EXTRAITS DU LIVRE V
De la matière universelle et de la forme universelle.
1. Le but de ce (cinquième) livre est de parler de la forme universelle et de la matière universelle, en les considérant indépendamment l’une de l’autre (2), et de faire connaître l'essence de chacune d'elles et les significations qu’il faut y attacher, afin que cela nous serve, pour ainsi dire, d'échelle, pour monter à la connaissance de la Volonté et à celle de la substance première (5).
2. La connaissance qu’a l’intellect a lieu par cela que 8 forme s'attache à celle de la chose intelligible et s’unit avec elle; et lorsque la forme de l'intellect est avec cette forme (de la chose intelligible), elle comprend par elle-même que
(4) אלא paraît être ici la traduction du mot arabe (2 ו qui signifie ou plutôt, ou mieux. Cette phrase manque dans la version latine.
(2) Littéralement : en abstrayant chacune d'elles de l'autre. Au lieu de להפשיט il vaudrait mieux lire .ולהפשיט
(3) La science de la matière et de la forme n'est qu’une préparation à celle de la Volonté; voy. ci-dessus, liv. 11, 6 20. L'auteur distingue trois parties de la science, celle de la matière et de la forme, celle de la Volonté et celle de la substance première. Cf. cidessus , liv. 1, 6 3, et voy. aussi plus loin l'analyse du premier livre de la Source de Vie.
cette forme ne peut exister sans une matière qui la porte et que la forme est autre chose que la matière. La chose sera plus claire si nous prenons pour exemple la substance de l'intellect; et quand il te sera démontré que 18 substance de l’intellect est autre chose que sa forme, il te sera démontré par là que les matières des substances simples et celles des substances composées sont autre chose que leurs formes, et tu sauras par là aussi que la matière universelle est autre chose que la forme universelle. Nous disons donc que l'intellect sait par lui-même qu'il a une forme ; car la forme de l’intellect se
, connaît elle-même en tant qu’elle est en elle-même autre chose que la matière qui la porte (1); et il en résulte qu’elle connaïtra aussi la matière et (qu’elle saura) que [8 matière est autre chose qu’elle.
3. L'idée qu’il faut te faire de l'essence de la matière, c’est qu'elle est une faculté spirituelle subsistant par elle-même, sans avoir une forme; et l’idée qu'il faut te faire 606 6 de la forme, c’est qu elle est une lumière existant (par ellemême), qui donne le caractère à la chose dans laquelle elle
* (4) Notre texte paraît être tronqué ; nous croyons devoir transcrire ici la vers. lat., qui est plus explicite, mais qui présente également quelques difficultés : « Dicam ergo quod intelligentia scit per se ipsam et (lis. quod) est habens formam, quia forma intelligentiæ est sciens se ipsam , et propter hoc scit ceteras formas quæ sunt extra ilam. Et quandoquidem forma intelligentiæ scit se ipsam, et susti- <-—netur in materia quæque (lis. quæ ést?) præter eam, tunc jam scisti per hoc quia forma materiam habet quæ eam sustinet, et scisti etiam cum hoc differentiam ejus a materia in qua sustinetur, quia est sciens se ipsam et quia essentia ejus est præter materiam quæ eam sustinet; et etiam, quandoquidem forma intelligentiæ est sciens se ipsam, oportlet per hoc ut sit sciens materiam et quod materia est aliud ab ea. » — L'ensemble de ce paragraphe a pour but d'établir la différence qui existe pour l'intellect entre la matière et la forme, et la manière dont l'intellect parvient à reconnaître qu'il est luimême composé de matière et de forme. Cf. ci-après, 6.
se trouve et lui attribue l’idée d’espèce et de forme (1). Je dirai, en général, qu’il faut se figurer l'existence de la matière et de la forme comme on se figure toutes les choses spirituelles, c'est-à-dire, leur existence comme choses intelligibles, non sensibles, et non pas leur existence comme (choses) douées de forme et ayant une hylé; car, si tu cherches à te figurer la hylé abstraite de la forme, tu ne [8 saisiras pas, la matière étant en elle-même sans forme et se trouvant à l’extrémité supérieure, tandis que l’âme tient le milieu entre les deux extrémités; de même, si tu cherches à te figurer la forme en elle-même, il te sera difficile de t'en former une idée, la faculté imaginative étant une des facultés de l’âme, tandis que la forme en elle-même est plus simple que l’âme.
4. Il faut te figurer la diversité de la matière et de la forme comme la diversité du corps et de la couleur, en comparant la matière au corps et la forme à la couleur; de même, la distinction que fait le sens entre la couleur et le corps, en saisissant la forme de la couleur en elle-même, peut se comparer à la distinction que fait l’intellect entre la matière et la forme en saisissant la forme en elle-même. Il y a encore un moyen facile de te figurer cela (2): c’est de te figurer la diversité du corps, de l’âme et de l’intellect, qui pourtant sont unis, et, en général, la diversité (qui existe) entre les substances spirituelles, malgré leur union, et la diversité (qui existe) entre ces substances et les accidents portés par elles. Et quand tu te figureras cela et que tu en fixeras l’image dans ton âme, cela t'aidera à te figurer la diversité de la matière et de la forme, qui ressemble à la diversité du corps et de l’âme et à celle de l'âme et de l’intellect; car la forme est à la matière comme l'âme est au corps et comme l’intellect est à l’âme.