EXTRAÏÎTS DU LIVRE IV
De la matière et de la forme dans les substances simples.
1. Si l’inférieur émane du supérieur, il faut que tout ce qui est dans l’inférieur soit aussi dans le supérieur : je veux dire que les sphères corporelles correspondent aux sphères
(4) L'auteur veut dire, il me semble, que dans l'âme particulière, ou plutôt dans l'individu humain, tout est disposé comme dans le monde universel: car l'homme est un microcosme. Vers. lat. : «et videtur mihi quod ordo animæ particularis sequitur dispositionem mundi universalis. »
spirituelles et que celles-là sont émanées de celles-ci; or, comme les sphères corporelles ont matière et forme, il doit en être de même des sphères spirituelles. La preuve que les substances spirituelles ont une matière commune et qu’elles diffèrent par la forme, la voici: comme les actions de ces substances sont différentes (1), il n’y a pas de doute que leurs formes ne soient différentes. Mais on ne saurait admêttre que les matières de ces substances soient différentes, puisqu'elles sont toutes simples et spirituelles, que la différence est dans la forme, et que la matière simple est en elle-même sans forme.
2. L'idée cependant qu’il faut avoir des formes spirituelles, c'est qu’elles sont toutes une seule forme et qu’elles ne différent pas en elles-mêmes; car elles sont toutes purement spirituelles 2), et la diversité ne leur vient que de la part de la matière qui les porte (5). Si celle-ci est près de la perfection, elle est subtile, et la forme qui est portée par elle est extrêmement simple et spirituelle, et vice versa. Tu peux prendre pour comparaison la lumière du soleil; car cette lumière en elle-même est une : si.elle rencontre un air pur et subtil, elle le pénètre et on l’y voit tout ‘autre qu'on ne la voit dans un air trouble, qui n’est pas clair. Il en est de même de la forme.
3. Ce qui prouve que les substances simples, qui sont au dessus des substances composées, sont composées de matière et de forme, c’est que (comme nous l'avons dit) les choses inférieures viennent des choses supérieures et en saut l'image ; car, si l’inférieur vient du supérieur, il faut que les degrés des substances corporelles correspondent aux degrés
(1) Cf. ci-dessus, liv. 111, 66 27 et suiv.
(2) L'auteur veut dire, ce me semble, que d'un autre côté les substances simples, considérées comme formes pures, ne sauraicnt être numériquement distinctes ; car tout ce qui n'est ni un corps ni une faculté dans un corps n’admet point la multiplicité. Voy. Guide des Égarés, pag. 434 , et ibid., notes 3 ct 4.
(3) Voy. ci-après, Ç 22.
des substances spirituelles. De même donc que dans la substance corporelle (on peut distinguer) trois degrés différents, qui sont le corps épais, le corps subtil, et enfin la matière et la forme dont elle est composée, de même la substance spirituelle a trois degrés différents : le premier est la substance spirituelle qui vient immédiatement après la substance corporelle; ensuite vient la substance spirituelle qui surpasse celle-là en spiritualité, et enfin la matière et la forme dont elle est composée.
4. La preuve que le supérieur se retrouve dans l’inférieur, c'est que les choses supérieures )'( donnent aux choses inférieures leurs noms et leurs définitions. De plus, l’intellect sépare les formes d’avec la corporéité ; et en cela il y a une preuve que les formes portées par la substance composée émanent des substances simples.
5. S'il n’est pas impossible que le composé soit simple, il n’est pas impossible non plus que le simple soit composé (1); car le composé est simple par rapport à ce qui est au dessous de lui, et (de même) le simple peut être composé par rapport à ce qui est au dessus de lui.
6. Comme l’intellect individuel est composé de matière et de forme, il s'ensuit que l’intellect universel est (également) composé de matière et de forme (%); car nous jugeons de
(1) Ici l'auteur entend par choses supérieures les genres et les espèces, ct par choses inférieures, les individus.
(2) L'auteur veut expliquer comment ces substances, composées de matière et de forme, peuvent être appelées simples. Cf. pag. 7%, noie 3.
(3) Ce paragraphe présente de nombreuses difficultés. Non 500lement on n'en reconnaît pas bien la liaison avec ce qui précède et ce qui suit, mais il n'offre pas en lui-même de prime abord un ensemble d'idées dont il soit facile de bien suivre l'enchainement. Malheureusement , la vers. lat. se trouvant ici dans le plus grand désordre, par suite de nombreuses transpositions, il n'est pas possible de supplécr à ce que le caractère aphoristique des extraits hébreux laisse de vague et d'obscur. Ajoutons à cela que ce para-
l'existence de l’intellect universel par celle de l’intellect individuel. — Mais, comme il a été établi que chacune des substances simples est composée de matière et de forme [puisqu'il a été établi que l'intellect en est composé], il faut, à cause de
graphe est extrémement corrompu dans le ms. hébreu, et que la vers. lat., que nous citerons ci-après, ne nous offre pas non plus le moyen de corriger avec sûrelé le texte hébreu. Voici quels paraissent être le sens général et la suite logique de ce paragraphe : L'intelligence particulière étant composée de matière et de forme — ce que l’auteur dit avoir montré précédemment —, il s'ensuit que l'intellect universel est également composé de matière et de forme. Ce qui est vrai pour l’intellect universel l’est aussi pour chacune des autres substances simples. Cela posé, il faut, avant.de parler de la matière universelle et de la forme universelle, faire connaître le rapport mutuel des substances simples, quant à leur matière 1 à leur forme respectives, ainsi que le rapport des matières et des formes de ces substances à celles du monde corporel. Avant d'ahorder ces considérations )66 12 et suiv.), l’auteur allègue encore un certain nombre de preuves pour établir l'existence de la matière et de la forme dans les substances simples.
Voiei maintenant la vers. lat., dans laquelle nous remontons מט peu avant le commencement de notre paragraphe : « ...… Et posuimus exemplum ad assignanduin materiam [et] formam in unaquaque substantiarum spirilualium materiam intelligentiæ parücularis et ejus formam, et posui hoc per regulam ad signandum substantiam intelligentiæ universalis et cæterarum substantiarum universalium quæ sunt infra eam.—Discipulus. Quomodo est hoc ? — Magister. Quum fuerit intelligentia particularis composila ex ma- הו et forma , oportet ut intelligentia universalis sit composila ex materia et forma, et judicamus in hoc per intelligentiam particularem de [existentia] intelligentiæ particularis (lisez : universalis). — Discipulus. Quid ergo faciemus? — Magister. Postquam constitutum est quod unaquæque substantiarum simplicium composita 051 אט materia et forma, unde [?] constitutum fuit טסט intelligentia composita estex illis, ergo oportet ut consideremus dispositionem materiarum harum substantiarum universalium ct ordinemus alias cum aliis; similiter oportet ut consideremus ordinem formarum harum substantiarum et disponamus alias cum aliis, sicut in materiis et formis
cela (1), que nous considérions quelle est la liaison des matières de ces substances universelles et comment elles sont disposées les unes à l’égard des autres (3), et de même il faut considérer quelle est la liaison des formes de ces substances et comment elles sont disposées les unes à l'égard des autres (%), — ainsi que (nous le faisons) pour les matières et les formes des substances sensibles; — afin que, après avoir saisi la disposition des matières et des formes de ces substances intelli-
- gibles et l'union des parties de la matière spirituelle (4), nous
substantiarum sensibilium; donec quum ordinatæ fuerint materiæ et formæ harum )"( substantiarum intelligibilium et unitæ nobis fuerint partes materiæ spiritualis, speculabimus deinceps ordinem materiæ spiritualis cum materia corporali, et ordinem formæ spiritualis cum forma corporali; donec, quum hoc fecerimus, unientur nobis partes materiæ universalis [et partes formæ universalis]. Et, quum effecta fuerit unitio materiæ universalis et formæ universalis, considerabimus deinde unamquamque earum simul. »
(*) Dans le ms. latin (fol. 209 a, b) ce passage est interrompu aux mots materiæ et formæ harum qui n offrent aucune liaison avec ce qui suit; il faut aller chercher les mots substantiarum intelligibilium etc. au folio 206 c (première ligne). Ce qui, dans le ms., précède ces derniers mots se rattache à ce qui se trouve au folio 209 b après le mot harum. 1| est évident, par ce passage et par beaucoup d'autres, que notre ms. latin a 616 fait sur une copie dont les feuillets étaient renversés et transposés ; il en résulte un désordre qui rend l'usage de ce ms. extrêmement difficile.
(4) Ce passage est peu clair; là leçon en est incertaine, et la construction laisse à désirer, tant dans le ms. hébreu que dans la vers. lat. Le texte me paraît devoir être rétabli ainsi : אכל מאחר שהתבאר [כי] כל אחר מהעצמים הפשוטים מורכב מיסוד מצד שהתבאר כי השכל מורכב מהם על כן צריך וכוי mn. C'est d'après cette leçon que nous avons traduit.
(2) Voy. ci-après, 66 12 et suiv.
(3) Voy. ci-après, ₪8 20 et suiv.
(4) Littéralement : Après que les matières et les formes de ces substances intelligibles auront été disposées pour nous, et que les partics de la matière spirituelle auront êté unies pour nous, etc.
puissions ensuite considérer la liaison de la matière spirituelle avec la matière corporelle et celle de la forme spirituelle avec la forme corporelle. Et après avoir fait cela, les différentes parties de la matière universelle et celles de la forme universelle s'uniront pour nous; et lorsque nous aurons complétement établi l’union de la matière universelle et (celle) de la forme universelle, nous considérerons chacune d’elles à part (dans son ensemble).
7. La matière ne saurait exister dénuée de forme; car lexistence d’une chose n’a lieu que par la forme. Ce qui le prouve, c’est que tout être est ou intelligible ou sensible et que le sens et l’intellect ne s’attachent qu’à la forme sensible ou intelligible. La cause en est que les formes sensibles ou intelligibles s’interposent entre les formes de l’intellect ou de lâme (sensible) et les matières qui portent les formes sensibles ou celles qui portent les formes intelligibles ; c’est pourquoi les formes ne s’attachent pas aux matières, mais seulement aux formes (1); car ce sont elles qui se rencontrent les unes les autres, d’autant plus qu’elles sont semblables et homogènes (2).
8. Revenons maintenant à (la thèse) qu était l’objet de notre recherche, savoir: qu’il n’y a dans les choses intelligibles que la matière et la forme. Nous disons donc qu’il a déjà été exposé, dans ce qui précède, que l'inférieur est
(4) C'est-à-dire : les formes de l'intellect et du sens s’attachent aux formes intelligibles et sensibles.
(2) Notre ms. a le mot מתעבות , qui n'offre ici aucun sens; nous croyons qu'il faut lire מתגנסות , mot qui, à la vérité, offre à lhébraïsant une physionomie barbare, mais que le traducteur aura formé d'après l'arabe, de même qu'il forme plus loin le mot והגנסות (voy. liv. V, 12, où l’auteur traite la même question). Le texte arabe portait probablement, dans notre passage , 2 ul ; vers. lal.: «ct maxime sunt convenientes et sub uno
genere. »
émané du supérieur ; il s’eusuit de 18 (1) que les sphères sensibles sont émanées des sphères intelligibles, et il faut par conséquent que les sphères intelligibles soient composées de matière et de forme, de même que les sphères sensibles sont composées de matière et de forme. Il est donc clair qu’il n’est pas possible que la substance spirituelle soit uniquement matière ou uniquement forme, mais (il faut qu’elle soit) composée de l’une et de l’autre. Ce qui le prouve encore, c’est que les substances intelligibles concordent (entre elles) sous un rapport et diffèrent sous un autre rapport; il s’ensuit de là qu’elles concordent par la matière et diffèrent par la forme. Une autre preuve encore est celle-ci: Le créateur de toutes choses doit être seulement un, et il faut aussi que le créateur diffère de la créature; or, s’il avait créé un être qui 4 uniquement matière ou uniquement forme, (cet être) serait semblable à l’(être) un, sans qu'il y eût un intermédiaire entre eux, car le nombre deux est au dessous de l’un (3).
9. On peut enfin démontrer (notre thèse) par cela (5) que les choses ne diffèrent pas sous tous les rapports, ni ne concordent
(1) Nous donnons encore ici la version latine, d'après laquelle nous avons reclifié et complété notre texte : «unde oportet ut sphæræ sensibiles defluxæ sint a sphæris intelligibilibus, et inde opontet etiam ut sphæræ intelligibiles sint composilæ ex materia et forma, 81601 sphæræ scnsibiles fuerint composilæ ex materia et forma. Et declaratum cst omnino quod non est possibile ut substantia spiritualis sit materia tantum aut forma tantum, sed composita ex utraque. »
(2) Le nombre deux suivant immédiatement le nombre un, ce qui vient après l'un doit être deux (matière et forme); et si l'on supposait une substance simple qui füt uniquement matière ou uniquement forme, il n'y aurait pas d'intermédiaire possible entre l’un absolu (le créateur) et cette substance, qui, par conséquent, se confondraient ensemble. Cf. liv. I, 1; liv. 1%, S 18, et liv. V, 9 44.
(3) C'est-à-dire, par chacune des trois considérations suivantes.
sous tous les rapports (1), que toute chose intelligible se divise en deux, c’est-à-dire, en la qualité et l’objet qualifié (2), et, enfin, que l’intellect ne saisit que la chose qui a matière et forme. La preuve (de cette dernière proposition) est que la dernière chose que l’intellect puisse atteindre par la perception, c’est le genre et la différence, ce qui prouve que la matière et la forme sont 16 terme de toute chose. Ensuite : lorsque l’intellect sait une chose, il l’environne par cela même qu'elle 8 un terme pour lui; or, la chose n’a un terme que par sa forme, car ce qui n’a pas de forme n’a pas non plus de terme qui puisse servir à le définir (3) et à le distinguer de ce qui n’est pas lui ; c’est pourquoi aussi la substance éternelle n’a pas de terme (est infinie), car elle n’a pas de forme.
40. En somme je dirai (4) : Si la partie est (de la nature) du
(4) Elles doivent donc concorder par quelque chose et différer par quelque chose; ce par quoi elles concordent, c'est la matière, et ce par quoi elles diffèrent, c'est la forme. Cf. le $ précédent.
(2) En disant la chose intelligible ou l'intelligible, on établit une qualité et une chose qualifiée, c'est-à-dire, une forme et quelque chose qui porte la forme. L'auteur a fait plus haut le même raisonnement pour établir l'existence de la matière qui porte la forme de la corporéité (voy. liv. 11, 2).
(3) Littéralement : car ce qui n'a pas de terme (ou l'infini) n'a pas de forme par laquelle il puisse étre défini et distingué de ce qui n'est pas lui; la traduction que nous avons adoptée nous a paru plus logique. Au lieu de 19 "31, comme le porte le ms. et comme nous l'avons imprimé, il vaut mieux lire בה "2, avec le suffixe féminin, se rapportant à “1%. Vers. lat.: «res autem non 651 finita nisi per suam formam , quia res quæ infinita est non habet formam qua fiat unum et differat ab alia. » On voit que le mot "134 est remplacé dans la vers. lat. par fiat unum, ce qui s'explique par une variante de l'original arabe ; le traducteur hébreu
a lu Sæ?, tandis que le traducteur latin a lu JS Y.
(4) Littéralement : Et la somme de ce chapitre est ce que je dirai. L'auteur veut dire probablement que, par les preuves qu'il va alléguer dans ce paragraphe et dans le suivant, et qui sont d'une grande évidence, ce sujet se trouvera épuisé.
tout, il n’y a pas de doute que les parties des choses ne soient (de la nature) de leur tout; donc, dès que les parties sont (composées) de matière et de forme, le tout aussi est (composé) de matière et de forme.
11. Ce qui prouve encore que toutes les choses sont composées de matière et de forme, c’est que le corps, placé à l'extrémité inférieure (de l'univers), est composé de matière et de forme, c’est-à-dire, qu’il est une substance ayant les trois dimensions. En effet, si tout l’être est continu et étendu de l'extrémité supérieure à l'extrémité inférieure, et que l’extrémité inférieure est composée de matière et de forme, il est clair que tout l'être, depuis l'extrémité supérieure jusqu’à l’extrémilé inférieure, est composé de matière et de forme.
12. On peut poser (en principe) qu'il y a trois matières, savoir : 15 la matière simple et spirituelle, qui est ce qu’il y a de plus simple en fait de matière, et c’est celle qui n’est pes revêtue de forme ; 2° la (matière) composée et corporelle, qui est ce qu'il y a de plus composé (1) (en fait de matière); 3° (la matière) qui tient le milieu entre les deux (?). Si je dis de la première matière qu'elle n'est pas revétue de forme, c’est parce que la matière qui est revêtue de forme (peut aussi être) spirituelle et simple, mais elle est autre que celle qui n’est pas revêtue de forme (5), comme l’a dit Platon (4).
(4) Le ms. porte גשמי , corporel; nous avons cru devoir substituer מורכב , composé. Malheureusement la version latine est ici incomplète. — Par cette seconde matière, l'auteur entend celle qui porte la forme de la corporéité ou celle de la spiritualité, tandis que la première 651 la matière universelle dans toute son abstraction.
(2) Cette troisième matière est, comme on le verra ailleurs, la matière abstraite de la corporéité , ou celle qui 05] 3 6 en puissance, comme la matière des éléments et celle des sphères. Voy. plus loin l'analyse du quatrième livre.
(3) En effet, les substances dites simples sont, comme on l'a vu, composées de matière et de forme, elles sont simples relativement aux substances corporelles (cf. $ 3), tandis que la matière abstraite universelle est simple dans le sens absolu.
(4) 11 me paraît évident que notre auteur, à l'exemple des autres
13. La matière corporelle, savoir la quantité qui porte la forme de la figure et (celle) de la couleur, n’est pas une forme pour 16 corps qui la porte, comme la qualité, savoir la figure et la couleur, est une forme poyr lui. Et de même que le corps abstrait, qui est plus simple que le corps ayant des qualités, est une matière portant la qualité, de même 11 doit être (luimême) une forme pour une autre matière plus subtile (1), puisqu'il se résout en elle; (et ainsi de suite) jusqu’à ce que la résolution (successive) arrive à la matière simple en réalité (3).
44. Chaque substance inférieure (comme nous l'avons déjà dit) est une forme pour celle qui est au dessus d'elle, et chaque (substance) supérieure est une matière qui porte l’inférieure, jusqu’à ce que (successivement) on arrive à la matière première, simple en réalité. Il s'ensuit de là que la matière première, qui porte tout, est une. Or, comme il a été démontré que tout ce qui d’entre les substances est une matière pour ce qui est au dessous, est (en même temps) une forme pour ce qui est au dessus, il est clair par là que les substrata, quoiqu'ils soient tous, d’un côté, des matières servant de substratum ' [c'est-à-dire, que ce qui est plus subtil d’entre les substances est un substratum pour ce qui est plus épais], sont (3) tous
écrivains arabes, attribue à Platon des théories empruntées aux néoplatoniciens; car ce qu'il dit ici des différentes matières n'a rien de commun avec la doctrine de Platon (cf. ci-après, 6 32, et liv.V, $ 19). Les Arabes, qui traduisirent de bonne heure certains écrits néoplatoniciens, avaient peut-être, dès 16 principe, confondu ensemble les noms de Platon et de Plotin, à cause de leur ressemblance. Il est à remarquer que le nom de Plotin ne se rencontre jamais dans les écrits des Arabes, quoique ceux-ci citent bien souvent d'autres néoplatoniciens, tels que Proclus, Porphyre et plusieurs autres encore.
(4) Cf. ci-dessus, liv. 11, 1.
(2) C'est-à-dire , à celle qui est d'une simplicité absolue.
(3) Dans הם וכו' ‘9, le mot כִי cst superflu ; la construction est כל המונחים --. הם כולם צורות ‘9. Le pléonasme que nous
(d’un autre côté) des formes portées par la matière première. Tu sauras aussi qu’il leur faut (c’est-à-dire , aux substances’) une matière première qui les porte toutes; car, comme elles sont (toutes) finies et s'arrêtent à un terme, il faut nécessairement admettre qu'il existe une matière première qui les porte toutes, et c’est là la matière première universelle qui est l’objet de notre recherche. Il s'ensuit évidemment de [8 que la diversité dans les substances vient uniquement de la forme, et non de la matière; car les formes sont multiples, tandis que la matière est une.
15. La matière première (donc), qui porte tout, est une; car elle réunit (en elle) les matières des choses sensibles et celles des choses intelligibles, de manière qu’elles deviennent toutes une seule matière. Or, si tout a une seule matière, il faut que ses propriétés se trouvent dans tout )'(; et (en effet), si tu examines toutes les substances, tu trouveras que les propriétés et les traces de la matière première se trouvent dans toutes; car tu trouveras (par exemple) que le corps est une substance portant beaucoup de formes variées, mais que la nature et les âmes vitales (?) (en portent) davantage [car ce sont elles qui impriment les formes dans le corps], et que l'âme rationnelle et l’intellect (en portent) encore davantage {car ils renferment toutes les formes]. Je dirai donc en général que toutes les substances, à mesure qu’elles sont plus élevées, ont plus de consistance, embrassent plus de formes et sont plus semblables à la matière première, qui porte toutes les formes, que les autres substances qui sont au dessous d'elles ; car, si l'on réfléchit sur ce point, c’est-à-dire (si l’on considère)
signalons devait exister aussi dans l'original arabe; car nous 6 trouvons aussi dans la version latine, qui porte: «quod omnes sunt formæ, etc. כ
(4) Cf. ci-dessus, Liv. 1, 6 6.
(2) La vers. lat. a également le pluriel animæ sensibiles ; l'auteur paraît désigner par ces mots l’âme végétalive (ou nutritive) et l'âme vitale proprement dite.
comment ces propriétés pénètrent les substances et s’y étendent et comment elles subsistent et se consolident dans la substance, à mesure que celle-ci occupe un degré plus élevé et qu’elle est plus près de l’extrémité supérieure , il sera évident alors que ces propriétés sont émanées (d’en haut) et qu’elles viennent de la matière première universelle, qui embrasse toutes les substances, qui les environne et leur donne son nom et sa définition. Et si l’on considère encore que toutes les choses multiples tendent à s’unir, il sera évident aussi que la matière qui porte tout est une; car les parties multiples ne chercheraient pas à s’unir, si le tout qui les contient et les affermit )'( n’était pas un. |
16. Comme tous les êtres diffèrent par la forme, et que tout ce qui diffère par la forme doit concorder par la matière, il s'ensuit nécessairement que la matière des êtres est une. Il faut ensuite comparer la forme universelle à la matière universelle, qui est une, el savoir que c’est la forme universelle qui constitue l'essence de la matière universelle ; et, puisqu'il en est ainsi, l'essence de chacune d'elles devient nécessaire par la nécessité de celle de l’autre (2).
17. L’essence de la matière ne saurait être un seul instant dépouillée de forme, ni l’essence de la forme ne subsister sans la matière. Et en cela il y a une preuve forte que l'essence de chacune est nécessaire par la nécessité de celle de l’autre. — Considère (maintenant) les propriétés de l'unité, et tu les trouveras (aussi) jointes à la forme. En effet, c’est l'unité qui
(4) Les mots והקם בהם paraissent avoir ici le sens de -והמקיים אותם Vers. lat. : « Nisi totum quod eas continet et compleclitur unum esset. » Cf. liv. V, >
(2) Notre texte a dù être corrigé ici dans plusieurs endroits. Vers. lat. : « Debes considerare formam universalem secundum materiam universalem, quia una 681... Scias quod forma universalis perficiet essentiam materiæ universalis; et quia hoc sic est, oportet ut essentia uniuscujusque illarum sit 06113 essentiæ alterius. »
constitue (1) la multiplicité, (et c’est elle qui) la tient, lui donne l’existence, l’environne et se trouve dans toutes ses parties, et, portée par la chose qui lui sert de substratum, elle est (elle-même) au dessus de la chose qui lui sert de substratum. Or, ces mêmes propriétés se trouvent dans la forme; car c’est la forme qui constitue l’essence de la chose dans laquelle elle se trouve, qui lui donne l'existence, la tient, l'environne et se trouve dans toutes ses parties, et, portée par la matière qui lui sert de substratum, elle est au dessus de la matière et la matière est au dessous d'elle.
18. Il ne serait pas exact de dire que l’unité est la racine de tout, puisque l’unité n’est qu’une forme, tandis que le tout n’est pas seulement forme, mais forme et matière ; mais il est exact de dire que le (nombre) trois est la racine de tout, de manière que l'unité correspond à la forme et le (nombre) deux à la matière. Je t'ai déjà exposé que les propriétés de l’unité se retrouvent dans la forme, puisque la forme constitue (in véritable essence de) la matière à laquelle elle sert de forme, qu’elle l’environne, se trouve dans toutes ses parties et est portée par la chose qui lui sert de substratum. Quant à l’existence des propriétés du (nombre) deux dans la matière, voici ce que j'ai à dire à cet égard : 1° La dualité est placée au dessous de l'unité, et l'unité est au dessus de la dualité la): de même la matière est placée au dessous de la forme et la forme est au dessus d'elle. 2° La forme est une et le (nombre) deux est une multiplicité divisible, et de même la matière est multiple et divisible; et par cette raison, les matières sont la cause de la multiplicité des choses et de leur divisiblité, parce que le substratum est au rang du (nombre) deux (3).
(1) Vers. lat. : « Quia unitas estefficiens multitudinem. »
(2) Cf. ci-dessus, à la fin du $ 8, pag. 70, et tbid., note 2.
(3) La version lat. diffère un peu de notre texte : « Et etiam, quia forma una est et duo multitudo divisibilis; et propter hoc maleria causa est multiplicitatis rerum et divisionis earum, quia assimilala est duobus. »
8° La propriété de la forme est 06; c’est celle de constituer l'essence (des choses). Mais la matière a deux propriétés : l'une est celle de porter la forme, et cette propriété est opposée (1) à celle de la forme [car la matière portant la forme et la forme constituant l'essence de la matière constituent (ensemble) l'existence de toute chose et en accomplissent la nature]. Cette (première) propriété, la matière la tient du premier un, opposé à l’un de la forme; et par un je veux dire ici la moitié du (nombre) deux que nous avons fait correspondre à la matière. La seconde propriété de la matière est la divisibilité et la multiplicité ; car la forme se divise et se multiplie par la matière. Cette propriété, la matière la tient du second un, c’est-à-dire, de la (seconde) moitié du (nombre) deux, jointe au premier un; cette jonction forme la dualité, et, par l'existence de la dualité, existent la divisibilité et la multiplicité. 4° La matière se divise d’abord, par une première division, en deux parties, selon la nature du (nombre) deux; je veux dire, en la matière des substances simples et en celle des substances composées ; et de cette manière elle obtient la propriété du (nombre) deux. — Il est donc démontré que la forme est au rang du (nombre) un, et la matière à celui du (nombre) deux ; et, puisqu'il en est ainsi et que la matière et la forme sont la racine de tout, il est clair que le (nombre) trois est la racine de tout.
19. La forme de l’intellect ressemble à la forme de l'unité, parce que (l’intellect) saisit l’une des prémisses (2). La forme de l’âme ressemble au (nombre) deux, parce qu’elle se meut des prémisses à la conclusion et de l'identité à la non-iden-
(4) C'est-à-dire : placée en face, correspondante ou corrélative.
(2) L'auteur veut dire probablement que chaque prémisse à pant est prise directement dans l'intellect, car elle est le produit d'un jugement. — À un autre point de vue, c'est la substance première ou l'être pur et absolu, qui représente la monade, tandis que l'intellect est mis au rang de la dyade; voy. ci-après, liv. V, à la 80 du 9 30.
tité (1). La forme de l’ême vitale (sensible) ressemble au (nombre) trois, parce qu'elle perçoit le corps, qui a les trois dimensions, par l'intermédiaire de trois choses, qui sont la figure, la couleur et le mouvement. La forme de la nature ressemble au (nombre) quatre, parce que la nature a quatre
= facultés (9). Je dirai en général que, si tu considères tous 8 | Ctres, tu les trouveras constitués et réglés sur la nature du ‘nombre, et tu les trouveras tous tombant sous la forme de l’intellect, qui est l'unité, puisque tous les nombres tombent sous l'unité; c’est pourquoi la forme de l’intellect et son essence renferment toute chose et environnent toute chose. 20. I s'ensuit de là que la forme universelle est l’impression (faite) par l’un véritable %) — qu'il soit exalté! — laquelle s'étend dans toute la matière ct l’environne; car, comme l'unité première (Dieu) est l’unité véritable qui agit per elles même, c’est-à-dire, qui n’agit pas par autre chose, il faut qu’il existe une unité subséquente, laquelle est la première des unités nombrées (4); c’est là la forme universelle qui constitue l'essence de la généralité des espèces, c'est-à-dire, de l’espèce
(4) Littéralement : du מאתא à l'AUTRE. Notre ms. porte מההויה , de l'ÊTRE; mais dans la vers. lat., on lit: « ab idemptitale ad extraneitatem», et c’est d’après celte version que nous avons substitué à מההויה les mots .מההוא הוא Ce dernier terme, dans la métaphysique arabe (.» 20% correspond ₪ de même que הזולת (ar. pe) correspond à ro ërepoy (voir Arist., Métaph., V, 9, IV, 2, et passim, et Cf. Ravaisson, Essai sur la Métaph. d'Arist., t. 1, pag. 361, 362). L'auteur paraît indiquer ici des procédés logiques qui appartiennent à la faculté rationnelle de l’âme. — On pourrait cependant conserver la leçon du ms. hébreu, et traduire : de l’étre à ce qui n'est pas l'être; car l’auteur 8 dit plus haut que la substance de l'intellect perçoit l'être (הויה) dans toutes choses, tandis que la substance de l’âme perçoit ce qui n'est pas l'être (הזולת) Voy. liv. 111, % 26.
(2) Voy. ci-dessus, pag. 55, note 1. :
(3) C'est-à-dire : elle est le reflet de l’unité absolue, ou de Dieu.
(4) Cf. ci-dessus, liv. 11, 9 26.
générale qui donne à chacune des espèces sa (propre) essence et dans l’idée de laquelle se rencontrent toutes les espèces [car il faut que chacune des espèces des substances simples et composées ait (aussi) une forme qui constitue sa (propre) essence]. Cette idée (générale) qui les constitue toutes à la fois, c’est la forme universelle, c’est-à-dire, l'unité (secondaire) venant après l'unité qui agit (par elle-même). C'est pourquoi il a été dit que la forme tient la matière et la fait subsister, parce que la forme est l’unité et que c’est l’unité qui tient le tout et qui le fait subsister ; car elle recueille et unit la substance de la chose dans laquelle elle est, c’est-à-dire, elle la retient de manière à ce qu’elle ne se sépare pas ni ne devienne mulüple ; et c’est pour cela aussi qu’il a été dit que l'unité embrasse toute chose et se trouve dans toute chose.
21. La totalité de la forme se répand dans la totalité de la substance de la matière et pénètre dans toutes 808 parties. Elle ressemble à la lumière qui se plonge dans la totalité de la substance du corps dans lequel elle pénètre, et à la quantité qui s’étend dans la substance qu’elle pénètre.
22. Si la diversité et la division affectent les formes, ce n’est pas par la forme en elle-même, mais par la matière qui la porte; car (comme nous l'avons dit), s’il existe une unité première absolue, indivisible et agissant par elle-même, il faut qu'il existe aussi une unité subséquente, hylique (1) et divisible, et c’est la forme universelle portée par la matière universelle. 11 faut par conséquent que cette unité soit multiple et divisible, à cause de la matière qui la porte, bien que, par elle-même , elle soit une unité. S'il faut que cette unité soit hylique, ce n’est que parce qu’elle est subséquente à l’unité première absolue, je veux dire, parce qu’elle est créée par elle; et, comme cette unité (subséquente), c’est-à-dire la forme
45 Nous avons cru devoir employer ici le mot hylique pour rendre l'adjectif hébreu ,רזמרי correspondant au mot arabe Se. Voir ci-après, pag. 81, notc 2. |
universelle, est hylique, elle est divisible par la matière qui la porte, et non pas par elle-même. En voici l'explication : Comme la forme est une lumière parfaite, et que (cependant) sa divisibilité et sa multiplicité causent l’affaiblissement (successif) de la lumière qui se répand dans la matière, la rendent trouble et épaisse, et, en général, font que son milieu diffère de son commencement et que sa fin diffère de son milieu, sans qu’il y ait là autre chose que la matière et la lumière qui s’y répand, c’est-à-dire la forme, il est clair par là que l’affaiblissement, l’épaississement, la ternissure, et, en général, l’obscurcissement affectant la lumière qui se répand dans la matière, viennent de la matière, et non pas de la forme en elle-même. C’est pour cela que les substances ont plus de connaissance et sont plus parfaites les unes que les autres, je veux dire, à raison de la ternissure et de l’épaississement de la matière, et non pas par la forme elle-même ; car la connaissance et le discernement appartiennent à la forme, et non à la matière. La forme est une lumière parfaite, la matière est le contraire; or, à mesure que la matière est plus subtile et qu’elle s'élève plus haut, la substance, par la lumière qui y pénètre, a plus de connaissance et est plus parfaite, comme l’intellect et l’âme ; et au contraire (1), à mesure que la matière descend, elle s’épaissit à raison de sa distance de la lumière qui s’y répand )9. Il en est de cela comme de l'air; car, à mesure que l'air s'éloigne de la vue, celle-ci est empêchée d’y pénétrer et né peut atteindre les formes visibles qui sont derrière lui, à
(4) Le mot ואמנם paraît être de trop dans la phrase hébraïque, de même que la conjonction et dans la vers. lat., qui porte : «et e contrario ef materia quo magis descendit, etc. » Îl est possible que les deux traducteurs aient rendu trop servilement le texte arabe,
qui portait peut-être (| 5 \ ל (9) La vers. lat. ajoute: «et propter multiplicitatem partium ejus. 5
cause du redoublement et de la multiplication (1) des couches d'air, et pour cela il (l’air) se corporifie et forme un obstacle entre la vue et la chose visible; et, au contraire, à mesure que (air) s’approche (de la vue), la force visuelle y pénètre et le déchire. Il en est de même de la lumière qui pénètre dans la matière hylique (2); car, à mesure que celle-ci descend, elle se corporifie et la lumière ne peut y pénétrer complétement. On peut en dire autant des diverses parties de la matière (universelle), c’est-à-dire, qu’ n’est pas possible que la lumière pénètre dans les parties inférieures autant que dans les (parties) supérieures. La vérité est que, lorsqu'une chose est pure , elle conserve davantage (le caractère de) son espèce et elle est plus forte et plus visible ; mais, dès qu’il s’y mêle un autre élément, il y exerce son action et en altère la clarté et l pureté. Il en est de même de la lumière qui se répand dans la matière; car, tant qu’elle est d’une pureté absolue, libre de ג[ matière, elle est plus parfaite et plus forte, et de même, tant qu’elle se mêle à la partie pure de la matière, elle conserve bien plus (le caractère de) son espèce et elle est bien plus forte et solide que lorsqu'elle se mêle à la partie épaisse (de la matière) (5). Et ceci te montre que l’altération affectant la
(4) C'est-à-dire , parce que les couches d'air se répètent et se mulüplient. Vers. lat.: « propter densitatem et multiplicitatem pertium aëris », ce qui n'est pas tout à fait exact.
(2) Le texte 5 ici le mot M, généralement employé par ls rabbins pour désigner la מגט d'Aristote, et qui correspond
aux mots arabes כ et L 32 - Pour notre auteur, la 52n n'est qu'une partie de la matière universelle, qu'il désigne toujours par le mot “ND, en arabe æ, c'est-à-dire, élément primitif. 61. plus loin, liv. V, 66 3, 8 et 13.
(3) Le texte, qui est défectueux, a été complété d’après la vers. lai: « Similiter, quo magis fuerit commixtum clariori parti materiæ, amplius servabit speciem suam et fortius est et firmius quam id quod est commixtum crassiori parti ejus. »
lumière qui se répand dans la matière provient uniquement de la matière, et מסם pas de la lumière en elle-même. On peut comparer à cela la lumière du soleil qui se mêle à l’obscurité, ou 160086 mince et blanche quand un corps noir s’en revêt; car alors la blancheur ne se voit pas, à cause du noir qui prédomine. On peut y comparer encore la lumière qui pénètre, par exemple, à travers trois vitres; car la seconde vitre a moins de lumière que la première, et la troisième en a moins que la seconde. Or, 1[ est clair que ce n’est pas à cause de la faiblesse de la lumière en elle-même, mais à cause des vitres, lesquelles forment des obstacles qui empêchent la lumière de pénétrer, parce qu’elles sont corporelles et épaisses. — D’après ces analogies, la défectuosité des formes des substances (1) et leur division doivent dériver, non pes de la lumière en elle-même, mais de la matière, qui est corporelle en comparaison de la forme. Et puisqu'il en est ainsi, 11 1 clair que la lumière en elle-même est une seule chose (3), mais qu'il lui arrive d’être troublée, de la même manière que cela arrive à la lumière qui se répand à travers les vitres et à la lumière du soleil se répandant dans un air qui n’est pas pur.
23. Toutes les formes inférieures existent dans les formes supérieures, et, à mesure que la substance est plus élevée et plus pure, elle réunit et embrasse plus de formes. Ainsi, la substance , qui est subtile, porte (la forme de) la quantité et ce qu’il y a dans celle-ci en fait de figure et de couleur; l’âme sensible, qui est plus pure que la substance, reçoit les formes des choses sensibles et les porte par sa propre subtilité et par Ja subtilité des formes sensibles ; l’âme rationnelle porte la
(4) Vers. lat.: « Diminutio luminis suhstantiarum et diversitas, etc. » — Il est indifférent pour le sens de lire MY1%, formes, ou אור , lumière ; car la forme 8 été plus haut représentée comme lumière.
(2) C'est-à-dire : elle est la même dans toutes ses parties; le vers. lat. ajoute : «et inferior pars ejus talis est in essentia qualis superior. »
substance avec toutes les formes qu’elle renferme ; ;< 6 porte toutes les formes qui sont au dessous de lui, et (enfin) la matière première universelle porte la forme de tout (l'être) d’une manière absolue.
24. Le monde corporel et composé est l’image du monde spirituel et simple, et ce qui est plus bas d’entre les mondes simples est l’image de ce qui en est plus haut, jusqu’à ce que successivement on arrive au monde simple par excellence. Tu peux prendre pour exemple certaines formes corporelles qu’on voit en veillant ; car ces formes corporelles sont l’image des formes psychiques (1) qu’on perçoit dans le rêve, et de même les formes psychiques qu’on perçoit dans le rêve sont l'image des formes intelligibles intérieures.
25. Il faut donc que les formes inférieures soient émanées des formes supérieures; de sorte que la forme des substances corporelles se retrouvera dans celle de [8 nature, celle de la nature dans celle de l’âme et celle de l’âme dans celle de l’intellect.
26. La preuve que les formes sensibles sont cachées dans les formes intelligibles, c’est que les figures et les couleurs se montrent dans l'animal, le végétal et le minéral, par l’impression qu’x font l’âme et la nature, et que la manifestation des couleurs peintes et des figures (3), et, en général, celle de toutes les formes artificielles, vient de l’âme rationnelle. Si on m’objectait que peut-être ces formes naissent dans les (substances) composées par les éléments qui se réunissent dans une certaine proportion (5), et non pas par les impressions des substances
(4) Voy. ci-dessus, pag. 54, et tbid., note 2.
(2) La vers. lat. énumère trois choses: « .. depictionum colorum et figararam »; de même dans les deux passages suivants. Peutêtre faut-il lire dans notre texte : .הצבעים והגוונים והתבניות
(3) Le ms. porte מהתקבץ היסודות עליהם , par la réunion des substances À ELLES, ce qui n'offre pas de sens bien satisfaisant ; au lieu de ,עליהס il faut lire sans doute ירז by, selon une proportion, leçon qui est confirmée par la vers. lat. : «ex conjunetione elementorum secuadum aliquam proportionem. »
simples, je répondrais : Si les couleurs et les figures naissaient des éléments, elles se trouveraient toujours de la même manière dans les choses qui en sont composées (1), et celles-ci ne varieraient pas dans les couleurs et les figures comme elles varient dans la réception des impressions des substances (simples).
27. Toutes les formes inférieures existent dans les formes supérieures d’une manière plus simple et plus subtile; ainsi, par exemple, les corps et leurs formes existent dans la faculté imaginative, (qui est une) des facultés de l’âme, quoique (ces formes) soient cachées aux sens (2). Et bien plus encore toutes les formes existent dans l’intellect.
28. La forme de l’intellect perçoit toutes les formes et les connaît; la forme de l’âme rationnelle perçoit une partie des formes intelligibles (3) et les connaît, en se mouvent dans elles et en les parcourant, ce qui est semblable à l’action de lintellect ; la forme de l’âme vitale perçoit les formes corporelles et les connait, en mouvant les corps tout entiers dans les espaces (4), ce qui est semblable à l’action de l’âme rationnelle; la forme de l’âme végétative perçoit les substances des corps et meut leurs parties dans l’espace, ce qui est semblable à l’action de l’âme vitale: la forme de la nature opère la réunion des parties, leur attraction, leur expulsion et leur transforma-
(4) C'est-à-dire, qui sont composées des éléments; מהם se rapporte à .היסודות La vers. lat., au moyen de laquelle nous avons complété le texte, porte : « Si hæ depictiones, colores et figuræ fierent ex elementis, semper haberent esse in composilis ex eis uno modo, el non diversificarentur composita in depictionibus coloribus et figuris sicut diversificantur in recipiendo impressiones substantiarum. »
(2) C'est-à-dire : lors même qu'elles ne sont pas perceptibles pour les sens.
(3) Vers. lat.: «apprehendit formas intelligibiles »; le mot מקצת (une partie) n'y est pas exprimé.
(4) Cf. ci-dessus, liv. 111, 6 28 (pag. 55).
tion (), ce qui est semblable à l’action de l’âme végétative. Or, comme ces actions sont semblables entre elles, il faut nécessairement que les formes dont elles naïssent soient semblables entre elles.
29. Nous avons déjà dit que ce qui, de ces substances, est plus parfait et plus fort, est une cause pour ce qui est plus imparfait et plus faible. Or, comme les formes des substances simples et composées se répandent dans leurs essences et les environnent tout entières, et que les formes dérivent les unes des autres, savoir, les inférieures des supérieures, et se rangent dans un certain ordre depuis l’extrémité supérieure jusqu’à l'extrémité inférieure, (il en résulte que) la forme (universelle) ) se répand dans toutes les formes, comme la lumière se répand dans l'air, et s'étend avec continuité du baut vers le bas, rernplissant la matière et l’environnant, de manière qu'aucune de ses parties n’en reste vide, ni aucun leu n'en reste nu sans la revêtir. Cependant elle se trouve dans la matière à des degrés différents; car, à l'extrémité supérieure, la lumière qui en émane (5) est pure et parfaite et la substance qui la porte est spirituelle et 81120110 , tandis qu’à l'extrémité inférieure , la lumière qui en émane est sombre, ombragée et trouble, et la substance qui la porte est corporelle et épaisse; entre les deux extrémités il y a des (nuances) moyennes, selon le changement de la lumière et l'épaisseur
(4) Cf. ci-dessus, pag. 55, note 1.
(2) Le ms. porte simplement והצורה et la forme; mais ₪ est évident que c'est ici que commence le complément de la phrase, et, pour plus de clarté, nous avons substitué .הנה הצורה La vers. lat. porte : « cur non vides quod forma infusa, etc.» Le
texte arabe avait probablement 93! ₪ \ Sy sf, ce qui n’est qu'une forte affirmation ; d'après cela, il aude lire en hébreu : AN .הלא תראה שהצורה
(3) C'est-à-dire, qui émane de la forme. Les mots מהם Dm
que porte le ms. ont dû être changés en ממנה 7%. Vers. lai. : « quia fuit ab ea in supremo lumen purum. »
qu'a la matière, suivant qu'elle est plus près ou plus loin (des extrémités). Si tu examines la forme sous ce rapport, tu trouveras qu'elle commence par être spirituelle et parfaite, mais qu’ensuite elle s’épaissit par degrés, jusqu’à ce qu’elle arrive à la dernière extrémité ; là tu verras cesser tout mouvement , et la forme en repos (y sera) arrêtée.
30. Comme la forme première est la seconde unité, objet de l’action de l’unité première et active, et. que l'unité première active n’est pas comme l'unité du nombre, il faut que l'unité qui reçoit son action soit comme l’unité du nombre (1), c'est-à-dire, il faut qu'elle soit multiplicable et divisible, et, à cause de cela, elle doit être multiple et variée, et les nombres des formes seront multiples par sa multiplicité et varieront par sa variation. Ce qui en est la cause, c’est qu’elle se mêle à la matière et qu’elle s’éloigne de la source de l’unité.
31. La lumière qui se répand dans la matière émane d’une autre lumière qui est au dessus de la matière, savoir, de la lamière qui existe dans l'essence de la faculté efficiente ; je veux parler de la Volonté, qui fait passer la forme de la puissance à l'acte. Dans la Volonté, la forme tout entière (9) est en acle par rapport à l’agent )9 ; et si l’on dit qu’elle y est en puissance, c’est uniquement par rapport à ce qui reçoit l’action. 51 tu considères la faculté de la Volonté et les formes qu’elle possède en elle, tu verras que ce que la matière universelle en reçoit [c’est-à-dire, toutes les formes portées par elle, malgré leur lumière, leur multitude et leur grandeur] n'est, en comparaison de ce qu’elle (la Volonté) en possède elle-même, que ce que l’air reçoit de la lumière du soleil ; car la lumière qui se répand dans l’air est très peu de chose en comparaison de la lumière qui se trouve dans le soleil lui-
(1) Voirsci-dessus, 6 20.
(2) Vers. lat. : omnis forma; le texte héb. dit: TOTA forma. (8) C'est-à-dire, par rapport à la Volonté efficiente elle-même. Cf. liv. V, S 19.
même, et tel est précisément le rapport de la forme de la ma- סקט à celle de la Volonté. Mais la seconde lumière (seule) est appelée forme, et non pas la première, parce que la seconde est portée par la matière et lui sert de forme, tandis que la première n’est portée par rien, et, par conséquent, ne sert de forme à rien.
32. IL résulte (de ce que nous avons dit) que les formes sont (au nombre de) trois : la première est celle qui existe dans l’essence de la Volonté ; cependant, 81 elle s'appelle forme, ce n'est que par allusion et par métonymie; mais en réalité ce n’est pes à une forme, car ce n’est pas une forme portée (par autre chose). Seulement, comme son essence est autre que celle de la forme portée par la matière, il faut qu’elle soit placée à part et désignée par un nom; car il n’est pas permis que la forme de l’intellect qui existe dans la Volonté même soit (considérée), avant d’être émanée de l’essence de la Volonté et de s'être attachée à la matière, comme lorsqu'elle en est émanée et qu’elle s’est attachée à la matière. La seconde forme est celle qui en acte (en réalité) est attachée à la matière, c'est-à-dire, la forme de lintellect universel. La troisième forme est la forme idéale, abstraite de la matière, et qui est virtuellement attachée à la matière. Mais les autres formes sont contenues dans la forme universelle. Ainsi, il ne faut pas avoir de doute sur la division que Platon a établie dans la forme; car il a divisé la forme en trois espèces (1): l’une est la forme en
(1) Ge qui est dit ici des trois espèces de formes ne saurait pas plus être attribué à Platon que ce qui a été dit plus haut sur les trois matières (cf. ci-dessus, pag. 72, note 4). On peut remarquer du reste que les trois formes dont il est parlé ici au nom de Platon ne correspondent pas exactement aux trois formes que vient d'établir notre auteur ; dans ces dernières ne figure pas la forme des éléments, tandis que dans celles de Platon ne figure pas la forme qui existe dans l'essence de la Volonté, forme qui, plus que toutes les autres, offre une physionomie platonique et rappelle les Idées (cf. ci-après, liv. V, 6 19} Dans un Traité de l'Ame qui reproduit
puissance, abstraite de la matière; la seconde est la forme ex acte, attachée à la matière ; la troisième est la forme des éléments, à savoir les quatre qualités premières (1).
33. Si la Volonté est une cause efficiente, elle a dans son essence la forme de toute chose; car il est certain que la forme
en substance le système d'Avicebrun, et dont nous parlerons dans un autre endroit de ce volume, il est parlé, à peu près dans les mêmes termes que dans notre passage, des trois espèces de formes admises par Platon; puis on ajoute ce qui suit: « Et alius etiam modus, præter hos, quo forma dicitur quum est in voluntate divina, sicut formæ rerum fuerunt in mente divina antequam prodirent in corpora ; sed a Platone tantum dicitur. bi enim forma est non secundum veritatem, quoniam non sustinelur in aliquo et quia ejus essentia est post essentiam formæ existentis in materia; 6 oportet ul accipiatur per se et innuatur appellatione formæ, quoniam forma intelligibilis quæ est in essentia divinæ voluntatis impossibile est ut sit talis ante fluxum suum ab essentia voluntatis et ante applicationem sui ad maleriam qualis est post fluxum et conjunctionem sui cum materia. > Voy. ms. lat. de la Biblioth. imp., fonds de la Sorbonne, n° 1793, fol. 13, verso. Î.es mots sed a Platone tantum dicitur sont à remarquer; ils paraissent indiquer que, dans la pensée de l’auteur, ce qui est dit précédemment ne doit pas être considéré comme une doctrine exclusivement platonique. |
(1) Ces quatre qualités sont les principes des choses sublunaires, intimement liés aux quatre éléments et qui sont opposés entre eux deux à deux : ce sont la chaleur et le froid, la sécheresse et l’humidité. De ces principes, les deux premiers sont actifs, et les deux derdiers passifs, ou produits par l’action des premiers; chacun des éléments renferme en lui deux de ces principes ou qualités : le feu est chaud et sec, l'air est chaud et humide, l'eau est froide et humide, et la terre est froide et sèche. Le mélange des éléments, produit par ces mêmes principes, forme les qualités secondaires. Voy. Aristote, traité de la Génération et de la Destruction, liv. I, chap. 1-3; Météorologiques, liv. IV, chap. 1; Galien, Comment. I in Hippocratis lib. de Alimento (édit. de Kuhn, 1. XV, pag. 226). Cf. 1. L. Ideler, Comment. in Aristotelis' Meteorologicorum libros IV (Lipsiæ, 1836), t. 11, pag. 389 et suiv.
de tout effet existe dans sa cause, ou plutôt (1) l'effet (lui-même) existe dans sa cause par la forme qu’il a. Les choses n'existent
donc dans l’essence de la Volonté qu’en tant qu'elles sont ses efets.