propre , aurait dit la première sottise patriotique. ) que la révolulion ail inspirée à M. Pigault-Lebrun : ee Cette pièce, te dit l'auteur dans une note , prouve les change- « mens rapides qui se sont opérés dans les esprits ee en affaires politiques. » Il me semble que cette pièce ne prouve rien , sinon qu'il ne s'était opéré aucun chani^enient heureux dans l'esprit et le talent de M. Pigault-Lebrun. En effet, elle ne vaut pas mieux que les précédentes : on y voit un monsieur et une madame de Forfanville, absolument calqués sur le baron et la baronne de Sotenvillc , du Georges Dan-
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diii y personnages que Molière avait uès-bien voués au ridicule, quoique le changement en affaires poliii<]ups ne fût point encore opéré. On y voit encore une demoiselle de condition, sans fortune, épouser un riclie marchand . ce sont encore de ces choses qu'on a vues dans tous les temps \ témoin encore ce pauvre Georges Dandin , qui ne s'en applaudissait même pas trop. Il est vrai que le but moral des deux pièces est fort diOéient : Molière peint de la manière la plus vive et la plus comique, linconvénient des alliances disproportionnées -, M. Pigault-Lebrua veut prouver, au contraire, que rien n'est plus convenable ; et , pour le coup , celte dillérence dans le but moral pourrait bien appartenir à la différence des temps.
Malgré l'à-propos de cette doctrine , le Marchand Provençal ne parvint pas encore aux honneurs de la représentation , non plus que Charles et Caroline, pièce dirigée contre l'ancienne jurisprudence française, les juges et les parlemens : j'ai vu cela dans la préface; car, je l'avoue, je n'ai pas lu la pièce. C'est un drame en cinq actes 5 et, quelque courage que l'on ait, il ne va pas jusqu'à lire un drame en cinq actes de M. Pigault-Lebrun , surtout lor qu'on en a déjà lu un ( la Joueuse ) qui , quoique moins long, lient forlement en garde contre les autres.
Les petites déclamations contre les distinctions sociales , contre les anciennes institutions judiciaires , n'ayant pu encore réussir à M. Pigaull-Lebrun , dans un temps où elles réussissaient à tout le monde, il prit enfin les grands moyens pour avoir du génie : il plaça un régiment de Dragons {\?ii\9, un couvent de
Bénédictines. Deux vieilles religieuses commencent à déclamer en style mystique contre un pareil ordre de clios(îs : elles comparent les dragons aux Philistins, aux Amalécites^ mais bienlôt, séduites par un jeune capitaine, les dragons sont des élus , des Machahées ; elles se disputent le capitaine, qui leur est enlevé par une jeune religieuse. Cependant ce capitaine, caché par les deux vieilles dans une cellule, ne veut pas cire trouvé là par son colonel , qui fait faire une visite dans le couvent. Pour se sauver, il imagine de grimper sur le cheval de saint Martin , de prendre les habits du saint, et de se mettre à sa place : un raaréclial- des -logis, qui était avec lui, monte en croupe, où il prend la place, les habits et l'altitude du diable , que le sculpteur avait habilement placé là. Tout allait bien, lorsque la vieille Gertrude vient se prosterner et adorer saint Martin , et sans doute le diable. Les deux dragons ne peuvent garder leur sérieux-, ils éclatent de rire, et tout est découvert. Certainement ces belles conceptions dramatiques ne pouvaient manquer d'être applaudies avec transport le i8 pluviôse an II de la république : aussi, huit jours après, le aS pluviôse, M. Pigault- Lebrun donna une belle suite à cette belle comédie, et nous fit voir la jeune religieuse mariée avec le capitaine, îa vieille Gertrude élevée au grade de vivandière, n'adorant plus saint Martin , et ne reconnaissant pour patronne que la sainte république , jurant cependant encore quelquefois par saint Benoît, comparant tel dragon au prophète Jouas, se comparant elle-même à la chaste Suzanne^ ce qui fait beaucoup rire les dragons , cl ce qui , en l'an II,
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dul ébranler les voûtes du théâtre de la Cité, par les brouhahas ellesapplandisseniens que de pareils traits de gétiie durent exciter.
Je ne parlerai ni du Dù'orce , pièce jouée la quatrième sans-ciilotlide de la seconde aimée républicciine , et dans laquelle la jeune Emilie, en bonne républicaine, ne manque pas d'appeler son père citoyen ; ni du Blanc et du Noir. ]M. Pigaull-Lebrun, ami des principes, sV montre furieusement ami des noirs : c est encore un long drame, et je n'ai eu garde de le lire -, mais, en lisant le litre, j'ai vu que ce drame avait été représenté et était tombé le i4 brumaire an IV. Cet aveu m'aurait paru franc et modeste, si je n'avais vu, dans la préface, que M. Pigault- Lebrun n'annonçait cette chute que pour se moquer du public , et la lui reprocher. O mes contemporains, s'écrie -t -il avec aménité, <jue nous sommes bétes en masse.' Vous m'avez applaudi, ajoute-t-il, quand je l'avais bien moins mérité. Et cela peut être vrai.
Les autres comédies de M. Pigault- Lebrun ne sont pas des pièces révolutionnaires , et c'est un grand défaut qu'elles ont de moins -, elles sont tout simplement mauvaises, et c'est un petit malheur dont il j)eut aisément se consoler : on est fort heureux . lorsqu'on n'a que des critiques littéraires à essuyer. Quelques-unes même de ces pièces, en très -petit nombre, offrent plusieurs scènes , en très-petit nombre aussi , où il y a de l'esprit et de la gaiié . telle est relie des Contre-Temps , imbroglio assez comique, où un valet impudent et fripon montre beaucoup d'adresse et de ressource dans l'esprit, pour se tirer du
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mauvais pas OÙ le jettent, et les affaires embarrassées de son maître, et ses propres fourberies. C'est là le triomphe de M. Pigault -Lebrun. Tel est encore le Petit. Matelot, petit opéra qui est resté au théâtre. On joue aussi quelquefois \e?, Rivaux deux-mêmes; mais on a omis, je ne sais pourquoi , cette pièce dans cette édition , ce qui me dispense d'en parler. En voilà bien assez, d'ailleurs, peut-être même trop sur les œuvres dramatiques de M. Pigault- Lebrun. Je ne m'arrêterai point à relever les nombreuses incorrections de langage dont elles fourmillent ; ce serait un soin bien superflu : M. Pigault-Lebrun ne sera jamais un auteur classique.'
Œuvres choisies de Servan , avocat -général au parlement de Grenoble.
C'est à Paris que se font les réputations littéraires \ ou, SX par hasard elles commencent ailleurs, c'est à Paris qu'elles se consolident et qu'elles reçoivent cette sanction qui leur donne de l'éclat et de la durée. Les provinciaux s'en irritent, et ils accusent les Parisiens de ne pas rendre assez de justice aux gens d'esprit et de talent qui naissent, vivent, restent et meurent parmi eux , et qui y sont plus nombreux qu'on ne pense. Cette accusation est fondée peutêtre , mais du moins elle admet des exceptions, et Servan en est la preuve. INé sur les confins du Daupbiné et presqu'en Provence , il passa sa vie entière dans ces deux provinces éloignées , et fut très-célèbre à Paris ; mais celle célébrité même ei celle justice particulière rendue à Servan étaient souvent de nou-
velles insiilles pour les provinciaux , par la manière doiil elles étaient exprimées, a On fait donc de bons (( ouvrages en province, » s'écriait un Parisien célèbre ( Voltaire), en applaudissant à une production remarquable de l'avocat-général de Grenoble. Il faut Ta vouer, celte exclamation, très-flaiteuse pour Servan , ne Test guère pour la province; et, quelque disposé que je fusse à prendre en main la défense des provinciaux , je suis obligé de convenir que, si l'ouvrage de Servan était aussi bon que le suppose celte exclamaiion , rétonnement de Voltaire était assez fondé. C'est en effet à Paris que se font les excellens ouvrages : mais avouons aussi que c'est généralement en province que naissent les grands écrivains qui les font : c'est ainsi que se divise la gloire littéraire entre les provinces et la capitale.
Mais Paris n'a rien à revendiquer dans Tillustration littéraire de Servan , et ne peut prétendre à entrer sous ce rapport en partage avec le Dauphiné : c'est le Dauphiné qui a vu naître Servan , qui a vu éclore ses ouvrages ; c'est dans sa patrie qu'il a passé sa vie presque entière. Cette vie fut très- occupée, très-laborieuse, souvent agitée , et toujours honnête et vertueuse. Il chercha la vérité avec bonne foi , et le bien public avec ardeur. 11 se trompa quelquefois dans celle recherche, mais il avoua noblement ses erreurs quand il put les connaître. Celui qui ne se trompe pas fait encore mieux sans doute 5 toutefois il perd l'occasion de manifester une vertu de plus , et une vertu assez difficile et assez rare.
Servan fut donc homme d'esprit et homme de bien 5 c'est sous ce double rapport que l'envisage son
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nouvel éditeur, clans une inléiessante Notice qu'il a placée à la lôle de ses œuvres. Celte Notice est ellemême un ouvrage, par son étendue et par son mérite : elle embrasse beaucoup d'objets , traite beaucoup de questions , on dirait même trop , si l'on était très-scrupuleux sur la régularité d'une composition et sur ses limites naturelles 5 si surtout on n'était pas entraîné par l'intérêt de ces objets, par l'agrément et la solidité de ces digressions et de tous les accessoiies que M. de Portels a fait entrer dans son sujet. Cependant, quelques esprits amoureux de l'ordre, des règles et de la méthode, lui appliqueront ce qu il dit lui-même de Servan : « Avec moins d'abondance , « il aurait été plus parfait. » C'est au nom de ces esprits méthodiques et réguliers que je hasarde cette critique. J'en ferai deux en mon propre nom. Dans une de ces digressions, et à l'occasion du goût que Servan avait montré pour la poésie dans sa première jeunesse et au sortir de ses études , M. de Portels fait une assez longne liste des hommes célèbres pour qui les seritiers du Parnasse n ont pas clé la route de la fortune , et envers les(|U(ils celle fortune a été une marâtre ; et il met de ce nombre La Bruyère et Linnée, qui n'ont guère, ce me semble, tréquenté les sentiers du Parnasse, et qu'on n'a pas coutume de ranger parmi les poêles. Plus loin , et en plus d'un endroit , il se méprend tout-à-fait sur l'époque du ministère de M. le duc de Choiseul. Ces critiques sont peut-être un peu minutieuses, et je reviens à Servan.
Un simple plaidoyer, prononcé à plus de cent lieues de Paris, suffit pour donner tout à coup une
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grande célôbiilé à un jeune homme jusqiie-ià inconnu. Suivi bienlôt après d'un ouvrage sur la réforme de nos lois criminelles, sorte de commentaire souvent critique d'un ouvrage fameux que venait de publier le marquis Bcccaria , ces deux écrits lui attirèrent les lettres les plus flatteuses de Voltaire, de d'Alemberi, d'Helveiius, du baron d'Holbacii , elles suffrages de la plupart des autres écrivains qui , à cette époque , dominaient les lettres, et même la société. Ces lettres, que rapporte le nouvel éditeur à la fin de sa Notice^ étaient inédiles 5 cl elles sont curieuses. Celles de Voltaire, la première surtout, sont cliarmantes. A la vérité. Voltaire sacrifia jusqu'à un certain point à Servan, et assez injustement, à mon avis, le chancelier d'Aguesseau , qu'il lui sacrifie bien plus complètement dans la seconde, et même dans une troisième ou quatrième, car il y revient souvent. Mais il lui donne, avec toute la grâce possible, des éloges justes et mérités, et tournés comme il savait le laire. 11 y montre toujours sa juste admiration pour le grand siècle de Louis XIV, que Servan rappelle cependant peu par ses écrits. D'Alemberi a du moins la franchise de l'indiquer par quelques critiques mêlées aux éloges qu'il prodigue aussi. La lettre d'Helvetius, dénuée de grâce et d'esprit, n'est remarquable que par des fautes d'oithographe, ou du moins par une orthographe vicieuse et gothique, plus vieille que le temps où il écrivait.
Ou sent bien que le talent, l'éloquence même, et tout le mérite littéraire d'un plaidoyer prononcé dans une ville de province du troisième ordre, n'auraient pas suffi pour attirer les regards et les applaudisse-
mens des hommes que j'ai nommés, el de leurs disciples et de leurs échos , dont je passe sous silence et les suflVages et les témoignages. La seule justice littéraire n'aurait pas valu à un provincial ignoré jusque-là tant de lettres flatteuses, tant d'éloges et de cajoleries : il y avait évidemment ici un autre intérêt que celui de la littérature, l'intérêt de la philosophie; mais la philosophie qui , à cette époque eut des torts si graves, avait raison dans cette circonstance. Servan défendait une belle et noble cause. Un protestant avait contracté un mariage suivant les lois de sa religion, qui n'étaient point reconnues par les lois du royaume, aux yeux desquelles ce mariage était nul. Quelques années après, voulant rompre lui-même ces liens sacrés, il en vit le moyen dans cette jurisprudence dure et intolérante ; il se fit catholique, et changea de religion vraisemblablement pour pouvoir changer de femme. Servan fut Tavo-" cat de cette femme infortunée ; c'est à ce plaidoyer, connu sous le titre de Discours de M. V a^^ocat-gciiéral Servait ^ dans la cause d'une Jemme protestante, et qui peut-être est resté son chef-d'œuvre, qu'il dut une célébrité si prompte et si éclatante. 11 attaquait un abus ; il en attaqua quelques autres dans son ouvrage sur la réforme de notre jurisprudence criminelle. Ces attaques étaient pleines sans doute de sagesse, de modération, et même de respect pour l'autorité i mais les écrivains qui prétendaient diriger 1 opinion publique, et qui n'y réussissaient que trop , espérèrent qu'il n'en resterait pas là, el que comme eux, il ne respecterait ni la religion, ni la monarchie. « Ce jeune magistrat, écrivait d'Alem-
« hvA'l h Voltaire, sera une bonne acqui.silioii pour (( la philosophie. «Voltaire, écrivant à Servan, l'encourage beaucoup à ne point tromper cet espoir -, et, déplorant la décadence de la littérature, il ajoute : « Ce qui me console, c'est qu'il y a beaucoup de « philosophie*, soyez lonjoui?, monsieur, ma plus « grande consolation. »
Ce furent sans doute ces espérances assez légèrement conçues ( car Servan , en défendant avec talent les droits de la justice et de l'humanité, avait observe toutes les lois de la sagesse, delà modération, et même du respect envers l'autorité) qui lui valurent l'honneur d'être nommé membre de l'assemblée constituante. LeDauphiné, sa patrie, avait nommé deux hommes célèbres : Mounier et Barnave. La Provence, qu'il regardait comme une autre patrie, en le nommant avec Mirabeau, faisait deux choix plus célèbres encore. Mirabeau lui écrivit sur-le-champ une lettre pleine de flatteries, où il le conjure d'accepter la mission qui lui est confiée, et de remplir ainsi Vattente du royaume. « J'avoue, lui dit-il, que je « suis suspect en parlant ainsi ^ car j'aurai l'honneur (( «d'être votre auxiliaire , et j'aurai besoin de vos lu- « mières. Rousseau ne vit plus -, vous avez hérité de (( son talent; je méditerai vos ouvrages, et nous (( lirons ensemble les siens. » Malgré toutes ces cajoleries, Servan refusa de remplir Vattente du royaume, et d'avoir Mirabeau pour auxiliaire. Quinze ans plus tard , il refusa également d'être membre du corps législatif de Bonaparte : ce qui fut regardé alors comme le comble de Timprudence et de l'audace. H V a dans ces divers refus de ce qui fait l'ambitioa 3. -2^
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ilu vulyaire , iinefuici; d'àiiio peu commune, el une philosophie plus vraie et plus généreuse que relie à laquelle on avait voulu attirer Servan dès son début dans la carrière des lellies.
Quelques mois après avoir refusé d'être le collèt^ue et Vauxiliave de Mirabeau, Servan, qui en avait reçu une lettre si flatteuse, écrivit contre lui , sous le titre de Lettre aux coiniiietians de Rlivaheau , une des philippiques les plus violentes quon ait écrites depuis Démosthènes. C'était, à la vérité, après les journées des 5 et 6 octobre, époque fatale où dut être désabusé tout honnête homme qui s'était laissé prendre aux espérances d'une sage réforme, et tromper par le charlatanisme des réformateurs. Servan le lut complètement, et publia plusieurs écrits contre la révolution el les révolutionnaires. L'un d'eux, assez étendu, est partlculièi'ement dirigé contre les spoliations, les spoliateurs , leurs fauteurs et leurs complices. Servan y remonte très -haut, fait l'histoire de toutes les contiscalions politiques , et les flétrit toutes avec une indignation que rendent plus vive et plus sensible encore les traits d'une amère ironie. •
C'est à la vue de ces crimes et de ces désastres que Servan se reproche amèrement d'avoir un instant partagé les idées des novateurs, el secondé les premiers mouvemens de la révolution. Il fait avec rigueur son examen de conscience , mais après cela il pense aussi avoir le droit de faire celui des autres, el s'écrie : « O M. Ncckerl M. Necker! si ma cons- « cience est tourmentée, moi c[ui n'ai que troublé « l'eau du bassin, que doit être la vôtre, vous qui
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<' avez exciU' sur l'Océan un orage où la France ente tière a péri Le ciel me préserve de votre an-
« cienne gloire au prix de vos derniers remords ! « Le ciel m'en préserve bien davantage, si par malu heur pour vous-même, vous n'aviez pas de re- <( mords! » Loin d'avoir des remords, ]\L Necker se vantail à Coppet des belles choses qu il avait faites en France ; et une coterie, qui a ses trompettes et ses échos, le vante encore et le rappelle à notre admiration et à notre reconnaissance. Les vrais royalistes protesteront toujours contre cette direction fausse et mensongère qu'on voudrait donner à Thisloire contemporaine.
Prenant pour guide l'intéressante Notice de M. de Portets , je me suis plus attaclié à faire connaître la personne et le caractère de ]\L Servan, queje ne ferai connaître ses ouvrages. Ils sont trop nombreux et trop variés, pour qu'il me soit possible de donner, même dans l'analyse la plus rapide , une idée juste de leur caractère, de leur mérite et de leurs défauts. Je me contenterai d'indiquer les sujets de la plupart de ces ouvrages, de les classer, et de présenter quel- ({ues observations sur un petit nombre d'entre eux , et sur quelques traits distiuctifs du talent, de l'esprit et du style de l'auteur.
Les OEuvres de Servan se divisent en ouvrages politiques, philosophiques, moraux et littéraires; le plus souvent ils portent tous ces caractères à la fois. Même dans ses plaidoyers, qui commencèrent sa réputation, et sont restés peut-être la partie la plus brillante de sa gloire, il sait s'élever à de hautes considérations , et rattacher un intérêt général à une
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cause pariiculière, et à la défense d'un simple individu. J'ai déjà dil quelques mots de la plupart de ses ouvrages politiques. Ils lui furent inspirés par la révolution dans son début et sa force. Tout était violent alors : mais ceux qui pardonnent si facilement la violence des excès qui signalèrent ou souillèrent cette époque, ne lui pardonneront pas la violence de son indignation. Cette indignation éclate surtout dans son ouvrage sur les confiscations qu'il caractérise un peu durement, et elle indignera beaucoup ceux qui trouvent ce procédé simple, juste et naturel, et qui pensent, ou font semblant de penser, qu'aucune indemnité n'était due à ceux qui en ont été les victimes.
Les ouvrages philosophiques et moraux de Servan sont , divers discours sur les avantages de la 1)0ritahle philosophie , sur les mœurs , sur les connais-' sauces humaines en généi'al , et. la morale et la législation en particulier; et un ouvrage très-élendu qui a pour objet l'influence de la philosophie sur la jurisprudence et les lois touchant les délits civils, criminels, politiques, dans les diverses formes de gouverneniens , elles peines infligées aux coupables. Ses ouvrages littéraires sont un commentaire sur les deux premiers livres de Montaigne ^ un jugement assez étendu sur les Confessions de J.-J. Rousseau , un recueil de pensées sur divers sujets, sous le titre d'E.rtrait d'un portefeuille , qui peut-être serait mieux classé parmi les ouvrages philosophiques, que parmi les œuvres littéraires -, et quelques autres opuscules encore.
De tant d'ouvrages , qui tous pourraient fournir la matière d'un ou de plusieurs articles, soit par
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limpoi lance des sujets (|u'ils irailent, soil par la ma.nière dont l'auteur envisage les nombreuses et intéressantes questions qu'il y rattache, soit par les qualités , les défauts, et même par les singularités de son talent, je ne dirai qu'un mot de ses observations sur les Coiifessioiis de J .-J . Rousseau ; et, si j'ai de l'espace , un autre mol de son Commentaire sur les Essais de Montaigne.
La première partie des Coit/èssions de Jean-Jacques avait seule paru , lorsque Servan fit ses observations, ce qui les empêchait d'être complètes ; mais même elles le sont trop peu sur cette première par(ie. Servan se borne à discuter très - longuement un fait qui occupe une demi -page dans le livre de Rousseau-, et beaucoup plus brièvement une partie bien plus importante de ce scandaleux et attrayant ouvrage, et qui y tient une place bien plus considérable : je veux parler des relations de Rousseau avec madame de Warcns, et de ses révélations plus qu'indiscrètes, et tout-à-fait coupables et ingrates. Tout homme honnête les blâme elles a blâmées 5 mais Servan fut un des premiers à exprimer son indignation , el il l'exprime quelquefois avec éloquence.
L'autre fait, sur lequel il s'étend si prolixemenl , ne se trouve même pas dans les Confessions ; il est dans les Rêveries du Promeneur solitaire. Rousseau raconte qu'herborisant à Grenoble, avec un ^L Bovier (qui même n'était pas nommé dans les premières éditions de ces Rêveries, et que Servan fît peutêtre connaître en le nommant), vit, sur des saules épineux , des fruits qui lui parurent bons à manger, et il eut la fantaisie d'en goiiter. « Leur trouvant ,
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<( (lil-il , une acidité très-agréable , je me mis à man- « ger de ces fruits pour me rafraîchir. Le sieur Bote vier se tenait à côté de moi , sans m'imiler et sans « rien dire. Un de ses amis survint, et me dit : Eli ! u monsieur, que faites-vous là? Ignorez-vous que « ce fruit empoisonne? Ce fruit empoisonne! m'é-
« criai-je tout surpris Je regardai le sieur Bo-
« vier, et je lui dis: Pourquoi donc ne m'avez-vous « pas averti ? Ah ! monsieur , me répondit -il d'un air « respectueux, je n'osais pas prendre cette liberté. « Je me mis à rire de cett<; JnnniUtê dauphinoise. » Rousseau ajoute que cette aventure lui parut si plaisante, qu'il n'y pensait jamais sans rire de la singulière discrétion de M. l'avocat Bovier. Il nous apprend, au reste, qu'elle n'eut aucune suite 5 que le soir il soupa ircs-bicti ; qu'il dormit mieux, et se leva le matin en parfaite santé, quoique tout Grenoble fût persuadé que ce Unrible hippophœe était un poison violent, dont la plus petite dose suffisait pour donner la mort.
Servan avait vu Rousseau à Grenoble : c'était par r<'nlremise de l'avocat Bovier qu'il l'avait connu ^ il était alors plein d'enlhoi-.siasme pour l'auteur de la Nouvelle H élo'ise et d'ism/'/f^ , mais l'auteur des Coujessioiis lui en inspire moins, et il défend son conipairiote Bovier, qui, avec un air d'insouciance et une apparence de légèreté , était accusé d'une acliori fort odieuse. Je crois le plaidoyer de Servan tièsjuste : mais je le trouve un peu long, et il y avait des choses plus intéressantes à dire sur les Confessions , ou même sur les Rêveries ou Promenades. Rousseau avait le cerveau bien malade quand il fit céder-
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nier ouvrage , et il ne faut croire qu'avec beaucoup de précauliou aux anecdotes qu'il rapporte, et surtout aux accusations qu'il porte contre les particuliers et le genre humain. L'éditeur des OEuvres de Sm^au a euloccasion de fairecounaîtreune lettre jusqu'ici inédite de ce grand écrivain, qui est une nouvelle preuve de la bizarrerie de son esprit, et des travers dont le rendait capable un caractère défiant, ombrageux et susceptible jusqu'à l'extravagance et à la folie. La marquise de Créquî, femme d'un esprit très-distingué, était pleine d'égards et d'admiration pour Rousseau ; elle l'attirait chez elle , et lui prodiguait les plus délicates ailenlions : ne pouvant l'y recevoir pendant quelques jours, elle lui écrit le billet le plus obligeant pour l'en avertir, et lui éviter par là la peine d'y venir inutilement. Rousseau, outré d'un procédé dont tout esprit bien fait eût été reconnaissant, lui répond par un billet très - long et très-insolent, et qu'il prend le soin de porter lui - même à la porte de madame de Créqui. Ce billet est vraiment curieux, et je voulais le rapporter ; mais je n'ai plus d'espace, et je ne veux pas l'abréger : les chefs-d'œuvre se font mal connaître par extrait, et le billet de Rousseau est un chef-d'œuvre de bizarrerie et d'extravagance.
La Harpe , lié avec les écrivains ennemis acharnés de Rousseau, applaudit beaucoup à l'ouvrage de Servan. « C'est, dit-il, un morceau plein d'esprit et de rai- « son 5 l'auteur pense et s'exprime avec énergie: ses « raisonncmens sont frappans d'évidence, et ses ex- « pressions souvent heureuses. » Il ne reprend que quelques phrases de mauvais goût, et cite entre autres