M EL A NG ES
lières, des allusions bizarres à leurs goùls , à leurs professions , comme ce moine qui, écrivant contre Balzac, s'clait caché sous le nom de Phjllarque , qui veut dire en ^rec prince des feuilles ^ attendu qu'il était général des Feuillans ; tous ces mystères sont dévoilés, tous ces masques sont tombés, toutes ces tromperies sont découvertes. On n'échappe point à M. Barbier dès qu'on a publié quelque chose ^ et moimême je me suis trouvé trois ou quatre fois dans son livre pour quelques notes, pour quelques notices ,. pour quelques préfaces , pour quelques articles jetés dans un autre journal que celui des Débats ', ce que je ne dis pas pour prouver l'agrément et l'utilité du livre , mais pour en prouver la singulière exactitude. Cependant tous les gens de lettres laborieux, ou même seulement (ouïes les personnes qui lisent avec fruit, savent combien il est souvent utile de connaîlre l'auteur d'un livre, soit pour l'apprécier avec toute justice, soit pour savoir au juste le degré de confiance qui lui est dû, soit enfin pour s'expliquer des faits , des opinions, des circonstances qui s'y rencontrent. Mais , lors même que cela n'est pas utile , on veut encore le savoir : c'est une des curiosités les plus générales, les plus universellement répandues. Tout homme, et plus certainement encore toute femme qui lit un livre, veut savoir quel en est l'auteur. Tout ouvrage anonyme ( je parle de ceux qui sont lus) multiplie et rend très- fréquente cette question dans tous les salons : « Savcz-vous qui en est « l'auteur? » Il y a d'ailleurs quelque sentiment de justice dans celte curiosité. Le livre a fait plaisir ou il a ennuyé : on veut savoir à qui sont dus la rccon-
naissance ou les reproches , les éloges ou les censures. Ce senlimenl, quoique alï'aibli , subsiste encore , jusqu'à un certain point, pour les auteurs morts, même depuis plusieurs siècles. De même donc qu'après la représentation d'une pièce, le parterre en tumulte s'écrie : l'auteur ! l'auteur ! quelquefois pour l'applaudir, souvent pour le siffler ; de même , quoiqu'avec plus de calme et de sang froid , les lecteurs et surtout les lectrices demandent à ceux qui ont quelque habitude des livres, et quelque connaissance en littérature, l'auteur d'un ouvrage ancien ou nouveau qu'ils viennent de parcourir : M. Barbier le leur dira.
Il faut toutefois l'avouer : si le Dictionnaire des anonymes et des pseudonymes ne contenait que des titres d'ouvrages , des dates d'éditions et des noms d'aut<iurs, ce pourrait être encore un ouvrage utile , mais il serait bien sec. C'est là sans doute sa priucipale partie, mais M. Barbier a su y rattacher une foule d'autres objets de bibliographie qui le rendent plus utile encore , et lui donnent souvent assez d'agrément pour qu'il arrive à celui qui le prend pour y faire une recherche qui ne demanderait qu'une minute, de s'y arrêter presque contre son gré pendant une heure , retenu par l'attrait et la variété de détails qu'il rencontre sans les chercher. J'en parle d'après ma propre expérience. En eiî'et , les différentes vicissitudes d'un livre , les notes curieuses ou singulières dont l'ont chargé les divers propriétaires, dans les mains de qui il est tombé pendant la succession des siècles , les divers auteurs auxquels on l'a attribué , les erreurs dans lesquelles on est tombé à cet égard j
les raisons sur lesquelles se fonde M. Barbier pour déterminer celui qui délînitivement doit rester en possession de la gloire (si gloire il y a) de l'avoir fait, les contestations auxquelles il a donné lieu, les plagiats dont il a été Tobjet, les ventes où il a figuré, et d'autres circonstances encore, qui certainement ne sont pas sans intérêt pour les amateurs de livres , sont souvent, dans le Dictionnaire d'anonymes, le sujet de dissertations curieuses et instructives, qui rompent la monotonie et l'uniformité d'un catalogue délivres, d'une nomenclature d'auteurs , et en font disparaître la sécheresse.
Ainsi par exemple, l'article ou les articles qui ont pour objet V Imitation de Jésus- Christ , sont remplis de détails curieux. On y apprend que cet admirable ouvrage a eu , seulement en France , soixante-trois traducleuis , dont le dernier est M. Gence, et parmi lesquels un des plus anciens , comme un des meilleurs , est le garde des sceaux Marillac, qui fut décapité sous le ministère du cardinal de Richelieu. L'un de ces traducteurs, l'abbé de Choisy , avait donné lieu à une de ces petites anecdotes littéraires imaginées à plaisir par quelque esprit malin , qui passe de bouche en bouche , parce qu'elles sont assez piquantes, un peu scandaleuses, qui s'accréditent ainsi , et finiraient par passer pour des faits incontestables , si des écrivains laboiieux et exacts comme M. Barbier, ne remontaient à la source, et n'en démontraient la fausseté. On avait donc prétendu que l'abbé de Choisy avait dédié sa traduction de Ylmitation à madame de Maintenons et que cette dame était représentée au frontispice du livre, avec cette inscription tirée du
Psaume XLIV : Audi , jilia. . . . concupiscel re.x' decoreni luiiin. Ecoutez, ma fille ! ... le roi désirera votre beauté. Amelot de La Houssaie , historien plus satirique qu'exact, est le premier qui ail imprimé ce conte. Voltaire ne manqua pas de s'en emparer, et de le raconter à son tour et à sa manière dans le Siècle de Louis \IV . D'Alembert en égaya l'académie dans son éloge de l'abbé de Clioisy. D'Olivei l'avait adopté dans l'histoire des académiciens , ainsi que La Baunielle dans Ihisioire de madame de Maintenon. Le marquis d'Argenson le consigna dans l'ouvrage intitulé : Loisirs d'un ministre , ou Essais dans le goût de ceux de Montaigne. Gaillard l'enfouit dans l'énorme compilation de l'Encyclopédie méthodique. On croit bien qu'après tant d'autorités , les divers dictionnaires historiques l'ont fait passer dans leurs colonnes. Aussi le trouve-t-on dans le dictionnaire du janséniste Barrai, comme dans celui du jésuite Feller, et même dans celui du sage et savant Chaudon.
Mais M. Barbier ne se laisse ni imposer par le nombre, ni éblouir par l'éclat des autorités ; il veut voir par lui-même , et c'est ainsi qu'il dissipe des erreurs souvent très-accréditées. Ici il fallait remonter à la première édition de la traduction de l'abbé de Choisy. En effet, Amelot de La Houssaie prétendait qu'on avait retranché et le frontispice et l'inscription dans la seconde et les suivantes, à cause de la malignité des gloseurs. M. Barbier a recherché pendant quinze ans cette première édition, qui parut chez Desallier en 1692; et , après l'avoir trouvée, il s'est convaincu que l'anecdote , telle qu'elle est rapportée
48o MÉLANGES.
par Voltaire , d'Alembcrt et les autres, est un de ces viensouges imprimés que les amis de la vérité doivent avoir honte de répéter. En effet, cette première édition est dédiée , non à madame de Maintenon , mais à Louis XIV lui-même. Seulement, à la léle du second livre , qui contient les instructions pour la vie intérieure , on voit une gravure dans laquelle une femme est à genoux devant un crucifix \ à côté d'elle sont de jeunes filles en grand nombre, assises sur des gradins 5 au bas de la gravure sont ces deux mots seulement '.Audi^fïlia; écoute, ma fille. Il n'y a aucun doute que cette femme à genoux ne soit madame de Maintenon , entourée des demoiselles de Saint-Cyr qu'elle instruit. C'est cette gravure édifiante, si naturelle et si bien placée, qui aura été le prétexte du conte : de mauvais plaisans complétèrent le texte en ajoutant aux deux mots latins , audi ^ Jilia , ceux-ci , concupiscet rex decorem tuuni , quoique , dans l'auteur sacré, ils ne les suivent pas immédiatement, et qu'ils en soient séparés par une phrase entière. Cependant cette plaisanterie fit assez de bruit pour obliger l'abbé de Choisy à remplacer cette gravure par une autre dans la quatrième édition , qui parut en 169c). Elle se trouve encore dans la seconde, et même dans la troisième, qui fut publiée en 1694.
D'Alembert raconte, à cette occasion, que, lorsque la fille de Henri II , l'infortunée Elisabeth de France , alla épouser Philippe II, roi d'Espagne, le cardinal de Tolède lui fit l'application de ce passage tout entier : « La malheureuse princesse, ajoute- 1- il, qui « entendait le latin, et qui n'épousait qu'avec répu- « gnance le vieux et odieux monarque espagnol ,
BI:LL i: S-LETTU ES. i\Sl
« tomlia évanouie entre les bras de la reine de Na- « varre , qui l'accompagnait. » M. Barbier prouve, par l'autorité des historiens contemporains, que la reine de Navarre n'était pas à cette cérémonie, ni en Espagne: c'était le roi de Navarre Antoine, père de Henri IV, qui avait accompagné la princesse 5 et, quant au vieux et. odieux monarque espagnol, il 11 "était pas très-aimable sans doute, et pouvait même être odieux ; mais il n'était point vieux, il n'avait; que trente-trois ans.
L'abbé Raguenet avait traduit les AveiUares de Jacques Sadeur ( je dérobe encore à ]M. Barbier cette anecdote bibliographique ) : cet ouvrage s'était bien vendu; mais l'abbé Baguenct prétendait que Barbin ne lui avait pas tenu un compte bien fidèle de la vente. Pour se venger, il s'efforça de faire un bien mauvais ouvrage , ce qui ne demandait peut-être pas de sa part autant d'efforts qu'il le pensait 5 il y réussit donc parfaitement. Il fait ensuite arriver mystérieusement chez Barbin une personne, puis deux, puis trois, puis d'autres encore, qui lui demandent si ce n'est pas lui qui imprime Sjroès et Mjvanxe , histoire persane (tel est le titre que Raguenet avait donné à sa rapsodie). Barbin répond que non 5 on le plaint. L'ouvrage doit avoir le plus grand succès; il était d'une grande dame qui l'avait lu à la cour, où il avait prodigieusement réussi. Sur ces entrefaites arrive, plus mystérieusement encore, dans la boutique de Barbin , un nouveau personnage , qui sort de dessous son manteau un manuscrit, et lui propose de l'acheter : c'était Sjroès et Mjrame. Le libraire, transporté, en demande le prix , et en 3. 3i
^8'.>. M Éh A K <; ES.
donne lout ce qu'on veul • paie la moitié coniplanl et fait un billet du reste. Peu après, un des beaux esprits qui affluaient dans sa boutique y vient. Barbin s'empresse de lui montrer son exeellente acquisition 5 mais il est bientôt cruellement détrompé^ il est désolé, et ce qvii redouble son dépit, c'est qu'il devine que c'est l'abbé Kaguenet qui lui a joué ce tour. Il ne perd cependant pas la tête, et dit très-sagement au bel-esprit : « Gardez-moi le secret, je (( paierai mon billet sans dire mot 5 je mettrai sous « presse Sjroès et Mjrame , et ce ne sera pas le « premier méchant livre que j'aurai vendu , ni , s'il (( plaît à Dieu , le dernier. »
Souvent un livre prétendu nouveau n'est qu'un vieux livre, auquel on a donné un titre difféient , quelquefois, voleur moins impudent, le plagiaire ne prend que le quart ou le tiers d'un ouvrage, ou il s'est donné la peine de chercher et de prendre dans cinq ou six auteurs pour le devenir lui -même. Les plagiats sont en effet les événemens les plus communs de la littérature -, ils sont de tous les temps-, et dernièrement encore, on a publié une Rhétorique nouvelle, où se trouvaient trois cents pages seulement du Traité des études de Rollin , sans que la moindre note , le plus petit avertissement , le plus léger signe typographique prévînt le lecteur de ce léger emprunt. C'est à ces auteurs surtout qu'il convenait de cacher leur nom , et quelquefois ils l'ont fait 5 mais ils n'échapperont point au blâme, disons - le , à la honte, qu'ils méritent. M. Barbier est là, qui les découvre, qui les signale, qui les nomme, et qui indique clairement où ils ont pris ce qu'ils ont pris ,
et la quanlité et la valeur de ce qu'ils ont dérobé.
On ne donne point le change à M. Barbier par de petites ruses. Un d(* nos plus célèbres écrivains avait publié, sous Tempire, en 1808 , un ouvrage politique et religieux • il le fit réimprimer sous la restauration 5 et, comme pour afficher une grande fermeté de principes et une grande indépendance do caractère , il dit dans une courte préface qu il n'y a\'ait rien ajoute ; mais IVI. Barbier prétend qu'il aurait dû dire qu'il en avait retranché une page. Il est certain que cela eût été plus franc ; et, si l'auteur ue voulait pas avoir cette franchise, il ne fallait pas faire de préface. Je ne nommerai point cet écrivain ; ses fanatiques partisans, qui seraient sans doute désavoués par lui , n'auraient pas la même discrétion à mon égard , s'ils me trouvaient dans le même cas ; mais il ne faut les imiter ni dans leur àcreté, ni dans leur animosilé , ni dans bien d'autres choses encore.
Je n'ajouterai qu'un mot à cet article peut-être déjà trop long : c'est que le Dictionnaire des anonymes est un livre fait avec science et conscience ; et c'est ce qu'on peut trop rarement dire de messieurs les livres !