MÊLAIS GES
Quel tableau encbanleur que celui de l'empressement du vieux Philémon et de sa vieille compague pour recevoir leurs hôtes, de leurs préparatifs, de leurs meubles , de cette table si mal affermie sur ses pieds î
Mensani succincla , tremensque
Ponit anus , niensœ sed erat pes tertius inipar.
Description que Lafontaine a si heureusement rendue !
Baucis en égala les appuis chancelans
Des de'bris d'un vieux vase , autre injure des ans .
A l'époque de la renaissance des lettres , les savans, frappés d'admiration à la vue des beautés de tout genre qu'ils découvraient dans les poêles et les orateurs grecs et latins, méprisèrent les langues modernes qui n'étaient pas fixées, qui ne s'élaient enrichies d'aucun ouvrage vraiment utile, et dont toutes les productions étaient ignobles, basses et ridicules. Leur unique ambition fut d'étudier et d'interpréter les anciens. Alors on vit paraître une nuée de commentateurs et de traducteurs. Pour bien commenter, il ne faut que de l'érudition : pour bien traduire , outre vme connaissance approfondie de deux langues au moins, il faut encore du goût. Aussi eûmesnous d'excellens commentateurs, et de détestables traducteurs. Ovide partagea le sort réservé à tout écrivain célèbre de l'antiquité, et il n'évita l'abbé de Marolles que pour tomber entre les mains du lourd, et infatigable Martignac.
Bientôt il se présenta un interprèle qui semblait plus digne d'Ovide. Cest surtout à un poète qu'il
BELLES-LETTUES. 53
appartient de rendre les idées, les tours et les images d'un poêle , et Thomas Corneille essaya de traduire en vers les 3/étamofphoses. Mais son essai fut mallieureux; et ses verslanguissans, diffus et prosaïques, ne sont pas moins oubliés que la prose lourde et plate de Marlignac.
Un autre poète, Benserade, conçut et exécuta le projet extravagant de mettre les Métamorphoses en rondeaux. Cela rappelle l'idée de ce personnage des Précieuses Bid/cules , qui se proposait d'écrire VHistoire romaine en madrigaux.
Jusque-là on avait moins une traduction que des caricatures d'Ovide. Enfin l'abbé Banier traduisit les Métamorphoses avec assez de goût, mais avec trop d'inexactitude ; il retrancha du poëte latin tout ce qui lui parut surabondant , et son ouvrage est plutôt une imitation qu'une traduction. Il manquait donc à notre langue une version des Métamorphoses qui s'éloignât également, et de cette liberté excessive qui fait disparaître les traits caractéristiques de l'original , et de cet attachement scrupuleux à la lettre, qui est une véritable servitude, et qui souvent est une infidélité non moins grande que la licence du simple imitateur.
M. Fontanelle a lâché de remplir ce vide qui existait dans notre littérature, et le succès a couronné son entreprise. C'est un véritable service qu'il a rendu aux lettres. Il est peu de poëmes de l'antiquité qu'il soit aussi utile de traduire que les Métamorphoses. Si V Enéide, par exemple, ce chef-d'œuvre de la poésie latine, n'était pas traduit, les personnes qui peuvent lire l'original n'y perdraient rieu 5 celles
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qui n'ont pas cet avaninge y perdraient peu de chose. Une traduction ne peut leur offrir que bien imparfaitement les beautés du poëme latin ; et on ne peut puiser dans cet ouvrage aucune connaissance historique, mythologique, géographique et autres, qu'on ne puisse trouver tout aussi bien ailleurs. Il nen est pas ainsi des 3Iétaiitorphoses. Indépendamment des grâces de la poésie, cet ouvrage renferme riiistoire la plus complète et la plus agréable des traditions mythologiques anciennes , de cette science , qui entre dans l'éducation des femmes, des gens du monde et d'une foule de personnes qui ne peuvent l'apprendre dans la langue d'Ovide. 11 était donc trèsutile de leur offrir une traduction qui leur présentât, sinon tous les charmes de l'original, du moins ses idées, ses pensées, l'ordre, la liaison et l'enchaînement que le poêle a su mettre dans ce chaos de traditions obscures , confuses et souvent contradictoires. Mais cette entreprise n'était pas moins difficile qu'utile: les Métamorphoses , assez faciles à entendre, offrent de grandes difficultés à celui qui veut les rendre dans une langue étrangère. En général, tout ce qui lient au style noble, grave, sérieux et élevé, se traduit assez bien. Ce sont des beautés sévères et solides qui peuvent passer sans beaucoup d'altération d'une langue dans une autre \ mais ce qui est délicat , spirituel, plein de grâce et de finesse, est presque intraduisible; ce sont des nuances légères que la différence des idiomes fait disparaître. On peut traduire une belle scène de Sophoele, mais on ne traduira jamais une fable de La Fontaine, une épître de Voltaire. Madame de Sévigné comp. irait les traducteurs
( les mauvais sans doute), à un laquais que sa maîiresse envoie faire un compliment à quelqu'un. Plus le compUineiit est délicat , disait-elle, plus on peutêtre sûr qu'il sera mal rendu. Le laquais d'Ovide aurait sûrement fort mal rendu ses complimens à Corinne.
Mais ce qui augmente encore la difficulté de traduire ce poëte, c'est la variété infinie de tours qu'il emploie pour exprimer la même pensée. Il la tourne et la retourne de cent manières 5 il n'abandonne une idée qu'après l'avoir épuisée. C'est une abondance, une richesse excessive et très-embarrassante, lorsqu'on est obligé de la faire passer dans une langue moins abondante et moins riche. Le traducteur a senti toutes ces difficultés : il a lutté contre elles avec courage-, et, s'ils ne les a pas toujours surmontées, il a souvent été heureux dans ses efforts. L'accueil que fît le public à la première édition de cet ouvrage, est un sûr garant de celui qu'il fera à la seconde, plus complète, mieux soignée, réformée en quelques endroits, augmentée de notes, et d'un dictionnaire mythologique.
Comme un ouvrage aussi utile est fait pour avoir plusieurs éditions, je me permettrai de remarquer quelques légères fautes qui ont échappé à l'auteur dans le travail fastidieux de la révision. Voici quelques vers qui m'ont paru mal traduits :
Sic erat instahilis tel/us , innabilis unda.
(( Mais la terre manquait de solidité , l'onde était innavigable. » La terre était tout aussi solide avant le débrouilloment du chaos \ mais elle n'était pas aussi
Jijce, et c'est ce qu'exprime le mot instahilis. Jniiauîgahle n'est pas français.
Hanc Deiis , et melior lltem natura diremit.
« Un Dieu , ou la nature plus puissante mit fin à « ces divisions. » Figaio aurait appris au traducteur la grande différence cpi'il y a entre la particule conjonctive et, et la disjonctive ou. Ovide emploie ici deux agens , Dieu et la nature. Le traducteur n'emploie que l'un ou Tautie; il fait la nature plus puissante que Dieu , ce qui n'est pas le sens du poëte latin.
Terra feras cppit, vofiures agitahilis aer.
« La terre conçut, et nourrit difrérentes espèces « d'animaux : une foule inombrable d'oiseaux fendit « les airs. » Cepit ne veut dire ni conçut , ni nourrit; et, en adiueltanl cette inlerprétation , il faudraitdire aussi que l'air conçut et nourrit les oiseaux , ce qui est ridicule.
Os hoj/iini sublime dédît , cœluntque titeri Jussit , et erectos ad sidéra tollere vullus.
« Il ( l'homme ) porte sa tète élevée, et ses regards « se tournèrent vers le ciel et les astres. » Dans cette traduction, les verb^^s dcdit, jussit , qui donnent de la force à la pensée, disparaissent. Ses regards se toitrnèrent , ne marquent pas assez une situation déterminée par la nature de l'homme, et par l'ordre de la divinité : les animaux aussi peuvent tourner leurs regards vers le ciel.
Prodil belluni, quod. pugnat utroque ; Sanguinedcjue uianu crepitanlia conculit arma.
« La guerre s'arme de Tun et de l'autre ( l'or et le (( fer) 5 employés par des maitis homicides , les « glaives se choquent et retentissent. » Pourquoi faire disparaître celte figure hardie et poétique qui représente la guerre avec un bras sanglant?
Sùmii\oiC[ueJ'rementi
yldjiciunt
u Ils ajoutent des raisons pour augmenter sa co- « 1ère.)) Raisons est bien faible, pour rendre 5a'iiutlos.
Sed limuit ne forte sacer tôt ab ignihus œthcr Conciperet Jlammas , longusque ardesceret axis.
« Il craignit que le pur Ether, embrasé par tant de « feux , ne consumât le ciel même. )) Longusque ardesceret o.xis n'est pas rendu.
jyat lupus inter oi'es
« Occupé de son propre péril , et négligeant sa (( proie , le loup nage au milieu des brebis » Que de mots, pour en rendre quatre! Pourquoi ajouter à la pensée d'Ovide.-' C'est l'homme du monde qui en a le moins de besoin. Je ne pousserai pas plus loin des remarques que je pourrais beaucoup multiplier; car je m'arrête à la moitié du premier livre , c'est-à-dire, à la trentième partie de l'ouvrage. Mais je pourrais aussi citer une foule de morceaux très-bien écrits, très-bien traduits, tels que la description de Tàge d'or et làge de fer, les discours d'Ajax et d'Ulysse 5 cl je me serais abandonné volontiers au p'aisii- d'en citer
quelques-uns , si je n'avais crainl tle trop alonger cet article.
Le dictionnaire et les notes mythologiques sont puisées clans les ouvrages de trois savans très-distingués dans ce genre de connaissances, Banier, Dupuis, Noël. M. Fontanelle ne pouvait choisir de meilleurs guides dans les sentiers de l'érudition. Il aurait pu cependant se défier de certaines interpré~ tations de la fable qu'on veut expliquer d'après des faits prétendus historiques. La plupart de ces fables sont nées dans l'iniaginaiion des poètes, ou ont une origine qui se perd dans l'obscurité des temps anciens. Quelle confiance veut-on inspirer pour des événemens arrivés, dit-on, 1600 ans, iSooans, avant Jésus-Christ ? Tout ce qui dans l'histoire profane remonte au-delà de la première olympiade, l'an ^^6 avant j'ère chrétienne, est très-incertain ou entièrement fabuleux.
Hxcerpta è Tacito, ou Morceaux choisis de Tacite , avec des sommaires et des notes en français, précédés d'une Notice sur cet historien.
Dans l'ancienne Université, Tacite n'était point classique *, on ne mettait entre les mains des écoliers que quelques-unes de ses harangues , placées dans le Conciones , livre célèbre dans les écoles , à côté de celles qu'on avait recueillies de Tite-Live , de Salluste et des plus fameux historiens de l'antiquité -, il semblait qu'on partageât l'opinion de quelques anciens rhéteurs, qui, de même que Quintilicn regardait Lucain plutôt comme orateur que comme poëte, re-
gardaient aussi Tacite plutôt comme grand orateur (lue comme grand liistorieti. Son style serré, coupé, concis jusqu'à ratloctation , et par là même souvent obscur, paraissait moins convenir à la muse de riiistoirc, que ce langage nombreux , périodique, harmonieux et facile, dont Tite-Live offre le plus parfait modèle. Quelques tours nouveaux ou inconnus, quelques expressions qu'on ne rencontre point dans les meilleursauteursdu siècle d'Auguste, avaient même rendu , à quelques pédans du moyen Age et des siècles modernes, la laiinité de Tacite suspecte. Un professeur de l'Université , traducteur de Tacite, M. Guérin , qui trouvait vicieuses ces expressions particulières à Tacite, et qui voulait cependant l'excuser, imagina un singulier moyen pour concilier son opinion avec l'honneur de l'historien qu'il traduisait : il prétendit que Tacite étant un homme de qualité, et qui avait toujours vécu à la cour, avait vraisemblablement une écriture mauvaise et peu lisible, et qu'ainsi les fautes de style qu'on remarquait dans ses ouvrages devaient être attribuées aux premiers éditeurs ou copistes , qui avaient eu beaucoup de peine à déchiffrer ses manuscrits. N'est-il pas toutà-fait plaisant de voir un homme qui , par état , a dû faire de l'antiquité l'étude de sa vie entière, attribuer auy siècles polis de Rome les mœurs de nos siècles de barbarie, où les gens de qualité savaient à peine écrire et s'en faisaient gloire?
Ces préventions contre Tacite étaient anciennes dans les écoles -, mais, dès long-temps aussi , d'excellens professeurs et d'habiles humanistesavaient rendu justice à ce grave historien, à ce génie élevé, à ce
peintre vigoureux du vice et de la tyrannie, à cet éloquent ami de la vertu et de la liberté. Déjà, dans le seizième siècle , Muret , l'homme de son temps qui pouvait le mieux apprécier la bonne latinité, et qui avait le droit d'être le plus délicat sur ce point , vengeait Tacite des accusations qu'on portait alors , et qu'on a portées depuis contre lui. Prêta expliquer, contre l'usage, à de nombreux auditeurs, les ^Jinales de Tacite, il donne les raisons de cette innovation ; et, dans deux discours latins, où l'agrément et l'esprit se mêlent à rérudition et à la solidité, et sont ornés par un langage élégant et facile, il établit d'abord qu'il n'est point d'étude plus propre à plaire et à instruire que l'étude de l'histoire 5 ensuite, que de toutes les histoires, il n'en est point de plus importante et de plus inlc'rcssante que celle du peuple romain 5 enfin, que, parmi les nombreux historiens qui nous ont transmis les annales de ce peuple, il n'en est point que l'on doive j^référer à Tacite. Il répond à ceux qui s'effarouchent de quelques expressions inusitées qu'ils rencontrent dans cet éirivain , qu'un homme tel que Tacite avait assez d'autorité dans les lettres, pour donner le droit de bourgeoisie à quelques mots nouveaux. Il lui applique ce (jue Cicéron disait de Varron : Quod licuit Catovi ,quidnon liceat T^nrroni? et ce qu'Horace dit de lui-même : « Pour- « quoi m'envierait- on la liberté de faire quelque « acquisition en faveur de notre langue , puisque « Ennius et Caton l'ont enrichie de plusieurs mots « nouveaux : »
r.go CUV ndqidrere pauca Si possuin , iiu'ideor? etc.
BF, LLES-LETTa ES. 6l
Mnrel obseï veensuiie qu'un grand nombre d'ouvrages des plus grands écrivains de Piome élant perdus par l'injure des temps, il est possil)Ie que les expressions qui nous paraissent nouvelles dansTacit(î eussent été employées par les meilleurs auteurs, dans ceux de leurs écrits qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Enlîn , il compare ingénieusement ceux qui ont la témérité de reprendre la latinité de Tacite, à uu Polonais ou à un Allemand qui , n'étant jamais allé en Italie, n'ayant jamais vu un Italien, après avoir lu et étudié quelques livres écrits en langue toscane, les avoir compris de sou mieux, c'est-à-dire, médiocrement; et s'être fait , d'après ces livres , un petit dictionnaire de cette langue , rencontrerait un homme né à Florence, élevé à Florence, jouissant parmi ses concitoyens de la réputation d'un habile et éloquent écrivain , et l'accuserait néanmoins de parler mal l'italien , parce qu'il l'entendrait employer quelques expressions qu'il n'aurait ni rencontrées dans le petit nombre de livres quil aurait lus, ni par conséquent notées dans son petit dictionnaire.
L'apologiste de Tacite réfute ceux qui reprochent à cet historien l'obscurité de son style, par des comparaisons, ce qui est toujours un peu plus aisé c[ue par des raisons. Il prétend que ce n'est point Tacite qui est obscur, mais que ce sont ceux qui le trouvent tel , qui sont peu intelligens. Il leur cite et leur applique une histoire rapportée par Sénèque, d'un homme dont l'âge avait aflaibli la vue, et qui prétendait que les maisons n'étaient pas claires comme autrefois, que les fenêtres étaient plus petites , et ne laissaient pas pénétrer assez de jour. 11 parle aussi
Gn. MÉLA^G^;s.
d'un de ses amis qui était devenu un peu sourd Çiur- (iaster), et qiii se plaignait de la mauvaise îiabilu.le introduite, depuis quelque temps, dans la société , de parler bas et de prononcer peu distinctement. A ces petites histoires, Muret joint quelques raisons ; mais il faut avouer que les raisons sont moins bonnes que les comparaisons n'étaient ingénieuses ; elles tendent moins, en effet, à prouver que Tacite ii'esl pas obscur, qu'à l'en excuser, ou même à lui eu faire un mérite. Ici, l'apologiste devient un rhéteur, un sophiste , qui soutient une mauvaise thèse par des argumens plus mauvais encore.
Les humanistes du seizième siècle étaient presqxie tous cicéroniens ; charmés de ce style abondant et harmonieux , ils reprochaient à Tacite une certaine àpreté dans le discours. Un des commentateurs de cet historien , choqué , contre l'usage des commentateurs, des défauts de l'historien qu'il commente, et principalement de ce langage un peu âpre, compare bon style à un terrain semé de buissons épineux ; il pousse même l'injustice jusqu'à lui préférer un historien moderne , Paul Jove , plus abondant , plus lleuri , plus cicéronien. Muret , indigné , l'accable de sarcasiues et d'une amère ironie. On ne sera peut-être pas fâché de voir comment plaisantait un Limousin du seizième siècle, un vieux professeur ne connaissant que les anciens et n'écrivant que dans leur langue. « Je ne suis point étonné, dit-il au commentateur, que Tacite vous déplaise , puisque Paul Jove vous plait tant ^ mais comment avez-vous pu , avec des pieds si tendres et si délicats, parcourir dans Tacite un espace si long et si hérissé d'épines .î^ Pour nous, continue-
t-ii , ctendoiis sous les pas de ce sibai ile des malelals et des coussins remplis de roses et de violettes , et prions Dieu cju'il ne rencontre (jue des fleurs sous ses i)ieds : IS^os vero haie molli ne dclicato cnlciliam substernamus et pulvnios vaste ac Tiolœ plcnos, eiqne il deo prccenair ut quidquid calcaverit rosa fiat. Qu'on porte vile à ce tendre enfant quelque doux Lreuvage, aGn de l'apaiser et de le consoler d'avoir été blessé par Tàpreté de Tacite, ou pluiôt donnonslui un peu de Paul Jove : Ferat huic ocjiis aliquis calicem rnulsi , ut jlere pupus hic desiuat , et contiactain ex Taciti asperitale molesliani levct ; offeranius ei aliquid Jovii. m Muret ajoute beaucoup de gentillesses de celte naïuic-, car, quand un liomme naturellement grave et sérieux s'est mis dans la tète de plaisanter, il ne sait ordinairement mettre de mesure , ni dans le ton , ni à la durée de sa plaisanterie.
Mais des autorités plus imposantes que celle de Muret, et des apologistes, pluséloquens que lui, ont vengé Tacite des préventions de quelques rhéteurs , de quelques humanistes superficiels, amoureux de la période , et plus curieux de 1 arrangement et de l'harmonie des mots, dont ils se montraient même juges peu compélens, lorsqu'ils osaient condamner Tacite, que de la profondeur des pensées et de l'énergie des sentiraens , qu'ils étaient incapables d'apprécier et de sentir. Tacite est, i}{\\.^o?,%\\ç,\.^ le plus grave des historiens : Racine l'appelle le plus grand peintre de V antiquité ; Qovne\\\e lui donne à peu près les mêmes éloges-, d'Alembert, Thomas, lui en donnent de magnifiques ^ mais personne ne l'a aussi bien apprécié ,
aussi bien jugé , aussi bien loué, que La Harpe ; c'est peut-être le morceau le plus achevé du Cours de Littérature. Le style du critique s'élève ici au-dessus du genre : il prend quelque chose de la vigueur et de l'énergie de rhistorien qu'il veut peindre, et La Harpe devient un moment l'émule de nos plus grands écrivains. Ce n'est pas seulement le génie de Tacite qu'il loue, c'est son àme, c'est son noble caractère : « Ou « ne peut pas dire de lui comme de Salluste , dit-il , « que ce n'est qu'un parleur de vertu ; il la fait res- « pecter à ses lecteurs, parce que lui-même parait K la sentir. »
Grand historien et honnête homme , à ce double titre. Tacite devait être mis entre les mains de la jeunesse. Un choix fait dans ses ouvrages , des morceaux les plus intéressans sous le rapport des événemens*, les plus beaux et les plus éloquens, sous le rapport de la diction etdustyle^lcs pluspropres à inspirer la vertu sous le rapport de la morale, est un excellent li\ re classique de plus. Ce choix a été fait dans tous les ouvrages qui nous restent de Tacite , et on ne peut qu'applaudir au jugement et à la sagesse qui y ont présidé. Pour donner une idée de ce Recueil , je rapporterai sommairement une table des principales matières qu'il contient. On a choisi dans \e?> yéiniales le tableau de la cour d'Auguste , à la mort de ce prince et à l'avènement de Tibère; l'his-toire entière de Germanicus, de ce prince si chéri des Romains, et si digne de l'être , comme il était fait pour être détesté par un sombre tyran tel que Tibère. Le tableau de ses excellentes qualités, de sesvictoires , de ses triomphes, de ses malheurs, de sa mort, de la douleur
r, F. LI. ES-I. KTT R F. s. Gi^
d'Agi ippine, de la consternalion des Romains, est un de ceux qui fait le plus d'honneur au pinceau de Tacite, et a dû être recueilli par l'éditeur. Il n'a eu garde d'omettre l'histoire de Britannicus, prince aimé des Romains comme Germanicus , malheureux comme lui , victime comme lui d'un tyran farouche 5 ni le supplice et le courage de Traséas , de Soranus , de sa fille Servilie , immolés aux soupçons et à la vengeance du même tyran. On a choisi , dans les Histoires ,\e tableau de l'Empire romain après la mort de Néron , sous le règne de Galba , sous ce règne d'un moment, et sous celui d'Othon , époque qui , peinte par Tacite, a fourni à Corneille quelques traits énergiques. Là se trouvent les portraits de plusieurs illustres personnages : de Mucien, de Vespasien, de Titus ; enfin , ce long et mémorable siège de Jérusalem , que Tacite fait précéder par une curieuse digression sur les Juifs. On a pris, dans les Mœurs des Germains, ionl ce qui a rapport à la description des pays , au caractère des habitans, aux coutumes et aux habitudes qui leur étaient propres, à leur armée, à leur religion , au gouvernement civil, à l'influence que les femmes exerçaient sur eux , à leur code de législation, etc. On peut s'en rapporter, pour un choix heureux, dans la Vie d'u4gricola, à celui qui nous a donné une si heureuse traduction de cet ouvrage , à M. Rendu, inspecteur-général de l'université. Il est, en effet, un des éditeurs de ce recueil. Il a eu pour coopéra teur M. Guénau , inspecteur comme lui (i), et connu comme lui par divers travaux classiques. Je mets de ce nom-
(i) Tous deux sont aujourd'hui membres du Coiiseih-Roval.
g() MÉLANGES.
Lre une édition du Traité des Etudes de Rollln , onvra'^e mile aux écoliers, ulileaux professeurs, agréable même aux gens du monde, enrichi, par M. Guénau , d'une Fie de Rolliii, excellent morceau de biographie. Les éditeurs ont éclairci ce qu il pouvait y avoir d'obscur dans les morceaux qu ils ont recueillis de Tacite, par quelques notes françaises, courtes, claires, placées avec sobriété et avec goût, et par quelques sommaires, qui unissent les faits qu'ils rapportent avec ceux qui les avaient précédés et amenés, et qui avaient avec eux quelque relation, sans la connaissauce de laquelle ils ne seraient pas eux-mêmes bien connus. Enfin , VExcerpta est terminé par quelques maximes de politique, de législation et de morale, par le portrait de quelques monstres, la honte de Piome et du genre humain : c'est là le triomphe de Tacite.
Traduction tioui^elle des Œuvres complètes de Tacite, par M. Gallon de La Bastide.
Art. premier.
On a écrit sur Tacite un nombre si prodigieux de volumes, qu'ils suffiraient seuls, si on pouvait les rassembler tous , à former une bibliothèque considérable. Ne serait-ce pas une raison suffisante pour se dispenser d'écrire un article de plus sur cet historien célèbre? Je le pense assurément, et je prendrais volontiers ce parti , malgré l'usage peu raisonnable qui semble condamner les critiques à traiter les sujets les plus usés comme des questions neuves, et à dire leur sentiment sur Homère, Hérodote, Horace ou
B E L I. r. s - Li; ï T R E s . ()"
Tite Live, si on vient à les réimprinu-r ou à les traduire encore, comme sur l'auteur d'un nouvel opéra , d'une nouvelle grammaire, d'un roman nouveau. Mais le dernier traducteur de Tacite, en renouvelant une ancienne question, et rengageant une vieille querelle dans sa préface, me fait pour ainsi dire une lo\ (l'y prendre part, puisqu'en parlant de son livre, je dois rendre compte de sesjugemens, ainsi que de sa t raduction . C'est en effet une sorte de querelle , qu'une discussion sur le mérite littéraire de Tacite , comme historien , comme écrivain. Ce peintre énergique de la tyrannie qui accabla , et de la servitude qui avilit les Romains, si long-temps tiers de leur liberté, a rencontré bien plus rarement des juges calmes et impartiaux, que des admirateurs enthousiastes ou des détracteurs passionnés. Or, avec des dispositions aussi exagérées, on doit d'abord se diviser et se faire la guerre; et puis se réunir, pour la faire à ceux qui ont une opinion plus juste , plus sage , plus modérée. Tels ont élé long-temps l'état peu pacifique des choses et la division des esprits relativement à Tacite. A la renaissance des lettres , où les questions de prééminence entre les divers auteurs de ranliquilé agitaient tous les savans, où chaque érudit , en se faisant l'éditeur, le commentateur d'un des grands écrivains d'Athènes et de Rome, le transformait en un objet exclusif de culte et d idolâtrie, auquel il sacrifiait tous les autres, Tacite eut de fervens et nombreux adorateurs; mais je crois qu'à celte époque, et même dans les deux siècles qui la suivirent, il eut uu plus grand nombre encore de détracteurs. Tous les admirateurs de la belle période cicéroiiienne , tous
(i8 MÉLANGES.
ceux aux yeux de qui la majesté de Tlnsloire sembl.iit trouver un langage plus digne d'elle, dans le slyle clair, naturel, abondant et harmonieux de Tite-Live, rabaissèrent, dénigièreiM même avec un injuste et ridicule mépris le style un peu âpre et dur deTacile, qui , dans sa concision, son énergie, sa profondeur et même son obscurité, ne paraît pas toujours dénué d'atrectalion. Il eût été mieux, sans doute, de voir en même temps les beautés neuves, originales et hardies qui compensent ces défauts • d'être tout à la fois juste envers les deux plus grands historiens que nous aient laissés les lettres latines , de les admirer tous deux, et de leur appliquer ce que Cicéron dit avec tant de justesse de deux orateurs excellens , mais qui se distinguaient par des qualités fort diverses et presque opposées : a Ce qu'il est surtout essentiel de re- « marquer, c'est que ces deux orateurs, quoique « extrêmement différens dans leur style et le genre de « leurs compositions, peuvent cependant être tous « deux excellens, en sorte qu'il serait difficile de dé- « cider auquel des deux on aimerait mieux ressem- « bler : » In his oratorihus illud aiiiinadverteiidum est , posse esse summos , qui sintinter se dissùniles..,. lia dissirniles eiant inter se , statuere ut tamcu non possesj utiius te malles similiorem ! Mais ce sont là de ces jugemens d'un maître consommé, que l'on ne peut nttendie de la plupart de ces érudits des quinzième et seizième siècles ^ hommes d'une science, d'une patience et d'une mémoire prodigieuses, mais dénués de goût , et dont le jugement peu solide était encore obscurci par les préventions , l'opiniâtreté, l'entêtement. Il ne faut cependant pas ranger dans celle classe
B li L L E s - L E T T R E s . 6f)
tous ceux qui dans ces doux premiers siècles, où l'étude des anciens devint une véritable et heureuse passion , (jui commença à dissiper en Europe l(\s ténèbres de l'ignorance et de la barbarie, nous ont laissé des jugemcns sur Tacite. Quelques-uns étaient des hommes d'un esprit très-distingué, et on en trouve de ce mérite, soit parmi les partisans, soit parmi les détracteurs de Tacite. Je mettrai au nombre des premiers celui qui, par son goût et sa magnificence, contribua le plus à la renaissance des lettres, le pape Léon X. Il fut tellement charmé de la découverte d'un manuscrit qui renfermait quelques livres des Annales de Tacite, que non-seulement il récompensa , avec celte libéralité qui lui était parliculièie, l'auteur de cette précieuse découverte -, mais encore il publia un bref, dans lequel il promettait de l'argent, de la gloire, et même, dit-on , des indulgences, à celui qui parviendrait à déterrer quelque autre manuscrit du même auteur. C'était assurément encourager les recherches par tous les moyens <jui étaient à sa disposition. Il n'est point étonnant ([ue Tacite, ce scrutateur profond des replis du cœur humain, ce grand maître en politi(]ue, fût extrêmement goûté par la cour de Rome, la seule qui, à cette époque, eût rédigé en principe l'art de gouverner les hommes 5 et en général par les Italiens, les peuples «lors les plus déliés de l'Europe. J'ai Muret pour garant de l'estime que les souverains pontifes , et les princes les plus éclairés de l'Italie , avaient dans le XVP siècle pour ce grand historien. Cependant le cardinal Duperron , qui, par son état, appartenait à la cour de Rome , et , par son érudition
^ O il É L \ K (i i: s .
et SCS comiaiss.'jnct's , appartenait à la république entière des lettres en Europe, atteste posiiivemeut le contraire : tant il est difficile d'éclaircir un fait dans l'histoire de la littérature, comme dans toute autre histoire! et tant il est fréquent de voir un témoignage imporiaîit détruit ou balancé par un témoignage du même poids! «Je n'ai point vu d'homme « de jjigement , dit le cardinal Duperron , qui louast « Tacite 5 et les Italiens, qui sont entre toutes les <( nations les plus judicieux , )i'en font point d'eslat. » On voit que c'est un grand ennemi de Tacite , que ce cardinal 5 il ne lui accorde rien , et lui refuse le style et le talent d'écrire, encore plus que tout le reste. « C'est , dit-il , le plus méchant style du monde que « celui de Tacite, et est le moindre de tous ceux qui « ont escrit l'histoire. Tout son style consiste en ré- « licences et anthithèses. Une piige de Quinle-Curce
u vaut mieux que trente de Tacite Il n'y a rien
« de si aisé à imiter que le style de Tacite, et ceux « qui s'y amusent t'en lassent inconiinent. » Et làdessus le cardinal Duperron cile un M. de Bellebat, comme un de ces parfaits imitateurs du slyle de Tacite. Je ne connais point les OEuvres de ce Tacite moderne ; mais je soupçonne qu'elles ressemblent fort peu à celles de l'ancien. Ce n'était point cependant sans connaissance de cause que pailait ainsi ce détiactenr de l'historien romain : très-versé dans la littérature ancienne, il avait fait une étude particulière de Tacite: il nous apprend lui-même cju'il l'avait lu autant qu homme de France ; que, pendant trois ans entiers , il avait porté dans sa poche les ouvrages de CCI écrivain , et ((u'il en avait un exemplaire dont
il nj awail pas une ligne qainefdt marquée par lui. Assurément une élude si longue, si constanlc, si approfondie , ne servit toutefois qu'à lui faire porter un jugement bien ridicule, par sou excessive injustice.
Celte injustice cependant, même dans tout son excès , ne lui fut point particulière 5 d'autres l'avaient eue avant lui , et elle avait déjà valu à Tacite un défenseur qu'il n'eût point désavoué. Ce fut l'illustre Muret qui , dans trois discours latins prononcés à Rome, repoussa toutes les attaques dirigées contre un écrivain qu'il fait profession d'admirer dans toutes ses parties, pour les pensées, pour le style, pour le fond et pour la forme. J'ai eu occasion de faire connaître le plus intéressant des trois , en rendant compte de ÏExcerpta è TacitoÇi). On doit bien s'attendre néanmoins que les excès des antagonistes entrainèrent dans quelques excès le panégyriste : c'est l'usage. Dans une des phrases de ce discours , Muret, réfutant ceux dont la délicatesse ne s'accommodait pas de la latinité de Tacite , leur répond que les cuisiniers et les palefreniers de Tacite parlaient latin beaucoup mieux qu'eux : assurément il n'en croyait rien , il ne doutait nullement qu'il ne parlât beaucoup mieux latin lui-même , qu'il n'écrivit plus correctement et plus élégamment dans cette langue , nonseulement que les cuisiniers et les palefreniers de Tacite , mais encore que de fort bons et fort honnêtes bourgeois de Rome 5 et je crois qu'il avait raison.
Mais ce n'était pas seulement son langage inusité ,
(1) Ci-devant, page 59.
ni MÉLANGES.
Cl dont on ne trouve pas un aulre exemple parmi les bons écrivains du siècle d'Auguste ; ce n'était pas seulement sa diction brusque, hacliée, obscure, qu'on reprochait à Tacite; on l'accusait encore de maliguilé , et d'une rnisanthiopie clairement marquée par son penchant à calomnier la nature humaine, et à donner à toutes les actions , même à celles qui sun^ bonnes en elles-mêmes, de fâcheuses interprétations; on alla même jusqu'à regarder la lecture de cet historien comme dangereuse : tel est le sentiment de Balzac, dans un passage où il ne paraît goûter Tacite sous aucun rapport; il écrit à d'Ablancourt , un des premiers traducteurs de cet historien : « Tacite étant « devenu vostre, lui mande-l-il très-poliment , ma « mauvaise humeur contre lui ne saurait durer ; je « ne puis haïr un homme que vous aymez; et, à vous « dire le vrai, il me semble que cettui-ci s'est fait « plus doux et moins espineux, depuis qu'il a passé « pa r vos ma i ns . Zy 'important est que vous ne vous êtes a point sali, en maman t de sales matières, et que u parmi les ordures de la politique , voire morale K s'est conservée en sa pureté. » Je me bornerai à ces témoignages pour ou contre Tacite, que j'ai choisis entre un millier d'autres. J'ai parlé de celui de La Harpe dans l'article précédent; mais je veux encore rappeler, dans celui-ci, ce trait vigoureux par lequel il termine, et qui fait si bien ressortir le talent et le caractère du peintre énergique de la tyrannie : tt Les tyrans sont punis quand il les peint. » Je le répète, ce mot est digne de Tacite lui-même, et ici le panégyriste s'élève au ton de celui qu'il célèbre. On s'attend bien à voir le nouveau traducteur de
ce grand historien se ranger au nombre de ses plus vifs admirateurs; c'est l'usage des traducteurs, et leur enthousiasme n'est pas toujours aussi bien justifie. INî. Gallon de La Bastide semble mettre Tacite au-dessus des plus célèbres historiens , même des plus célèbres écrivains, puisqu'il assure que, de tons les ouvrages perdus , les plus regrettables sont les livres des Annales et des Histoires qui nous manquent. Il trouve son sljle parfait, ou plutôt il y trouve des modèles de tous les styles, et ne peut pas soulîVir qu'on lui reproche quelque chose d'àpre et de dur 5 ces reproches lui ont été faits cependant par des juges bien éclairés, et qui, en général, lui sont extrêmement favorables. On doit convenir, ce mi; semble, que, comme Perse, il affecte d'enfermer dans ses phrases moins de mots que de sens ; et il s'ensuit que, comme Peise, il est quelquefois obscur : c'est un vice attaché à une concision affectée et excessive. M. Gallon de La Bastide défend vivement aussi Tacite du reproche qu'on lui fait d'avoir calomnié la nature humaine. Il est certain qu'il lui était difficile , comme l'observe La Harpe, de calomnier les siècles où il vivait : cependant son habitude constante de rechercher les causes les moins apparentes des événemens, de démêler avec finesse les motifs les plus secrets dis actions des princes et des courtisans, et de donner comme certain et avéré ce qui ne peut être que les conjectures d'un esprit , il est vrai, fort pénétrant , doit l'égarer quelquefois , et ses méprises ne sont jamais k 1 avantage de l'humanité. Pj enons pour exemple son histoire de Tibère, prince qu'il était, à la vérité, encore plus difficile de calomnier que tout autre. Le
tableau que Tacite présente de son règne est un chefd'œuvre 5 mais, à l'entendre, jamais Tibère n'aurait rien fait, pas même les actions les plus communes et en apparence les plus indifférentes, sans un dessein caché 5 et quel dessein ! Son repos n'est point sans conséquence, ses moindres mouvemens voilent mille vues secrètes : défère-l-il aux vœux du sénat ? c'est pour lu' tendre des pièges , c'est pour s'en rendre le maître, c'est pour en faire le complice de ses desseins : accordet-il les dignités et les honneurs au mérite ? c'est pour le perdre plus sûrement, ou pour écarter un dangereux concurrent, et ses récompenses sont toujours fatales : en un mot, tout est politique; le vice est aussi dangereux que la vertu , et les faveurs aussi funestes que les disgrâces : tout renferme un mystère qu'on dévoile-, tout offre de trompeuses apparences dont on veut montrer qu'on n'est pas la dupe. Cette pénétration n'est-elle pas quelquefois suspecte? cet art conjectural est-il toujours bien certain ? et celui de Tacite est-il dénué de toute misanthropie ?
Art. II.
Les difficultés de Tacite le défendirent assez longtemps contre les traveslîssemens que nos premiers traducteurs firent éprouver à presque tous les grands écrivains d'Athènes et de Rome : il ne fut traduit ni par l'infatigable Marolles, ni par l'infatigable Marlignac , qui d'ailleurs s attachèrent plus aux poètes (ju'aux orateurs et aux historiens. 11 échappa même à Duryer, qui attaquait également et les prosateurs et les poêles , et qui , poète et prosateur lui-même ,
faisait avec tnnl de facilité et des vers et de la prose , que les libraires, aux gages de qui il s'était mis , lui achetaient ses traductions à trente sous la feuille, et ses vers à quatre francs le cent, quand c'étaient de grands vers , des vers alexandrins ; et quarante sous , <]uaDd ils étaient d'une plus courte mesure. Perrot d'Ablancourt osa le premier entreprendre de nous donner Tacite en français. Ses traductions, d'abord appelées les belles itijidcles ^ ne sont depuis longtemps regardées que comme infidèles , et celle de Tacite est la plus mauvaise de toutes. Amelot de La Houssaye , qui le suivit de près, est un écrivain lâche et diffus, défauts tellement opposés à la manière et au génie de Tacite , qu'ils suffiraient seuls pour faire rejeter un traducteur qui serait moins dépourvu d'élégance et de correction qu'Amelot de La Houssaye. Guérin , troisième traducteur de Tacite, moins incorrect , est encore plus trivial et plus plat. La Bletterie put être facilement supérieur à tous ces traducteurs , sans être lui-même un digne traducteur de Tacite \ on connaît ces deux vers de Voltaire, (jui sont plutôt un trait de satire, qu'un jugement équitable :
Des dogmes de Quesnelnn triste prosélyte En bourgeois du iMarais a fait parler Tacite.
Le P. Dotteville et M. Dureau-Delamalle en ont , dans ces derniers temps, donné des traductions complètes ; la première, fidèle , correcte , élégante même fjuelijuffois , mais plus souvent faible et languissante, sans chaleur et sans nerf-, la seconde, écrite d'un style plus ferme et plus vigoureux, mais dé-
])Ourvu de facilité el de naturel , ne rendant trop souvent l'original que par des à peu -près, renversant assez fréquemment, sans nécessité et sans avantage, Tordre et la progression des idées de Tacite, et, malgré la prétention contraire , lui ôtant sa couleur propre et son caractère antique par des tours modernes et des phrases académiques. Je ne parle pas de quelques fragmens de ce grand historien , traduits par J.-J. Rousseau et d'Alembert : le premier, grand écrivain , n'a laissé qu'une version d'écolier ^ l'autre, écrivain médiocie, est resté au-dessous de lui-même, lorsqu'il aurait dû s'élever jusqu'au génie de Tacite. M. Gallon de La Bastide n'est pas content de toutes ces traductions , et il a raison : il expose lui - même dans sa préface d'excellens principes de traduction, et l'on ne peut qu'y applaudir j mais en fait-il une heureuse application ? et une bonne exécution estelle, chez lui , le fruit d'une bonne théorie ? Voilà la question essentielle. Rien n'est plus fréquent en elFet dans la littérature que ces écrivains, savans dans les règles, mais malheureux et inhabiles, lorsqu'ils prétend(îiit les appliquer • très-forts dans les pritjcipes d(; l'art d'écrire^ très-faibles dans leurs productions littéraires. Je ne rangerai point dans cette classe M. Gallon de La Bastide -, on voit qu'il s'est pénétré de l'auteur qu'il voulait traduire 5 qu'il a long-temps étudié le caractère de ses éciils, les formes de sou stvlc, et il parvient souvent à les reproduire avec assez debonheur, autantdu moins que le permettent la di(Téience des langues , el iadiflércnce plus grande encore et presque infinie, entre un génie supérieur (jui ('ré(! sa pensée avec le tour et l'expression qui lui
conviennonl , et l'écrivain qui, iravaillnm sur les pensées d'autrui , les transporte dans un autre idiome et chez d'autres peuples qui, après tant de siècles , n'ont plus eu les mêmes moeurs, ni les mêmes coutumes, ni les mêmes idées. Un éloge qu'on peut toujours donner au style de M. Gallon de La Bastide , c'est d'être constamment exempt d'aflectation , et de celle enluminure moderne qui déplaît tant dans la traduction des auteurs anciens : heureux , s'il joignait à ces qualités une noblesse soutenue, ei un choix d'expressions toujours convenables à la dignité de l'histoire et à celle d'un historien tel que Tacite! mais on est vraiment affligé, après avoir lu des pages excellentes , des discours traduits avec énergie, avec chaleur, avec précision ; des narrations qui rendent avec hdélité et avec agrément celles de l'historien l^tin ; des réflexions dont la force et la profondeur ne disparaissent pas trop dans la traduction, de rencontrer immédiatement après , ou quelquefois m^medans les morceaux les mieux traduits, des expressions triviales qui-les défigurent , des tours singuliers, desconstrucijons bizarres , ledirai-je , quelquefois ridicules. On éprouve tour à tour deux sentimens bien opposés en lisant cette traduction 5 on est très-souvent tenté de la proclamer la meilleure de toutes celles qui ont paiu , et on est forcé, l'instant d'après , de convenir qu'il ■ n'en est point parmi les deux ou trois du moins qui ont obtenu et méritent quelque estime , qui vous clio- «{ue autant par des locutions ou extrêmement familières, ou extrêmement inusitées. Un homme d'esprit, '1 qui je m'en plaignais, me dit que M. Gallon de La Bastide était un écrivain qui avait du talent, mais
qui manquait d'art : j'adopte cette distinction fine et ingénieuse-, j'en conclus que, si M. Gallon de La Bastide n'a pas tout , il a du moins le meilleur lot : mais je suis fâché qu'il ne se soit pas associé quelqu'un qui eût ce qui lui manque , et qui , revoyant sa traduction , en eût avec une extrême facilité fait disparaître ces locutions triviales, ces constructions vicieuses, ces tours irréguliers , ces latinismes, ces versions trop littérales, qui, ne voulant pas même omettre quelquesunes de ces particules explélives dont les Latins semaient leurs discours et leurs narrations, rendent en français la phrase louche , et lui ôtentsa rapidité, son élégance, souvent môme sa clarté.
Mais je sens que je ne puis pas faire tant de reproches à M. Gallon de La Bastide sans les appuyer de quelques preuves. Veut-on des expressions lout- «T-fait dépourvues de noblesse et de dignité? Pison répond en ricanant ; une femme, exilée, est condamnée à une abstention de Rome pendant dix ans. Li? traducteur parle-t-il de certaines idées fortement enracinées, il dit qu'on ne les ôterait pas delà tctè du plus grand nombre; des soldats s'accusent d'avoir péché par indolence 5 les maris des quatre petites filles de Tibère sont appelés ses quatre petits gendres; le même Tibère se mit à faire des cruautés^ etc. Venton des constructions singulières et souvent peu françaises : H mouruL la même année M . Lepidus...; il demeura seulement Julius Clément. Séjan , ayant reçu un soufflet de Drusus , médite une vengeance. Il ne trouve pas, dit M. de La Bastide, de plus prompt moyen de se venger, que de se tourner vers sa femme. Notez que c'est vers la femme de Drusus qu'il se
15 E LI.ES - L F.TT RES. ng
tourna, el non vers la sienne, comme 1 indique le sens grammatical de la phrase : ce moyen de vengeance eut, au reste, un plein succès. « Le iriom- « pbe , dit toujours le même traducteur, fut décerne
(( à Germanicus, que la guerre ii était pas Jinie
(( Silanus était coupable \ mais, eùt-il été innocent, « qu'il aurait eu de la peine à échapper aux dan- « gers! » Il fallait dire : mais , eût-il été innocent, // aurait eu de la peine-, ou bien , il eût été innoc(;nt , qu'il aurait eu de la peine, etc.. « Plancine , (i jadis mariée à Pison , et qui s'était publiquement « réjouie de la mort de Germanicus , avait , tandis « que Pison succomba, du , elle , son salut aux priè- « res d'Auguste. » M. Galion de La Bastide aime beaucoup cette apposition du pronom, jeté au milieu de la phrase^ quelquefois même il ajoute le nom propre au pronom , comme s'il eût dit , par exemple : « Elle avait dû, elle Plancine, son salut, etc. » Je prends, pour éclaircir ma critique, un exemple supposé , n'en ayant pas un réel sous les yeux 5 mais M. Gallon de La Bastide sait bien que j'en trouverais Aicilement, si je voulais me donner la peine de les chercher.
La plupart de ces constructions peu françaises, de ces expressions peu nobles , de ces tours ou communs ou bizarres, résultent d'un système de traduction trop littérale. Sans doute ce sont de louables efforts dans un traducteur, que ceux qu'il tente pour se rapprocher le plus possible des formes de l'original qu'il traduit ; mais ces efforts doivent toujours être réglés pour le goût, et souvent réprimés par le génie différent des deux langues : par exemple,.
<>y «ÉLA.NGF.S.
Tacite a pu Jiio fort élégamment des nombreux petils-enfans de Tibère , qui étaient autant d'obstacles aux desseins ambitieux de Séjan,/)/c«rt Cœsarum donms; mais j'aurais quelque peine à dire en français : une maison pleine de Césars. Le même Séjan , ayant mar'é sa fille avec les fils de Drusus , disait avec orgueil que les petits-fils de Drusus seraient aussi les siens : Communes iUicumfamiliâ Drusornm fore ncpoles, ce qui est de très-bon latin ; mais voici, je crois, de mauvais français : « Il aurait bientùl des « pclits-fils de communs avec la famille des Drusus.» Des soldats séditieux se plaignent des travaux forcés qu'on exige d'eux, tels que les retrancliemens, les fossés, le transport des fourrages; Tacite dit trèsbien e.xprohmnt duriliam operum... vallam;f ossas ,pabuli adgestus; et M. de La Bastide traduit très-mal : « Ils reprochent \es retrancliemens, les « fossés, le transport des fourrages. » Les mêmes soldats s'écrient dans l'historien latin : Denis in diern assibus corpus et an'unam œstimari! et M. Gallon de La Bastide nous dit , dans sa version servile , et par là même infidèle : « Notre corps et notre âme sont éva- K lues à dix as par jour. » Je crois que les soldats romains ne parlaient pas beaucoup de leur âme; il est clair que le mot anima veut dire ici vie : c'est même dans ce sens qu'il est véritablement latin ; il fallait donc traduire , en substituant au mot corpus un équivalent : (c Notre sang cl notre vie sont éva- (( lues à dix as par jour. »
C'est dans le seul règne de Tibère que j'ai pris toutes ces citations , et je suis bien loin d'avoir épuisé le nombre de locutions réprcbensibles et vicieuses
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que j'y ai jemarquées^ mais je dois léserver l'espace qui me reste pour des citations d'uaautre genre; et, après avoir justifié mes critiques aux yeux de l'auteur , je dois justifier aux yeux des lecteurs mes éloges : cela est moins aisé , non que les éloges ne soient aussi sincères que les critiques, et que je ne puisse les appuyer sur des preuves non moins solides et nou moins multipliées ; mais un terme impropre, une construction irréguîière, un mot bas et trivial, suffisent pour accuser le style d'un écrivain , et les citalions de ce genre pouvant être fort courtes , on peut aisément les accumuler; tandis que les bonnes qualités du style, ne pouvant se développer que dans une certaine étendue , ne sauraient être rendues sensibles aux lecteurs que par de longues citations. Je suis donc réduit à n'en faire qu'une, quoique celte traduction m'ait offert un grand nombre de morceaux également bien écrits : je choisis le discours de Germanicus à ses légions , qui , entraînées par l'exemple contagieux de quelques autres légions séditieuses, s'élaienlporlées aux plus violens excès. Le général, après avoir fait sortir du camp sa femme et son fils, encore enfant, s'exprime ainsi :
« Ni ma femme ni mon fils ne sont plus chers « à mon cœur que mon père et la république ; « mais l'empereur sera défendu par sa majesté « et l'empire par les autres armées : pour mon « épouse et mes enfans , que je sacrifierais à votre « gloire, je les soustrais à votre fureur, afin que « tout le crime qui nous menace ne s'expie que par u mon sang, et que le meurtre du petit - fils d'Aua guste et l'assassinat de la belle- fille de Tibère ne 3. 6
Si MELANGES.
« VOUS reudent pas encore plus coupables ; car qu'y (i a-t-il que dans ces derniers jours vous n'ayez « attenté ou violé ? Quel nom dois-je donner aux « hommes rassemblés ici ? Vous appelierai-je soldais, « vous qui avez assiégé à main armée le fils de votre u empereur? Vous appellerai -je citoyens , vous qui « avez foulé aux pieds l'autorité du sénat, qui avez « violé les droits que respectent même les barbares, H le droit sacré d'ambassadeur et le droit des gens?.. u Si nous éprouvions la désobéissance du soldat d'Es- « pagne ou de Syrie, il y aurait encore lieu désuète tonner, d'ètie indigné -, mais la première , mais la u vingt-unième légion , celle-là même qui a reçu ses « drapeaux de Tibère : et vous qui l'avez suivi dans n tant de combats, qu'il a honorés par tant de ré- « compenses, est-ce là l'insigne reconnaissance que a vous montrez à votre général? sont-ce là les nonce velles que j'apporterai à mon père, qui n'en reçoit « ([ue d'heureuses de tontes les provinces? Irai-je « lui annoncer que ses jeunes soldats , que ses vété- (( rans , n'ont pu être assoiwis ni par les congés ni « par son argent ; qu'on ne fait ici qu'égorger les (c centurions, que chasser les tribuns, assiéger les « lieulenans; (ju'on a souillé de sang et les camps et a les fleuves, et que je n'y traîne, moi, qu'une (( existence précaire , au milieu d'hommes à qui je (( suis odieux ? Ah ! pourquoi , dans la première as- « semblée, éloignàtes-vous, ô imprudens amis, le (( fer que j'avais tourné contre mon sein? Celui-là « me servait mieux, et plus en ami , qui m'offrait « son épée : je serais mort, du moins, sans être le {( complice de tant de forfaits, etc. » Il fallait dire le
li r. 1, L K s - L i; T T R 1-; s . 8^5
trmoïu , et non pas le complice: c'esi éviclemmei)t ici le sens àc conseilla.
Art. III.
Autant la traduction complète des œuvres de Tacite qui nous restent est faite pour effrayer les écrivains les plus intrépides à traduire , autant la traduction particulière d'un de ses ouvrages a du souvent tenter et séduire ceux qui cultivent ce genre de liiiéralure, plus difficile que brillant, où l'on ne réussit point sans talent, et où Ion réussit sans gloire. Cet ouvrage est la Vie d'A^ricola , petit chef-d'œuvre, où l'àme de Tacite brille encore plus que son génie , et qui fait encore plus estimer, plus aimer le panégyriste que le héros. Cet éloge, car c'est plutôt un éloge historique qu'une véritable histoire, est court; et, dans sa brièveté, il est fort varié : peintures énergiques de la servitude et de la tyrannie; tableaux aimables des vertus privées et domestiques; descriptions des lieux, des mœurs, des combats; discours éloquens, pensées profondes, douxsentimens, touchans regrets , tous les moyens d'agrément et d'intérêt se trouvent réunis dans un écrit très-court. Tacite y prend natureliement divers tons, et y mêle, sans confusion , divers genres : tour à tour historien, orateur, philosophe. Le traducteur ne sentira donc pas sa patience s'user, s'épuiser dans un travail long et fastidieux, premier écueil des traducteurs; il ne manquera point d'haleine dans un si court espace, et son courage persévérera le même jusqu'au bout. La variété des ions le soutiendra , l'alimentera , et lui don-
liera l'espérance de développer lui-même toutes les ressources qu'il se croit, tout le talent qu'il se suppose dans l'art d'écrire. Telles sont les espérances et les séductions que présente une traduction de la T' ie d'ylgricola; aussi, indépendamment des écrivains qui, comme d'Ablancourt , Amclot de La Houssaye et son continuateur Bruys, Guériu, le P. Dotte- \ille, M. Dureau-Delamalle, et, en dernier lieu, M. Gallon de La Bastide , ont donné des traductions complètes de Tacite , plusieurs autres ont entrepris une traduction particulière de son Eloge historique d'udgricola. L'abbé de La Bleiterie en publia une, il y a plus de soixante ans ^ et celte traduction , qui no manque ni d élégance ni de fidélité, aurait dû détourner de cette entreprise presque tous ceux qui l'ont faite après lui; car, dans cette carrière, on est rigoureusement obligé de surpasser ses devanciers. De toutes ces nouvelles traductions , celle de M, Rendu a jusqu'ici ( 1812 ) obtenu le plus de succès.
Ce que j'ai dit, dans mon précédent article, sur la manière de M, Gallon de La Bastide, sur les qualités remarquables de sa traduction, et sui* les défauts qui trop souvent la déparent, défauts qu'il eût été si facile , avec les conseils d'un homme de goût, de faire disparaître, peut également s'appliquer à sa traduction de la J^ie d' Agricola. Peut-être , cependant ^ remarque- l-on dans cette dernière un peu moins de tours bizarres, de locutions vicieuses, de constructions irrégulières, que dans celle des ^7inales et des Histoires ; peut-être aussi les qualités y sont-elles un peu afî\iiblics, et y trouve-t-on un peu
moins de nerf, de concision, d'éloquence el de chaleur dans les discours, et de vigueur dans la pensée; la fidélité est toujours la même, et c'est un grand mérite que n'ont pas assez senti ou que n'ont pu s'approprier la plupart des autres traducteurs de Tacite , qui se sont contentés de rendre par des à peu près , et ont presque toujours, par ce système, atTaibli les pensées de l'original. J'en citerai un exemple, que je choisis entre mille , parce qu'il n'exige qu'une trèscourte citation. Tacite dit d'Agricola : Crehro per eos dies apud Domiiianum absens accusaUis , k-&%Y.Ti?, absolutus est ; et M. Dureau-Dela malle traduit : « Dans ces derniers temps, il J'aillk succomber ipUis « d'une fois à des accusations qu'on lui intenta de- <t vant Domitien , et où on ne daigna pas même Vap- « peler, w On voit que, dans cette traduction, la répétition si essentielle du mot absens est entièrement négligée : il fut accusé pendant son absence, ce qui fait ressortir encore davantage l'infamie des délateurs-, il fut ahsons pendant son absence, ce qui met son innocence dans un plus grand jour. Pourquoi dire, d'ailleurs, il Jaillit succomber^ au lieu de traduire littéralement, ilfut absous. M. Gallon de La Bastide dit avec plus de vérité : « On l'accusa souvent en son u absence auprès de Domitien ; et en son absence il « fut absous. » Tacite ajoute au même endroit : Causa periculi non crimen ulluni , sed infensus virtutibus princeps , et gloria viri , ac pessimum inimicorcm cENus , LAUDANTEs; et M. Dureau-Dclamalle traduit : K Ce qui le mit eu péril, ce ne fut point quel- « que grief dont on le chargeât, c'était uniquement tt la haine du prince pour toute vertu , et l'horrible
S6 MÉLAJNGES.
« perfidie de ses ennemis, qui le louaient. » Assurément ces derniers mots ne rendent nullement le pessùnuin iiiiinicorum genus , laudauf.es ; il y a dans le latin tout à la fois une finesse et une énergie qui disparaissent totalement dans la traduction. Tacite met ici au nombre des dangers d'Agricola les perfides manoeuvres de cette espèce d'euueniis ; les plus dangereux de tous auprès d un tyran soupçonneux et jaloux, ceujc (jui louent. Cette idée est conservée avec plus de fidélité dans la traduction de M. Gallon de La Bastide ; mais cette fidélité pourrait se concilier avec plus d'élégance. Je ne sais si, pour vouloir être trop fidèle anx mots, le nouveau traducteur n'est pas queî(|nefois infidèle au sens. Dans le même paragraphe , Tacite, après avoir présenté un énergique tableau de tous les périls que faisaient courir à Agi icola, et la noblesse de son caractère, et la perversité du caractère de ses ennemis, résume tout ce qu'il vient de dire dans cette phrase : Sic y4grlcola, simul suis l'irtatibus , simul vitiis aliorum , in ipsam glo~ riam prœceps agebalur; et M. Gallon de La Bastide traduit : « Ainsi, et ses propres vertus, et les vices « des autres, tout concourait à précipiter Agricola dans la gloire. » Je sais que Bossuet a dit, de madame Henriette d'Angleterre, qu'elleallait eweprécipitée dans la gloire; mais , ici , cette hardiesse d'expression est bien moins préparée; d'ailleurs, tout le sens de l'original n'est pas rendu; en effet, et la phrase elle-même, et ce qui la précède, et ce qui la suit, prouvent que Tacite a voulu dire que les vertus d'Agricola et les viccs.de ses ennemis concouraient également, et à sa gloire, et ci. sa ruine; cette der-
BEL LE s- LE ÏT R ES. 8^
nière idée est essenliellemenl renfermée dans le prœccns agebotur. L'abbé de La Blelterie a traduit, en paraphrasant un peu : « Les vertus d'AgricoIa et les « vices des autres, tout concourait également à le « pousser au comble de la gloire et sur les bords du « précipice. »
Les Mœurs des Germains sont le premier ouvrage de Tacite qui ait trouvé parmi nous un traducteur : Vigcnère en publia une traduction vers i58o. La plupart des peuples de l'Europe, ou habitant encore TAlIemagne, ou sortis de ces vastes contrées, y voient avec intérêt les coutumes et le caractère de leurs ancêtres, dont quelques traits se reproduisent encore dans le caractère et les coutumes de leurs descendans, à travers tant de siècles, et modihés pai- le temps , les révolutions, la civilisation. De tous les ouvrages de Tacite, c'est celui où le traducteur peut le moins s'égarer, mais aussi où son talent peut le moins s'exercer et paraître avec éclat. Le sujet extrêmement simple exclut toute chaleur dans le récit, toute élévation dans les pensées , toute pompe dans les images et les expressions, toute éloquence dans le discours. Les phrases courtes, el le style coupé qu'emploie habituellement Tacite , interdisent au traducteur les tours périodiques où se déploient les formes variées du langage. De l'exactitude, de la clarté, un style pur, correct et noble dans sa simplicité, telles sont les qualités qu'on peut seules exiger dans la traduction de ce petitTraité. jNL Gallon de La Bastide a toujours les premières \ il a souvent les dernières. Il me pardonnera si je mets quelques exceptions à ce dernier éloge ; mai>il est impossibles, par exemple, de