‹ Mélanges de philosophie, d'histoire et de littératureChapitre 35 sur 40 · INSTITUT · texte numérisé non relu

INSTITUT

Réception de M. de Parriy.

Depuis rétablissement de l'Institut, aucune séance publique n'avait promis autant d'intérêt, rassemblé autant de spectateurs. L'Académie-Française, objet peut-être d'une prédilection particulière, parce qu'elle est plus nationale, plus réeUemem J^raitçaise que toutes les autres, détruite dans un temps où ce litre en était un de proscription, recommençait, pour ainsi dire, son existence, adoptait un nouveau mem-

5l<) MÉLANGES.

bre, donnait une couronne à lu poésie, en proposait tle nouvelles à la poésie et à l'éloquence , et rouvrait solennellement d'intéressantes assemblées littéraires, si long- temps suspendues.

Le récipiendaire, M. de Parny , a ouvert la séance par le discours d'usage. « La plus noble récompense « de l'homme de lettres, a-t-il dit, c'est d'être reçu « parmi vous 5 il ne doit pas s'en croire indigne lors- « (ju'iJ y a été appelé par des suffrages aussi éclairés.» M. de Parny croit cependant qu'il n'a dû cet honneur qu'au désir de l'Académie de proléger tous les genres de poésie, et de là il se jette assez biusquenient sur la poésie et sur les poètes élégiaques, dont il essaie de peindre les divers caiactères. Properce prodigue trop les détails mythologiques, il met trop de Jiéros et de dieux entre Cyniliie et lui : très-mauvaissystème, selon M. de Parny. ïibulle, plus doux, plus naturel, a eu le tort de chanter d'autres maîtresses que Délie ; et M. de Parny, qui a été plus tidèie, du moins en chansons, et qui n'a chanté qu'£^/conore, avait le droit de faire cette remarque et ce reproche. Enlin , pour donner en un seul trait l'appréciation caraclérisûque des poètes élégiaques ou erotiques anciens, Anacréon , Horace, Ovide, Catulle furent les chantres du plaisir 5 Properce et Tibulle , les chanîres de l'amour.

Ce morceaiï lini, M. de Parny en commence tout simplement un autre, s'embarrassant fort peu de l'unité de sujet et de plan, et même des transitions, il paraît que cela l'arrangeait en ce moment de nous parler de la décadence des lettres^ il nous en a donc parlé : il Ta attribuée au public. C'est le public qui

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est le seul coupable dans celle airaire-, c'est iui qui s'applaudit de la chute d'une pièce, comme d'un irioujphe sur un ennemi , et qui décourage ainsi les auteurs dramatiques 5 c'est le public enfin qui, par ses jngemcns sévères et même injustes, décourage tous les écrivains. M. de Parny avoue cependant que bientôt il y aura plus d'auteurs que de lecteurs, ce qui prouverait que ce sont les lecteurs qui sont découragés ^ et cela me paraît en elFet démontré. Les auteurs et les orateurs sont pleins de courage; mais ceux qui n'en ont plus, ce sont ceux qui sont réduits au triste rôle d'écouler les uns et de lire les autres.

Il a été beaucoup question dans tout cela d'Auguste, de Cliarlemagne et d'Alfred; et quoiqu'il y ait loin d'Auguste, de Charlemagne et d'Alfred à M. Devaines, on peut y arriver : M. de Parny y est arrivé aussi. Il en a fait un éloge juste, sage et modéré. Eu général, chacun des cinq ou six morceaux qui composaient le discours du récipiendaire, pris à part, était assez bien fait : sou style est pur, simple, et sans aiï'eclaiion ; il n'a ni mouvement, ni chaleur, mais il ne court point après le bel esprit, les antithèses et le faux brillant ; enfin, il n'a d'autre défaut que Xahseuce de toute beauté.

Ce discours avait au moins le mérite d'être court, et c'est un mérite dont la léponse du président nous a bien fait sentir tout le prix. Ce président, c'était M. Garai : son éloge de M. Devaines a fatigué les auditeurs, et par l'excès de la longueur, et par l'excès de la louange : tout le luxe de l'esprit, tout îe fracas des antithèses y ont élé employés. Il a peint M. Devaines comme financier, comme homme de lettres.

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comme bomme d'Etat, comme homme du monde 5 aimable désœuvré dans la société, infatigable travailleur dans le cabinet ^ se livrant avec une égale facilité au tourbillon des plaisirs ou à la méditation des travaux de l'esprit et des plus sérieuses aOaires; ressemblant enfin comme deux gouttes d'eau à L. Pison, peint du moins en deux lignes par Velleius Patcrcuhis; traitant avec la plus grande familiaiilé les gens de la cour, et avec les plus grands égards le mérite dépourvu de litres et de décorations, et préludant ainsi à l'égalilé. Le dernier trait de cet éloge, c'est l'attention scrupuleuse que mettait M. Devaines dans le choix de ses amis. M. Garât s'est donné pour garant, et même à peu près pour preuve de la justice de cet éloge, puisqu'il fut pendant vingt ans le meilleur ami de M. Devaines.

L'orateur se jette aussi sur la poésie élégiatjuc 5 il tient long-temps la couronne suspendue sur la lèie des poêles anciens qui s'exercèrent dans ce genre : il la place enfin sur celle de M. de Parny, sans qui l'élégie n'existerait point en France , et qui sut faire servir ses plaisirs à acquérir l'immortalité : ses amours ont toujours été heureux, et le président, qui en lait la confidence au pubh'c, en félicite M. de Parny à plusieurs reprises; celui-ci ne s'est pas contenté d'être amant fortuné, il a chanté ses amours :

Seigneur, vous savez vaincre, et chanter la victoire.

11 a eu raison, poursuit M. Garât-, car l'amour est le principe le plus fécond de la littérature. Ce sont ses malheurs que l'on peint dans la tragédie. (11 aurait i'allu du moins excepter tout le théâtre grec cl

BELLES-Lf.TTRES. Dlf)

plusieurs pièces moJcrnes.) Ses sublimes iransporls l'onl la base de répopée. (Les sublimes transports de l amour ne font nulU.'rnent la hase de l'épopce^ ils lui fournissent seulement quelques épisodes, eu varient le fond et en embellissent quelques chants. ) La comédie tire ses plus piquans effets de ses jeux et de ses caprices; l'élégie soupire et se plaint avec lui. L'orateur parle beaucoup des femmes , et les fait prodigieusement bâiller ainsi que les hommes.

M. Garât reprend enfin haleine ! on espérait qu'api es avoir parlé de Devaines et de Turgot, de Pro- ]>erce et de Tibulle, de ]\L de Parnv et de lui, il ne parlerait plus de personne, et que son discours était liai. Vain espoir! ]NL de Parny , qui avait partagé Icspérance commune, était descendu de la tribune. M. Garât lui fait signe de remonter, et par la longueur du reste de son discours, par le loi» de voix plus élevé qu'il prend, il semble prouver qu'il ne comptait presque pour rien ce qu'il avait déjà dit, et qu'il ne f:iisait réellement que commencer.

M. Garât voulait parler à M. de Parny de sonpoëme honteusement célèbre de la Guerre des dieux. En a-tiî fait l'éloge? en a-t-il fait la censure? Tel a été sou cnlorlillage, que ce point a paru problématique à quelques personnes. Mais ce doute seul déciderait la question, et prouverait que M. Garât applaudit au poëme le plus monstrueux et le plus révoltant qu'aient produit l'impiété, la corruption et l'immoralité. Il a loué bien clairement M. de Parny de s'être déclaré publiquement l'auteur de ce scandaleux ouvrage. « Il a « dû vous en coûter, lui a-l-il dit, d'affliger ceux qui (( ont soumis leur raison à des croyances religieuses j

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« mais vous avez dû compter sur les su/Trages de « ceux qui ne reconnaissent d'autre culte que celui « de la raison. »M. Garât en lelèveraît les temples avec plaisir, et sou discours était une liomclie très-diî^ne d'y êîre prêehée. Comparant les philosophes avec les chrétiens, il pardonne à ceux-ci de fonder leur morale sur des croyances religieuses et sur des espérances éternelles", mais il loue beaucoup les autres de ne vouloir l'appuyer ni sur des croyances qui s'allèrent, ni sur des espérances qui s'affaiblissent, mais sur un petit nombre de vériiés claires et faciles à démontrer. Qui ne voit en effet que ce petit nombre (le vérités sur lesquelles les philosophes n'ont jamais pu s'accorder, et qui n'ont d'autre sanction, d'autre autoiité que leur bon plaisir, doit efficacement arlèter la fougue des passions, persuader le sacrifice de l'intérèî personnel , etc.

L'orateur, jetant un regard de pitié sur ceux qui ont la faiblesse de plier leur raison à une crojancc quelconque, les traite cependant avec quelque bonté, pourvu toutefois qu'ils gardent pour eux leur servile crédulité, et qu'ils n'entravent pas la marche rapide de l'esprit humain vers la perfectibilité. Admirez les progrès de cette perfectibilité! Sous Louis XIV, Lafontaine est long -temps exclu de l'Académie pour ses Coules; lorsque enfin il est reçu, le président ne eroit pas devoir lui parler de celte production, encore moins lui en faire un sujet de compliment. Aujourd'hui M. Garât n'est pas éloigné d'en faire un à M. de Parny sur la Guerre des dieiijc , et quelle différence entre îes gaîlés un peu libres des contes, et la licence eilrénée du pociiie I

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J'abrége beaucoup, et je sens combien les ahrcgcs de M. Garât sont encore longs ; mais voici enfin sa conclusion. Los générations passeront, les tombeaux seront aussitôt remplis que vides, et la perfection arrivera, grâce à la pliilosopbie : ceux qui ne croient pas à ses bienfaits^ doivent être voués à Ihorrcur dos amis de l'humanité. Cependant il y a moyen d'arranger tout le monde, et les chrétiens et les philosophes , avec la tolérance universelle. M. Garât permet même au gouvernement de proléger les diverses noyances, par égard pour les faibles 5 mais c'est surtout aux philosophes qu'il doit accorder la plénitude de sa protection : il doit voir en eux ses plus fidèles amis. Je le crois; je ne veux rien contester à M. Garai; je lui observerai seulement que plus d'une fois les philosophes firent la même déclaration à l'ancien gouvernement. Les personnes attachées à la religion faisaient de leur côté la même protestation : lesquels y furent plus fidèles? aux promesses de qui doit -on avoir plus de confiance.'' Je prends M, Garai luimême pour juge.

Les choses les plus longues finissent enfin ; le discours de M. Garât a donc fini. Je voudrais qu'il m'eût laissé plus d'espace pour citer les beaux vei s contenus dans la pièce couronnée, dont M. de Fontanes a fait la lecture. Le sujet e^t un discours de Socrate dans le temple d' Aglaure.

Ce poëme en général a du mouvement, de la chaleur, de la force et de l'énergie dans les pensées, de la noblesse dans les images ; mais il n'y a pas assez de souplesse, de flexibilité dans les tons: la phrase poétique u'cst pas assez variée.

La roauière de M. Raynouard paraît se rapprocher plus de celle deThomas , quedecelle dePiacine -, mais le poëme par lequel il s'annonce, dans la république des lettres, n'en donne pas moins les plus llatleuses espérances (i).

A quelques fragmens d'un Eloge de Boileau, éloge qui a mérité une mention honorable, ont succédé de jolies fables de M. Arnault, La première oflrait une critique très-fine de l'éducation actuelle, où Toa met au même rang.

Le latin , la musique , et Talgèbre, et la danse.

M. de Fontanes a fermé la séance par la lecture d'un dithyrambe contre les Anglais, où se faisait également sentir le feu de la poésie et la chaleur du patriotisme.

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Réception de MM. Rajnouard , Picard et Laiijon.

C'est une chose digne de remarque, que la célérité avec laquelle ont été terminées les affaires académiques les plus importantes. lia mort semblait s'être hâtée d'enlever en quelques semaines plusieurs membres de celle illustre société; aussitôt une foule de candidats se pressent autour d'elle, pour réparer

(i) CV-tait le début de M. Raynouard dans la carrière des lettres, qu'il n'a cessé de parcourir depuis avec honneur ^ il n'avait point encore donné /e* Templiers, ni publié ces savans ouvrages qui attestent en lui la rate alliance des recherches de rérudilion, et des taleus de l'imaginalion.

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ses perles. L'Académie, que le mérite des concurrens pouvait loug-teraps laisser flotter incertaine, lixe néanmoins promptemenl ses choix : ceux qui ont obtenu son sufîrage s'empressent de lui témoigner leur reconnaissance 5 les discours d'usage sont aussitôt prêts, le jour de la réception est fixé à une époque très-rapprochée de la noniiiiaiiou : il est le même pour tous les élus ^ et presqu'au même instant les rangs, si malheureusement éclaircis, ont été heureusement remplis :

Uno ai>uho, non déficit aller

ylureus .

Le public , a\ ide de toutes sortes de spectacles , l'est particulièrement de celui que lui donnent les gens de lettres au jour de leur triomphe : il se porte donc en foule à ces assemblées publiques où TAcadémie , en adoptant un nouveau membre, donne une des lécompenses les plus désirées des travaux littéraires et des talens. Qu'on juge de l'empressement avec lequel il s'était porté à une séance où , pour la première fois depuis l'insiiluiion de rx\cadémie , trois nouveaux académiciens étaient reçus : c'était une nouveauté; et on connaît le pouvoir dune nouveauté sur les Parisiens, La curiosité d'entendre les trois récipiendaires était encore accrue par celle que devait iijspirer le discours du président, un des plus célèbres écrivains du siècle dernier. Malheur donc à ceux qui, sans être moins empressés, n'ont pu arriver avant deux heures, pour entendre des discours qui ne devaient commencer qu'tà trois! Debout à la porte, ou dans les extrémités cl les encoignures de la

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salle, ils ne se seraient pas plaints de celte situation gênante, si leur eloignemcnt ne leur eût dérobé une foule des choses intéressantes qui se disaient, et que les applaudissernens de ceux qui étaient plus heureux leur faisaient vivement regretter, en leur indiquant le prix de ce qu'ils perdaient.

Ce malheur était le mien : il m'a privé du discours entier de M. Laujon. Je n'ai pu en saisir une seule phrase 5 et je n'ai réellement entendu que les mots priiicipalenient , vieillard , vieillesse , reconnaissance, et l'esprit de conciliation de M. de Porlalis , à qui M. Laujon succédait, et dont il faisait vraisemblablement l'éloge. On sent bien que, si l'on ne peut reprocher à personne la faiblesse de sa voix, mon intention n'est pas de la reprocher à un vieillard; plus qu'octogénaire^ je dois même dire que 1\1, Laujon a débité son discours, sinon d'une voix forte, du moins avec un accent assez ferme et assez soutenu. Il inspirait un vif intérêt à l'assemblée, qui voyait avec plaisir couronner enfin les agréables ouvrages d'un poète aimable, enjoué, sans intrigue, et à qui l'âge n'avait rien fait perdre de sa gaîté. Son discours a été souvent couvert d'applaudissemens, et j'ai vivement regretté de n'avoir pu y joindre les miens , du moins avec connaissance de cause.

Je n'ai point été aussi complètement malheureux, lorsque M. Piaynouard est monté à la tribune des récipiendaires j sa voix sonore pénétrait assez ordinairement à travers tous les obstacles et dans tous les enfoncemens de la salle. Le sujet de son discours était l'influence de fart dramatique chez les Grecs, les Romains , les peuples modernes, et surtout les Fran-

çais. Il a peint la tragc'clic nalioiiale chez les Gitcs , tout à la fois religieuse et politique, exposant aux spectateurs tantôt les mystères de leur religion, les actions de leurs dieux et de leurs déesses ; tantôt les exploits de leurs anciens héros, ou les infortunes des rois soumis à une fatalité irrésistible : infortunes x:pii flattaient l'orgueil de ces républicains, dont la fierté aimait à accorder quelque pitié à ceux dont la grandeur excite plus ordinairement l'envie.

INI. Raynouard a peu insisté sur la tragédie des Romains, serviles imitateurs des Grecs, et même peu heureux dans ce genre d'imitation. Il n'y eut surtout rien de romain dans la tragédie romaine. A lépoque où commençait la décadence de la litléture latine, sous le successeur d'Auguste , un certain ^milius Paulus voulut faire représenter des tragédies nationales; il ne put y parvenir : Tibère régnait! s'est écriéM. Raynouard, d'une voix forte et sombre, et il a été couvert d'applaudissemeus (i).

Je crois que M. Raynouard s'est mépris, lorsque, parlant d'un autre poète tragique chez les Latins {Asinius Pollion), il prétend que ce poëte se désista <lu projet de faire des tragédies nationales, d'après l'avertissement que lui donna Horace : hicedis per ignés suppositos ciiieri doloso. Il n'est nullement question ici des tragédies d'Asinius Pollion , mais de l'histoire de la guerre civile, qu'il avait entreprise. Horace, en lui présentant toutes les difEcultés d'un

(i) Le trait était hardi en 1807^ et c'est cette hardiesse , dont l'intention n'échappa point aux spectateurs, qui valut à l'orateur tons ces applaudissemens.

02b MÉLANGES.

tel projet, ne veut point cependant l'en délourner; mais il observe qu'un si noble dessein le demande tout entier; il lui conseille donc de laisser pour un temps la muse du ihéàlre : paulum severœ Musa tragœdiœ de.sit theatns. Mais W est certain que Xhi~ cedis per ignés supposilos cineri doloso , s'applique à riiistorien , et non au poëte dramatique. Cela est même tellement clair, que M. Raynouard ne peut l'ignorer 5 et quoique je Taie fort bien entendu attribuer à l'un ce qui convient à l'autre, l'erreur est tellement singulière, que je n'ose croire à ce que j'ai entendu.

L'art dramatique, chez les Français, a fourni à M. Ra\nouard des développemens plus longs et plus intéressans. Je partage toute l'admiration qu'il accorde au talent sublime du grand Corneille. Je lui demande toutefois la permission de faire une observation sur un des passages de son discours, où il exprime celle admiration. M. Raynouard interroge toutes les nations de l'univers, et leur demande quel est leur plus grand poêle -, puis, répondant pour chacune d'elles, il dit : Les Grecs nommeront Homère; les Latins, Virgile; les Italiens, le Tasse et l'Arioste; les Anglais, Milton; et les Français ^ même les plus grands admirateurs de Racine , ne jetteront tous as'ec moi qu'un seul cri : Corneille! Mais, puisque M. Raynouard permet aux Italiens de nommer deux poètes, le Tasse et l'Arioste, pourquoi ne permettrait - il pas aux Français d'en nommer deux aussi, Corneille et Racine? Ce n'est pas que l'orateur n'ait rendu justice, dans son discours, à l'auteur à'At.halie, et de tant de belles tragédies,

riionneur éternel du Thcàlrc-Français. Il a beaucoup loué aussi Voltaire , et il a eu raison : Voltaire est un grand poêle 5 toutefois , si j'avais à faire son éloge, je ne le louerais pas d'avoir parfaitement transporté dans s^s sujets les couleurs locales , parce que l'auteur de Zflïre n'a nullement peint les mœurs du sérail , ni l'auteur de l Orphelin de la Chine les mœurs des Chinois, si ce n'est dans quelques tirades ■ambitieuses où le poëte parle bien plus que le personnage^ en un mot, il n'a point mis ces mœurs en scène, en action , ce qui eût été nécessaire pour transporter dans son sujet les couleurs locales.

On s'étonne que M. Raynouard n'ait pas dit un mot de Crébillon, qu'il ne l'ait pas même nommé, dans un discours où il parle de tous les grands hommes qui ont fait la gloire de la scène française, et où il s'étend longuement sur le mérite de du Belloi. INI. Raynouard termine son discours, en payant un juste tribut d'éloges à M. Le Brun , qu'il remplace à l'Académie.

A ce discours, où l'on remarquait d'excellentes idées, et un style mâle et vigoureux , mais peut-être un peu tendu , un peu apprêté , a succédé celui de M. Picard; discours plus léger, plus gai, qui avait bien sa recherche aussi, mais dans un genre plus gracieux, et qui était semé de saillies, la plupart trèsheureuses. M. Raynouard semblait avoir donné la pièce sérieuse , M. Picard la petite pièce. Il a égalelement demandé l'indulgence de ses juges pour un poëte comique, subitement transformé en orateur. Il a loué son prédécesseur, M. Durean de LamalJe ; son ami, "SI. Collin-d'HarlcvilJo-, son ami , ]M. An-

Jrieux, et peul-êlre encore quelques amis -, son professeur (M. Gueroull), donl l'éloge venait fort à propos, lorsqu'on faisait celui d'un habile traducteur. D'ailleurs, si M. Picard avait eu besoin de jusiifier cet éloge d'un professeur distingué, il l'a agréablenicnl jusliué, en demandant qu'on pardonnàtces souvenirs de collège à l'auteur des Amis de collège, rappelant ainsi ingénieusement une de ses plus jolies pièces. Ce irait a été fortgoûté, et méritait de l'être. Peut-être a- l-il passé par une transition peu heureuse à l'éloge de Collin-d'Harleville. ]M. Picard a développé ensuite quelques observations sur l'art de la comédie 5 il a parlé avec admiration de Molière^ et peut-être, s'il fallait décider quel est le plus beaugénie de la France, il ne jetterait qu'un cri : Molière! Quoi qu'il en soit, il a modestement laissé au directeur de l'Académie le soin de compléter cet éloge, ou d'autres éloges encore. « Car, a-t-il ajouté, c'est aux « grands talens à louer les grands hommes. »

Ce grand talent, c'était celui de M. Bernardin de Saint-Pierre, qui se trouvait appelé, n-t-il dit , par l'organe de M. François de Neufchàteau, à verser encore quelques larmes sur les urnes cinéraires des académiciens morts , et à jeter quelques fleurs sur le frotit des académiciens qui les remplacent. Il me semble qu'il a jeté des Heurs sur tout le monde. Il a dit à M. Laujon, qvie les couronnes de roses prc'seïvalent encore mieux de la foudre que les couronnes de laurier; qu'il avait constamment obtenu raffeotion de la plus belle moitié du genre humain. (Celte seconde phrase serait - elle l'explication de la première?) Il l'a loué d'avoir'eu des ennemis, et d'à-

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voir eu le rare mérile de ne leur j.iniais répondre • eo qui, à la vérité, est bien ditléreiil de la conduite de ceux qui n'ont point d'ennemis , et qui leur répondent (i). Il a vantéavec raison le genre de poésie grncieuseetlégèredanslaquelleM. Laujon s'est heureusement exercé; mais je crois qui] a eu tort de dire (jue telleavait été la poésie dans son origine, elqu'elle aidait commencé, comme l'enfance, par des chansons. Cela n'est ni exact, ni philosophique : les plus anciennes traditions donnent une autre origine à la poésie, et l'enfance ne commence pas trop par des chansons. Après avoir aussi jeté quelques fleurs sur M. Portalis, qui mérita éi^alenient bien du barreau., du conseil d'Etat, de la sjnagogue , du temple et de l'Eglise; sur MM. Picard, Rayoouard, Le Brun, Oin, Blin de Sainniore, Dotleville, M, Bernardin passe à une longue homélie en l'honneur de la philosophie. Ici, comme historien, je dois remarquer un lait dont je soutirais réellement pour l'orateur ; c'est qu'une foule nombreuse désertait l'auditoire : je ne pousserai pas même l'exactitude de l'histoiieu jusqu'à répéter ce que quelques - uns disaient en sortant. Au milieu du bruit qu'occasionaient tous ces déplacemens multipliés, on n'entendait guère que le mot philosophie , sortant à chaque instant de la bouche de l'orateur. J ai entendu aussi que M. Bernardin de Saint-Pierre attribuait l'abolition de l'esclavage à la philosophie; je croyais que c'était à la religion qu'était dû ce bienfait. Socrate, quelque pauvre qu'il

(i) M. B. de Saint-Pierre venait d'attacher une très-aigre Pre'i'ace au joli roman de Paul et f^irginie.

53o MÉLANGES.

l'ùt , avait quelques esclaves ^ Epiclèle était esclave lui-raènie; Marc-Aurèle soulFrait une foule d'esclaves dans son empire.

La philosophie se concilie donc avec l'esclavage ; la religion s'y est toujours opposée. Nous avouerons, avec M. de Saint-Pierre , que la véritable philosophie est une bonne chose 5 mais il devra avouer avec nous, i[ue la religion est la meilleure des philosophies ; que toute philosophie qui ne s'accorde point avec la religion, qui sape les fondemens de la morale, qui soulève les esprits contre l'ordre et l'autorité, est fausse et dangereuse 5 et qu'à tous ces titres, la philosophie impie, licencieuse et déclamatoire de plusieurs philosophes du dix -huitième siècle, a , quoi qu'il en dise, contribué aux maux de la révolution.

Tous ces discours vont sans doute être imprimés , et ils pourront alors être mieux jugés. Tout ce que je puis faire, pour prouver mes bonnes dispositions envers les orateurs, c'est de déclarer bonnes la plupart des choses que j'ai entendues, et de supposer excellentes celles que je n'ai pas entendues.

IIP.

Rcceplion de M. Cauifenon.

Nous avions perdu M. Delille depuis plus de dixhuit mois-, et son fauteuil académique restait encore vacant , quoique l'académicien destiné à le remplir fût depuis long-temps désigné. Il serait assez convenable, ce me semble, qu'un intervalle même plus considérable séparât l'instant où un grand poêle , un illustre écrivain est enlevé aux lettres, de celui où

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il est remplacé dans le sanctuaire des lettres 5 que ces longs dc'lais attestassent les longs regrets de ses confrères, et la grande difEculté qu'ils éprouvent pour réparer une perle vraiment irréparable , et qu'ils marquassent en quelque sorte la distance que, dans les temps et les choix les plus heureux , il doit y avoir entre l'homme si justement célèbre qu'ils pleurent, et le successeur qu'ils lui' donnent. Mais ce ne sont point ces motifs religieux envers la mémoire de I\I. Delille qui ont retardé la récepliou de M. Campenon. Les malheurs inouïs de la France entraînée dans une lutte terrible, d'où dépendaient toules ses destinées 5 son bonheur inespéré, né du sein même de ses maux , lui ont ôté tour à tour, et cette paix si favorable au commerce des muses , et ce calme des esprits, si nécessaire pour en apprécier les douceurs. Leur voix pendant long-temps n'a pu se faire entendre, ni parmi les cris de guerre, le fracas des armes, et au milieu des passions excitées par les revers les plus cruels , et des craintes plus fujicstes encore -, ni parmi les chants d'allégresse, et au milieu des transports et des acclamations qui ont éclaté au retour de la famille auguste de nos rois, et d'un monar([ue adoré, gage assuré de la paix et du bonheur. On a donné dans ces derniers temps un dernier motif du relard qu'éprouvait la réception de M. Campenon : on a prétendu qu'on espérait , qu'on attendait, qu'on négociait même un changement de personnage dans la petite scène littéraire à laquelle donne lieu une jéception académique. Je n'en dirai pas davantage : tout Paris m'entendra, on me devinera même en piovince, et surtout à Saint-Jean d'Angély.

^)'.\i MÉLANGES.

Ccpciidant la curiosité publique s'était accrue par Joutes ces circonstances , tous ces délais , tous ces bruits vrais ou faux , fondés ou non : l'afïluence éiait prodigieuse. Partout où la curiosité exerce son empire et attire des spectateurs , on peut être sûr que les femmes ne manqueront pas : il y avait beaucoup de femmes hier à Tlustitu!. M. Delille, aimé de tout \c monde , lelait peut-être plus particulièrement parles femmes: elles goûtaient infiniment les grcàces de son esprit , le charme de ses vers et les chants variés de sa muse légère, brillante , coquette ; elles avaient vivement senti et la noblesse de son caractère, et 1 honneur de sa conduite et de ses sentimens. Ses beaux lalens, ses rares qualités de Fàme et du génie lui avaient concilié tous les suffrages, non-seulement de ses compatriotes , mais des étrangers : on en voyait un grand nombre dans la salle, beaucoup d'Anglais surtout, et beaucoup d'Anglaises. L'Angleterre fut long-temps pour M. Delille une seconde patrie; il éiait presqvie aussi connu, presque aussi aimé à Londres qu'à Paris, Ce grand et aimable poète eût donc suffi pour expliquer ce concours immense qui assiégeait les portes de rinslilul long-temps avant qu'on les ouvrit, qui s'est précipité dans la salle dès qu'elles ont été ouvertes, et l'a tellement remplie, que les académiciens ont eu beaucoup de peine à y trouver des places quand ils sont arrivés. Cependant, ce n'était point M. Delille qui était la première cause de cette a fflueuce extraordinaire 5 M. Campenon , poëte agréable, homme doux et poli , et d'un commerce plein d'aménité , doit avoir beaucoup d'amis, que le jour de son triomphe avait sans doute rassem-

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