M EL A IN G ES
tans qui, par leur importance, ont fixé rattenlion d'un grand nombre de speclaleurs, qui, par leur publicité, ont dû avoir une foule de témoins-, Tccrivain assez éclairé pour ne pas s'en laisser imposer par de fausses relations , assez honnête pour ne pas vouloir en imposer par d'infidèles récits, peut éviter tous les écarts de l'imagination , et s'élever au-dessus des séductions de l'esprit de système et de parti ; mais lorsqu'il se transporte dans les champs élysiens, lorsqu'il voyage dans le pays des fictions, lorsque ce qu'il raconte, n'ayant laissé aucune trace, ne peut être formellement démenti par aucun monument, lorsque enfin il nous donne l'iiistoire de pensées secrètes, de jugemens, fruit de ses conjectures, de senlimens, enfans de sou imagination, qu'il lui est difficile alors de ne pas s'abandonner à celle pente insensible qui l'entraîne vers ses propres idées, ses propres affections elles préjugés du parti qu'il a adopté ! Il oublie bien loi qu'il ne devait être que le fidèle interprète des fameux personnages qu'il met en scène, et il ne songe plus qu'à les faire eux-mêmes les interpiètes de ses propres opinions.
Certainement ce n'est pas Louis XVI qui parle, mais bien M. Pages , dans le dialogue où cet infortuné monarque se reproche ses senlimens religieux, sa déférence aux directeurs de sa conscience, et regrette de n'avoir pas fait poignarder le duc d'Orléans. Reconnaitrait-on Pie V J dans l'aveu qu'il l'ait à l'évêque Gohel^ de n'avoir pas eu assez de politique pour distinguer les momeus et les circonstances , et de s'être conduit, au dix-huitième siècle , comme il aurait pu le faire dans le seizième? ]N'est-ce pas là
l!F. LI. ES -L KTT RES. 4^3
le langage d'un philosophe du dix-huidcme siècle, et non celui d'un vénérable pontife fait pour illustrer , par ses vertus, sa fermeté et sa doctrine, tous les siècles où il aurait été le chef de l'Eglise ? S'imagiîierail-on que M. de Caloiiite loue M. i\ec/.er d'avoir fait accorder une double représentation au tiers, et qu'il le blâme de n'avoir pas secondé de tous ses moyens la mesure des assignats, tandis que dans sa IjCWe au Roi , et dans son Elat présent et à venir de la France, il se prononce également , et contre la double représentation, et contrôla doctrine des assignats? Se serait-on douté que l'auteur d'Athalie ]iût jamais être transformé en orateur de club^ qu'il traiterait Louis XI\ de maitre despotique et oi'giieil- /e«x? Assurément, si Ion m'avait demandé à qui appartenait cette phrase : Les productions du génie, « de l'esprit et des arts, par le renouvellement de « leur antique alliance avec la liberté, prendront « sans doute un vol hardi et sublime , un élan ma- « jestueux ; la mRssxxe pétrifique des censeurs ne pource ra plus paralyser le génie, et lui ôter ses ailes de « feu , pour lui en substituer de plomb , d j'aurais nommé Chénier ou M. Pages, mais jamais Racine. C'est ainsi que dans ces dialogues tous les caractères sont défigurés et souvent dégradés. On voit 3Iarie- Antoinette recevoir des leçons de politique et de courage de madame du Barrj; avouer en confidence à celle-ci , qu'en allant à Téchafaud elle avait répandu des larmes de tendresse, et de rage i qu'elle y aurait marché auec volupté, si elle avait cru être si bien vengée. Malgré le travestissement de tous les personnages , l'auteur s'imagine les avoir peints avec tant de
vérité, qu'il les fait se reconnaître au premier mol. Ainsi Mirabeau , ahordR-ni Dcmosthèiie , lui dit : «O « Démosthène ! ombre illustre, orateur sublime, « dont j'ai tant admiré les écrits , et plus encore le a brûlant patriotisme , me sera-t-il permis de jouir Cl ici de votre conversation , et de dissiper auprès de (i vous Tennni qui même après leur mort poursuit « les humains jusque dans ce paisible, mais triste et « morne Elysée? » Démosthène répond : y4 ce langage , je reconnais Mirabeau. Assurément c'est avoir le tact fin : quant à moi, qui n'ai pas l'honneur d'être mort , et encore moins celui d'être Démosthène, je n'aurais pas pins reconnu , à ce langage, Mirabeau, que Fauchet , ou Gorsas, ou tout autre. Dans le dialogue entre Rousseau et T olf.aire, celui-ci débite une page entière l)ien emphatique , bien lourde, bien ennuyeuse : Rousseau ne s'aperçoit pas que cette prose soporifique est de M. Pages; et comme si elle ressemblait à celle de Voltaire , il lui adresse ce compliment : « Je vois, célèbre Arouet , que vous avez « toujours conservé ce persifflagc gai , cette ironie « piquante y et en même temps enjouée , qui donnait « tant de sel a vos écrits, m
Un des secrets de M. Pages pour faire triompher la cause de la philosophie, c'est de lui donner des adversaires bien bêtes. Ainsi, dans un de ses dialogues, une religieuse veut prouver qu'elle a raison d'abandonner son couvent, et même de se marier. Elle débite des pages entières de quintessence philosophique. Elledéclamecontrelevœu de pauvreté, qui ôte la faculté la plus heureuse , celle de secourir la misère , (juoi qu'il soit prouvé qu'un couvent de
BELLES-LETTU ES. ^()S
religieuses secourait plus la misère que la plus nombreuse académie de philosoplies; elle dit de très-belles choses contre le vœu d'obéissance , mais c'est surtout contre le vœu de chasteté qu'elle s'anime et qu'elle devient éloquente. Un pauvre directeur, qui lui est opposé, est étourdi de ce flux de paroles et de philosophie. Il ne sait que lui répondre: Madome^vous êtes sckismaticpie , hérétique et athée. La religieuse réplique très-savamment qu'on ne peut être à la fois hérétique et athée. Ce dialogue me rappelle celui d'Anacréon et d'Aristote dans Fontenelle. Anacréoii parle toujours: le pauvre Aristote, qui est absolument sacrifié, ne peut rien dire -, il porte sa plainte à Pluton contre l'auteur du dialogue. « Je ne me « plains pas précisément, dit-il , de ce qu'Anacréon « a tout l'avantage , je me plains de ce que je ne sais « pas le lui disputer un peu 5 je me plains de ce que « je suis un sot. » Pluton déclare très -judicieusement quuii dialogue ne sera point composé d' Anacréon tout seul, et quu4ristote sera obligé de lui répondre. Je crois qu'il déclarerait pareillement qu'u7i dialogue ne sera point composé d'une religieuse toute seule , et que son directeur sera obligé de lui répondre.
Je m'étais proposé d'examiner quelques-unes des maximes morales que l'auteur jette avec profusion dans son livre 5 mais en voilà bien assez sur ces dialogues. Jajouierai seulement qu'au défaut d'être mal écrits , ils joignent celui de rapporter longuement des faits communs, sans intérêt, et qui , étant également connus des vivans et des morts , ne sont bons à être racontés ni dans ce monde-ci , ni dans l'autre. 3. 3o
Al É L A N G E s .
Pensées , Obser^^ations et Réflexions morales , politiques et liitéraires , de M. A. de L.
Les hommes qui réfléchissent beaucoup , et qui parlent peu , s'expriment volontiers par sentences , et aiment le langage court et rapide des proverbes et des maximes, le style vif et concis des axiomes et des pensées. Les Orientaux, qui à beaucoup d'imagination joignent cependant beaucoup de gravité , beaucoup de penchant à la méditation et au silence qui la favorise, emploient fréquemment ces discours sentencieux, ce style tout en apophthegmes^ et si le caractère divin imprimé aux écrits de Salomon permettait de compter ce puissant et sage monarque parmi les écrivains ordinaires , ce serait chez ces peuples que nous trouverions le plus ancien et le plus beau monument de la philosophie et de la morale , exprimées en traits détachés qui frappent l'esprit et s'impriment dans la mémoire par la vérité des pensées , la sagesse des maximes, le tour vif et concis de l'expression. Parmi les Grecs, nation babillarde , les plus grands philosophes , un peu diiférens des philosophes modernes qui écrivent prodigieusement, et parlent encore davantage, adoptèrent ce langage laconique; nous ne connaissons de Socrate, de Thaïes , et surtout de Pythagore , le plus silencieux de tous, que quelques principes fondamentaux de leur philosophie particulière, et quelques préceptes isolés de la morale universelle. Quoique la manière de Plutarque, au lieu d'être brève et concise, soit au contraire périodique, et même un peu diffuse, quel-
ques-uns de ses traités moraux ne sont guère qu'une suite de sentences et de maximes. Les Romains , plus sérieux que les Grecs, durent goûter aussi ce langage qui semble être celui de la sagesse et de la réflexion, avare de discours oiseux et de paroles inutiles. Quelques-uns de leurs écrivains , entre autres Laberius et P. Syrus , nous ont laissé des essais ou fragmens d'ouvrages en ce genre. Les modernes, imitateurs des anciens, n'ont point négligé d'imiter ce slyle philosophique et sentencieux, et les Français se distinguant dans ce genre, comme dans tous les autres, nomment, parmi ceux qui ont cultivé cette branche de la philosophie et de la littérature, trois de leurs écrivains les plus justement célèbres, Pascal , Larochefoucauld et La Bruyère.
Si dans les divers genres philosophiques ou littéraires, il est heureux d'avoir été précédé par de grands modèles qui vous indiquent la route , qui vous y guident, qui vous en marquent et les sentiers et les écueils, cet avantage a bien aussi ses inconvéniens. Les hommes aiment à juger par comparaison, parce que, de toutes les manières déjuger, c'est celle qui s'accommode le mieux à leur faiblesse. Ils compareront donc les imitateurs avec les modèles , et c'est une comparaison bien redoutable. S'écarte-t-on de la manière des grands écrivains qui semblent avoir fixé les lois et les limites du genre où ils se sont exercés, on est un génie audacieux, bizarre, qui ne connait pas de frein, qui méprise les règles, qui manque de goût. Les suit-on avec trop de soin et de scrupule, on est dénué d'invention, d'imagination, on est un plagiaire, un servile imitateur. Ce u'est pas
468 MÉJ. AWGÊS.
tout; les sujets s'épuisent; les heureux génies qui , les premiers, s'en sont emparés, en ont pris la fleur, en ont saisi les rapports les plus vrais, les plus naturels, les plus agréables, en ont traité les parties les plus intéressantes; et cet inconvénient se fait sentir surtout dans les genres très-bornés : tel est celui de ces ouvrages tout en maximes, eu sentences, en apliorismes politiques, philosophiques ou moraux. La Bruyère seplaignait déjà d'être ainsi prévenu sur tout, par les grands écrivains qui l'avaient précédé : « Tout « est dit, et l'on vient trop tard, depuis plus de sept « mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent. . . Le « plus beau et le meilleur est enlevé ; on ne peut « que glaner après les anciens, et les habiles entre « les modernes. » Il faut avouer que, si La Bruyère sentait déjà l'inconvénient de venir tard, il l'a fort augmenté pour ceux qui, venant après lui, écrivent des pen&ées.
Le nombre des pensées justes et vraies n'est pas , en effet, très-grand , et celui des pensées qui méritent de nous être révélées avec une sorte de prétention , et comme en style d'oracle, est très- petit. Dans un ouvrage ordinaire où tout est lié, où tout se soutient mutuellement, et a une dépendance mutuelle avec ce qui précède et ce qui suit , on n'est point étonné de trouver un assez bon nombre d'idées faibles et communes qui peuvent servir à développer, à unir entre elles , à mieux faire ressortir des idées brillantes et élevées, dont l'éclat, à son tour, rejaillit sur les accessoires et sur l'ensemble -, mais dans un livre de pensées , chacune d'elles, étant isolée et indépendante, doit être regardée comme un petit ouvrage à part, et frapper
belles-i-etthes. /^6q
par son niéiile particulier. L'auteur se trouve sans cesse entre deux écueils 5 il faut d'abord que ses pensées soient vraies, c'est là leur premier mérite et leur qualité la plus essentielle. Mais, à force d'être vraies, il est à craindre qu'elles ne soient communes et triviales. Or, elles ne parviendront jamais à contenter l'esprit par la vérité seule, si elles ne le frappent, ne le surprennent et ne le séduisent par la nouveauté. Aussi l'orateur romain, louant les pensées de Crassus , ne se contente pas de dire qu'elles sont justes et vraies^ il ajoute qu'elles sont neuves et peu communes : Senteiitiœ Crassi tant integrœ, taui verœ , tam kov.e. Il est vrai qu'on peut rajeunir une vieille prnsée , et lui donner tout le charme de la nouveauté par un nouveau tour et une nouvelle expression. C'est la ressource de ceux qui viennent tard , et lorsque le monde a déjà sept mille ans. Ce mérite équivaut presqu'à celui de l'invention. Assurément cette pensée, La mort n'épargne personne , devait être déjà bien commune et bien usée il y a deux mille ans, et du temps d'Horace ; elle l'était prodigieusement du temps de Malherbe : lorsqu'on voit cependant la fortune qu'elle a faite, renouvelée et embellie parle tour que lui ont donné ces deux grands poètes, elles expressions dont ils l'ont revêtue , il ne faut désespérer de rien en ce genre.
Mais M. A. de L. est loin de se croire réduit à celte ressource que nos devanciers , qui ont déjà tant pensé, ont laissée à ceux qui veulent encove penser après eux. Il croit qu il reste encore beaucoup de choses neuves à dire. « L'axiome , tout est dit , est , selon lui , un arrêt dicté par la faiblesse et signé
par la jalousie. » El on voil bien qu'il ne veut pas plus signer cet arrêt qu'il ne l'a dicté. C'est là une des pensées de M. A. de L. , et elle est assez (îère. La suivante est plus modeste: « Quand même on aurait écrit tant de choses, « qu'il en existerait peu de nouvelles à dire, il en (c resterait toujours beaucoup à répéter. » Ceci est incontestable, seulement il ne faut pas en abuser.
Si quelquefois cependant M. A. de L. répète ce que les autres ont dit, c'est justement lorsqu'il croit cire le premier à le dire. Ainsi , par exemple, dans son chapitre de la Femme , pensée 42, il dit : « Quel- « ques moralistes ont tonné avec force contre la lift berté accordée aux femmes... Mais pas un deux- « n'a songé à condamner ce qu'il y a de plus blà- « mable dans nos moeurs. » Quelle est donc cette partie scandaleuse de nos mœurs qui avait échappé à l'observation et à la censure de nos moralistes les plus attenlifs et les plus sévères.? Quel est ce sujet intéressant pour les mœurs, que personne ne s'est encore avisé de traiter, et que, par un singulier bonheur, le talent et le zèle de M. A. de L. trouvent entièrement neuf ? C'est le bal de l'Opéra. Assurément, s'il y a quelque chose de neuf dans tout cela , c'est de regarder comme neuf un sujet aussi rebattu : tout ce que nous pouvons faire en faveur de M. A. de L. , c'est de ranger tout ce qu'il nous dit sur le bal de l'Opéra , non au nombre des pensées neuves que selon lui nous avons encore le droit d'espérer, mais parmi les choses cent fois dites, et que d'après lui il est encore bon de répéter. On pourra encore mettre dans la même classe la pensée suivante : « Rien n'est si
BEL L KS-L ETTRliS. /j^ I
« difficile à amuser qu'un désœuvré. » El l'on choisira enire celte prose et les beaux vers de Boileau , dont il suffira de citer les deux premiers :
Mais je ne connais point de fatigue si rude,
Que l'ennuyeux loisir d'un mortel sans étude, etc.
Il est impossible de mettre de l'ordre et de la méthode dans des réflexions sur un livre tout-à-fait dépourvu de méihode et d'ordre. On me permettra donc de faire des observations sans suite et sans liaison , comme les Pensées qui en sont le sujet. Trop souvent IM. A. de L. ne voit dans les objets que les extrêmes : ce juste milieu , dans lequel résident la raison et la sagesse, paraît lui échapper entièrement : « I! est, dit -il, trois grandes époques « dans la vie : celle de la conGance , où tous les hom- « mes sont bons 5 celle de la déliance, où tous sem- « blent médians; et celle de l'indulgence, où l'on « l'econnait qu'ils ne sont que faibles. » Est- ce que M. de L. ne reconnaît pas une quatrième époque , à laquelle arrivent tous les hommes justes et sensés , avant même d'avoir traversé les trois autres, et dans laquelle, revenus de cette aveugle confiance, et se tenant également éloignés d'une excessive défiance et d'une indulgence banale, ils savent que parmi les hommes il y en a un petit nombre de bons, et même d'excellens, un très-grand nombre de faibles, et un trop grand nombre de méchans et de corrompus H II ne tiendrait qu'à moi d'appeler aussi cela une pensée ; et assurément elle serait plus vraie et plus juste ({ue celle de M. de L.
« Le doute, dit notre nouveau penseur, est sem-
« blable à l'enfer j il cie jtiscju'à l'espérance. C'est « peut-être pourquoi la foi ell'espérancesont sœurs. » Pourquoi ce peut- cire , etc. Il fallait éviter l'expression (lu doute dans une pensée où l'on a repré.senté le doute sous de si horribles traits 5 et il ne fallait pas donner l'air d'une découverte à une phrase dont le sens est très - commun , quoique l'expression et le tour aient beaucoup de recherche.
Voilà bien des critiques, et je pourrais en faire beaucoup encore. Il faut, pour être juste, y mêler quelques éloges. Je louerai d'abord les bons principes elles excellentes intentions de l'auteur. Sa morale est pure et sévère. Ses opinions sur les principales questions qui intéressent la société sont irréprochables. Je sais que ces éloges ne sont pas ceux qui ordinairement flattent le plus un auteur. Je suis persuadé néanmoins que M. A. de L. attache beaucoup d(; prix à les mériter. Ceux que je donnerai à son talent , GOmme écrivain, et surtout comme /^e/i^e///- ingénieux ou profond, ne seront pas, il est vrai, sans restriction. Je reconnais toutefois que, parmi les portraits qu'il a jetés en assez grand nombre dans son livre , il y en a de fort agréables et de très-bien faits , et qu'il me paraît, en général, avoir assez bien saisi le style de cette sorte de composition. J'en citerais volontiers quelques-uns s'ils n'étaient un peu longs, et si mon article ne l'était déjà beaucoup. Dans le grand nombre de ses Pensées, il en est aussi plusieurs qui frappent par leur justesse, par une vérité qui n'est pas trop triviale, et par un tour assez heureux : telles sont les deux suivantes que je prends entre beaucoup d'autres que j'ai remarquées, et que je choisis exprès
sur deux sujers biens dillérens. « Une femme indifi'é- « rente résiste et s'en souvient à peine. Une femme « sensible s'applaudit de ses refus*, en s'applaudis- <i sant, elle s'en rappelle l'objet 5 elle le plaint, s'at- « tendrit, et finit par se rendre. Ne pourrait-on pas « en conclure que, pour un coeur tendre, trop de « réflexion sur la résistance est une préparation à la « défaite ? » Voici la seconde: « Dans une bibliothè- « que choisie , j'oublie avec joie qu'on fait encore des « livres. » Je voudrais bien que quelques pensées choisies , que le lecteur trouvera dans le livre de M. deL., lui fissent oublier aussi que la plupart ne sont que des l'eux communs que Fauiour n'a nullement rajeunis. Trop souvent ce ne sont point véritablement des pensées , ce sont des phrases très-ordinaires , isolées, et sans aucune liaison. L'on sent combien , à la longue, la lecture doit en être ennuyeuse. Il est vrai que d'après celte pensée de M. A. de L. , il aurait par fois le droit d'ennuyer. « Quelquefois, dit-il, les gens d'esprit en- « nuient 5 c'est qu'ils se vengent. » IMais il ne faut pas que les gens d'esprit soient si vindicatifs. Je terminerai cet article par une pensée de M. L. , qui prouve le bon esprit de son auteur, et qu'il semble avoir jek'e dans son livre tout exprès pour moi , et comme pour me rassurer sur le mauvais effet que je pourrais craindre de mes critiques : « On redoute si fort la fran- « chise, dit-il , que , pour en dégoûter ceux qui pro- « fessent, on la nomme hrusqnerie , caprice^ niau- « vaise humeur. » Je dois espérer, d'après cette juste observation, que M. de L. ne verra rien de tout cela dans \» franc Jùse ^yec laquelle j'ai dit mon sentiment sur son ouvrace.
Dictionnaire des Out^rages anonymes et pseudonymes, etc. ^ par M. A. -A. Barbier. Seconde édition , revue, corrigée, et considérablement augmentée.
Balzac nous raconte, dans une de ses lettres , que, parmi les nombreux visiteurs que sa réputation lui attirail des provinces les plus éloignées , l'un d'eux commença en ces termes le compliment qu'il lui adressa : « La vénération et le respect que j'ai tou- « jours ens pour vous, et pour messieurs vos liu vres , etc. » On ne saurait parler de livres avec de plus grandes marques de déférence et en termes plus respectueux-, c'est les mettre, pour ainsi dire, sur la même ligne que messieurs les auteurs , et il faut avouer que quelquefois ils valent mieux. Souvent aussi leur histoire est plus intéressante ; elle est pleine de faiis curieux, d'anecdotes piquantes : c'est une partie iniportinte de l'histoire littéraire.
Il est certainement peu de livres où l'on trouve un plus grand nombre de ces faits et de ces anecdotes , que dans le Dictionnaire des anonymes et des psrudojiymes de M. Barbier. La première édition de ce savant ouvrage a eu beaucoup de succès -, la seconde en aura sans doute davantage encore. L'auteur n'a, en effet, rien négligé pour la rendre plus digne des suffrages du public 5 il l'a augmenté d'un nombre considérable d'articles; et il y a corrigé plusieurs erreurs que tous les soins , on pourrait dire tous les scrupules de ses recherches , n'avaient pu prévenir cl éviter dans une première édition ; enfin , et c'est
KELLES-LETTllES. 47 ^
là, à mon avis, la principale et la plus importante amélioration que reçoive le dictionnaire des anonymes. Dans cette seconde publication , il a fondu dans le texte, et replacé dans leur ordre naturel , les articles nombreux qui dans la première édition étaient rejetés dans un supplément presque aussi considérable que l'ouvrage lui - même, ce qui en rendait Tusage très -incommode, et alongeait beaucoup les reclierches , puisqu'il fallait souvent chercher dans un troisième volume ce que Tordre alphabétique indiquait pour le premier ou le second, et que l'on ne trouvait 7ii dans l'un ni dans l'autre. Actuellement on saura du premier coup à quoi s'en tenir, et ce qui ne serait pas trouvé à sa place serait inutilement cherché ailleurs.
Mais cette sorte de déconvenue, ou , comme disent les Anglais , de désappointement, sera rare. Il est bien peu de questions dans cette partie de la bibliographie , qui est l'objet de son livre , à laquelle M. Barbier ne réponde; bien peu de curiosités qu'il ne satisfasse. Il n'est point de secret, quelque profond qu'il soit, dont les auteurs ont voulu s'envelopper, qu'il ne pénètre, soit qu'ils aient jeté un voile entier sur leurs noms, et qu'ils aient gardé un silence absolu , soit qu'ils aient soulevé un coin de ce voile , et rompu en partie ce silence , en se désignant jusqu'à un certain point par quelques initiales ou par des anagrammes, ce qui a pu les faire deviner par leurs amis ou leurs contemporains, mais ne rend guère le secret moins impénétrable pour la postérité ; soit enfin qu'ils aient voulu s'obscurcir de plus en plus par de faux noms , des dénominations singu-