‹ Mélanges de philosophie, d'histoire et de littératureChapitre 3 sur 40 · M EL A. KG ES · texte numérisé non relu

M EL A. KG ES

solides, en réunissant dans un seul et même article ces deux traductions nouvelles de V Enéide : chacune d'elles eût mérité un examen beaucoup plus approfondi, une discussion plus détaillée, plus étendue, des éloges mieuxjustitiés aux yeux des lecteurs difficiles et incrédules , des critiques mieux motivées aux yeux des auteurs plus incrédules encore et plus difficiles ; et eût obtenu plusieurs articles dans des temps plus littéraires.

Telle est, sans contredit, la traduction àeVEnéide de F^irgile , par feu M. de Guérie. Averti par la richesse même du sujet , je vais droit au fait ; j'évite tout préambule, je m'interdis les observations littéraires qiù se rattacheraient le plus naturellement au sujet dont je dois moccuper. A l'occasion de deux nouvelles traductions de \ Enéide ^ il est dur de ne rien dire de Virgile*, je supposerai donc qii'il est parfaitement connu de tous mes lecteurs , qu'il est chaque jour lu par eux , senti , goûté, admiré comme il le mérite. Je ne m'égarerai pas non plus dans les discussions qu'ont plus d'une fois fait naître les traductions et les traducteurs : les traductions sont-elles possibles , sont-elles impossibles ? Sont-elles utiles ou inutiles, ou même nuisibles? Faut-il traduire les poètes en vers ou en prose? Toutes ces questions, très-souvent et très-vivement agitées, sont loin encore d'être épuisées, et laisseraient beaucoup à dire ; mais je veux bien supposer que mes lecteurs sont fixés sur tous ces points.

Ce qu'ils savent incontestablement, par exemple, c'est que nous n'avons aucune traduction pleinement satisfaisante de Virgile , malgré tout le mérite que

BELLES-LTITTRES. ^l

j'ai reconnu clans celle deM.Binet, Ceux d'entre eux, s'il en est, qui ne savent pas le latin, les femmes qui , étrangères à celte langue , désireraient pourtant ne pas l'être tout-à-fait à la littérature si renommée qu'elle a produite, et aux chefs-d'œuvre du siècle d'Auguste qui forment une partie si considérable et si brillante de nos richesses littéraires, désireraient du moins en prendre une idée dans les traductions. Mais quelle traduction du plus admirable de ces chefs-d'œuvre, de VEjiéide, leur mettra-t-on dans les mains? Il y a cinquante ans qu'on leur conseillait de lire l'abbé Desfontaines; mais comment celte version, sèche, froide, snns coloris, dépourvue d'images, de sentiment, leur aurait-elle donné nne idée du poêle le plus sensible , le plus harmonieux, le plus élégant , le plus parfaitqui peut-être ait jamais existé? De là cette opinion, que rjE^//eï(ie est un poërae froid, languissant, sans intérêt, générale chez toutes les femmes, et qui s'est glissée même parmi quelques hommes.

Je ne sais si c'est encore l'abbé Desfontaines qu'on conseille à ceux qui sont privés du plaisir de lire l'original; mais jusqu'ici il n'était nullement prouvé qu'on pût rien conseiller de mieux. Aujourd'hui on aura certainement un meilleur choix à faire, et un meilleur conseil à donner. La traduction qu'a laissée M. de Guérie, et que vient de publier M. Héguin de Guérie, son gendre, son ami, et professeur de l'Université, comme lui, est très-supérieure à toutes celles qui l'ont précédée; ce ne serait même qu'un trop faible éloge, que de ne la louer que par comparaison ; elle est bonne , indépendamment de la faiblesse de ses rivales; elle a du mouvement, de la

vie, de l'élégance. Privée de la langue poétique, elle conserve du moins le sentiment de la poésie; elle conserve surtout, autant qu'il est possible, les images de l'original, que Desfonlaines semblait s'être attaché à faire disparaître; enfin elle se fait lire parce qu'elle a de l'entrainement et de la chaleur. Elle n'est, pas parfaite, sans doute-, l'élégance du style n'y a pas toujours cette simplicité majestueuse qui fait le caractère des beaux ouvrages de l'antiquité, et que leur traducteur doit surtout s'attacher à reproduire; c[uelques grâces modernes veulent quelquefois parer ces antiques et sublimes monumens du génie ; c'est ce que Racine reprochait si vivement à Toureil, traducteur des Philippiques , lorsqu'il s'écriait indigné : « Le bourreau ! il fera tant , « qu'il donnera de l'esprit à Démosthènes ! »

J'appuierai ma critique par un seul exemple, d'abord pour être court, et ensuite pour être juste; car avec beaucoup d'espace et beaucoup de rigueur, je n'en trouverais pas un grand nombre. Lorsque Turnus lance un pin embrasé sur la flotte d'Enée, qu'aucun secours humain semble ne pouvoir préserver d'un fatal incendie, Cybèle s'adresse à Jupiter pour détourner ce malheur. Entre autres motifs qu'elle présente dans un discours éloquent et rapide au père des dieux et des hommes , pour l'intéresser à cette flotte, elle lui rappelle qu'Enée a coupé sur le mont Ida, où elle est particulièrement adorée, les bois sacrés dont il a construit ses vaisseaux. Que ^celte divine origine , ajoute -t-eile, les protège ; qu'elle les défende contre les flammes '.prosit nostris in. mo/itibus oitas. M, de Guérie a traduit : « Enfans de

« nos monlagnes, qu'ils soient comme elles indes- « iruclibles! » C'est subsliluer un motif à un autre, et je ne crois pas que Virgile y gagne : je ne crois pas que la flotte d'Enée y eût gagné non plus, car je pense que Jupiter eût élé moins touché d'une considération vague, tirée de l'histoire naturelle et de la géologie, que d'un motif pieux, consacré par la religion et le respect pour les dieux. Encore une petite chicane. Lorsque Enée abandonne Didon, Vi!gile dit : At pitis j^neas ^ etc.; et cette épithète, souvent vague, et trop souvent répétée, est ici fort juste, puisque la piété envers les dieux est la seule excuse du héros. M. de Guérie croit, peut-être pour varier un peu, devoir traduire plus jEjieas par le sensible Enée. Les femmes ne seront point de l'avis du traducteur : ce n'est pas par la sensibilité que brille Enée, et surtout dans cette circonstance.

Un mot suffit pour fonder une critique ; un défaut grave peut se remarquer dans la traduction d'une pensée, d'un vers, d'une image : mais, pour établir le mérite d'une traduction , et les qualités du style, il faudrait de longues citations, il faudrait même citer à la fois et le texte latin , et la traduction française. Je suis obligé de renoncer à cette seconde partie de la justice que je dois à M. de Guérie. Je voudrais pouvoir citer, comme preuve du feu et de la rapidité qu'il sait imprimer à la narration, le récit de la destruction de Troie, mais ce morceau remplit .presqu'uji chant de Virgile , et le plus beau peut-être. Une foule de combats, soit dans les mêlées générales des Troyens et des Rutules, soit dans les défis singuliers de Turnus et de Pallas , d'Encc

et de Lausus, d Enée et de Mézence, me fourniraient les moyens de prouver quelle chaleur, quelle vivacité, quelle clarté, quelle précision, il a su donner à ces sanglantes descriptions de la muse épique. Ces beaux discours, si fréquens daus V Enéide , et par lesquels Virgile a prouvé qu'il eût été le plus grand orateur du siècle d'Auguste, s'il n'en avait été le plus grand poëte , nous serviraient également à prouver que le nouveau traducteur a su en général les reproduire avec beaucoup de force, d'éloquence et de fidélité. J'avais même choisi, pour le mettre sous les yeux du lecteur, le discours de Vénus, qui ouvre, pour ainsi dire, le dixième livre de V Enéide , et qui est un des plus beaux ornemens de ce magnifique tableau, dans lequel le poêle représente l'assemblée et le conseil des dieux dans l'Olympe.

Panditur intere'a domus omnipolentis Olynipi :

vers que M. de Guérie traduit ainsi : « Cependant s'ouvre dans l'Olympe le palais de la toute-puissance; » et, je l'avoue , j'aimerais mieux qu'il traduisît autrement, quoique sa traduction soit appuyée de deux suffrages imposaus, celui de M. de Guérie, et celui d'un de ses plus estimables devanciers, M. Binet, qui avait traduit de la même manière. Je ne puis approuver eft un pareil sujet l'expression de. toute-puissance, qui est moderne , même mystique, et n'a pas la couleur antique et locale qu'elle devrait avoir. Mais je m'aperçois que je fais encore une critique , au lieu d'une belle traduction d'un beau discours que je voulais offrir ; mon excuse est toujours la même. Ce discours est d'environ cinquante vers dans le texte, el de

B ELL ES- L £TT Pi ES. ^5

plus de deux pages dans la traduction. Le tronquer sérail le gâter et le rendre méconnaissable. Je ne puis donc pas le citer, et je suis réduit à dire, avec conviction , mais sans preuves , que la traduction de M. de Guérie a surtout par-dessus toutes les autres le mérite de se faire lire avec intérêt. Elle m'offre une occasion que je ne laisserai point échapper, de dire que, quel que soit l'état des lettres parmi nous, le genre de la traduction me semble se perfectionner; que du moins les deux plus grands poëtes du siècle d'Auguste ont été de nos jours mieux traduits que jamais : Virgile, par M. de Guérie 5 Horace, par MM. Campenon et Després.

Ce sont surtout les professeurs et les membres de l'Université, qui doivent avoir la pensée et succomber à la tentation de traduire les chefs-d'œuvre de l'antiquité. Objets constans de leurs études, de leurs lectures, de leurs leçons, ils les admirent bien plus franchement et plus sincèrement que les gens du monde, qui, sur des souvenirs fort effacés, et des études légères bientôt oubliées, en parlent avec un enthousiasme souvent peu réel*, et môme que la plupart des gens de lettres, qui, trop occupés de leurs compositions , de leurs succès et de leur gloire , ne s'embarrassent pas autant qu'ils le disent de la gloire des anciens, n'ont pas le temps de relire leurs ouvrages, et, comme les gens du inonde, s'en tiennent à leurs vieilles études et à leurs anciens souvenirs. Les professeurs ne se contentent pas de lire, d'étudier, d'admirer les auteurs grecs et latins 5 ils les font lire aux autres, ils les leur enseignent, ils les leur font connaître et apprécier , ils les leur font tra-

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