MÉ L \ ^GES
tels que Lucien parmi les Grecs, Fontenelle, Fénclou, Montesquieu dans son fameux dialogue deSylia et d'Eucrate, ont eu l'idée de mettre dans la bouche d'illustres morts leurs propres sentimens, leurs opinions , ou même leurs paradoxes ; mais ils ne se mettaient point en peine de nous dire comment ces conversations spirituelles, ces entretiens sublimes étaient parvenus des Champs-Elysées jusqu'à eux ; ils n'allaient pas jusqu'à supposer qu'ils avaient été admis eux-mêmes à ces dialogues graves ou enjoués, qu'ils y avaient pris part , qu'ils avaient osé contredire ces ombres immortelles, les avaient même souvent ramenées à leur avis, ce qui me paraît peu naturel : un mort doit avoir pris son parti, avoir son avis définitif et immuable, et être par conséquent terriblement entêté et opiniâtre.
Telles sont les suppositions par lesquelles l'auteur des Nuits Romaines a voulu sans doute rendre ses discussions sur l'histoire et la philosophie, plus vives et plus dramatiques. Il était, nous dit-il, à Rome, lorsque le hasard et des travaux rustiques y firent découvrir le tombeau des Scipions et des Emiliens , leurs enfans adoptifs. La tête remplie de ses méditations sur l'histoire romaine, objet constant de ses études, et le cœur plein d'admiration pour les héros fameux dont elle consacre le souvenir et la gloire, il est un des premiers à aller visiter les monumens où sont déposés les restes de cette famille si féconde en grands hommes. Il y va la nuit , temps plus propre aux réflexions mélancoliques et profondes : sa lumière s'éteint, et l'obscurité qui l'environne, secondant encore ses projets méditatifs , ne lui déplait
pas- mais bicnlôt elle esl dissipée par des lumières phosphoriques errantes sur les tombeaux. « Tout à « coup, dit -il, j'entendis un murmure plaintif, « composé de sons inarticulés qui , en se prolongeant « avec lenteur, ressemblaient au bruit du vent qui « frémit dans les vallées. En même temps la terre u tremblait sous mes pas ; Tair agité bruissait ainsi « qu'un essaim d'abeilles ; les os des morts craquaient « ainsi qu'un bois sec , en frappant contre les parois « des tombeaux , et les pierres qui les recouvraient, « après avoir été un peu soulevées, me semblaient « retomber avec fracas à leur même place. » Alors l'auteur, malgré son goût pour l'iiistoire romaine, et sa passion pour les anciens Romains, est saisi de frayeur. Il voit, à la lueur des lumières phosphoriques dont j'ai déjà parlé, une innombrable quantité de spectres, de fantômes revêtus de laliclaves , de toges sénatoriales, de robes consulaires, de saies militaires ; des jeunes vierges et des femmes de tout âge, enveloppées de longs voiles , et Cicéron , au milieu de toutes ces ombres , leur parlant des sphères célestes, de la cause éternelle et suprême des substances incorporelles, des connaissances de l'esprit , des qualités de l'àme et de son immortalité, et leur développant cette philosophie sublime, dont il avait j)uisé le goût et quelques principes dans les divers écrits de Platon , et que, le premier, il transmit aux Latins dans un langage non moins noble et non moins élevé que celui du philosophe grec , et avec plus d'ordre, de méthode et de clarté.
A ces paisibles discours philosophiques succèdent bientôt les discussions politiques les plus animées ;
la scène cliange à chaque instant-, les premières ombres font place à d'autres; elles se fuient, se poursuivent, s'évitent, paraissent et disparaissent sans trop souvent qu'on sache pourquoi 5 de même qu'on a de la peine à comprendre pourquoi tous ces antiques personnages se trouvent là au tombeau des Scipions , réunis pour la première fois depuis deux mille ans qu'ils sont morts. Cicéron, qui s'expliquait pourtant aussi bien qu'un autre, tâche de l'expliquer, et cela' ne devient pas plus clair. Beaucoup d'autres particularités de cette fantasmagorie ne sont pas sans obscurité; tantôt ces ombres légères sont représentées comme immatérielles , ne pouvant ni toucher ni être touchées par la matière, ni lui imprimer aucun mouvement -, tantôt on voit Romulus , vaincu dans une discussion philosophique par Numa , prendre sa lance, la briser sous ses pieds ingoureux , et eu jeter les tronçons à terre. J'aime encore mieux pourtant ces contradictions dans le costume des ombres que dans leurs raisonnemens , ou du moins dans les opinions qu'on leur prête, comparées avec celles qui furent le principe de leur conduite pendant toute leur vie. Je ne pense pas, par exemple, qu'il soit conforme au caractère et à la conduite de César . de mettre dans sa bouche une violente diatribe contre Marins. César continuait, s'il est permis de parler ainsi, la faction deMarius; il avait même , presqu'au sortir de l'enfance, failli à être mis sur les tables de proscription par Sylla , qui prévoyait , et le parti qu'il embrasserait, et quelle autorité il lui donnerait un jour.
Les femmes surtout mises en scène par l'auteur
U K I. l. F. S - I. !■: T ï [\ ES. 44')
des Nuils Boniaijies, ne ressemblent pas trop à des ombres saus substance, à des spectres, à des fantômes. Lucrèce a les épaules les plus blanches du monde, et il ne me parait lui rien manquer de ses attraits, non plus qu'à \irginie , qui paraît très-fàchée d'avoir été tuée par son père , et qui cherche toujours son cher Icilius^ ni à une vestale qui a élé enterrée toute vive pour avoir enfreint son \œu, et qui raconte sa déplorable histoire. Celle de Lucrèce devient l'objet d une discussion bien pénible pour elle. Pomponius , ce Romain si indulgent et si doux à Rome ou à Athènes , devenu si âpre et si dur dans les enfers , révoque en doute cette vertu qui fait la gloire d(» Lucrèce depuis tant de siècles, la pre.-se très-vivement sur ce point par des argnmens qu'a déjà faits depuis long-temps un père de l'Eglise, et l'interpelle de lépondre elle-même. « Parle, lui dit- il ^ toi seule lu « peux fixer nos incertitudes. A ces mots, la triste « Lucrèce lève la tèle , et porte un regard doulouu reux sur celui qui l'interroge : troublée, respirant « à peine, il semble que la douleur ait étouffé sa « voix. Cependant un sombre silence régnait dans « les airs. Ainsi que des auditeurs recueillis autour « d'un habile musicien , prêt à se faire entendre , les « ombres immobiles soupiraient après sa réponse ; « mais , toujours en proie à sou agitation , on eût dit « qu'elle ne pouvait parler, ou bien qu'à travers les « pensées qui se présentaient en foule à son esprit , « elle restait incertaine si elle devait s'expliquer ou « se taire. A la fin , laissant tomber sa tète sur son « sein délicat, et succombant à sa douleur, elle se « couche tristement sur un tombeau. » Cicéron dé-
ZJ5o MÉ L A KG KS,
fend généreusement Lucrèce, qui renonce à se défendre elle-même-, mais Pomponins ne se laisse point imposer par l'éloquence du plus éloquent des Romains-, il observe que celte éloquence servit aussi souvent sur la terre à la défense du coupable qu'à celle de l'innocent , et il attaque, par de nouveaux et spécieux argumens , la vertu de celle qui depuis tant de siècles est en possession de donner son nom aux iémmes les plus vertueuses. Marcus Brutus, descendant de ce Junius Brutus , qui le premier arracha le poignard du sein de Lucrèce, et le montra au peuple pour demander vengeance, et l'exciter contre la tyrannie, se croit plus intéressé qu'un autre à l'honneur de celte antique héroïne dont la sanglante catastrophe fui la première cause de la liberté des Romains, et il la conjure de repousser les calomnieuses inculpations de Pomponius. « O loi , lui dit-il , qui peuu dant ta vie n'as pas craint de dévoiler l'oulrage « fait à ta vertu, que n'élèves-tu la voix pour conte fondre tes injustes détracteurs ? A cette vive apos- « trophe, la rougeur couvrit le front de Lucrèce , (c et ses yeux laissèrent échapper quelques larmes ; a elle les essuyait avec son voile, en s'efforçant de (( cacher le trouble de son âme -, ensuite elle s'assied (( par terre, laissant tomber sa tête sur ses genoux, (( et cachant son visage avec ses mains dans une at- « titude digne de compassion. » Interpellée de nouveau par Brutus, elle se lève, et semble indiquer par ses gestes qu'elle est réduite au silence par l ordre même des dieux. Il faut avouer qu'il y a quelque chose de suspect dans ce silence, même ainsi motivé.
B F, LLES- L ETT r. FS. \^l
Dans le premier volume de cet ouvrage , l'auteur, précipité au milieu de la nuit daus les profondeurs dua tombeau , y est environné des ombres illustres des anciens Romains , les entend discuter les grands intérêts qui , en agitant celte république , agitèrent le monde entier^ les voit conserver encore les mêmes préjugés j les mêmes passions, les mômes fuieurs qui les dominèrent pendant leur vie •, il les écoute , se môle à leur conversation , redresse leurs erreurs , leur apprend la suite de leur histoire qu'ils ignorent complètement , n'ayant rien su de ce qui s'est passé dans le monde depuis leur mort ^ il leur parle de la réputation qu'ils ont laissée après eux , et qu'ils conservent encore après deux mille ans ; il rappelle nonseulement leurs actions , mais il leur cite des fragmens de leurs ouvrages , ce qui enchante surtout Cicéron. Mais, dans le second volume , il joue un rôle bien plus important encore-, c'est lui qui est pour ainsi dire le principal personnage. Il propose à ce peuple de fantômes de profiter des ombres de la nuit , et du moment où tous les Romains sont plongés dans le sommeil , pour venir se promener dans Rome moderne, et la comparer avec l'ancienne •, la proposition est acceptée , et aussitôt cette foule légère ,
Par lei'ibus ventis, volucrique ximillima aomno,
s'élance des tombeaux , vole sur le mont Palatin , sur le mont Sacré , les sept Collines et le Capilole , se
4 5 Se M É L A s c; E s .
répand sur le Tibre , sur la voie Flaminienne , le rorum , entre au Vatican, dans Saint -Pierre de Rome , et visite tous les lieux célèbres , ou par des monumens anciens , ou par des ruines antiques , ou par des édifices modernes. L'auteur des Nuits Romaines la suit comme il peut , et doit être , ce me semble , un peu essoufflé de ces courses rapides. Il jouit de la surprise des ombres, à la vue de tant de cliangeniens divers et prodigieux \ il a souvent à supporter l'expression de leur mépris , de leur colère , de leur indignation \ souvent aussi il défend assez bien ses contemporains , accuse à son tour les anciennes institutions ; et si quelquefois il est confondu par les raison nemens de ces vieux Romains , quelquefois aussi par les siens , il les réduit au silence.
On ne peut nier que l'idée de ce second volume ne soit ingénieuse et piquante, si toutefois l'esprit peut admettre les fictions peu naturelles de l'auteur, et se familiari.^er avec ce peuple d'ombres , de spectres , de fantômes , et tout cet appareil fantasmagorique. Il me semble que l'invraisemblance de cette fiction augmente encore dans le second volume : c'était beaucoup de rencontrer tous ces illustres morts réunis dans un tombeau : mais ce qui est bien plus fort , c'est de les voir se promener dans les rues de Rome , glisser sur les eaux , s'élever sur les toits, et pénétrer à travers les murs dans les édifices publics et sacrés. J'ai déjà observé que l'auteur n'était pas toujours d'accord avec lui-même dans la peinture qui! fait de ces ombres, le caractère qu'il leur donne, les propriétés qu'il leur attribue, les représentant lanlôt comme des scjneletles' et des os.^emens arides ,
EE L L ES- LCTTIl E s. 4>''3
lanlôtavec tous les atlrihiits de la beauté, tanlôl prèles à se battre ; et comme si des ombres avaient des aimes, tantôt portantîa main à la garde de leurs épées , ou brisant leurs lances sous leurs pieds : cette confusion augmente encore dans le second volume. Dans h* premier, tous ces fantômes ignoraient ce qui s'était passé après leur mort: Cicéron soupire douloureusement , lorsqu il apprend que sa main droite a été coupée par l'ordre d'Antoine, et attachée à la tribune aux harangues ; que sa langue a été percée d'une aiguille d'or par la barbare Fulvie. C'est l'auteur des Nuits Romaines qui lui donne ces tristes détails; et, lorsqu'il s'étonne que tant de siècles se soient écoulés, sans que la connaissance de ces faits lui ait été transmise par cette foule d'illustres morts dont plusieurs furent ses contemporains et ses amis, Cicéron lui répond que , dans cet espace infini où tirent les ombres , elles ne se rencontrent jamais , et que c'est la première fois, depuis près de vingt siècles , qu'il a eu le bonheur de rencontrer celte foule de Romains réunis au tombeau des Scipions. Telle est la doctrine fantasmagorique de l'auteur ; elle est assez singulière ; mais enfin , après l'avoir si bien établie , il fallait s'y conformer. Pourquoi donc tous les spectres , arrivés au Champ-de-Mars , reconnaissent-ils un monument élevé par Auguste ? Tous les Romains que l'auteur a mis en scène et nous a fait connaître, étaient morts avant l'érection de ce monument. Comment Horatius Coclès raconte-t-il, aux ombres rassemblées autour de lui , que les cadavres des empereurs Commode et Héliogabale avaient été jetés dans le Tibre de dessus le même pont où ,
454 MÊLA Kl G ES.
plusieurs siècles auparavant , il avait arrêté rarmée de Porsenna ? Le caractère d'une ombre une fois donné, il ne faut pas plus le démentir que celui d'un personnage moins fantastique : Seruetur ad inmm.
Du moins ces vieux Romains ne connaissent pas l'histoire de Rome moderne, et leur guide, c'est-àdire, l'auteur des Nuits Romaines , a le plaisir de la leur apprendre , et de jouir des impressions qu'ils en reçoivent, cl de toute leur surprise; mais il a bien plus souvent à essuyer leurs reproches et même leur colère. Ces fiers Romains approuvent,, en généjal , très-difficilement et très-peu , et n'estiment guère (lue leur histoire et leurs actions : ils voudraient surtout que les monumens qui en consacrent le souvenir fussent éternels, et ils s'indignent lorsqu'ils voient les ruines d'un temple, d'un amphithéâtre, d'un cirque, et de tout ce qui rappelait leur grandeur, leur puissance , leur gloire militaire, leurs trophées et leurs triomphes. On voit les ombres se baisser , ramasser en frémissant des fragmens de marbre, arracher d'un bras indigné les ronces et les herbes qui croissent entre ces débris , et s'écrier d'une voix forte et courroucée : « Quel outrage pour ce mont « Palatin où Pvome prit naissance , berceau miracu- « leux du plus étonnantdes empires! Ces lieux étaient « jadis regardés comme vxne terre sacrée, à cause de « la grotte impériale où se retirèrent les rois ju- « meaux , et de la plante ruminalc , objet d'un tou- « chant souvenir. De ce côté s'élevaient, auprès du « temple d'Apollon , les maisons de Scaurus, de l'é- « loquenl Tullius , et des Gracques, apôtres de la
Tî i: L L r. s - L F. T T R E s . /p i)
« llberlé; mais, hélas! on ny voit plus que fies rcs- « les d'autels et de statues recouverts par l'herbe des « pâturages et la glèbe rustique. La foule des ombres « répétait ces trisles gémisseraens, et l'une d'elles, K portant les yeux sur une urne vide : C'est là , dil- « elle, que reposaient nos cendres, aujourd'hui une « vaine poussière et le jouet des vents ! Ces étables, « où mugissent des troupeaux, ajoutait un autre « spectre, sont bâtis avec des débris de tombes qui (( portent encore des traces d'inscriptions; la char- « rue impitoyable bouleverse celte colline pleine de (( nos cadavres, et c'est de leur sein que naissent les « délices de vos tables-, le laboureur stupide brise
(( ces pierres funèbres Partout la terre est jon-
<( chée de colonnes de marbre asiatique, renversées
« sur leurs socles Ah! ne soyez point barbares-
« à demi, reprit alors, en tournant vers moi ses (( regards , un spectre d'une tierté remarquable*, ef- « facez jusqu'à la dernière irace de ces monumens ; « éteignez tout l'éclat des souvenirs antiques , et que « ces lieux se changent, sous vos mains , en un déu sert affreux, dont le silence ne soit désormais trou- « blé que par les hurlemcns des bêtes féroces. «
Ces plaintes se renouvellent souvent , et peut-être un peu trop souvent pour le plaisir des lecteurs qui font un cas particulier de la variété dans un ouvrage. Le Cicérone des ombres est quelquefois très-embarrassé par leurs reproches; il se tait alors , ou même reconnaît de bonne foi la justesse de ces reproches : ((uelquefois aussi il défend ses contemporains avec assez d'adresse et de vérité ; il prouve à ces ombres irritées que, quel que soit le respect quon ail porté
456 MIÎLANGF. s.
dans tous les .-îges à leur mémoiie et aux monunicns qui la consacrent , cependant le poids des siècles, la main du temps, les commotions du globe, les guerres fréquentes , cause de destruction trop connue de ces vieux Romains, ont dû en ruiner beaucoup , en anéantir un grand nombre ^ qu'il est même étonnant que tant d'édifices, de statues et de monumens tic toute sorte aient résisté à tant de causes dévastatrices. Jl leur apprend de quelle vénération sont l'objet ces lestes sacrés; avec quelle ardeur et c|uelle émulation les nouveaux peuples de l'Italie ont pénétré dans les entrailles de la tevre , sous les décombres des villes enfouies, pour y découvrir jusqu'aux meubles les plus communs, jusqu'aux ustensiles les plus vils qui avaient été <à l'usage des anciens Romains; quel prix ils ont attaché à la découverte de ces antiques dépouilles. Il leur parle de ces savans de toutes les nations , occupés à dérouler avec une patience infatigable ces vieux manuscrits à moitié consumés par les laves du Vésuve , et tombant en poussière, afin de dérober aux injures du temps et aux catastrophes de la nature quelques pages de plus, quelcjues lignes de plus de ces oeuvres immortelles produites par leurs grands écrivains. Il leur reproche de n'en avoir pas autant fait , eux tjui se plaignent; d'avoir laissé périr avec insouciance tous les monumens des premiers âges du Latium et de l'antique Italie; de s'être contentés déporter chez les premiers habitans de cette terre classique le fer et l'esclavage, sans songer à rien conserver de leurs traditions, de leurs usages et de leurs arts. Enfin il triomphe, lorsqu'il fait considéjer à ces ombres, forcées d'admirer, la grandeur et la
magniljcencc des nouveaux édifices, des temples modernes s'élevant à la place d'anciennes masures. Vitruve toutefois critique durement Saint -Pierre de Rome; mais tous sont Irappés d'admiration à la vue dea beaux tableaux de l'école romaine; ils s'arrêtent avec un doux murmure et une surprise agréable devant ceux de ces tableaux qui représentent quelques traits de leur histoire-, ils font même éclater les plus vifs transports à la vue de l'enlèvement des Sabines , de JNuma sacrifiant avec les Vestales, du combat des Horaces, de Mutins brûlant dans le camp de Porsenna la main qui avait tralii son espoir, du passage des Alpes par Annibal : « et Ion eut dit, continue « l'auteur, qu'à l'aspect de Cartilage , ces coeurs ro- « mains retrouvaient toute leur haine contre celte « antique rivale. »
J'avais encore remarqué plusieurs autres scènes dignes d'être citées, ainsi que plusieurs entretiens où de grands personnages discutent de grands intérêts ; mais la place me manque. Je me borne à rapporter la conclusion de l'auteur, c[ui me parait trèssensée , et non moins éloignée des exagérations de l'enthousiasme que des injustices du dénigrement. A])rès avoir rendu hommage au génie de Rome et à la fierté de son caractère, il ajoute : « En résumant « les discours que j'avais recueiMis de la bouche de « ses héros , sur ses mœurs , son gouvernement et ses « lois , on en concluera que ce peuple eut plus de «( grandeur que de vertu, plus de gloire que de « bonheur-, qu'il fut oppresseur par principes, des- « tructcur par caractère, étonnant par les succès; « qu il allia tour à tour l'héroïsme à l'injustice, la
n générosilé aux forfaits, rélévation des scntimens « à toutes les fureurs. C'est par là que le bruit de sa « renommée retentit encore à nos oreilles, et sub- <( jugue, malgré la voix des sages, l'opinion de la <( plupart des hommes. Pour moi, j'avoue que ces (( entretiens ont affaibli mon enthousiasme pour les (( Romains-, et, sans leur refuser le tribut d'admira- « lion que méritent l'étendue et le succès de leurs « entreprises, je pense que la chute d'un empire <( dont l'ambition n'avait point de bornes assura le (c repos des nations et fut un bienfait pour l'univers.» Il y a une juste modération dans ce jugement; et ce qui ferait penser que cette vertu rare et recommandable est celle de l'auteur , malgré quelques traits d'exaltation qui pourraient quelquefois faire soupçonner le contrfîire, c'est que ses héros ne sont ni Brutus, ni César, mais Cicéron et Pompée.
Pour résumer aussi mou sentiment sur l'ouvrage, je dirai qu'il est plein de véritables beautés et de graves défauts ; il y a, en général , une grande énergie dans les pensées, de la vigueur ou de l'adresse dans les raisonnemens, une éloquence pleine et forte dans les discours; quelquefois, rarement cependant, des vues neuves et originales, mais souvent aussi la grandeur et l'élévation que l'auteur veut mettre dans ses pensées et dans ses discours, dégénèrent en enflure, et même en une sorte de galimatias ; et on est surtout étonné de trouver ces défauts dans la bouche d'un Marius, orateur d'une éloquence âpre et sévère; d'un Pomponius Alticus , homme dont la diclion devait être pleine de grâce et de goût : ce ton toujours élevé a quelque chose de monotone et de
EE L L ES - L ETTR ES. i'|5()
tendu; si l'auteur croyait ce ton convenable, lorsqu'il fait parler des Romains sur les grands inlérèts qui les occupèrent pendant leur vie, il devait du moins le baisser un peu, quand il parle en son nom ; mais il ne veut pas être moins sublime que les spectres eux-mêmes : il n'est pas , non plus qu'eux , toujours exempt d'affectation , de recliercbe , de mauvais goût. Une ou deux fois on est étonné de voir des Romains se connaître assez mal les uns les autres ; Cicéron , par exemple, faire un parallèle entre Lucullus et Antoine , et dire qu'ils lurent « tour à tour austères et dissolus, voluptueux Qt Jlh'oces. » Cette dernière épilbèlene convient nullement à LucuUus, qui, après avoir été un des plus grands capitaines de son siècle, se borna à vivre en épicurien beureux et tranquille, et se distingua non seulement par la mollesse, mais aussi par l'aménité de ses mœurs. Comment Cicéron aurait-il confondu cet bomme aimable et poli avec un soldat grossier, tel qu'Antoine , son ennemi implacable? Je suis étonné aussi do l'excessive sévérité de l'auteur pour Coriolan ; c'est de tous les Romains le seul qui ne réponde pas à ses accusateurs : il me semble pourtant qu'il avait bien des cboses à dire pour sa défense.
Enfin, puisque le dessein de l'auteur n'était pas de nous donner une bistoire romaine, mais seulement de choisir les traits de cette bistoire les plus féconds en aperçus politiques , philosophiques et moraux, j'aurais voulu qu'il eût été plus sobre de récits : ces ombres illustres se racontent en effet de longs lambeaux d'bistoire , souvent sans intérêt , qu'il valait mieux passer sous silence, et auxquels ,
/\6o MÉLA^'GES.
dans une liisloire si riche ei si féconde, il élail aisé d'en substituer une foule d'autres , plus dignes d'èlie offerts aux lecteurs.
Le traducteur, M. Lestrade, est le premier qui ait donné en français une traduction complète de cet ouvrage, très-digne, malgré ses défauts, d'être traduit-, et ce n'est pas là son seul mérite. Son style a du nerf, souvent de l'élégance , et presque toujours celte heureuse facilité qui déguise la gêuc et la contrainte, qu'on éprouve toujours quand on fait passer un ouvrage d'une langue dans une autre : on a pu en juger par les citations que j'ai faites. Je ne reprocherai à M. Lestrade (jue deux ou trois expressions trop familières qui ne répondent pas à la dignité du sujet et à la noblesse continue de ces entretiens. Ce n'est pas comme terme familier, mais impropre, que je critiquerai le mot laives , dont il se sert fréquemment pour désigner les spectres et les fantômes qu'il met en scène , et sans doute pour en varier les dénominations. Il a vraisemblablement suivi le texte italien ; mais en français , le mot larves ne se dit que des génies malfaisans 5 et je ne crois pas qu'il soit permis de dire les larves de César, de Cicéron et de Pompée , pour désigner les ombres de ces grands hommes.
Nouveaux Dialogues des Morls , entre les plus J'anieux personnages de la révolution , et plusieurs hommes célèbres anciens et modernes ; par F. Pages.
v< J'ai fait moraliser tous ïnes morls, dit Fonte- « nclle 5 sans quoi , ce n'eut pas été la peine de les
B E l.LES-I.ETin r. s. .\Gl
« faire parler-, des vivans auraient siilîi pour dire u des choses inutiles. » M. Pages a fait moraliser, philosopher, politiquer tous les siens ^ ce qui ne Ta pas empêché de leur faire dire bien des choses inutiles; et pour débiter des maximes triviales, une morale fausse ou incertaine , une philosophie commune ou dangereuse , une politique erronée ou inconséquente , qui , proscrivant les excès révolutionnaires, en conserve les élémens-, qui, vouant à l'exécration le régime de la terreur et du jacobinisme, adopte des principes propres à le reproduire; pour faire enfin du galimatias en philosophie, en morale et en politique, il n'était pas nécessaire de recourir à des morts : des vii'aus auraient suffi.
M. Pages, dans le choix des diiférens ouvrages qu'il a donnés au public , a trop négligé ce sage précepte d'Horace , qui conseille avant tout de consulter SCS forces :
Quidvaleanlliumeri, quitJ ferre récusent.
Il a constamment employé des talens médiocres à des objets qui en exigeaient de très-grands; il a appliqué de faibles moyens à de difficiles entreprises. Non content d'avoir écrit les annales delà révolution, d'avoir présenté l'histoire des actions de nos contemporains , il veut encore nous donner celle de leurs réflexions et de leurs pensées secrètes. Après les avoir fait agir sur la scène du monde , il veut les faire parler lorsqu'ils en ont disparu. Cette seconde tâche offre peutêtre encore plus de difficultés, plus d'écueils que la première. En effet, lorsqu'on a à |)résenter le tableau d'actions réelles, de faits véritablement exis-