‹ Mélanges de philosophie, d'histoire et de littératureChapitre 25 sur 40 · B ELL ES- LETÏ II ES · texte numérisé non relu

B ELL ES- LETÏ II ES

des couleurs de l'imagination , il veut èlic poiiic, ou plutôt il entasse les figures et les images avec plus de profusion et de hardiesse , que le plus audacieux des poêles dithyrambiques.

Rivarol, en parlant d'objets philosophiques , méprise donc trop le langage philosophique. Plus occupé à dire des choses brillantes que des choses vraies , il ne se donne même pas toujours la peine de se faire une juste idée de ce qu'il définit et veut nous expliquer. Qui pourrait reconnaître le sentiment dans ce tableau qu'il en présente : « Il peut être frappé, ditce il, du plein comme du vide , de la nuit comme du

« jour ? S'il considère le Louvre ( le sentiment

<c qui considère le Louvre ! ), il peut en un clin d'oeil « se le figurer tout entier 5 mais il peut aussi ne son- « ger qu'à la hauteur, et oublier les autres dimenu sions : car, s'il unit, il divise: s'il assemble, il « disperse 5 s'il associe , il détache. Une pomme le « conduit à l'idée du fruit en général; le fruit en « général , à tous les comestibles -, les comestibles , à <( toutes sortes de matières-, et la matière, à l'être (( pur. De celle hauteur, qui est pour lui le sommet u de la création , il descend à son gré de l'être en <( général à la matière , etc. ; parcourant sans relâche « celle double échelle des abstractions et des collec- « tions, et laissant des classes entières en montant, « qu'il ramasse eu descendant : classes, méthodes « et suites qu'il enfante avec effort, mais qu'il manie « avec adresse, etc., etc. )> Je laisse à part toutes les prétentions du style ; mais n'est-il pas clair que l'auteur confond ici le sentiment tantôt avec l'imagination , tantôt avec l'esprit philosophique et la puissance

des abstractions? et cela sérail plus clair encore, si je copiais tout le morceau , qui est fort long. Or, je le demande, est-ce avec ce vague dans les idées , disons mieux, cette confusion dans les objets, qu'il faut écrire sur les matières philosophiques ?

On pourrait souvent appliquer à Rivarol cette pensée qu'il appliquait lui-même fort justement aussi à d'autres écrivains : « Plus d'un auteur est persuadé « qu'il afait penser son lecteur quand il la fait suer, w Je crois que l'on suerait fort inutilement avant d'enlen Ire des propositions telles que celles-ci : « La « mémoire se contente de tapisser en drapeaux , « mais l'imagination s'entoure des tentures des Go-

« belins La langue française est la seule qui ail

« une probité attachée à son génie. . . L'expression est <( une assemblée , plutôt qu'un assemblage de mots. » Il me semble que Texpression consiste quelquefois dans un seul mot. Alors elle n'est ni une assemblée ^ ni un assemblage de mots. « C'est un terrible luxe « que l'incrédulité. » Comment un luxe? Ne s'exprimerait-on pas aussi bien en disant que c'est une terrible disette ? Mais ne vaudrait- il pas mieux ne dire ni l'un ni l'autre? Je trouve sur l'incrédulité une autre pensée qui est fort bonne. La voici : a Un « peu de philosophie écarte de la religion , et bcau- « coup y ramène. » Mais je la croyais en circidalion deux cents années avant que Bivarol l'y mît , et je l'attribuais au chancelier Bacon : il est probable que Rivarol ne donnait celte pensée que comme une citation , et les éditeurs n'auraient pas dû la lui attribuer.

Je n'entends pas davantage l'auteur, lorsqu'il nous

C E L L E s - L li T T U K s . 43c)

assure « que celui qui créa l'alphabet remit en nos « mains le fil de nos pensées et la clef de la nature. » Passe pour le fil de nos pensées , mais la clef de. la nature ! Qu'est-ce que la clef de la nature ? L'avonsnous cette clef -, et, si nous l'avons, est-ce dans l'alphabet que nous l'avons trouvée? En général, Rivarol aime les mots vagues qui ne portent pas une idée claire dans l'esprit ; ce sont pour lui des expressions favorites et parasites : telles sont la nature, les archives de la pensée. Plus brillant que fécond , il emploie souvent la même image ; il dit de la parole , qu'elle est la physique expérimentale de l'esprit. Plus loin, il dit de la grammaire, qu'elle est la physique expérimentale des langues. '

Les idées de Rivarol sur la littérature^ ordinairement saines, sont souvent gâtées par les mêmes prétentions au style brillant et figuré. « Le vers du « Dante, dit-il, se tient debout par la seule Jbrce « du verhe et du substantifs sans le concours d'une « seule épithète. » Plus loin , il prétend que les vers d'Homère , de Virgile et du Dante sont « de vrais po' « lypes , vivans dans le tout, et vivans dans chaque « partie. » Cependant ce morceau sur le Dante est plein de vues aussi justes que noblement et élégamment exprimées. Il en est de même d'un fragment sur Shakspeare ^ fragment assez long, dont je ne puis citer que la phrase suivante, dans laquelle ce célèbre dramaturge me parait assez bien apprécié : « Veut-on avoir, dit Rivarol, une idée juste de « Shakspeare , qu'on prenne le Cinna de Corneille 5 <( qu'on môle parmi les grands personnages de celle « tragédie quelques cordonniers disant des quolibets,

44o MÉLANGES.

« quelques poissardes cbantnnt des couplets , quel- (( ques paysans parlant le patois de leur province, « et faisant des contes de sorciers ; qu'on ôie l'unité « de lieu, de temps et d'action, mais qu'on laisse « subsister les scènes sublimes, et on aura la plus (( belle tragédie de Shakspeare. Il est grand comme « la nature, et inégal comme elle, disent ses cn- « tbousiastes 5 ce vieux sopbisrae mérite à peine a d'être réfuté. » Cependant Rivarol se donne cette peine, et le réfute fort bien.

Depuis le milieu du siècle dernier , les sciences exactes affectaient une sorte de supériorité sur la poésie, l'éloquence, la littérature ; Rivarol les remet avec bauteur, avec bumeur à leur place, et peutêtre au-dessous de leur place : « Que dans le siècle « où nous sommes, dit-il, un bomme se trouvant « sans esprit, sans imagination et sans talent, prenne « un fourneau, un alambic, une macbine électrique, « et se fasse cbimiste oupbysicien, on entendra «( parler de lui , on verra éclore ce nom inconnu <( dont on sera forcé de se cbarger la mémoire ; et , « grâce à leur ignorance, la plupart des gens du « monde ne sauront jamais jusqu'à quel point il faut <( estimer ou mépriser ce manœuvre. Il n'en est pas (( ainsi en littérature : quatre lignes de prose ou « quelques vers classent un bomme presque sans « retour ; il n'est pas là de dissimulation.

D'Alembert , bomme sans imagination dans les pensées et le style, affectait de la mépriser ; il disait à Rivarol, au sujet de Buffon : « Ne me parlez pas <( de votre Buffon, de ce comte de Tuffière , qui, « au lieu de nommer tout simplement lecbeval,

BELLES - LETTll ES. 44^

« dit : La plus noble couqiictc que l'hoinmc ait juif, mais faite, est celle de ce fier et fougueux aiiiu niai, elc. Que ue dit-il le cheval? — Oui , reprit (i Rivarol, c'est comme ce sot de J.-B. Rousseau, qui « s'avise de dire :

« Des bords sacres où naît Taurore , « Aux bords enflammes du coucbaut.

« au lieu de dire, de l'est à l'ouest. »

Ou voit que Rivarol ne méconnaît pas les droits de la poésie ; ce n'est pas qu'il fût poéic lui-même. Il assure quelque part que la meilleure manière de rendre avec une sage hardiesse ce demi-vers de Virgile : JSeque audit currus hahenas , c'est de le traduire ainsi :

L'attelage emporte n'écoute jilus les rênes.

« L' attelage , dit-il , comprend le char et les cour- « siers : il v a une heureuse mixtion de la matière « morte et de la matière animée, qui permet celte « hardiesse. » Celte heureuse mixiiou n'est pas une heureuse expression, et Vattelage est un des termes les moins nobles et les plus anii- poétiques qu'il y ait. Concluons que ^I. Delille a trouvé la meilleure jnanière de traduire ce vers de ^i^gilc, lorsqu'il a dit :

Le cbar n'écoute plus ni la vois, ni le frein.

Je n'ai presque pas touché à la partie la plus agréable de ce recueil, celle des anecdotes et bons mots. Je dois dire, il est vrai, qu'un bon nombre était déjà connu et imprimé. 11 est possible qu'on me

Page 1