‹ Mélanges de philosophie, d'histoire et de littératureChapitre 23 sur 40 · S MÉLANGES · texte numérisé non relu

S MÉLANGES

<i votre; lOL , je VOUS Jetai justice ; (L j comme votre « cmii , je vous offre mou éjyée. » Ce mot n'est qu'un abrégé exirèmement succinct, mais encore plus Inexact, d'une assez longue lettre qu'écrivit Henri IV dans cette occasion. Duplessis-Mornay avait cfîeciivenient reçu le plus sanglant outrage. Un gentilhomme, nommé Saiiit-Pliar, l'avait assailli à coups de bàlon , et l'avait, pour ainsi dire^ laissé mort sur la place, Mornay, un des hommes les plus braves de son siècle, se borna à demander justice au roi; Henri lui fit cette réponse : « Monsieur Duplessis , j'ai un « extrême déplaisir de l'outrage que vous avez reçu , « auquel je participe comme roi et comme votre ami. <( Pour le premier, je vous en ferai justice et à moi u aussi. Si je ne portais que le second titre, vous « n'en avez nul de qui l'épée fût plus prête à dégai- (( ner, et qui y portât sa vie plus gaîment que moi. «( Tenez cela pour constant, qu'en effet je vous renie drai office de roi , de maître et d'ami , etc., etc. » Le mot de Voltaire est plus cheraleresque que royal ; la lettre de Henri IV est chevaleresque aussi-, mais elle est plus royale encore, con)me il convient à un roi de France, âgé alors de plus de quarante-cinq ans. La dignité du souvei.Tin s'v trouve rcnnie à toute l'âme du Béarnais.

A la suite de ce discours préliminaire de la Heiiriadc ^ est un fragment inédit du même poëme : c'est un épisode tendre par lequel Voltaire prétendait varier son récit , et tempérer l'horreur des combats. La jeune Sennelerre en est l'héroïne; et, au milieu des lances, des casques, des fureurs, des meurtres et du carnaec :

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Rassure par ses yeux , rainour volait i>rcs irellc.

I>c jeune Vivoiine avjùt de beaux yeux aussi ^ car, s'il avait beaucoup d'illustres rivaux,

Uh regard do ses yeux Gt oublier leur £;Ioire.

En général, le style de cet épisode est faible, et plus digue d'une ])aslorale langoureuse que de la Muse épique. Voltaire substitua à ce morceau l'épisode plein de fou, de veive et d'ialérèl des deux d'Ail'v, et ii fa bien 5 il conserva seulement trois ou quatre vers de sa première composition, dont la découverte n'est. pas celle d'un trésor. J'estime moins encore peul-élre celle des fiaguiens d'une tragédie intitulée : Anudius, et JVurnilor. Voltaire avait t'ait celte tragédie en i to5, c'est-à-dire, à 1 âge de onze ans. L'éditeur d un commentaire posthume que La Harpe a laissé sur le théâtre de \ ollaire, elqui n'a étéimpriméqu'en i8i5, est, je crois, le premier qui ait révélé l'anecdote littéraire de celte composition si précoce : il était à présumer que c est là tout ce que nous saui ions jamais de «elle tragédie ; car le même éditeur nous assurait lenir de M. Waguères, secrélaiie de Voltaire, que longtemps après l'auteur iïOIidipe cl de Zaïre , irouvant dans sou portefeuille celle tragédie, fut cuiieux de jugei- ce qu'il axait pu faire lorsiju'ii nélait encore qu'un écoliei ou plutôt un enfant; mais il eu fut si méconlent, et la trouva si mauvaise , qu'il la jeta au icu. L'éditeur de ce nouveau supplément de Voltaire ne nous dit point con)ment ces deux fragmens de deux scènes ont pu écliappei- à la juste proscription de toute la tragédie; mais enfin Ica voilà. Je sais qu il v a des gens lorl curieux de savoir ce que pouvait faire

Vohaire à onze ans. Pour moi , qui ne suis pas Irèséionné qu'il ait fait quelque chose d'étonnant pour cet âge , j'aime mieux lire les bons ouvrages qu'il faisait à trente.

On trouvera dans ce volume plusieurs pièces de vers qui sont de ce bon temps ou qui en sont dignes. Telle est une épître au prince de Conli , qui lui-même avait adressé à Voltaire une très-jolie pièce devers, après la première représentation (ï'OEdipr.\o]t^\ve, après l'avoir lue, dit au prince, avec cette familiarité spirituelle dont il savait user avec les grands : « iMon- « seigneur, vous serez un grand poëie ; il faut que « je vous fasse donner une pension par le roi. » Telle est encore une épîlre à madame du Cbàtelet, où Voltaire lui fait les complimens les plus délicats sous le nom des poêles les plus galans et les plus tendres do l'antiquité; mais comment un poète, si fertile eu madrigaux cbarmans et pleins de grâces, a-t-il pu adresser ce quatrain à madame la duchesse de Villars, qui vraisemblablement faisait des nœuds, ce qui n'excuse pas le poète :

On fait lies nœuds avec indilTërenfe; Le tendre amour en forme de plus doux : Ceux dont mon cœur se sent joint avec vous Ont plus de force avec plus de constance.

Et, s'il a eu le malheur de faire ce méchant quatrain , était-ce une raison pour l'imprimer.''

Une pièce assez curieuse de ce recueil , c'est une apologie que Voltaire fait de lui-même contre ses critiques et ses détracteurs. C'est une tâche qu'il a entreprise plus d'une fois , et même quelques passages de celte apologie ont été conservés dans son Dis-

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cours sur la Satire. Il règne dans celle pièce , comme dans louies celles qui ont le même objet, un ton Irèshypocritc; mais ce qui distingue celle-ci, c'est que Voltaire l'adresse à MM. d'Argenlal, Pont de Yeylc et Thiriot, et les prie de mettre leurs observations en marge. Ceux-ci , fiers de cette mission, s'en acquittent assez rigoureusement , et renvoient leurs remarques à Voltaire, qui fait des remarques sur leurs remarques; de sorte qu'on voit écrit en marge par le triumvirat (c'est ainsi que s'appellent les trois critiques) ; Ceci n'est pas bon; et au-dessous par Voltaire : Si fait; ou bien : Il faut changer ceci, supprimer cela; et au-dessous : kon. Quelquefois cependant Voltaire se rend à leurs observations ; et il est bien bon , car elles sont ou bien futiles ou bien ridicules.

J'ai si souvent parlé des lettres de Voltaire, qu'il me convient fort de n'en parler guère aujourd'hui. Jedirai cependant, en son honneur, que, dans une de celles qui sont dans ce recueil , il paraît enfin vouloir être juste envers J.-B. Rousseau; il ne le regarde plus comme l'auteur des infâmes couplets qu'il lui attribue avec tant d'assurance dans tant d'autres écrits , et c'est au fils même de Saurin qu'il témoigne enfin ses doutes à cet égard. Je louerai encore une frtanchise assez rare : un de ses correspondans avait loué l'article Femme de Desmahis , dans V Encyclopédie . \oltaire, sans égard ■çouv t Encyclopédie, si chère au piirli dont il était le chef, lui répond : u Vous m éloni< nez beaucoup : cet article n est fait que pour dés- « honorer un livre sérieux ; il est écrit dans le goût u d'un pctil-maîirc de la rue Sainl-Honoré. Il est im-

« periinenl d être petil-maître, encore plus de 1 être si « mal à propos. » On trouve encore dans ces lettres des rabâchages sur son aventure de Francfort, et le traitement peu respectueux qu'avait essuyé sa nièce madame Denis. C'est à la sœur de celle-ci , madame de Fontaine , qu'il adresse ses plaintes. « Si madame Denis, (( lui écrit-il , eût été Anglaise, la nation ne l'eût pas « souffert; mais, ajoule-t-îl, dans son humeur plai- « santé, on fait aux Françaises tout ce qu'on veut. >> Malgré beaucoup d'inutilités et de pièctîs sans intérêt qu'on trouve dans ce volume, c'est cependant le supplément le plus intéressant aux OEuvics de f^oUaire, qu'on ait publié depuis l'édition de Kehl. J'excepte toutefois sa Correspondance avec le cardinal de Bernis.

l'.Ioges de madame Geoffrin , contemporaine de madame du Dcffant, par MM. Morellet, Thomas et d'Alembert \ suivis de Lettres de madame Geoffrin et à madame Geoffrin, et d'un Essai sur la Conversation , eic.^ etc. ; par M. Morellet.

AKTICLE PP-r^MlITR.

L'éditeur de ce volume, auteur en même temps des morceaux les ])lus considérables et les plus iutéressans qui le composent, a voidu élever un monument à la mémoire de son ancienne amie, madame (ieoffrin. Un sentiment vif et durable qui , lorsque l'objet en est digne, honore toujours le cœur qui l'éprouve, lui persuade que nous nous pressons un peu trop d'oublier cette femme, célèbre dans le siècle dernier, et morte depuis Ircnle-ciuq ans. « L'amitié,

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« dit Montaigne, nVst ni assez généreuse, nî .issez « vigoureuse, si elle n'est querelleuse. » L'amitié de M. Morellct , qui survit si long-lomps à la personne qui l'inspira , se dislingue sans doute à un trèshaut degré par ces deux premières qualités ; aussi n'est-elle pas tout-à-fait dépourvue de la troisième. 11 semble regarder l'attention donnée dernièrement à madame du Défiant (i), comme une attention dérobée à madame GcofiVin : et la célébrité de la première, «jui s'est un peu accrue dans ces derniers temps , comme une sorte d'usurpation de la célébrité qui , d;ins tous les temps , selon lui , devrait accompagner la mémoire de la seconde. Enfin, dans le mécontentement que lui cause ce renversement d'ordre, de justice et de distribution des renommées, il méprend à parti , et m'accuse d'avoir donné à madame du Deff;)nt des éloges qu'elle ne mérite pas. Ce qui m'étonne , c'est que dans celle sorte de jalousie , preuve et complément d'un sentiment très-vif, il uomme si honorablement, au litre même de son livre, la ri- A aie qu'il semble craindre de voir préférer à son amie. J-Jogcs de madame Qeqff'nii , contemporaine de madame du Deffanl ; ainsi s'annonce le livre (ju'il publie à la gloire de madame Geoflrin. Mais n'est-ce pas là lé plus éclatant hommage rendu à la célébrité de la rivale qu'on redoute? n'est-ce pas un témoignage arraché au sentiment de la supériorité de cciie rivale sur celle qui semble tenir à honneur d'être sa contemporaine 5 qui croit avoir besoin de celle recommandalion pour intéresser la génération acluelle,^

(1) Voyez , T. V, la Correspondance de madame du DeJ^'ant

3c)4 MÉLANGES.

pour trouver des lecteurs ? Assurément les éditeurs de madame du Défiant n'ont jamais pensé à intituler Toiivrage qu'ils ont publié : Lettres de madame du DeJJaut , contemporaine de rnadaine Geojfrin ; ils auraient cru faire à celle-ci , en adoptant un pnreil litre, beaucoup d'honneur , disons-le , même trop d'honneur.

M. Morellet m'en a fait beaucoup aussi , en me mêlant à cette petite discussion de préférences et de rivalités. Ses observations me flattent, lors même qu'elles me censurent 5 elles prouvent l'attention qu'il veut bien donner aux opinions et aux jugemens que je hasarde 5 elles sont énoncées avec une modération qui me servirait de modèle, si je pouvais en avoir besoin, pour ne pas m'écarter de la juste mesure de politesses et d'égards dus à un homme de son âge et de son mérite. Il y a cependant un assez grave inconvénient pour moi, dans l'honneur que me fait M. Morellet de me combattre : me voilà obligé de parler de moi, de citer ce que j'ai dit, de défendre ou d'interpréter ce qu'on me fait dire. J'ai été tellement frappé de cet inconvénient, que ma première résoluiion a été de rendre compte de l'ouvrage, sans dire un mot de la préface \ mais on m'a fait observer ( et ce n'est point ici une vaine supposition ) qu'un silence absolu paraîtrait bien fier, peu poli et trèsaffecté : tant le silence peut dire de choses ! Je ne veux pas que le mien dise rien de tout cela : ainsi , pour être poli envers M. Morellet , je parlerai de sa Préface; et, pour être juste envers moi, je me défendrai des petits torts qu'elle m'impute.

J'ai parlé beaucoup , et peut-être trop , do ma-

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dame du Deflanl , de son esprit , de sou caiactère ; je Tai beaucoup louée, je l'ai beaucoup criliquée : je ne suis pas sûr que tous mes éloges , toutes mes critiques soient justes 5 mais je suis bien sûr d'avoir fait les unes et donné les autres, avec une entière bonne foi, une impartialité pour laquelle je ne veux même pas me faire trop valoir, parce qu'il n'y avait pas de ma part un grand mérite , et enfin selon que j étais affecté par la lecture de ses lettres. Je suis bien sûr encore de n'avoir point loué madame du Deflantaux dépens de madame GeoOrin ; je n'avais pas même nommé celle-ci. Madame du Deffant m'en aurait donné deux ou trois occasions, mais peu importantes, peu intéressantes : la plus remarquable est celle où elle insinue , et seulement d'une manière indirecte , que madame Geoffrin était fort ridicule ; en revanche, madame GeofTrin appelle très-directement madame du Deffant une méchante hcte , et fait parade à son égard d'une pitié insultante. On voit que, dans cet échange de bons procédés, c'est encore la caustique, la maligne , ou , si l'on veut , la méchante madame du Deffant, qui a toutl'avantage delà modération sur la bonne, la sensible, la bienveillante madame Geoffrin. Mais enfin ne pourrait- on pas louer , célébrer, aimer, préférer l'une de ces deux dames, sans lui immoler l'autre.'^ Toutes les deux avaient leur mérite, leurs qualités, leurs défauts : toutes les deux offraient une maison agréable à la société nombreuse qu'elles rassemblaient chez elles. Madame du Deffant admettait par choix dans la sienne les grands seigneurs, les hommes en place, les illustres étrangers, et, par calcul, les gens de lettres, pour lesquels elle ne paraît

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point naluicîleincnt poilce , mais tju'oUc alilrait îjéanmoins , pour n'exclure de chez elle aucun genre de considération , et pour n'èlre pas privée de Tagrément que l'esprit de quelques-uns d'eux répandait dans la conversation. Madame Geoflrin , au contraire, aimait particulièrement les gens de lettres , les académiciens, les écrivains philosophes, politiques, encyclopédistes, économistes; et elle ne recherchait les hommes en place, pour lesquels elle avait beaucoup moins d'attrait , que comme une sorte de décoration de sa maison , ou pour en faire, dans l'occasioii, les protecteurs de ses véritables amis. Tous ces divers goûts sont très-permis ; leur variété même avait quelque chose de commode et d'avantageux pour les contemporains-, ainsi, grâce à celle variété, tout le monde, tout homme du moins qui , à quelque litre , appartenait à une société un peu choisie , trouvait une maison agréable , un salon composé de personnes distinguées, dont les goûts , les humeurs, les occupations, les travaux, les principes, avaient «juelque analogie avec les siens 5 une femme spirituelle et aimable présidant ce salon , et souvent dans celle femme aimable une amie généreuse et une patronne utile. Il faut en léliciter les contemporains de ces deux dames : tout cela était fort agréable.

Voilà les idées que m'inspirent les sociétés diverses qui se réunissaient chez madame du Deffant et chez madame (jeofTrin ; mais il cet difficile que M. Morcllel voie les choses avec autant de désintéressement et d'impartialité que moi : ici , l'esprit de justice qui le distingue est un peu contrarié par d'autres sentimens fort honorables , l'amitié cl la reconnaissance.

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Comme écrivain, comme ooopcratcur triin des grands ouvrages Hlléraires du siècle dernier , et lie de principes et d'afTection avec les plus célèbres écrivains de cette époque, il était naturellement de la société de madame GeolTrin : comme homme d'esprit , il eût pu être sans doute de celle de madame du Defîant ; mais il paraît qu'il n'obtint pas, ou qu'il négligea cet avantage. Sans doute celte circonstance ne suffirait pas pour rendre injuste un esprit aussi droit et aussi ferme (juc celui de M. Morellet ; mais madame du Detfant juge avec sévérité, souventraème, je l'avoue, avec une sévérité outrée, les écrivains du dix-liuilième siècle, les philosophes, les encyclopédistes unis de principes et d'alfeclion avec M. Morellet. La chaleuretla constance de l'amiliéqu'ii leur conserve , qualités rares et généreuses , exagèrent encore à ses yeux la rigueur et l'injustice de quelques-uns de ces jugemens ; il les reproche à madame du Delfant , et il me reproche d'y avoir applaudi.

Cependant j'avais apporté tant de restrictions à l'approbation générale que j'avais donnée à ces sévères arrêts de madame du Delfant, que, si M. Morellet les eût toutes citées, il aurait eu bien peu de chose à combattre dans l'article dont il se plaint. Nous pensons à peu près de même sur le fond des choses , et je m'en félicite. JNous ne différons que par l'intérêt plus grand qu'il porte aux personnes, et il ne peut m'en faire un crime ; mais, même sur les personnes, je n'avais point adopté sans restriction les jugemens de madame duDeffant. Sa/is doute , avaisjedit, ses seiitimeiis sur les pci senties sout d'une excessive rigueur; ses jugemens sur les ouvrages,

3y8 MÉLANGES.

d'une sévérité outrée, quun tour vif et une expression amer e font encore plus ressortir. M. Morellet a la bonne foi de rapporter, du moins en partie, cette phrase de mon article , et déjà elle répond à un bon nombre de petites accusations qui! m'intente 5 s'il avait eu la bonté de rapporter sept à huit lignes encore du même article, ce qui n'aurait pas été bien long, j'aurais d'avance répondu à tout le reste. Tout en applaudissant, par exemple, à la sagacité avec laquelle madame du Deirant avait démêlé les défauts qui dominaient généralement dans la littérature à\\ dix-huilième siècle, dans le ton et la manière des écrivains de cette époque, j'avais avoué que plus d'une fois elle s'était trompée dans ses jui^eniens sur les ouvrages particuliers : il est donc clair que M. Morellet ne me combat pas, en me citant quelques ouvrages particuliers sur lesquels elle s'est trompée. J'avais dit encore que souvent madame du Delfant songeait moins à exprimer son x'éritahle sentiment sur un ouvrage ou un auteur , qu'à exhaler son humeur ou à donner un libre essor à sa caustique gaité. J'en rapportais plusieurs exemples et je disais : Ici , je vois plutôt une boutade qu'un jugement ; là , ce n'est qu'une plaisanterie , qui même n'est pas excellente. IN'est-il pas évident que M. Morellet, qui m'oppose cette même plaisanleiie comme un jugement, n'en avait pas le droit? J'ajoutais ensuite ( et je suis bien honteux de me citer si longuement, mais il faut me justifier), j'ajoutais: « Mais souvent aussi elle « juge sérieusement et n'est pas moins amère , moins « injuste ; alors c'est qu'elle voit très-bien les défauts « d'un ouvrage ( et ils ne lui échappent jamais ), et

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« qu'elle ne voit pas aussi bien les beautés , ou {( quelle ne voit pas dans ces beautés une compen- « sation aux défauts. Il suit de cette disposition d'es- « prit, qu'e//e iiaiine pas tous les bons ouK^rages , c( mais qu'elle n'en aime point ou presque point qui « ne soit excellent : elle a souvent tort de rejeter tel « livre, mais elle a toujours raison dans le motif <( qu'elle allègue , et dans l'accusation qu'elle intente « contre lui ; toujours elle met le doigt dans la plaie.» Je donnais pour exemple Buffon et Jean-Jacques, dont elle démêle avec beaucoup de sagacité ou les défauts, ou les parties faibles et moins parfaites, mais envers lesquels je la trouvais néanmoins injuste. Y a-t-il moyen , après cela , de m'objecter son injustice envers Jean-Jacques et Buffon ? Et quant au mot sur Rousseau , que M. Morellet lui reproche si amèrement, ses amis, Marmontel, Diderot, le baron d'Holbach, n'en ont-ils pas parlé d'une manière plus amère, plus cruelle, plus injuste ?

Je le répète donc : j'avais répondu d'avance à la préface de M. Morellet. Il y a cependant encore une phrase qui demande une petite explication , phrase tellement singulière aux yeux de M. Morellet, qu'il ne peut pas croire que je XWecnoucée scrieu.semeut, ou avec quelque réflexion. La voici : « Madame du « Deffant voit tous ces hommes ( les philosophes ), « lit tous leurs ouvrages, les pèse dans ses balances, « les apprécie et les juge ; » mais , ai-je dit que ces balances fussent toujours bien équitables, cette appréciation toujours bien exacte, ces jugemens toujours bien justes ? J'ai dit le contraire. M. Morellet argumente ensuite, et me prouve que madame du

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Deirant n'avait pas lu tous les ouvrages des philosophes : je l'avoue, elle ne les avait pas lus tous , el je ne croyais pas que celle expiessiou dût être entendue dans une l'igueur mathématique ; j'y prendrai garde une autre fois, d'autant mieux que c'est la seconde lois qu'il m'arrive ainsi d'être combattu par des calculs arithmétiques (i). Mais madame du DefiTant lisait beaucoup plus que ne veut l'avouer M. Morellet : ou voit qu'elle consulte tout le monde sur des lectures à faire, des livres à lire, et qu'elle épuise je ne sais combien de lecteurs et de lectrices , sans cesse occupés à lire dans son salon , dans sa chambre, au chevet de son lit, et mademoiselle de Lespinasso, cllaSanadon, et^iard, el un vieil invalide qui vieni lire toutes les nuits. IMais, ditM. Morcllet, elle n'achevait presque jamais les ouvrages des philosophes. Esl-ce toujours sa faute ?

Ainsi , pour me résumer , ce que j'approuve dans madame du Deffant , ce Jie sont pas tous ses jugemens particuliers sur les ouvrages dont elle parle, (|uoique quelques-uns soient excellens : tel est celui qu'elle porte des Saisons de Saint-Lambert, et de plusieurs autres j mais c'est cet esprit délicat qui résiste au lorrent général et à la fière domination d'un parti -, qui aime par-dessus tout la simplicité et le naturel, et déteste tout ce qui s'en écarte: l'emphase, la recherche, l'airectaiion du bel -esprit-, c'est ce tact exquis qui, quoique incrédule elle-même, lui fait voir du mauvais goût dans l'impiété, du ridicule dans l'ardeur du prosélytisme, le ton tranchant et décisif,

(i) Voyez,'!', y, Bclisaire , par madame de Gcidis.

lî E L L K s - L E T 1 U F. s . 4^1

Torgiu'il insultani, la morgue et le pédanlisme de plusieurs écrivains et philosophes de son temps. Ses jugemens sont d'autant plus moi'tilîans pour eux , que sur des points importans elle partageait leur façon de penser et leur scepticisme ; elle n'est donc pas suspecte, et c'est une petite mortification qu'ils ont essuyée deux fois en peu de temps de la part d'un homme et d'une femme de beaucoup d'esprit , leurs contemporains, et à plusieurs égards leurs prosélytes, Collé et madame du Delfant. — J aurai une tâche plus agréable à remplir dans mon second article : j'y applaudirai souvent aux observations , aux réflexions et aux seutimens de M. Morellet.

On a accusé la douleur de quelques écrivains du siècle dernier d'être un peu fastueuse. Ces discours d'apparat, cette rhétorique sentimentale , cet étalage de pleurs versés en public, ont paru s'éloigner du caractère de la véritable douleur, qui ordinairement est muette, silencieuse, ou du moins très - discrète dans ses confidences. On a donc prétendu que ces oraisons funèbres décernées à de simples particuliers, à des femmes dont les vertus doivent être simples et modestes, et ne demandent point à être célébrées avec tant de pompe et d'éclat, avaient moins pour but d'honorer la mémoire du mort que d'assurer et de publier la gloire du panégyriste 5 de lui faire une grande réputation de sensibilité 5 de donner une liante idée de la fécondité et des ressources de son esprit. Il faut l'avouer: plus d'une fois ces éloges, ces 6. 26

4oU Mit I. A IV G t s.

discours prouoncéà sur la tombe d'un illustre ami, d'une célèbre amie , onl pu justifier ces malignes in^ tciprétations du public 5 l'emphase, la fausse chaleur, l'exagération de la sensibilité, en accusaient l'hypocrisie 5 l'afTectalion dans les pensées , la recherche dans le style, l'afféterie du bel-esprit, si éloignée du langage de la douleur, décelaient les prétentions de l'orateur 5 c'était lui qui était le véritable héros du panégyrique ^ ce n'était point les vertus du mort, c'était les laleus du panégyjiste qu'on se proposait de faire admirer aux auditeurs, aux lecteurs : l'amitié n'était qu'un prétexte ; c'était l'amour-propre qui faisait tous ces frais d'éloquence. Plus d'une lois nous avons fait justice et de ces vains orateurs et de ces éloges funèbres 5 mais il y aurait de l'injustice à les flétrir tous par les mêmes accusations. Il ne faut pas que les fausses apparences de sensibilité, dont l'indifférence sait quelquefois se couvrir, nous fasse méconnaître la touchante expression d'un sentiment vrai et d'une véritable douleur j c'est ainsi que l'hypocrisie ne doit pas empêcher de croire à la vertu. Il est d'ailleurs des caractères, sinon infaillibles, du moins assez certains, auxquels on peut distinguer l'homme sensible qui s'afflige et qui pleure, du vain discoureur qui ne veut que briller et plaire.

Ce n'est point dans cette dernière classe qu'il faut ranger M. Morellet. Dans l'éloge de madame Geoffrin qu'il composa en 1777, peu de temps après la mort de celte femme célèbre, et qu'il fait réimprimer aujourd'hui avec les éloges que consacrèrent aussi à sa mémoire Thomas et d'Alembert , l'orateur paraît s'oublier lui-même pour ne s'occuper que de

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l'amie qu'il vient de perdre, qu'il- regrette vivement, ei qu'il veut nous faire connaître, dans l'espérance qu'il nous inspirera une partie de raffeclion qu'il lui portait , et des regrets qu'il éprouve : son éloquence est sans apprêt, son discours extrêmement simple, comme il convient au sentiment qui l'anime, au but qu'il se propose, au sujet qu'il traite; mais plutôt, ces mots d'orateur, de discours et d'éloquence sont ici déplacés. jM. JMorellet a donné lui-même à sa composition un titre plus modeste qui n'annonce point de pareilles prétentions , et n'impose pas de pareils devoirs : c'est un simple portrait de madame Geoffrin qu'il a voulu nous donner ; et si ce portrait n'a pas beaucoup d'éclat et de coloris , s'il n'est point animé par une physionomie très-vive et pleine d'un haut intérêt, ce n'est pas la faute du peintre : il fallait avant tout qu'il lui ressemblât, et il n'a dû recevoir que les embellissemens que pouvait lui donner un pinceau ami , à la vérité , mais cependant fidèle.

C'est surtout d'après les lettres, les conversations, les maximes de madame Geoffrin, les règles de conduite quelle se prescrivait à elle-même, ou qu'elle prescrivait aux autres (et elle aimait beaucoup à prescrire) , que M. Morellet s'est attaché à la peindre 5 il parait qu'elle aimait à parler par sentences, par apophlhegmes, comme les personnes qui ont beaucoup d'expérience, et qui ont beaucoup réfléchi. La plupart de ses maximes étaient sages , raisonnables, et assez heureusement exprimées-, quelques-unes ne frappent point par leur justesse et leur évidence , paraissent même douteuses ou tout-à-fait fausses; telle est celle-ci : >( Il ne faut pas défendre ses amis

4o4 MÊLA NG^ES.

« attaqués dans le monde, en les justifiant sur Tar- « ticle sur lequel on les accuse, mais en les louant « des bonnes qualités qu'on ne leur conteste pas. » Ainsi vous entendrez accuser votre ami d'un mauvais procédé, d'une action peu délicate, et vous direz qu'il a des connaissances , de l'esprit ! Voilà une singulière apologie , et une méthode nouvelle de défendre ses amis ! Je crois qu'il faut mettre cette maxime et quelqives autres au nombre de ces petits paradoxes que madame Geoffrin aimait à soutenir dans la conversation , parce qu'elle y trouvait Toccasion de développer une finesse d'esprit, et une subtilité de raisonnement propre à éblouir ceux qui n'avaient point, comme elle, médité cette thèse à loisir : c'est ainsi Cju'elle disait souvent qu'elle aimait les ingrats, qu'on ne leur rendait pas assez de justice, et qu'ils avaient leur mérite. Voilà comment elle développait cette idée bizarre : « L'homme reconnaissant va di- « sant à tout le monde qu'il a reçu un bienfait de « vous; tous ceux qui l'entendent commencent par « vous savoir mauvais gré de ne pas les avoir préfé- « rés eux ou leurs amis pour exercer votre bienfai- « sance , et se proposent bien de vous en fournir « incessamment l'occasion ; on se trouve par là quel- « quefois dans la nécessité de faire essuyer des refus « désagréables ou de placer mal ses bienfaits. Il est « encore très-rare qu'en obligeant on ne soit pas « désapprouvé même par les gens les plus désintéres- « fés j on dit que ce bienfait pouvait être mieux pla- (( ce-, on se jette aussi sur la personne obligée, on « trouve qu'elle a manqué de noblesse en recevant, (( etc. Tous ces inconvéniens disparaissent lorsque

«( VOUS obligez des ingrats ; votre bonne action de- « meure ensevelie dans l'obscurité-, vous en jouisse/. <( seul ; personne n'en affaiblit le mérite, personne « ne dit (ju'eile est mal placée, personne ne vous « importune pour être à son tour l'objet de vos bien- « faits. J'ai donc raison , concluait-elle, d'aimer les u ingrats. )> 11 paraît que madame Geoffrin aimait beaucoup cette apologie de 1 ingratitude-, c'est un jeu d'esprit qu'elle répétait souvent , et aucun de ses panégyristes n'a manqué de le rappeler, et de lui en l'aire honneur.

Les autres panégyristes ou peintres de madame Geoffrin la font lieaucoup moins connaître que M.Morellet; leurs discours, lettres on portraits^ sont moins nourris de faits et d'anecdotes. Thomas, malgré sa pente naturelle, a cependant senti que dans \in pareil sujet il ne fallait pas prodiguer les figures, les apostrophes , les grands mouveniens de l'éloquence ; qu'il serait encore plus déplacé ici qu'ailleurs d'être rhéteur ampoulé, orateur boursoufïlé : on voit qu'il a voulu être simple, en louant une femme qui se piquait en tout d'une grande simplicité : il a quelque peine à y réussir; son style a de la raideur, de la contrainte , de la monotonie-, mais il abonde en pensées , et ses pensées ont souvent de La justesse, de la noblesse, de l'élévation. Je crois me rappeler que, dans la première édition de ce discours (et je ne regarde pas la chose comme assez importante pour rechercher cette première édition) , Thomas avait pris pour épigraphe ces deux vers d'une ode d'Horace :

Multis illa bonisjlebilis oc ci dit .

Nulliflebilior qu'am miiu.

4o6 MÉLANGES.

« Sa perte fait verser bien des larmes aux gens de « bien , mais à personne plus qu'à moi. m L'orateur, à la fin de son discours, demande la permission de verser une larme: « Qu'il soit permis, s'écrie - t-il , « de verser ujie larme sur la tombe de celle dont on (( chérit et respecte les vertus. » On s'était un peu égayé , si j'ai bonne mémoire, en rapprochant celte épigraphe, dans laquelle Thomas prétend que personne ne doit /^Ze«re/' madame Geoflfrin autant, que lui , et cette péroraison , où il ne demande qu'à verser inie larme , ce qui n'en laisse pas beaucoup à verser à ceux qui doivent pleurer moins que lui. Ne seraieatce pas ces plaisanteries , bonnes ou mauvaises , qui auraient engagé M. Morellet à supprimer cette épigraphe, dans la réimpression qu'il a donnéede ce discours? C'est dans deux lettres que d'Alembert célèbre les bonnes qualités de madame Geoffrin , et surtout sa bienfaisance , de ses vertus la plus précieuse et la plus incontestable, et dont ses trois panégyristes avaient été l'objet particulier. Ces deux lettres sont adressées à Condorcet , à qui d'Alembert dit : « Mon cœur a « besoin, pour se soulager, de trouver des cœurs tels « que le vôtre , qui sachent l'entendre et lui répon- « dre. )) Je n'ai rien à dire du cœur de Condorcet, mais je dirai que ces deux lettres font honneur à celui de d'Alembert : un véritable accent de sensibilité s'y fait entendre. La fin de la première est trèsloucliante ; on remarqua , dans le temps , la phrase peut-être un peu recherchée, mais d'une recherche que n'exclut pas le sentiment, dans laquelle, en rapprochant les deux pertes qu'il venait de faire , en peu de mois, de mademoiselle de Lespinasse et de

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madame Geoftrin , il disait : « Je passais toutes les « soirées chez l'amie que j'avais perdue, et toutes « mes matinées avec celle qui me restait encore ; je « ne l'ai plus, et il n'y a plus pour moi ni soir ni « matin. » Parmi les anecdotes que rapporte d'Alembert , il y en a une qui atteste dans madame GeofTrin un nouveau et singulier genre de bonté. Lorsqu'elle s'apercevait (ou du moins cela lui est arrivé une fois) qu'une jolie femme allait inspirer de l'amour à un homme dont il était peu probable qu'elle partageât les sentimens , elle allait la prier d'éviter les occasions d'enflammer le malheureux dont elle prévoyait charitablement les inutiles soupirs et les peines cruelles : en vérité, elle était trop bonne. Mais ce qu'il y a d'admirable , c'est le succès dont une pareille négociation fut couronnée : la jolie femme s'observa avec une rare circonspection, pour ne point abuser de l'empire de ses charmes 5 le jeune homme échappa à cet empire , et l'amour eut une victime de moins. Cela n'est-il pas héroïque de la part de la jolie femme, et tout-à-fait touchant de la part de madame Geoffrin î

Deux lettres de madame Geoffrin, l'une à d'Alembert et l'autre à Marmontel ^ et deux lettres à madame Geoffrin^ l'une du roi de Pologne, et l'autre de Grimm , sont à la suite de ces hloges de madame Geoffrin. Je crois avoir suffisamment parlé d'elle; ainsi, sans m'occuper plus long -temps ni de ces lettres, ni de quelques extraits des Mémoires de Marmontel (\\ù la concernent, je vais dire un mot de deux petits traités philosophiques qui terminent ce volume , et qui sont l'ouvrage de M. Morellet. Le

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