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lies surtout qu'il a aimées, et il saurait gré à l'histoi^ien de les aimer lui-même, de les faire aimer à ses lecteurs. Il s'étonnerait à bon droit, lui , que ses contemporains nous représentent comme s'étonnant assez facilement , que tout ait été su , que rien n'ait été ignoré , rien oublié ; qu'au bout de deux siècles ( car il y a justement deux cents ans que La Fontaine est né) toutes les particularités de sa vie soient venues à la connaissance de ce nouvel historien 5 que ses secrets même ne lui aient point échappé 5 que l'occasion , les motifs et la date de ses plus petits ouvrages lui aient été connus; qu'il en ait pénétré toutes les allusions fugitives; qu'il ait découvert les noms les plus obscurs, et les personnages les plus ignorés qui en sont l'objet ou qui y sont mentionnés ; enfin , que tout ce qui a rapport à sa personne et à ses ouvrages soit tellement bien commenté, expliqué, éclairci, que lui-môme, en lisant sou histoire, apprendrait beaucoup de choses qu'il a certaiuement oubliées, ou que raème il n'a jamais bien sues.
Ce qui enchanterait La Fontaine plaira beaucoup aussi à tous les lecteurs de cet ouvrage, et doit en assurer le succès. Sans doute , si Chamfort trouvait des longueurs dans un distique, on pourra bien en trouver quelques-unes dans ce gros in -8". Mais il y a tant de charme dans tout ce qui regarde la personne de La Fontaine et ses ouvrages, tant d'intérêt s'attache au siècle où il a vécu et dont il a été une des principales gloires , son nom est lié avec tant d'illustres noms, sou caractère oifre tant d'originalité, sa vie a été semée de tant de particularités singulières et peu communes, que les plus petits détails
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dont il csl l'objet, plaisent , amusent et iiiléiessenl.
A tous ces litres, Ihistoire de La Fontaine peut avoir, je crois, beaucoup plus d'étendue que celle du petit nombre des grands poêles ses contemporains , qui ne lui ont cédé ni en gloire , ni en génie, ni en renommée. Il eut moins de relations avec le grand roi qui domina ce grand siècle, que Boileau , Racine et Molière : mais il fut peut - être plus aimé des princes, des grands seigneurs, des courtisans 5 il fut plus que tous ses livaux , l'objet des soins et de raffeclion de quelques femmes aimables. Ses ouvrages, plus nombreux et plus courts, firent plus d'allusions à des événemens particuliers de la société , ou même à des événemcns publics ; il les adressa à un plus grand nombre de personnes, et y fit entrer plus de noms propres : ce sont autant de matériaux pour 1 historien qui explique ce que le temps a rendu obscui", découvre toutes les allusions les plus cachées , connaît à force de recherches, et nous dévoile les noms et les personnages les plus ignorés , nous fait mieux connaiire ou nous présente sous d'autres rapports ceux que nous connaissions déjà , fait entrer plusieurs histoires dans une seule hisloire, multiplie les anecdotes et les portraits, et varie ainsi ses ressources pour attacher et captiver ses lecteurs.
Quelquefois, il est vrai , I.a Fontaine n'est que le prétexte des récits, des réflexions, des dissertations qui entrent dans son histoire j mais c'est un heureux prétexte, et toutes les fois qu'un lien naturel peut unir ces objets si divers au sujet principal , le lecteur qui aime le sujet et tout ce qui y tient, se laisse facilement entraîner dans ces détours où il retrouve ton-
i6'\ MÊLA KG us.
jours quelques traces de La Fontaine; ce n'est qut? lorsqu'il îi'eu trouve aucune , lorsque la digression ne peut être rallacliée que d'une manière forcée et peu nalurelle à l'objet de l'ouvrage , qu'on serait tenté d'y trouver quelques longueurs; et il n'est pas entièrement à l'abri de ce reproche. Je mettrais du nonibre de ces digressions tout-à-fait étrangères à La Fontaine et à son histoire, celle par laquelle M. Walckenaër, comparant la littérature ancienne avec la littérature moderne et celle du moyen âge, s'arrête principalement sur celle-ci , parle de la chevalerie, des croisades, dos châteaux, de la galanterie, des serfs, des monastères, etc. Outre l'inconvénient de détourner trop long - temps l'attention du lecteur du sujet qui doit l'occuper, cette dissertation a encore celui d'être trop longue pour l'endroit où elle est placée, et beaucoup trop courte pour la multiplicité des objets qu'elle traite.
Rarement , il est vrai , M. Walckcnacr s'abandonne à de pareils écarts. La Fontaine, et ses ouvrages, et ses amis, et ses ennemis, et ses protecteurs, et ses protectrices, lui suffisent ordinairement pour remplir agréablement les nombreuses pages de son livre. Ceux qui connaissent le mieux cette époque, et cjui en ont le plus étudié et l'histoire générale, et l'histoire privée, et l'histoire littéraire, et les anecdotes de société, apprendront encore dans cet ouvrage beaucoup de faits qu'ils ignorent; ils en jedresseront un grand nombre qu'ils savent mal, et I éformeront une foule d'erreurs acciéditées, et transmises par les contemporains eux-mêmes. M. Walckeiiaër paraît souvent, en effet, savoir mieux l'histoire
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€l If.s anecdotes liiiéiairos de ce temps, que les couleiupoiaiiis. Une rare patience dans les recherches , et une critique éclaire'e, lui découvrent ce qu'ils ont ignoré, ainsi que les nombreuses erreurs qu'ils ont commises : c'est ainsi que nos savans et nos érudits prouvent souvent à Plutanjue et à d'autres historiens anciens qu'ils ne savaient pas très-bien l'histoire ancienne.
Mais , parmi tant de personnages que M. Walckenaër fait si bien connaître, celui qu'il fait le mieux connaître, c'est sans contredit La Fontaine. Nulle part on ne trouverait tant de détails, ni surtout des détails si exacts sur sa personne et ses ouvrages. D'autres ont apprécié le talent et le génie du fabuliste : d'autres ont fait sentir les grâces et le charme de ses écrits 5 mais personne ne paraît (Mi avoir eu un sentiment plus vif que M. Walckenaër ; personne n'a autant étudié que lui le caractère, les mœurs, les relations particulières, la vie privée, et jusqu'aux plus secrètes actions ou pensées de La Fontaine j tout nous est dévoilé; M. Walckenaër découvre ce qui avait échappé à cette foule de biographes qui ont écrit la vie de ce grand et aimable poëte , et même dans ce qui leur était co.mu, et quils avaient sous leurs yeux 5 il fait des observations qu'ils n'avaient pas su faire. C'est ainsi qu'il remarque très-judicieusement que , dans ce siècle où les hommes de lettres n'avaient point encore appris à tenir aux princes et aux grands un langage tout à la fois noble et respectueux, où le grand Corneille et Molière employaient dans leurs épîtres dédicatoires des expressions d'une humilité basse et rampante, La Fontaine prit un
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ton plus convenable. Il sut découvrir cet art ingénieux de mêler une familiarité spirituelle et décente aux éloges, aux complimens ou aux demandes qu'il adresse à ses protecteurs les plus élevés ; art que Voltaire porta à sa dernière perfection dans le siècle suivant. Il eût cependant été juste d'associer à celle gloire Voiture, qui était mort avant que La Fontaine eût rien publié : la familiarité de Voiture est à la vérité souvent de bien mauvais goût; celle de La Fontaine est quelquefois charmante, mais quelquefois aussi elle ne vaut guère mieux que celle de Voiture. En voici un exemple : il adresse à la duchesse do lîouillon nue é[)iire en vers et en prose , et lui dit , en pailant de Louis XIV :
On trouvera ses leçons
Chez ceux qui feront Thistoire; Mais j'en laisse à d'autres la gloire, Et je reviens à mes moutons.
<( Ces moulons, madame, c'est votre altesse et mate damede Mazarin. )) Il faut avouer quecette transilion n'est pas heureuse, et M. Walckenaër n'en parait pas plus content que moi.
Mais on conviendra qu'il est impossible de dire plus agréablement et plus finement, qu'un prince et un grand piince, tel que le grand Condé, a souvent tort dans les disputes et les discussions que dans ce fragment d'une lettre au prince de Conii son frère : « Les contestations de M. le prince, lui dit-il, sont « fort vives; il n'ignore rien non plus que vous; il « aime extrêmement la dispute, et n'a jamais tant (( d'esprit que quand il a toit. Autrefois, la fortune u ne l'aurait pas bien servi, si elle ne lui avait op-
C E L L !• s - L E T T U F. s . 3Gn
« posi'; dos ennemis en nombre snpéiieiir , et des « difficultés presque insurmontables. Aujourd'hui , u il n'est jamais plus content que lors(ju'on peut le <( combattre avec une foule d'autorités, de raison- « nemens et d'exemples^ c'est là qu'il triomphe. Il u prend la victoire à la gorge pour la mettre de son « côté. » Il me semble que c'est là la manière de Voltaire; mais de Voltaire noble et décent, et ne portant point la familiarité jusqu'à la bouffonnerie, comme il lui arrive quelquefois.
La Fontaine est toutefois le grand poêle de Louis XIV, envers lequel Voltaire a été le plus injuste. Il le juge en divers endroits de ses ouvrages, et la rigueur de ses jugemens va toujours croissant , et le nombre des bonnes fables qu'il lui attribue, toujours diminuant. Et encore, ajouie-t-il , ces fables ne lui appartiennent point, du moins quant à l'invention; il ne les a que traduites ou imitées plus ou moins heureusement. Cette observation peu obligeante avait été faite avant Voltaire; elle a souvent été répétée depuis. La Fontaine lui-même l'avait faite le premier, avec celte candeur et cette bonhomie, aimamables attributs de son génie. Il ne mit jamais à la tète de son recueil, dans les nombreuses éditions qu'il en donna , que le titre modeste de Fables choisies, miies en vers par M. de La Fontaine; et ce n'est qu'après sa mort que les éditeurs ont donné à ce recueil son véritable titre. Fables de La Fontaine. M. Walckenaër leur eu sait tant de gré , qu'il les en remercie par une apostrophe; mais il fait précéder cette exclamation, peut-être un peu solennelle pour la circonstance, par d'excellentes considérations sur
3G8 MÉLArJGES.
Viiivendoii en poésie , et il prouve très-bien que La Fontaine fut tout à la fois un poète plein d'invention et d'originalité. Cette dissertation remplie de goût lui donne Toccasion de rappeler un mot plaisant de l'abbé Delille. Cet aimable poète récitait un fragment de son Poé'ine de V Imagination ; M. Walckenaër l'arrête sur un beau vers , et lui dit : « Ceci est de Ber- « nardin de Saint-Pierre; » et il lui récite la phrase des Eludes de la Nature ^ qui renfermait la belle pensée et la belle image dont le poëte s'était emparé, <>t (ju'il avait sans façon dérobées au prosateur. L'abbé Delille ne se déconcerte point, et s'écrie vivement : « N'importe, ce qui n'a été dit qu'en prose « n'a jamais été dit. » C'est un mot excellent, plein de verve et d'un enthousiasme très - plaisant. Mais M. Walckennér le prend , ce me semble , trop sérieusement*, il l'approuve comme vérité littéraire-, je ne puis l'approuver que comme saillie très- spirituelle. Je placerai ici, sans transition, un morceau auquel je ne saurais trouver une transition naturelle, et queje veux cependantoffrirà mes lecteurs, parce qu'il peint le caractère français et son amour pour ses rois ; il a d'ailleurs un touchant rapport avec un heureux <>t récent événement , et présente plus d'une circonstance semblable (i). La Fontaine avait dit du duc de Bourgogne venant au monde, comme il aurait dit du duc de Bordeaux :
Of, est venu Tenfaut tant souhaite.
(i) Cet article a c'tc fait à l'epoqrte de la naissniice de S. A. R. le Jiic de Bordeaux.
B E L L E s - LE T T n E s . 3(;n
M. Wnlckenaër prend occasion de celle ballade de La Fonlaine pour peindre, d'après les Mémoires du lemps, les iransporls du peuple, à la naissance de ce prince, qui fut relève de Fénelon , le bienfaiteur de La Fonlaine , et l'espoir de la France, à laquelle il fut trop lot enlevé. « Jamais événement , ( dit-il, ne produisit plus grande allégresse. Cha- ( cun se donnait la liberté d'embrasser le roi. La ( foule le porta , depuis la Surintendance où madame la dauphine accouclia, jusqu'à ses appartemens. lise laissait emî)rasserà qui voulait. Le baspeuple, dit Choisy, paraissait bors de sens. On ( faisait des feux de joie , et les porteurs de cliaises brûlaient familièrement la chaise dorée de leur maîtresse. Ils firent un grand feu dans la cour de la galerie des Princes , et y jetèrent une partie des lambris et des parquets destinés pour la grande galerie. Bontemps, en colère, le vint dire au roi, qui se mit à rire, et dii : a Qu'où les laisse faiie, nous aurons d'autres parquets. » La joie parut aussi vive à Paris, et fut de bien plus longue durée,... Toutes les rues étaient pleines de tables, où les passans étaient conviés et forcés de boire sans payer ; et tel artisan mangea cent écus dans trois jours de fêle , qui ne les gagnait pas dans une année. » Un historien aussi exact que M. Walckenaër doit trouver les autres historiens souvent bien inexacts : aussi reprend-il une foule d'erreurs dans une foule de biographes de La Fontaine. Je suis un de ces biographes ; j'ai écrit sa vie dans la Biographie uiii\'erselle. M.Walckenaër loue beaucoup trop cet article; et, s'il ne m'a pas fait grâce, il n'y a véritablement 3. 24
3'70 iMÉ LANGES.
découvert qu'une erreur, ce serait déjà en avoir fait un assez grand éloge 5 mais enfin il y en découvre une. J'avais, après trente autres biographes, attribué la brouillerie de Furetière et de La Fontaine à une distraction de celui-ci. Les distractions expliquent, en eflet, une bonne partie de la vie de La Fontaine. J'avais donc regardé, comme assez probable , qvie, lorsqu'il s'était agi de l'exclusion de Furetière du sein de l'Académie, La Fontaine, qui était son ami , avait eu le dessein de lui être favorable , mais que par mégarde il avait mis une boule noire aulieudelabouleblanchcqu'il lui destinait. M. Walckenaër prouve très-bien que ce ne fut ni une méprise , ni une distraction ; mais que La Fontaine , bon académicien, voulait venger l'injure de l'Académie, punir les torts de Furetière, et sacrifier l'amitié à la justice. Cela me paraît démontré : j'ai eu tort ; je le confesse.
Par représailles , j'aurais voulu trouver quelques erreurs , une du moins, dans l'ouvrage de M. Walckenaër. J'ai cru d'abord y avoir réussi ; il affirme dans son histoire, que, si La Fontaine se permit de faire quelques satires, du moins il ne les publia point, et ne permit d'en publier aucune de son vivant. J'allais lui prouver que/e Florentin ^ satire où le bon homme avoue qu'il a répandu le peu qu'il a de hile , et où la bile ne manque point, avait été imprimée avant la mort de La Fontaine; mais M. Walckenaër corrige lui-même cette erreur trois cents pages plus loin, dans une de ses notes, et m'erdève par là le droit et le plaisir de la relever. Je pourrais bien lui dire qu'il indique le tome III des Harmonies de la
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Natiue , comme conienanl des réflexions sur la fable du Chcne et dit Roseau; réflexions qu'on lrou\e au lome F""; mais il pourrait me répondre que c'est une faute d'impression. Je pourrais lui dire encore que, puis(jue le poêle Gacon était né en 1667, il ne pouvait pas avoir trente- deux ou trente- trois ans, lorsqu'il adressa ses épîlres à La Fontaine^ car alois il les eût adiessées à un homme mort depuis qualie ou cinq ans : mais cela est bien peu imporlant.
Le slyle de M. Walckenaër est clair, grave et facile, quelquefois élégant; il n'est pas toiijouis correct 3 on ne dit pas, par exemple, auparavant que. Ses transitions ne sont pas toujours heureuses, et son ion est un peu inégal ; cela \ient peul-ètie de ce qu'il a fondu dans sa composition quelquefois dos morceaux entiers, ou des pensées de divers auteurs panégyristes ou historiens de La Fontaine , usant quoique simple prosateur, sur les prosateurs ses confrères, d'un droit qu'il n'avait accordé qu'aux poètes. Il en avertit ordinairement, mais pas toujours, comme cela devrait être : peut-être suîs-je trop scrupuleux là-dessus; mais je sais si bon gré à quelqu'un qui me fournit une idée ou me prête quelque esprit, que je lui en fais toujours honneur.
M. Walckenaër a aussi publié les Œuvies de Maucroix , et il les a fait précéder de la vie (i) de ce fidèle ami de La Fontaine. Cette vie est très-romanesque; elle est tirée d'un manuscrit. Quelques lecteurs pourront l'interroger sur l'authenticité de ce manuscrit; mais tous le trouveront intéressant, et
(i) Un vol. in-8.
cela suffira à la plupart d'entre eux. Quant aux poésies de Maucroix , il y en a beaucoup de meilleures , mais il y en a plus encore de mauvaises : elles ont du naturel, quelquefois trop; ainsi, dans une des églogues qui entrent dans ce Recueil, un berger dit à sa bergère :
Coulons-uous , chère Iris, sous ce feuillage épais.
Et ils s'y coulent^ ce qui est fort imprudent de la part de la bergère, comme le prouve la suite de leglogue. Ce volume est orné d'un joli plan de la maison de La Fontaine, qui était une jolie maison. L'histoire de La Fontaine est ornée de son portrait peint par Lebrun, gravé pour la première fois, et qui est la propriété du libraire-éditeur, M. JNepveu, libraire très-instruit, et curieux de monumens et de raretés littéraires , comme de bonnes éditions de bons ouvrages.
Essai sur la vie et tes ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre , par M. Louis Aimé-Mariin.
M. Aimé-Martin semble se dévouer tout entier à la gloire, et, pour ainsi dire, au culte de Bernardin de Saint-Pierre. Il lui consacre plusieurs des plus belles années de sa jeunesse, et l'un des plus heureux fruits de ses lalcns : il publie les inléressans ouvrages de cet illustre écrivain^ compose un intéressant ouvrage en son honneur, et lui élève ainsi deux monumens, dont le dernier n'est certainement pas indigne de l'autre. Après avoir successivement ollèrt, dans une édition corrigée avec scrupule, et perfectionnée par ses soins, et les œuvres que nous
connaissions déjà , el qui dès loiig-ieinps oui ininiortalisé le nom de Beinardin àe Saiiit-Piei rc, cl celles que nous ne connaissions point encore, il nous apprend par des examens détaillés, par des dissertations approfondies et des jugemens pleins de goût, à les mieux apprécier, et à leur rendre une plus entière justice^ il nous fait surtout mieux connaître leur auteur, et il ne tiendra pas à lui que, le connaissant mieux, nous ne Taimions davantage. En un mot, INI, Aimé- Martin est l'éditeur, le commentateur, rUistorien et le panégyriste de l'écrivain célèbre qui, dans ses Etudes , ses Harmonies cl ses Contrastes de la Nature j el dans Paul et f^irginie , aulre charmant tableau de la nature, la peignit avec un coloris si Irais, un pinceau si gracieux, une imagination si brillante, et une ànie si sensible.
Toutefois son dévouement a trouvé sa récompense dans lui-même : en ne pensant qu'à honorer le talent d'un autre , INI. Aimé-Martin a honoré le sien. Il ne voulait se montrer que le juste admirateur de l'écrivain à qui il consacrait ses veilles, ses travaux et sa plume: il s'en est montré le digne émule. Le disciple rivalise souvent avec le maître, et l'imitateur peut à son tour être proposé pour modèle. On ne saurait mieux reproduire les teintes douces, les émotions lendres , les pensées mélancoliques, les peintures liantes et gracieuses, et la prose élégante et harmonieuse , qui attachent à la lecture des Etudes de la Nature, malgré le vague, la diffusion, le défaut de plan , d'ordre el de méthode. Bernardin de Saiul- Pierre prodigue un peu les qualités el les richesses de son imagination et de son slvle : M, Aimé-Martin
,]y \ MÉLAKGES.
les prodigue aussi , et peut-êti'C ce luxe se fait-il encore plus sentir dans un morceau de biographie, que dans une suite de tableaux qui embrassent les mer- \ cilles et les phénomènes de la nature. Mais la grâce et la perfection de ces ornemens séduisent, et ne permettent pas toujours d'examiner s'ils ont été dispensés avec cette réserve, celle sobriété qui conviennent à une notice, genre d'ouvrage dont la simplicité et le iiatuiel sont le premier attribut et le caractère essentiel. Ce natTirel et cette simplicité sont trop souvent voisins de la sécheresse, pour qu'on ne pardonne point, ou plutôt qu'on ne rende pas grâces à l'art heureux qui a jclé tant de fleurs et de ricliesses sur un fond que quelques faits iutéressans et quelques événeraens romanesques n'empêchent pas d'être souvent fort aride.
En effet, si, dépouillant la vie de Bernardin de Saint-Pierre detout l'agrémentquele talent deM. Aimé-Martin a su lui donner, et de tout le prestige (]ue son imagination vive et brillante ne peut manquer d'exercer sur le lecteur, on la réduisait à une analyse sèche, froide, mais assez exacte, on n'y veirait qu'un enfant assez indiscipliné, assez maussade; puis un jeune homme inquiet, morose, plein d'idées chimériques, de projets bizarres, et toujours mécontent des hommes. Les hommes, à la vérité, ne sont pas toujours bons, justes et aimables; cependant celui qui est toujours mécontent d'eux ne niérite pas qu'on soit trop content de lui : il y a certainement de sa faute, et cette constante mauvaise humeur contre les institutions, la société, le genre humain, accuse son caractère. Ce caractère ne s'a-
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doucit point assez avec Tàgc ; cl l'indulgence, celle vertu qui rend la vieillesse douce, aimable et plus respectable encore, manque toujours à Bernardin de Saint- Pierre : c'est même dans sa vieillesse qu'il (il des contes et des dialogues satiriques, et qu'abandonnant les traces des peintres gracieux de la nature , ou des graves moralistes , et l'école des maîtres tels que Fénelou et J.-J. Rousseau, il voulut, imitateur de Voltaire, provoi[uer contre les hommes un rire amer et sardonique, genre pour lequel il ne montra aucun talent. Enfin , il fut hostile et guerroyant jusque dans ses derniers jours-, mais un beau talent et de beaux ouvrages jetèrent de l'éclat sur cette vie inquiète et agitée, et si long-temps obscureetignorée. Si , comme on Ta si souvent répété, la vie d'un homme de lettres est dans ses ouvrages , celle de Bernardin de Saint-Pierre pourrait, à la rigueur, être renfermée dans quatre ans, et ne s'étendrait que de r784à 1788. C'est en lySf qu'il publia les Etudes de ta Nature; c'est en 1788 qu'il fit paraître Paul et Firginie , et c'est là qu'est toute sa gloire , quoiqu'il ait écrit depuis quelques pages charmantes et dignes d'être lues.
Tel est le fond souvent aride, et même vide, que M. Aimé-Martin étend avec beaucoup d'art et d'agrément dans un volume de près de trois cents pages, et sur lequel il répand abondamment et les fleurs d'une imagination vive et riante , et plus encore , le charme d'une àme douce, sensible, ingénue, et naturellement disposée à la bienveillance , à l'admiration et à l'enthousiasme.
Je ne sais si on ne la trouvera pas quelquefois un peu disposée à la crédulité-, je ne sais s'il n'a pas
adoplé avec trop do confiance quelques récits, où semble dominer une imaginalion romanesque, ou qui paraissent du moins suspects dequelque exagération. J'ai quelque peine à croire que Bernardin de Saint- Pierre ait trouvé, sur les bords ou sur les eaux d'un lac de rUkraine, trois cents femmes et plus, formant des gioupes aussi lestes, aussi joyeux, aussi gracieux que les décrit M. Aimé- Martin. On se persuadera bien difficilement aussi qu'un Français, qu'un étranger tout-à-fait inconnu , arrivant en Rus sie, sans nom, sans titre, sans recommandation, sans considération, sans argent, et à peu près dans l'état où y arrivent chaque jour de tristes et misérables aventuriers, ait été clioisi , en débarquant, pour opérer une étonnante révolution dans l'empire ; qu'on ait, au premier aspect, jeté les yeux sur lui pour supplanter Orlo/T, plaire à Catherine, et gouverner par elle toutes les Russies. Assurément, l'indignation que fait éclatera cette proposition Bernardin deSaint- Pierre est très-généreuse 5 mais ne s'est-il pas abusé? n'a-t-il pas abusé son confiant historien ? Bernardin n'avait jamais passé pour un aussi fier conquérant. Avouons du moins que celte anecdote n'avait laissé aucune trace, ni dans l'histoire de Russie, ni dans celle de Catherine II.
Quelques années auparavant, dans les mêmes lieux, mais sous un autre règne, La Chetardie avait joué le rôle qu'on veut ici faire jouer h Bernardin de Saint-Pierre; mais le marquis de La Chetardie était colonel, ambassadeur, et l'un des plus beaux et des plus aimables hommes de France.
iVIais que dirons-nous d'une aventure telle qu'on
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ncii irouvciait pas mic plus mystérieuse et plus ravissanle dans yimadis de Gaule , don Esplaiidian , don Bclianis, dans tous les romans, et parmi tous les enohanlonr> qui brouillèrent la cervelle dn bon cnevalier de la Manche, lîernardin de Saint- Pierre élait à Dresde depuis quelques jours. Tout à coup un beau page lui apporte un doux message, l'introduit à travers les jardins d'Armide, les portiques et les vestibules magnifiques, et les appartemens somptueux, auprès de la divinité maîtresse de ce palais magique. Entourée de nymphes séduisantes, de cassolettes où brûlent les parfums les plus exquis, d'arbustes odorans dont le feuillage laisse un libre passage à la douce lumière des bougies renfermées dans des vases d'albàire, elle élait occupée à tresser une <;ouronne de fleurs qu'elle pose sur le front de Bernardin de Saint-Pierre, afin que les roses en chassent les soucis*, elle parle avec esprit et débite avec grâce et légèreté les maximes les plus séduisantes de la philosophie épicurienne : leurs jours se passent dans les fêtes les plus diversifiées, et la divinité du lieu vaut, à elle seule, un opéra tout entier, tant elle sait exécuter de danses variées, prendre d'attitudes diverses, jouer de pantomimes différentes! Enfin, le neuvième jour, le même page, faisant le geste mystérieux d'Harpocrate, le dieu du silence, reconduit liors du palais Bernardin de Saint-Pierre, qui n'a jamais connu l'héroïne de cette aventure. On avouera que ce sont de ces choses qu'on voit rarement dans le monde !
Une intrigue en Pologne a beaucoup plus de vraisemblance ; elle est irès-agréablc et tiès-agréablement racontée. Cependant l'imaginalion poétique de
?)'j9> M É 1. A JN G E s.
Bernardin de Saini-Pierre , ou de M. Aimé-Marlin , l'a, je crois, embellie de quelques circonstances; et i«'i , cette iitinginatioii n'est point créatrice, elle est iniilatrioe. Dans le premier acte de ce drame intéressant, Bernardin de Saint-Pierre et la princesse polonaise sont Enée et Didon : c'est comme dans ï Enéide^ une forêt, un orage, une grotte, ou un pavillon cliampètrequi y ressemble beaucoup :
Hïc spelunca fuit , etc.
Mais, au milieu de ces épisodes qu'il est difficile de ne pas trouver un peu romanescjues, et qui sero?il au reste, pour la plupart des lecteurs, et peut-être pour tous, un attrait déplus, on trouve dans cet ouvrage des tableaux pleins de vérité; tel est celui de la cour de Catherine II, celui de l'iiospitalité finlandaise, et une foule d'autres qu'amènent naturellement les courses nombreuses et la vie long-temps vagabonde de Bernardin de Saint-Pierre. M. Aimé-Martin aime à peindre et les lieux et les hommes , et il y réussit également bien. Son pinceau, naturellement bienveillant, a pourtant, dans l'occasion, des couleurs mordantes et caustiques. Le séjour de Bernardin de Saint-Pierre à Berlin lui donne l'occasion de tracer le portrait de Frédéric II. « Enfant gâté des philoso- « phes, dit-il, qui lui pardonnèrent son despotisme « en faveur de son impiété; prince infortuné, qui, « pour éviter tout préjugé , avait renoncé à tout « principe; sobre par goût, courageux par ostentan tion, afït'ctantdes vices qu'il n'avait pas, et outrant « des vertus qui l'auraient fait aimer, il avait cessé « d'être bon , pour paraître grand. Mais, au milieu de
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« cette foule de princes faibles qui alors partageaient «( les trônes, la domination avait montré un homme , « et l'Europe tremblante s'était humiliée devant lui. » Le portrait de M. Necker n'est ni moins bien fait , ni plus flatté. M. Necker avait des lumières sans doute, et même des vertus 5 niais il n'avait rien de français dans son esprit : son caractère, ses manière?, sor) orgueil et son ambition iirenl beaucoup de mal à ia France 5 il ne fut et ne sera jamais aimé des Français. M. Aimé-Martin a un motif de plus pour ne j>iis l'aimer. M. Necker n'avait été ni bon , ni même jnsie à 1 égard de Bernardin de Saînl-Pierre , qui eut «■ependant le tort de le llalier, dans ses Vœux dun Solitaire^ triste ouvrage d'un écrivain qui, méconnaissant son génie, oublie et la nature, et ses richesses, et ses phénomènes qu'il étudiait et peignait si bien, pour se jeter dans la politique à laquelle il n'entend rien. Cest un grand tort aux yeux des gens de goût et à ceux de M. Aimé-lMartin , d'avoir souri, ou bâillé, ou dormi à la lecture de Paul et Firginie. M. Necker avait eu ce tort-là , et je ne sais si le ressentiment qu'en conserve M. Aimé-Martin n"a pas peu influé sur le portrait plein de vigueur et d'énergie qu'il trace de cet ancien banquier de Genève, devenu ministre de Fiance. Toutefois, on peut le trouver sévère et rigoureux •, mais il est difficile de prouver qu'il soit injuste.
Quoique Bernardin de Saint-Pierre semble n'avoir pas professé ouvertement et franchement, dans les vingt dernières années de sa vie, toutes les doctrines religieuses qu'il avait célébrées avec tant de charme et d'onction dans les Etudes de ht Nature ^
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cependant son cœur, naturellemenl tendre et religieux, était loin d'abjurer les principes conservateurs qui unissent Tliomme à la Divinité 5 il fut même regardé par certains esprits forts, comme un esprit Jaible , comme un cagot : on le méprisa, on ne le salua plus. Un jour, dans une des classes de Tlnstilut (et je rapporte cette anecdote, parce que celte classe, appelée des Sciences morales , a été supprimée depuis, et que les membres qui furent acteurs dans cettt; scène scandaleuse n'existent vraisemblablement plus)- un jour donc Bernardin de Saint- Pierre lit entendre le nom de Dieu dans un rapport qu'il avait clé chargé de faire à l'Institut : aussitôt une violente rumeur s'élève , on veut le forcer à rayer ce nom sacré, on veut prendre un arrêté pour qu'il ne soit jamais prononcé à l'Inslilut. Bernardin de Saint-Pierre fait une belle et honorable défense; il fait un beau discours qu'il improvise; sa fermeté et son éloquence redoublent la fureur de ces énergun)ènes : on l'insulte, on le menace, un d'eux veut l'appeler en duel, et lui prouver, l'épée à la main, qu'il n'y a pas de Dieu. Les pages dans lesquelles M. Aimé- Martin raconte cette incroyable scène, avec beaucoup de développement et d'intérêt, méritent d'être conservées par l'histoire, comme un des plus singuliers monumens du fanatisme des athées.
Historien bienveillant de Bernardin de Saint- Pierre, M. Aimé-Martin est un juge plein d'enthousiasmepour sesouvrages. Lemorceauoù illesapprécie est plein d'aperçus ingénieux , d'idées fines et déliées ; c'est, malgré un peu d'exagération, un très-bon morceau de littérature : peut-être est-il un peu long !
M. Aimé-iMartiii sabaiidonnc à la fccoiidité de ses idées et de son tlocutioii 5 il s'abandonne siutoul à ce talenl deseriplif (ju'il a comme son modèle. On sait quel parli Bernardin de Sainl-Pierre sait tirer des accidens et des phénomènes de la nature, de la forme d'une plante, des couleurs et de la gràee d'une tleur, d'un oiseau, d'un coquillage, d'un scarabée, d'une tou (le de roses, de jasmin, de rubus, de convolvulus, de fraisier courant le long d'une haie d'aubépine 5 et comme il sait heureusement parer son style de ces noms harmonieux, et présenter à noire imagination ces riantes images. M. Aimé-JMartin l'imite beaucoup, el l'égale souvent; il aime à peindre aussi les bois, les monts, les vallées, les lempèlts, les incendies. Au défaut d'actions, il nous peint aussi les émotions de Bernardin de Saint-Pierre, (ju'il devine comme s'il les eût éprouvées, et qu'il parlât de ses propres émotions. Il semble qu'on entende parler Bernardin de Saint -Pierre lui-même; et, quelque opinion qu'on ait de son talent , ou ne croit pas qu'il eût mieux parlé. Il avait eu , dit-on , le dessein d'écrire ses IMémoires; mais ce projet ne fut jamais réalisé, et se réduisit à quelques notes informes. On ne regrettera plus que ce travail n'ait pas été exécuté par Bernardin de Sainl-Pierre, puisqu'il l'est si heureusement par M. Aimé-Martin. L'ouvrage n'est pas moins bon, et il est plus dans les convenances ; il y a bien plus de grâce dans l'admiration el l'enthousiasme d'un jeune historien qui exagère un peu les vertus, les qualités et les lalens de son héros, que dans l'égoïsme et la vanité du béros écrivant luimême sa propre histoire. Comme son modèle ,
M. Aimé-Mariin mnliiplle un peu l?.s tableaux et les descriptions; mais qui oserait s'en plaindre , lors(ji;o ros tableaux sont si frais, et ces descriptions si élégantes! Ce serait du moins l'accuser de ces défauts agréables dont parle Quintilien : Dulcihus riiiis. Ce sont les fautes d'une imagination riche, et les méprises d'un talent distingué; et peut-èire est-ce moi qui, en croyant les apercevoir, me suis mépris sans avoir ni la même excuse, ni la même cons^olation.
Pièces inédites de P oltaire ^ imprimées d'après les manuscrits originaux, pour faire suite aux diiférenles éditions publiées jusqu'ici. Un vol. in-8".
Ceux qui n'ont encore que quatre-vingt-seize volumes des œuvres de Voltaire , vont avoir le plaisir d'en avoir quatre-vingt-dix-sept ; et M. Touquet luimême pourra agrandir et étendre sa spéculation. Toutefois , il y a peu de pliilosopbie et d'impiété dans ce nouveau volume ; il est probable qu'il n'entrera point dans l'édition choisie de M. Touquet. C'est aux amateurs d'éditions complètes qu'il est destiné ; ceuxlà ne peuvent se dispenser de l'acheter : tant qu'ils ne l'auront pas, ils ne pourront point se vanter de posséder un Voltaire complet; ce sera une lacune dans leur bibliothèque, et un remords pour leur coHvScience. Car comment ne pas avoir fou£ Voltaire? Il est certain cependant qu'on n'aura ni toute sa prose, ni tous ses vers , tant qu'on n'aura pas ce volume ; car ce volume contient et des vers et de la prose, et ces vers et cette prose sont bien de Voltaire. Il y a plu-
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sioui's années que j'ai vu les manuscrils (tiiyir)au\ de plusieurs de ces pièces enire les mains de M. Jacobsen , maire de Noirmouliers ; il offre de faire voir aux incrédules tous ces manuscrils autographes ; d'ailleurs , il est aisé de leconnaitre, comme on dit, le cachet de Voltaire. Il est bien vrai qu il y a dans ce volume quelques morceaux, en petit nombre, qui n'ont aucun cachet, aucune couleur; mais ils n'en sont pas moins de Voltaire-, et il est certainement l'auteur de toutes ces pièces, excepté cinq oii six dont il est le sujet.
Depuis la fameuse édition de Kehl, restée jusqu'ici la meilleure des éditions de Voltaire, malgré ses grandes imperfections, et le zèle dune foule d'éditeurs qui se sont présentés depuis, et qui ont mieux su indiquer les défauts de la première, que la surpasser ou même l'égaler, on a découvert beaucoup de manuscrits de Voltaire, et publié plusieurs fuppléinens. Mais c'étciit toujours des lettres , celait de nouveaux volumes de correspondance, ajoutés à cette correspondance , déjà si \olumiueuse. Il y a autre chose dans le volume nouvellement publié , et j'avoue que c'est ce qui me l'a fait lire avec plus d'empressement. Je crois être aussi sensible qu'un autre à l'esprit qui étincelle dans les lettres de Voltaire \ mais j'en ai déjà à ma disposition vingt- deux gros volumes in-8" : cela est bien honnête. N'y a-t-il pas , en etlét , un terme auquel l'homme le plus a\ide de cet esprit veut enfin s'arrêter, et au-delà duquel il ne trouve plus qu'ennui et satiété ? Ne se lasse-t-on jamais d'un esprit qui , dans une multitude de lettres , ne s'exerce que sur des rien», sur des matières indifférentes ei
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loul-à-fait oubliées, ou sur des objets respeclables et sacrés 5 espril presque toujours très-frivole , souvent dangereux, quelquefois mênK* grossier et révoltant;* N'avons-nous pas encore assez de ces lettres à M. et madame d'Argenial? et n'a-t-on pas assez répété , pendant quarante ans, qu'on se menait à l'oinhie de leurs ailes , qu'on boisait le bout des ailes des divins (iiiges ? ne leura-t-on pas adressé suffisamment de rabâchages sur les Guèbres, les Scythes, les Lois de Minos , et assez de misérables cliangemens , et de pauvres corrections pour ces pauvres tragédies? Je me suis donc félicité, en lisant ce volume, de deux choses : d'abord, de ce qu'il n'était pas entièrement rempli de Ici très, (quoiqu'il y en eût encore trop ; ensuite de ce qu'aucune de ces lettres n'était adressée à M. d'Argenlal. Mais malheureusement il y en a un trop grand nombre adressées à Thiriot , agent obscur et méprisé. Nous apprenons dans ce volume que son véritable nom était Thieriot , mais que Voltaire, pour abiéger, écrivait Ihiriot, et quelquefois pour abréger davantage, 7i/iot ; il aurait bien dû abréger encore plus, en lui écrivant beaucoup moins.
Mais parlons d'aboi d des autres pièces que renferme ce volume. La première , quoique assez courte, est une des plus importantes ^ il y a à peu près cent ans qu'elle est composée. C'est un des ouvrages de la jeunesse de l'auieui-, mais de cette jeunesse déjà formée, de cette jeunesse déjà forte et vigoureuse, dont le talent heureux et brillant, contenu encore par le frein salutaire de toutes les bienséances sociales et littéraires , et par l'exemple dé ceux qu'il reconnaîs- , sait alors pour ses modèles cl ses maîtres , produisait
un de ses plus beaux litres de gloire, auquel devait èlre allaehée dès-lors cette pièce qui ne paraît qu aujourd'hui. C'est en un mot le discours préliminaire que Voltaire destinait à la première édition de la Henriade. Des diflicultés qu'il faut peut-être moins attribuer aux scrupules de la censure, qu'aux tracasseries que ne cessait de s'attirer l'auteur par son caractère inquiet, et qu'avec moins d impatience et de fougue il aurait facilement vaincues, empêchèrent que cette édition ne fût publiée à Paris : elle se fit à Londres, et fut dédiée à la reine Anne. Le discours préliminaire , qui était une sorte de dédicace à Louis XV, ne pouvait subsister avec celle qui était offerte à la reine d'Angleterre. 11 fut supprimé, et ne fut point rétabli dans les éditions subséquentes faites à Paris, soit qu'il ne convint plus de dédier au roi de France un ouvrage déjà dédié à un auti e souverain , soit que le langage que Voltaire pouvait noblement tenir à un roi enfant ne fut plus convenable, îoi'sque Louis XV eut quelques années de plus, soit pour d'autres raisons encore.
On ignorait donc totalement que cette pièce eut jaunis existé; ou, si le souvenir de son ancienne et fugitive existence subsistait encore dans quelque mémoire, on devait la juger perdue. Elle ne l'est point néanmoins : elle a été conservée , écrite de la main même de Voltaire, dans les manuscrits de M. Jacobsen , et elle méritait de l'être. C'est un court panégyrique de Henri IV, qui eût été parfaitement placé à la tète de la Henriade. Il est écrit avec simplicité et noblesse, et se compose principalement de mots heureux, d'actions louchanles de cet excellent prince, 3. 25
naturellement amenés, agréablement lacontés , et accompagnés de quelques sages réilexions et de quelques nobles conseils donnés au roi enfant, à qui le poëte propose pour modèle le grand roi qu'il célèbre dans son poëme. Ces leçons sont graves, mais point trop bardies; elles sont dans les convenances d'un écrivain parlant à un roi enfant, et lui parlant au nom de Henri IV. Massiilon , à la même époque, en faisait entendre de plus fermes et de plus austères, du baul de la chaire de vérité. Les hommes d'un certain parti feront cependant semblant de triompher; mais, comme à l'ordinaire, ils seront de mauvaise foi. Ils savent très -bien que Voltaire n'était pas des leurs; Voltaire était passablement royaliste et extrêmement aristocrate; il aimait le pouvoir, la puissance, les rois, les grands, les droits, les privilèges : il célébrait le chancelier Maupeou qui détruisait les restes de nos libertés ; il vantait le duc d'Aiguillon qui ne se souciait guère de ces libertés , flattait madame de Pompadour, môme madame du Barry, aimait beaucoup l'Angleterre et les Anglais ; sacrifiaitsans cesse à cette nation rivale, sa pairie, de l'honneur de laquelle ils se disent si jaloux; félicitait le roi de Prusse sur ses victoires, lors même qu'il était l'ennemi delà France et qu'il avait battu les Français. Comment donc ceux qui ne veulent jamais avoir été battus, montrent - ils tant d'enthousiasme pour le seigneur de Ferney, deTournay, qui exigeait fort rigoureusement de ses vassaux ses droits féodaux et ses rentes, et l'encens même de son curé ; pour le gentilhomme ordinaire de la chambre, pour le panégyriste de LouisXIV, pour l'ami de l'étranger, etc., etc. ? Assu-
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téraenl Voltaire serait étonné des honneurs que lui rendent de pareils hommes ; il se moquerait plaisamment d'eux et de leurs hommages, et se garderait surtout de souscrire à la méchante édition de ses OEuvres, publiée par M. Touquet.
Mais je reviens à son discours préliminaire de la Heiiriade ^ pour en dire encore un mot. J'observe que, contre l'usage constant de Voltaire, la fin en est brusque et sans grâce. Je croirr.is volontiers qu'il n'était point complet et achevé, et que Voltaire y eût ajouté quelques idées ingénieuses pour le terminer plus agréablement, s'il l'eût véritablement placé à la tète de la f/eiiiùade. C'est une raison de plus de regretter que l'édition n'ait pas été faite à Paris , comme il l'avait d'abord projeté. On voit, dans les diverses parties de sa Correspondance , les soins qu'il donnait aux gravures qui devaient orner cette édition, et dont il avait confié l'exécution aux plus habiles artistes. Le frontispice, ouvrage du fameux Coypel , représentait Henri IV tenant dans ses bras Louis XV, lui montrant le ciel entrouvert, et lui adressant ce vers de VEnéidc , dont l'application est ici si heureuse et si touchante :
Disce, puer, ■virtulem ex me, verumque laborem.
Je ne quitterai point encore ce discours prélin|inaire, sur lequelj'avoue que je suis extrêmement long, c[uoiqu'il soit extrêmement court, sans parler d'un beau trait de Henri IV, que Voltaire raconte à sa mauière ) c'est-à-dire, assez infidèlement. Voici d'abord son récit : « Il (Henri IV) écrivit au fameux Du- « plessis-Mornay, qui avait reçu un outrage : Comme