MÊLAIS G ES
premier est un Essai sur la Conversation : ce petit traité de philosophie pratique est en partie traduit de l'anglais du docteur Swift, en partie le fruit de ses propres réflexions : ces réflexions , soit qu'elles lui appartiennent, soit qu'ils les ait empruntées à l'écri- Aain anglais , sont pleines de justesse. Rien de mieux observé et de mieux développé, par exemple, que <e qu'il dit de la trop grande gaité qui éteint et tue la conversation , tandis qu une gaité douce et modérée l'alimente et la soutient ; du trop grand empressement de montrer de l'esprit, de l'inattention, et de ses causes et de ses inconvéniens, du défaut de liaison dans les idées , défaut qui fait passer d'un sujet à un autre sans raison, sans analogie; ce n'est pas que M. Morellet exige dans la conversation une suite rigoureuse d'idées, une méthode philosophique de raison«emens et de discussions, rien ne la rendrait plus pédantesque et plus ennuyeuse; mais il ne faut pas qu'elle «oit continuellement brisée : il faut qu'une transition légère, une faible analogie fasse passer d'un sujet à un autre, u Si l'on veut un exemple, dit « M. Morellet, de l'espèce d'ordre peu marqué qui « est nécessaire, ef qui en même temps suffit dans « la conversation, je citerai les Essais de Montai-
" é'"^ Entre les parties de son discours qui sont
<*les plus décousues, il y a le plus souvent une liai- « son dont l'esprit se contente , et la même qui suffit « et qui est nécessaire à la conversation. «On ne pouvait pas , ce me semble, choisir un meilleur exemple. Le second traité de M. Morellet est sur l'esprit de «ontradiciion: il contient plusieurs observations fines et ingénieuses 5 il y en a une sur laquelle je contre-
(lirai railleur. JM, Morcllet préleiid que c'est par esprit de contradiction qu'on s'éleva contre les auteurs de \ Encyclopédie ; mais n'était - ce pas les encyclopédistes, au contraire, qui étaient passablement animés de \ esprit de contradiction? n'était-ce pas eux qui étaient les contradicteurs , et qui contredisaient une foule d'opinions adoptées et révérées jusqu'à eux? Plus loin , INI. Morellet assure que nous sommes la nation de l'Europe la plus attachée à nos usages, la plus constante. Les Espagnols , dit-il, sont inconstaiis en comparaison de nous , et je ne sais si les asiatiques même peu^^ent nous disputer cette sorte de constance. Je crois que c'est par esprit de contradiction que JNI. Morellet a dit cela.
Proverbes dramatiques , par Etienne Gosse.
Horace peint agréablement dans une de ses épilres une dispute vive, animée, violente même, entre deux personnages qui se querellent sur le plus mince des sujets , sur la prééminence de deux misérables auteurs. « De quoi s'agil-il en effet? s'écrie plaisamment le poëte satirique. De savoir quel est le plus liabile, de Dulicliius ou de Castor :
Amhigitur quid enim , Castor sciât , an Dulichos plus.
Je ne crois pas que jamais pareille contestation s'élève à l'égard de M. Gosse : on ne se disputera jamais, je pense, pour savoir s'il vaut mieux qu'un autre, ou si un autie vaut mieux que lui. Le terme de comparaison manquera toujours, ce me semble 5 et, tout bien considéré , je crois qu'on ne peut comparer M. Gosse qu'à lui-même. On peut se denvan-
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dor, par exemple, lequel on préférerait de M. Gosse auteur de Pros^erhes , ou de M, Gosse auteur de Fables ^ et quel choix Ton ferait , si l'on était condamné à lire ou ses fables politiques, ou ses drames politiques. La situation serait embarrassante, et le mieux serait de demander du temps pour réfléchir-, ce serait toujours autant de gagné pour ne pas lire.
On voit d'abord qu'il faudrait subir de la politique, et la politique de i.I. Gosse , dans les Fables comme dans \es Proverbes ,di^r\s les P/'op-erZ/e-y comme dans les Fables. On ne pourrait ni s'en garantir, ni choisir ; car elle est également mauvaise , également haineuse, également révolutionnaire, et dans le fabuliste, et dans le dramatiste. Seulement, dans les fables, c'était cette terrible i cireur de i8i5 qui aigrissait la bile de M. Gosse; c'étaient les destitutions de quelques hommes qui, à une époque fatale et récente, s'étaient montrés les ennemis du roi , qui le transportaient de fureur (i). Tel était le refrain perpétuel de ses Fables^ tel était le fond et la moralité de ses apologues.
Dans ses drames, c'est particulièrement aux missionnaires que M. Gosse en veut le plus , si ce n'est cependant aux marquis et aux vicomtes. On ne sait trop ce qu'il redoute le plus, ou du Jaiiatîsme âcs uns , ou de \?i féodalité des autres , sans cesse occupés, s'il faut l'en croire , à ramener parmi nous tous les us et couLuuies des temps les plus gothiques , et surtout le droit du Seigneur, auquel M. Gosse ne manque pas de donner son nom le plus cynique et
(i) Voyez un article sur ses Fables, T. II, page 25i.
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le plus grossier. II y a même un drame tout entier sur un marquis à qui on ne peut pas faire entendre raison là-dessus , qui ne veut point démordre de ce droit, et qui veut absolument qu'on lui amène une jeune et jolie fiancée sa vassale, laquelle a véritablement bien de la peine à échapper et à se tirer de ce mauvais pas. Je crois cependant que IM. Gosse abandonnerait plus volontiers toutes les jeunes et jolies fiancées du royaume aux seigneurs jaloux de faire valoir leurs droits, et à toutes les conséquences de ce régime féodal dont nous sommes si évidemment menacés, que les dévotes jeunes ou vieilles, jolies ou laides, aux Jhnatiçues prédications des missionnaires. Le fanatisme ! voilà la grande frayeur de M. Gosse dans ce moment-ci \ mais heureusement il le met en proverbes , et il faut espérer que grâce à ses Proverbes , nous serons un y^eu moins Jaiiati- <jiies. Point de milieu , en eflet : il faut absolument se dégoûter du fanatisme ou des proverbes de M. Gosse: il faut opter entre M. Gosse et les missionnaires : le choix ne saurait être douteux.
Mais , me dira-t-on , puisque dans les Fables de M. Gosse il faut être effrayé par la terreur que doit inspirer le m.oindre souvenir de i8i5 ; puisque dans ses Proverbes on n'est pas moins effrayé par la terreur •qu'inspirent les missionnaires et \e fanatisme , la fcodalité et les prétentions des seigneurs sur leurs vassaux, et particulièrement sur leurs vassales 5 puisqu'il y a politique partout , et politique également mauvaise , également ridicule 5 puisque enfin il n'y a pas moyen de choisir sous ce rapport, n'y aurait-il pas du moins dans le talent de l'exécution et dans le
4'^ MitL/VKGES.
mérite litiéraire quelques motifs de préférence? Je ne sais si c'est parce que l'impression est moins récente et moins vive ; mais il me semble que la lecture des Fables me parut moins fatigante et moins ennuyeuse que celle des Proverbes. Lorsque je rendis compte du premier de ces ouvrages , il y a environ quinze mois, la conscience et la justice me forcèrent d'avouer que, parmi le très-grand nombre de mauvaises Fables dont se composait ce recueil, on en distinguait quelques-unes qu'on pouvait regarder comme médiocres : la justice et la conscience m'obligent à dire ici tout le contraire 5 et certainement ' parmi tous ces drames, aucun ne mérite cet éloge: aucun n'est médiocre.
Qu'on en juge par celui-ci , que M. Gosse met certainement au nombre de ses chefs-d'œuvre. Lti hussard Beirose est logé chez des dévoles; il fait le dévot lui-même pour être mieux hébergé. Quand on lui apporte à déjeuner, il dit son Benedicite, Dominus , etc., tout entier sans en passer une syllabe; quand il a fini , il dit ses grâces , Agimus libi gradas, etc., sans en passer un iota. Les bonnes filles sont édifiées, et s'étonnent qu'un hussard sache si bien ses prières. Peut-être nous étonnerons- nous que M. Gosse les sache si bien lui-même. Les dévotes sortent, et laissent Bclrose tout seul ; mais elles rentrent bientôt pour voir leur cher hussard : elles le trouvent à genoux et en oraison devant une petite statue : c'était le buste de Voltaire qu'il avait tiré de son sac, et auquel il adressait des prières ferventes. Les dévotes veulent savoir' quel est l'objet de son culte. Ah! le bon lour que je vais leur jouer ! s'é-
crie daus un à parte le facétieux hussard ; cl voici ce bon tour : il leur dit que c'est saint A rouet, nouveau saint que le pape vient de canoniser. Les bonnes filles demiindent quelques particularités sur la personne, la vie et les miracles de saint Arouel. Le hussard répond que ce grand saint eut pour ennemi un grand coquin nommé f oltairej ainsi saint Arouet applaudissait de tout son cœur au supplice de Calas, mais ce malheureux Voltaire fait réhabiliter la mémoire de cet hérétique, etc. Le plaisant hussard leur récite ensuite quelques vers de la Pucelle , que les dévoles trouvent excellens , puisqu'ils sont de saint Arouet; elles tombent à genoux, et se prosternent devant le nouveau saint : a Nous te saluons, s'é- « crient-elles , toi qui traitais sans miséricorde les « proteslans. » Elles demandent par son intercession le rétablissement des dinies, de la gabelle, des ursulines , des visitandines, des capucines, etc. L'aumônier du régiment entre; il gronde doucement le hussard , détrompe les dévotes , et leur apprend qu'Arouet et Voltaire ne sont qu'un même personnage, que ce personnage n'est point un saint, mais qu'il est un grand homme. Ainsi finit ce beau Proverbe , qui est intitulé : Comme on connaît les saints, on les honore. Comme cela est ingénieux, plaisant et bien imaginé!
On voit du moins que M. Gosse ne fait pas les aumôniers de régiment Iropjanatigues. Il nous présente également, dans un autre Proi^erbe^ un curé le plus accommodant du monde. Ce curé se rencontre chez une fripière avec un comédien ; ils causent : le comédien fait un grand éloge des PP. de l'Église -, le
curé fait celui des acteurs , et surtout des actrices , qui , selon lui , sont d'excellentes mères. Le bon curé! comme il connaît bien les vertus des actriceç^ et comme il s'intéresse à leur maternité ! Enfin , le curé et le comédien sont si contens l'un de l'autre, que, s'étant d'abord disputé une pièce de tatïétas chez la fripière , ils s'accordent à la partager, et emportent chacun leur moitié, l'un pour faire une chasuble, l'autre pour faire un habit de Scapin. Les missionnaires que M. Gosse fait aussi rencontrer avec une troupe d'acteurs, sont moins complaisans pour ceuxci , et paraissent moins touchés des vertus maternelles des actrices. C'est probablement pourquoi il leur en veut tant; mais ses lecteurs lui en voudront, à lui, pour n'avoir pas tiré un meilleur parti de cette rencontre, et pour l'avoir rendue si maussade et si ennuyeuse. M, Gosse, qui se permet tout, et qui n'est arrêté par avicune considération, n'a rien su faire de gai avec des missionnaires et des actrices ! Que lui faut-il donc ?
Il n'est pas plus heureux avec les gens de qualité aux dépens de qui il veut nous faire rire. Assurément , si pour rendre ces personnages plaisans il ne s'agissaitquedeleur faire dire force bêtises, M. Gosse est le premier homme du monde pour cela. Mais il faut beaucoup d'esprit pour faire dire aux personnages qu'on veut sacrifier des bêtises plaisantes ; il faut que ces bêtises peignent des caractères et fassent ressortir des ridicules; il faut qu'elles aient de la vraisemblance et de l'analogie avec les moeurs et les habitudes des personnages qu'on immole et sacrifie. Mais quel esprit y a-t-il à faire dire à un homme que
BELLES-LETTRES. /^ l 5
Montaigne, l'auteur des Essais, a fait la guerre de Troie ; qu'on a lu cela dans Vhistoire moderne; que le pélican est du genre des cêtacées , et autres àneries pareilles? Il faudrait aussi , après avoir fait dire des bêtises aux personnages qu'on veut immoler, faire dire des choses spirituelles à ceux que l'on veut recommander à la faveur publique 5 et c'est à quoi M. Gosse réussit bien moins encore. Son fort, ce sont les turlupinades et les équivoques grossières. Enfin , il faudrait connaître un peu les mœurs et le langage de la bonne société, lorsqu'on veut l'introduire sur la scène, même pour la rendre ridicule j M. Gosse y est tout-à-fait étranger. Il aurait dû prendre là-dessus quelques mémoires, du moins dans l'antichambre: là, les laquais lui auraient appris qu'eux seuls exceptés , personne ne dit madame tout court, en parlant à un mari de sa femme 5 on ne lui demande point de nouvelles de madame , on ne parle point des égards qu'on doit à madame. Dût M. Gosse accuser mes airs Jëodaujc ., je lui dirai que cela est excessivement bourgeois; il faut absolument ajouter le nom de la personne dont on parle, madame ne désigne qu'une seule personne eu France. Une jeune demoiselle ne dit pas non plus à un domestique, surtout quand elle le voit pour la première fois , l'ami, que portez-vous là ? on n'appelle pas un pair, monsieur le pair , et celui-ci ne répond pas , permetLezmoi llionneur de vous contredire , etc.
Tout le monde connaît ces deux vers de Voltaire sur l'abbé Trublet :
Au peu d'esprit que le bonhomme avait.
L'esprit d'autrui par supplément servait .
4ït) MÉLANGE?.
M. Gosse ne dédaigne point l'esprit des autres; il farcit ses Proverbes des bons mots et des anecdoies que cet esprit, qui n'est pas le sien, lui fournit. Il les prend partout sans discrétion, sans discernement, sans choix , et puis il les place mal , les enchâsse xnÀ, les raconte mal. Feu Desfaucherets , l'auteur du Mariage secret, racontait assez plaisamment, il y a quinze ans, l'histoire d'un président de canton (et le seul tort était de se moquer d'un président de canton), qui, étant venu au sacredeBuonaparte, imagina un moyen d'aller faire sa cour sans faire la dépense d'une voilure; il couvrit ses bas de soie blancs d'uno paire de guêtres qu'il ôta, et mit dans sa poche, en arrivant aux Tuileries. Par malheur ce président de canton était sensible. L'éloquence de Buonaparte le louche: il ne peut retenirsespleurs, et veut prendre son mouchoir pour les essuyer; mais au lieu de mouchoir, il prend une guêtre , et couvre son visage de boue. M. Gosse s'empare de cette anecdote; mais il change le lieu de la scène, par respect sans doute pour Buonaparle. On connaît l'histoire, vraie ou supposée, de ce fonctionnaire public qui , visitant les établissemens de 1 iiislruciion publique, demanda au chef de l'un deux, sisesélèveséiaient/ie//J//wfe,9;celui-ci, qui, à ce qu'il parait, n'était pas un grand grec , s'imagine
qu'Ae//e7//^/e voulait dire parlisan de l'exilé de iSaiV/^e- Helène, et il lépond à demi-voix, et avec une admirable prudence : « Hélas! oui, il y en a quelques- « uns, mais nous les suri^eillons ; » et M. Gosse , eu oubliant ce dernier trait, a gâté tonte l'histoire. J'ai reconnu dans ces Proverbes une foule de mots ou anecdotes qui traînent partout. En général, on peut
tlirc de INI. Gosse comme on avait dit di; je ne sais quel autre , qu'il prend çà et là dans les livres et les conversations tout ce qui lui passe par la tête.
J'aurais fort voulu pouvoir dire du bien des Proverbes de M. Gosse, parce qu'il a voulu dire beaucoup de mal de moi, dil-on, dans un de ses Proverbes. Il m'eût été agréable de lui donner cette preuve de générosité; c'est une de ces vertus faciles que j'aurais bien volontiers exercée à son égard : mais malheureusement il faut être juste avant tout , et il n'y avait vraiment pas moyen de louer de pareils Proverbes. C'est sous le nom de l'abbé Dorimon, que M. Gosse a prétendu me peindre. On va voir par quelques traits de ce portrait s'il me counail bien. « Il (l'abbé Dou ri mon) prêche la fidélité, dit M. Gosse, et pence dant les cent jours il a fait cent sottises. » Il est bien difficile d'être cent jours sans faire quelque sottise ; mais , aux yeux de M. Gosse , je ne pense pas en avoir fait d'autre, que d'être royaliste chaque jour pendant les cent jours; ce qui, à son compte, fait bien cent sottises, (t Use moque, continue M. Gosse, « de ceux qui ont perdu leur place , et il a toujours « conservé la sienne. » Et non , M, Gosse, je fis la sottise d'être destitué pendant les cent jours, époque fortunée que vous et vos pareils ne comprenez point dans la terreur de i8i5, puisqu'on ne destituait que les royalistes par milliers. « Il est de toutes les céré- « monies religieuses, et il court les spectacles, et n'a « jamais manqué une première représentation. » Je me garderai de démentir M. Gosse sur le premier point j mais, quant au second , il se trompe fort , et je déclare surtout que je n'irai ni à la première, ni à
toute autre représentation d'aucune de ses pièces, quand même il ferait remettre au théâtre les Emigrés à Vile Dieu, drame qu'il fit représenter à Nantes immédiatement après le massacre de Quiberon , moment très-heureusement choisi ! Le reste du portrait est également ressemblant; seulement il est plus cynique en quelques endroils : c'est ce qui m'empêche de le rapporter. Quand l'abbé Dorimon est lui-même sur la scène, il ne parle ni plus mal , ni plus sottement c|u'aucun des personnages du Proierhe , ou même des autres Proverbes; et, s'il n'a pasbeaucoup d'esprit, il ne peut pas se plaindre : M. Gosse me parait lui en avoir donné tout autant qu'il en a.
Quelques rèjlexions dun homme du monde sur les spectacles , la musique , le jeu et le duel.
Ami des spectacles et de la musique, ennemi du jeu et des duels, l'auteur de cette brochure a réuni, dans un seul volume, qui même n'est pas fort gros, ses diverses réflexions sur les divers objets de ses goiits et de sa censure. La plupart de ces réllexions sont justes, mais sans profondeur; quelques-unes peuvent être contestées, mais n'ont point l'éclat du paradoxe; le style a de la sagesse et de la correction , mais il est un peu maigre, un peu sec , et est dépourvu de chaleur et d'imagination. Cependant l'esprit de l'auteur est généralement assez juste, ses intentions sont assez droites, et les sujets qu'il traite assez intéressans , pour que la lecture de l'ouvrage se soutienne avec quelque plaisir et quelque intérêt. Ces sujets sont , comme on voit, très-indépendans les uns
des autres, el n'ont entre eux aucune liaison commune, ou n'en auraient du moins qu'une très-faible, pris deux à deux ; les spectacles avec la musique , et le duel avec le jeu, dont il a été souvent la suite : mais l'auteur n'a pas même songé à les unir par cette légère dépendance ; il a fait quatre petits traités particuliers sur ces quatre thèses différentes , et n'a eu d'autre raison , pour les rassembler, que de faire un volume d'une grosseur et d'un poids raisonnables.
De ces quatre questions , celle qu'il traite la première, comme étant sans doute d'un intérêt plus général, est celle des spectacles ; mais ce qu'il en dit m'a paru extrêmement superficiel. Les spectacles peuvent être envisagés sous deux rapports très-iniéressans, el offrent sous ces deux aspects d'importantes considérations à l'écrivain : ils ont incontestablement une influence assez considérable sur les mœurs; ils sont une partie essentielle de la littérature. Si l'écrivain est plus moraliste que littérateur, il considérera particulièrement les spectacles sous la première de ces deux faces- il s'occupera de la seconde, s'il est plus littérateur que moraliste; enfin, s'il est l'un et l'autre, il envisagera la question sous tous ces rapports, variera ainsi son sujet par la variété de ces réflexions , et fera une dissertation complète sur un sujet curieux, à la vérité bien souvent traité, peut-être même, malgré sa fécondité, un peu épuisé. Toutefois, si l'on veut encore écrire sur les spectacles, il faudra , sons peine de ne faire que des réflexions de circonstances et sans intérêt général et surtout durable, revenir sur ces anciennes idées, tâcher d'y découvrir des aperçus nouveaux , ou de
les r; jeunii par de nouvelles formes , de nouveaux développemens , une nouvelle manière de les envisager. Ce ne sont pas néanmoins ces graves considéralions qui ont occupé Tauleur du nouvel écrit sur les spectacles; il a mieux aimé nous entretenir de la police intérieure des spectacles , des rivalités des acteurs, des querelles entre les auteurs et les acteurs , de la conduite du public envers les uns et les autres, de sa sévérité quelquefois injuste , de son engouement plus souvent injuste, des moyens de ramener tout à Tordre, à la paix, à la justice; et si ^ à ces projets ou peu "Utiles ou impraticables, à ces questions ou éphémères ou variables suivant les temps, les acteurs et les spectateurs, l'auteur joint quelques vues littéraires et morales, elles attestent sans doute un esprit droit et juste; mais elles sont, comme je l'ai déjà dit, trèssuperficielles, quelquefois même un peu communes. Tout cela d'ailleurs est fort incohérent; l'auteur passe d'un ordre d'idées à un autre tout-à-fait étranger, sans transition, comme sans scrupule : il pouvait cependant, et p;ir conséquent devait y mettre plus de suite et de liaison. Le désordre dans une composition est un grand défaut; et, si l'on passe à l'auteur de n'avoir uni par aucun lien commun les quatre sujets qu'il traite, puisqu'il n'aurait pu passer de l'un. à l'autre que par des transitions forcées, il n'en est pas ainsi de chaque sujet particulier dans lequel il était rigoureusenxent tenu de mettre de l'ensemble, et dont les différentes parties devaient former un tout régulier et complet. C'est surtout dans son morceau sur les spectacles qju'il s'est le plus écarté de celle règle; il avait, il est vrai, un exemple bien se-
duisant de ce désordre de composilion, dans la lettre sur le même sujet de J. - J. Rousseau à d'Alembort. Dans cette lettre célèbre, Téloquenl citoyen de Genève considère principalement son sujet sous le rapport moral, mais il y mêle aussi plusieurs discussions , et surtout plusieurs paradoxes littéraires-, et, sur sa route, son imagination vive et mobile lui présentant mille objets divers , son talent souple et flexible se prêtant merveilleusement à les traiter, ii les rattache à son sujet principal, il les effleure tous en passant -, et , à l'occasion d'un théâtre qu'on voulait établir à Genève, il entretient les lecteurs des anciens, des modernes, de leurs mœurs, de leurs divertissemens, des montagnards de la Suisse , des Valaisans, des Neuchâtelais , delà parure des femmes, de leur coquetterie , des lois de la défense et de l'attaque dans les deux sexes ; de l'honneur, de l'ancien tribunal des maréchaux de France , même du jeu et du duel, sujets traités aussi par l'auteur de ces nouvelles réflexions sur les spectacles et d'autres objets encore. Mais quel charme dans cet abandon! quelle grâce infinie dans ses écarts! qiielle magie dans le style ! quels mouvemens passionnés entraînent le lecteur hors de la route qu'il croyait parcourir, et l'y font rentrer, l'égarent et le ramènent sans qu'il s'en aperçoive , ou sans qu'il puisse s'en plaindre! Mais , pour avoir les mêmes torts, il faut avoir les mêmes excuses, ou, si l'on veut, pour avoir les mêmes droits, il faut les justifier par les mêmes talens.
Ce n'est pas d'ailleurs de faire des excursions hors de son sujetqu'ou peulaccuserl auteur deces nouvelles considérations sur les spectacles j c'est de n'avoir pas
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mieux lié les difrérenles parties qui apparliennenl à ce sujet et qu'il traite-, c'est de n'avoir pas choisi les plus intéressantes, de ne les y avoir pas ramenées du moins avec plus d'étendue et de profondeur. Celles qui l'occupent plus particulièrement n'auraient dû être qu'accessoires, s'il avait voulu donner à sa discussion un caractère grave, philosophique, littéraire: j'en donnerai une idée au lecteur, en lui soumettant deux ou trois de ces Réflexions sur les spectacles.
On sait qu'il y a un jury chargé, dans les divers théâtres, du rejet ou de l'acceptation des pièces présentées par les auteurs: depuis long -temps on dispute sur la manière dont il serait convenable de composer ce jury. N'y admettra-t-on que des comédiens? mais alors il est à craindre que, trop souvent dépourvus des connaissanceslittéraires que suppose le jugement d'un ouvrage dramatique, ils ne rejettent une bonne comédie, une bonne tragédie 5 tandis que , séduits par un rôle d'éclat où ils espéreront briller, ils recevront une pièce extrêmement médiocre, ou même tout -à -fait mauvaise. Composerez- vous votrejury d'hommes de lettres ? maïs il est de certains effets de théâtre dont la plus savante théorie juge mal; et ce qu'on appelle l habitude des planches instruira souvent mieux, et donnera un tact plus si'ir pour prononcer sur les effets , que toutes les règles et toutes les poétiques. D'ailleurs, si ces hommes de lettres sont eux-mêmes auteurs dramatiques, que de rivalités, que de jalousies, que de préventions! Ces inconvéniens se présentent à tout le monde-, il est facile de les indiquer, il n'est pas aussi facile d'y trouver un remède. Celui que propose l'auteur des
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réflexions, serait de composer le jury, partie d'anciens acteurs retirés du théâtre , partie de gens de lettres, choisis parmi ceux qui ne suivent point la carrière dramatique. Je ne discuterai point ce projet, je l'aime autant qu'un autre. L'auteur des réllexions sur les spectacles désirerait aussi qu'on pût aller à la petite pièce au Théâtre-Français, en payant un prix moindre et proportionné à sa durée et à son importance, relativement au spectacle entier: à la bonne heure encore , ce sont des projets fort innocens ; mais je ne puis lui passer aussi facilement celui qu'il propose en faveur des pièces nouvelles: il voudrait que chacune de ces pièces , quelque sifflée qu'elle fût à la première représentation , en eût au moins trois , et qu'elle ne fût tombée régulièrement qu'après avoir subi cette triple épreuve. Je ne sais quel malheureux auteur, trop souvent tombé dès la première, lui aura suggéré cette idée; mais qu'il soit bien persuadé que ceux qui crient à la cabale après une première chute, crieraient encore après la troisième. Qu'arriverait-il d'ailleurs, si la pièce, sifflée à deux représentations, était applaudie ou tolérée à la troisième? Faudrait-il recommencer les épreuves? Sont-elles nécessaires même pour ces pièces ridicules dont un jugement unanime fait justice dès la première fois? et faut -il imposer aux acteurs la désagréable corvée d'être immanquablement siffles à trois reprises consécutives ?
Quelques idées litlér.iires se mêlent à ces projets peu littéraires. L'auteur professe pour Molière une admiration profonde et bien sentie 5 il gourmande la génération actuelle, qui, s'il faut l'en croire, ne
partage poiiil avec lui reutliousiasnie que doit inspirer un si incomparable génie; il accuse les jeunes gens, il accuse les femmes, donne quelques raisons »;t quelques preuves de ses accusations, et ajoute: u J'ai observé très-fréquenimenl que les gens d'es- « prit , hommes ou femmes, qui n'éiaienl pas admise rateurs de Molière, l'étaient avec excès de \ ol- « taire , et de tout ce qu'il a publié. Il n'y a rien là « de surprenant : Voltaire est un enchanteur dont il « faut savoir se défendre ; ce qui demande précisé-^ « ment les mêmes qualités que j'ai désignées ci-des- « sus pour apprécier Molière , le tact, le jugement, « et l'expérience acquise par la réflexion; trois choses « que les hommes possèdent rarement , et les femmes « presque jamais. )) Cela est peu galant; cela est-il très-juste? du moins faudrait-il admettre un grand nombre d'exceptions. En général, l'auteur des réflexions sur les spectacles n'est pas exempt de quelque exagération dans les principes, vrais d'ailleurs, (ju'il expose. Par exemple, il a raison de dire qu'on accuse trop légèrement les poètes comiques de charger les portraits des personnages vicieux ou ridicules ({u'ils exposent sur la scène. En ce genre, la nature de Ihonime va ordinairement aussi loin que limaginationdes poètes, et ses travers ne restent guère audessous du tableau qu'on peut en présenter. On a vu «les traits d avarice , d'amour-propre, des vices et des lidiculesde tous les genres plus forts que ceux qui sont journellement exposés sur la scène. C'est cependant une exagération de dire que rien n'est c/iargé à. la scène : on y voit quehjuefois de véri tables caricatures qui, nièijic lor'squ'elles sont données pour telles par un
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homme d'esprit et de talent, sont très-plaisantes. Le génie même s'est plus d'une fois abaissé à ce genre, et Molière en a donné des modèles dans la Comtesse d'Escai baguas, Pourceaugftac, et quelques scènes du Bourgeois gentilhomme , du Malade iinagiiiairr , et d'autres encore. Certainement jamais médecin , quelque infatué qu'il soit des règles et de l'art, n'a pu dire sérieusement : Il vaut mieux mourir en suivant les règles, que guérir contre les règles. » Cependant le mot est plaisant, parce qu'il ne passe p.is une certaine mesure d'exagération reçue au théâtre. Je pourrais en citer une foule d'autres exemples pris dans des comédies excellentes. Non-seulement il est reconnu que le poêle a le droit de charger les caractères qu'il expose sur la scène ; mais Aristote , dans sa poétique , lui en fait le précepte : Comœdia eiiim melioreSj tragœdia détériores , quàm nunc swit, iuuLaricouautur.
Addison parle, dans son Spectateur , d'une fantaisie des lecteurs, qui, quoique assez singulière^ leur est cependant assez commune à tous: ils veulent savoir une foule de particularités relatives à l'auteur dont ils lisent l'ouvrage, et fort étrangères assurément au mérite de son livre 5 ils sont d'abord trèscurieux de connaître son nom 5 ensuite ils vont plus loin, et, leur curiosité s'accroissant avec l'intérêt que leur inspire l'ouvrage, ils veulent deviner jusqu'aux mœurs, aux habitudes, aux airs du visage de l'écrivain 5 enfin , suivant le Spectateur, qui peutêtre exagère un peu, savoir s'il est marié ou non, grand ou petit, brun ou blond, jeune ou vieux. Je ne puis leur donner quelque satisfaction que sur le
dernier point relativement à l'homme du inonde^ auteur de ces Réflexions sur les spectacles , la musique , le jeu et le duel. J'ai découvert qu'il n'est point jeune , et je crois pouvoir fixer son âge à cinquante ans au moins. Ses réflexions ont de la maturité 5 on voit qu'il a beaucoup vu , beaucoup voyagé , beaucoup observé \ comme je l'ai déjà dit, il gourmande un peu les jeunes gens, n'a pas une très-haute opinion de leur instruction et de leurs lumières, les croit un peu présomptueux, tranchans , décisifs 5 il a le trait caractéristique dont Horace a marqué l'homme qui a passé la jeunesse et même l'âge mûr : laudator teinporis acli; enfin, ce qui est décisif, il nous apprend qu'il a assisté, en 1780, à la représentation du Tableau parlant ; il a vu la même pièce dernièrement encore. Et, pour peu qu'on réfléchisse à la différence des âges , aux dix-huit ou vingt ans qu'il avait alors , aux cinquante ans qu'il a aujourd'hui , on s'imaginera facilement qu'il s'amusa beaucoup plus en 1780 qu'en 181 1 : aussi ne manque-t-il pas de déclarer que Clairval , La Ruette , madame La Ruette, Trial et madame Trial, lui firent éprouver une satisfaction bien supérieure à celle que lui ont donnée EUeviou , Saint-Aubin, Lesage , mesdames Boulanger et Paul : peut-être , en effet , les anciens acteurs jouaient-ils , chantaient-ils mieux encore que les nouveaux. Je ne décide rien ; je ne prends parti ni pour le passé , ni pour le présent ; j'observerai seulement , en opposant l'auteur à luimême , qu'il aurait pu appliquer aux acteurs anciens et nouveaux ce qu'il dit de la musique ancienne et nouvelle : « Nous voyons encore, dit-il, quelques
« zélés admirateurs de Campra el de Rameau ne i ieu « concevoir à la musique acluelle, et dont les oreilles « sont insensibles à celle multitude de notes , à ces « savaus accords qui enrichissent les opéras du jour. (( Cette insensibilité me semble très-nalurelle ; nous « ne perdons jamais le souvenir de ce qui nous a « charmés dans notre jeune âge 5 et ce n'est pas par « la seule perfection réelle de la chose qu'il faut « calculer le degré de jouissance que nous avons « éprouvé, mais sur le degré de susceptibilité de « nos organes, el la force de l'impression qu'ils ont « reçue. » L'auteur n'aurail-il pas pu soupçonner l'influence de ces motifs, dans la préférence qu'il accorde aux anciens acteurs de 1 Opéra -Comique, comparés aux nouveaux ?
Mais nous voilà enfin arrivés à la musique : l'auteur me parait en disserter fort doctement 5 j'ai été confondu de sa science -, peut-être suis-je confondu un peu aisément. Il est gluckiste déterminé 5 à la bonne heure : je l'aime autant gluckistequ'aulre chose. Quelque amateur zélé qu'il soit de la musique , il se moque cependant des prétentions singulièrement exagérées de quelques musiciens , de l'abbé Yogler, par exemple, « qui, dit l'auteur, prétendit Irès- « sérieusement nous faire entendre, sur l'orgue, (( l'amour du peuple pour un bon roi, et crut ferce mement y avoir réussi, m II ne me paraît cependant lui-même guère moins enthousiaste que l'abbé Vogler , lorsqu'il regarde comme à peu près impossible qu'un homme , véritablement sensible aux beautés de la musique , puisse commettre un grand crime. Je crois que cela dépend beaucoup plus du
caractère moral que des disposilions à la musique : « Cet arl etichanteur , dit l'auteur , a toujours ému « les passions douces. » L'histoire aîtesteque quelquefois elle en a excité de terribles. Timolhée , par des accens phrygiens, transporta de fureur Alexandre 5 et Plutarque rapporte que ce prince fut tellement agité dans un repas , par un joueur de flûte nommé Anligénide, que, s'étant levé de table comme un forcené , ayant saisi ses armes , et mêlant leur cliquetis au son de sa flûte , peu s'en fallut qu'il ne chargeât sur les convives. La musique moderne , même dans son enfance, et peut-être parce quelle était dans son enfance , a produit des effets aussi merveilleux et aussi dangereux. Des historiens rapportent qu'aux noces magnifiques du duc de Joyeuse, sous Henri IIÏ, un gentilhomme fut si vivement transporté aux accens d'un musicien nommé Claudin le jeune (etGoudimel, selon d'autres), qu'il se leva furieux, mil l'épée à la main , et jura qu'il lui était impossible de ne pas se battre : heureusement on le calma par d'autres sons. On voit donc que la musique nt'meut pas toujours les passions douces; et pourquoi le musicien serait-il incapabledes fureurs et des crimes auxquels elle est capable de provoquer? Je ne ferai plus (pi'uîie observation, beaucoup moins grave, à l'auteur des Réflexions sur la musique. Il accuse le public de s'être passionné pour ou contre Belloni : laccusatioa ne me parait pas fondée^ il me semble que dans cette affaire le public ne s'est guère passionné.
Dussauîx , le traducteur de Juvénal , après avoir beaucoup joué , a fait un gros livre, un livre énorme contre le jeu: il y a accumulé tous les raisonncmeus
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possibles, tous les fails connus propres à déLouriicr de la passion du jeu. Je crois que tant d'cflbrls n'ont pas corrigé un seul joueur : les joueurs n'ont pas le temps de lire de si gros volumes 5 ils liront beaucoup plus facilement les trente ou quarante pages de réflexions que l'homnie du monde a consacrées à ce sujet ; et , dans ce petit nombre de pages , il y a bien assez de raisons et de bonnes raisons pour les corriger, si des joueurs pouvaient être corrigés. « Le jeu, « dit l'auteur lui-même de ces réflexions, est un mal « nécessaire, puisqu'il existe chez les peuples sau- « vages comme chez les peuples policés •, » et de cette proposition peu encourageante pour ceux qui prêchent les joueurs , il passe à une autre peu honorable pour les joueurs eux-mêmes. «Ainsi, contiuue-l-il, « il y aura toujours des joueurs, et par conséquent <c des fripons; le jeu les fait éclore ; et si une société, « composée en entier de gens honnêtes , tolérait dans a son sein un établissement permanent de jeux, dits « de hasard, on pourrait affirmer que, parmi ces « hommes probes, il en est qui cesseraient de l'être. » Et comment, en effet, conserver une probité inaltérable, malgré les vives séductions de l'intérêt qui vous sollicitent à en violer les règles austères, les occasions sans cesse renaissantes qui vous en donnent les moyens, la législation môme des jeux et des joueurs qui vous y autorise? Cette législation n'est assurément ni sévère, ni délicate ; et les plus honnêtes joueurs , en se conduisant d'après les lois qu'elle prescrit , se permettent entre eux des procédés dont ils rougiraient hors de leur société, et dans toute autre circonstance. L'auteur de ces réflexions en rapporte un
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exemple que je citerai d'après lui; le fait est arrivé à Bordeaux , dit l'auteur, dont je vais rapporter textuellement la narration-, car il sait beaucoup mieux que moi les mots techniques , les termes de l'art. « Les « négocians de celte ville jouaient entre eux un jeu « énorme. A un dîner chez un de ces messieurs , « quatre commencèrent , avant de se mettre à table, « un brelan tort cher ; le dîner interrompit la partie, « qui fut reprise immédiatement après. Au premier « coup, on donne les cartes 5 tous Jîleiit les leurs: H le premier /7rt55e, le second de même , le troisième « ouvre le jeu , le quatrième tient , et les deux autres « aussi : le quatrième, à qui c'était à parler y fait « tout; les trois autres tiennent. Le premier demande « si l'on veut cai'erde la poche; on y cousent : il met (( deux cents louis devant lui ; ils sont tenus par tout « le monde. Le second demande si Ton veut jouer « sur parole; on y consent encore : il fait cinquante « mille francs; tous les tiennent. Le troisième en a fait deux cent mille; ils sont tenus par les trois M autres. Le quninèmejait un bâtiment qui lui arri- « vait des îles, évalué six cent mille livres; le bàli- « ment est tenu par tous. Le premier enchérit en- « core , et finalement les quatre joueurs sont engagés « chacun de deux millions à une partie où le plus « fort caué avait cinquante louis devant lui. Il faut « en finir : les jeux s'abattent et montrent douze as ; <( un treizième tournait : ainsi tous avaient brelan « carré. La maîtresse de la maison avait fait arranger « pendant le dîner un jeu de vingt-huit as : comme (( les joueurs n'avaient vu que la première carte, et « qu'ils s'en étaient tenus à ce qu'il fallait en voir
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« des deux au 1res pour s'assurer que c'élaicnl des « as , ils ne s'étaient pas aperçus des as doubles. L'éu tonneraent et la confusion des joueurs furent e\- « trèmes. La maîtresse de la maison leur fît à tous « (son mari en était) la semonce qu'ils méritaient « pour leur avidité , et il y avait beaucoup à dire. » A la semonce de la maîtresse de la maison, l'auteur joint la sienne, et il appelle les réflexions du lecteur sur ces quatre négocians probes , considérés, incapables d'une bassesse dans leur conduite habituelle , entraînés cependant par le jeu et l'amour du gain à une action que réprouvent la délicatesse et la probité ; calculant froidement la fortune qu'ils vont faire en ruinant leurs amis, en les déshonorant par une faillite honteuse : réflexions excellentes qui n'empêcheront aucun joueur d'abuser de son brelan carré.
Pour empêcher les spadassins d'abuser de l'habileté qu'ils ont acquise dansl'artde l'escrime, habileté dans laquelle ils mettent leur confiance, et qui les porte à provoquer sans courage des combats qu'ils regardent comme sans danger pour eux , l'auteur des Réflexions sur le duel voudrait qu'on défendît la profession de maître d'escrime. 11 trouverait un autre avantage dans la suppression de ces professeurs , dont tout le secret , selon la doctrine du maître en fait d'armes de M. Jourdain , consiste à donner et à ne point recevoir , et qui apprennent, par raison démonstrative, à tuer son homme sans risquer d'être tué, et par conséquent, sans avoir de cœur. Les duels seraient en effet beaucoup plus dangereux, beaucoup plus meurtriers , si les deux adversaires étaient également ignorans dans l'art de l'escrime ^ et l'auteur des Ré-
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flexions croit que, si Ton se tuait cîavant.ige, ou se battrait beaucoup moins. On pourrait lui répondre cependant que jamais on ne s'est plus battu et plus tué que sous les règnes Je Henri lïl, de Henri IV , de LouisXHI, etsous la minoritédeLouisXIV. Alorsou se battait deux contre deux , trois conire trois , quatre contre quatre, et quelquefois davantage -, et plusieurs des combaitans restaient presque toujours morts sur la place. Suivant néanmoins son idée, l'auteur aimerait mieux aussi qu'on se battit au pistolet, arme plus meurtrièn--, maisil ne voudrait pas que , lorsque l'un des adversaires a été manqué, l'autre tirât son coup en l'air • il prétend que dans ce procédé il y a beaucoup moins de générosité , que de désir de voir finir un combat inquiétant : ce n'est pas là donner la vie j c'est ne vouloir plus exposer la sienne. Voici un exemple rappoilé par l'auteur, de la vie accordée sans aucun intérêt personnel , et en réprimant même tout désir d'une juste vengeance. Un officier d'infanterie, M. de M. , avait eu au jeu une vive altercation avec deux officiers de dragons, M. de S. M. et de B. L'affaire était si grave, qu'il fallait que les deux officiers de dragons fussent tués par l'officier d'infanterie, ou celui-ci par l'un des deux officiers de dragons. Ils s'étaient battus plusieurs fois à l'épée, sans parvenir à ce résultat. Enfin , il fut résolu qu'on se battrait au pistolet, et à outrance. Le combat eut lieu devant tous les officiers d'un régiment, et fut ainsi réglé: on ouvrit une lice, dont les limites furent ligoureusement déterminées. M. de M. et l'un des officiers de dragons, ]\L de. S. M., entrent dans la lice par les deux côtés opposés, armés chacun de
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(jiiatre pistolets , quils pouvaient tirer on savançant Tun sur l'autre, et quand bon leur semblerait. Après quelques coups tirés, M., de S. M. tombe mort-, M. de M. va reprendre quatre pistolets, et recommencer le même combat avec Taulre officier de dragons : il le blesse 5 mais il a tiré ses quatre coups , tandis qu'il ea reste un à son ennemi. Celui-ci, qui pouvait s'avancer sur lui et lui casser la tête, lui dit généreusement : « Monsieur , vous avez tué mon « ami, vous m'avez blessé; votre vie est entre mes « mains : je puis vous tuer sans le moindre danger, « et j'ajouterai , sans le moindre scrupule. Je vous « donne la vie. » Cela est très-noble sans doute •, mais l'auteur de ces réflexions croit qu'il y a peu d'bommes capables de cette yb/ce d'esprit, de cette grandeur dame, de cet empire sur eux-mêmes. Je . ne saurais être de son avis : il y a toujours quelque cbose de répugnant , d'horrible même à tuer un ennemi qui ne peut plus se défendre, et le plus juste ressentiment tombe devant l'homme désarmé.
L'Esprit de Riuarol.
Eivarol s'est fait remarquer dans le petit nombre des Français les plus spirituels de ces derniers temps. L'éditeur qui publie son Esprit a beaucoup d'esprit aussi : on doit donc s'attendre à en trouver beaucoup dans un livre dont les matériaux ont été fournis par l'un , et choisis par l'autre 5 et cette espérance ne sera point trompée, pourvu toutefois qu'elle ne soit pas exagérée.
Je crois que trop souvent elle l'est dans les ou- 3. 28
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vrages de cclîe nature, et c'esl une des causes de leur peu de succès ^ car il arrive presque toujours que, pour avoir trop estimé ce que l'on attendait , on n'estime pas assez ce que Ton reçoit. On s'imagine qu'un livre qui s'annonce pour renfermer la quintessence de l'esprit d'un homme qui a passé pour en avoir infiniment ( et ce n'est guère que de ceux-là qu'on s'avise de donner lespiit ) , doit être une suite non interrompue de saillies piquantes, démets heureux , de traits fins , de pensées délicates ou sublimes , d'aperçus ingénieux ou profonds , selon la nature de l'esprit dont on nous donne la fleur et le choix. Or, il n'en est point ainsi 5 et, quand cela serait, on n'aurait pas lieu de s'en applaudir, car on en serait extrêmement fatigué.
Il faut, en efïet, de la raison dans un livre 5 il y faut même des pensées assez communes, pourvu qu'elles soient exprimées dans un style qui ne le soit pas trop •, il faut enfin du repos pour le lecteur , qui ne veut pas toujours admirer, toujours être surpris, toujours être ébloui : l'esprit est une sorte tle lumière vive et étincelante , dont l'éclat a besoin d'être tempéré pour n'être pas importune ; et ces qualités ou ces inconvéniens appartiennent surtout à l'esprit de Rivarol , parce que lors même qu'il est simple et naturel dans la pensée, il ne l'est jamais dans l'expression , et le plus ordinairement il ne l'est ni dans l'expression , ni dans la pensée. J'en excepte les traits malins et caustiques qui lui étaient très-familiers , qui lui échappaient très-naturellement, dont il assaisonnait avec luxe sa conversation habituelle, et qu'il a jetés avec profusion dans le Petit ^Iniauach des
Grands Hommes , peut chef-d'œuvre en ce genre.
Mais ce qui contribuait à rendre l'esprit de Rivaroi moins naturel encore, c'est qu'il l'appliquait à des objets auxquels l'esprit n'est nullement naturel. Sans doute cet heureux don est ulile à tout 5 mais il est des genres dans lesquels il ne doit pas paraître et se montrer avec éclat : tels sont , entre autres, la métaphysique, la morale, la politique; et c'est dans ces questions graves et philosophiques, où l'esprit doit toujours être assujetti à une raison sévère, où l'imagination doit être sinon éteinte, du moins toujours réglée par des raisonnemens exacts et rigoureux , que Rivarol prodigue les écarts de l'imagination et les abus de l'esprit. L'un lui sert à rechercher des idées extraordinairement subtiles; l'autre, à les revêtir d'un style extraordinairement éclatant : c'est un cliquetis de rapports, de comparaisons, de métaphores, de figures et d'images; ce n'est même que cela , et de ce cliquetis continuel jaillissent des étincelles qui vous éblouissent plus qu'elles ne vous éclairent.
Ces défauts doivent surtout se faire sentir dans un ouvrage où l'on se propose de nous faire connaître son esprit, et voilà pourquoi je les fais principalement remarquer. Des qualités brillantes les rachètent quelquefois : il est même un ouvrage de longue haleine ( la traduction du Dante ), où son style, toujours plein d'éclat , mais sans abus et sans trop de recherche, peut être présenté comme un modèle pour la variété des tours, et sinon pour la fidélité , du moins pour l'élégance de la traduction. Mais ces réflexions m'entraînent hors de mon sujet ; elles appar-
liennont à nu jugement général sur les OEuvres complètes de Rivarol , dont on vient de publier une édition. Je dois me borner à faire connaître son Esprit ,(^Vloxi a publié à peu près dans le même temps. Cet ouvrage se compose d'une Notice assez étendue sur la vie de Rivarol , qui a tout le mérite et tout Tintérêt qu'elle pouvait avoir 5 de fragmens des ouvrages inédits du même auteur 5 des bons mots et des traits malins échappés à sa conversation dans les dernières années de sa vie; enfin, de morceaux remarquables pris dans ses ouvrages déjà imprimés, et eiitre autres dans le Petit Alniaunch des Grands Hommes. Le mérite des bons mots et des traits caustiques e.-it presque toujours incontestable ; celui des objets sérieux , tels que les pensées sur la métaphysique , la religion , la morale , la politique , Tiiistoire , les langues, la littérature, les beaux-arts, est trèsréel aussi 5 mais il est mêlé de tous les défauts que j'ai déjà notés, et ces défauts y sont quelquefois portés jusqu'à l'excès. Dans plus d'un endroit la subtilité des idées dégénère en galimatias, et la recherche du langage en jargon maniéré et presque inintelligible. Rivarol aimait la métaphysique, et l'on peut diie que ce goût était déterminé par une véritable aptitude à ses méditations graves et philosophiques. Cet esprit qui paraissait si léger , si superficiel, était néanmoins penseur et profond 5 il aimait à creuser les objets , à remonter aux principes des choses, à rechercher leur nature \ mais, au lieu d'exprimer les résultats de ses méditations dans le langage philosophique de Locke et de Condillac , ou, mieux pncore, de les revêtir, comme Malebranche , avec sagesse et modération ,