‹ Mélanges de philosophie juive et arabeChapitre 20 sur 55 · DE LA VIE ET DES ÉCRITS D'IBN-GEBIROL · texte numérisé non relu

DE LA VIE ET DES ÉCRITS D'IBN-GEBIROL

Parmi le petit nombre de philosophes arabes qui se distinguent par l'originalité et l'indépendance de leurs doctrines, et qui jouissaient d’une grande célébrité auprès des théologens chrétiens du XIII: siècle, on remarque en première ligne celui qui était connu sous le nom d’Avicebron, et dont ₪ principal ouvrage , intitulé Fons vitæ, paraît avoir exercé we influence notable dans les 600108 chrétiennes et avoir donné naissance à des doctrines hétérodoxes que les théologens jugeaient assez redoutables pour s’armer contre elles de bus les arguments que leur fournissaient les dogmes religieux el une dialectique subtile. Les fréquentes citations du livre Fons vitæ, que nous rencontrons notamment dans les ouvrages d'Albert le Grand et de saint Thomas d'Aquin. témoignent de ג‎ grande vogue qu'avait alors ce livre et de la profonde senation que faisaient les doctrines qui y étaient développées. Un sivant orientaliste , aussi versé dans les ouvrages des scolastiques que dans la littérature arabe (1), va jusqu’à dire qu’on 6 connaîtra sûrement la philosophie du XIII: siècle que lors- Qu'on aura analysé le Liber de causis et le Fons vitæ , et il 86lonne qu'aucun des historiens de la philosophie n’ait parlé avec détail de ces deux ouvrages. Depuis, plusieurs historiens de

(1) Jourdain, Recherches sur les traductions d’Aristote, pag. 197, 906 )%* édition).

la philosophie, tels que MM. Degérando, Ritler et Hauréau 1! sont entrés dans quelques détails sur la doctrine d’Avicebrn = mais ils ont dû se contenter de rapprocher diverses citatio==s de saint Thomas et d'Albert le Grand, et de suivre principale—— ment le court exposé donné par ce dernier dans son traité == causis el processu universitatis (1. 1, tract. I, cap. 5), sans pou voir donner aucun renseignement sur Avicebron, ni sur lelir== qui a illustré son nom.

Quel est le philosophe arabe caché sous le nom corrompus d’Avicebron ? À quel pays, à quelle époque appartient-il? S'il a écrit en arabe, comment se fait-il que les nombreux ouvrage d’Averrhoës n’en offrent aucune trace ? Une heureuse décou—— verte que j'ai faite, 11 ץ‎ a plusieurs années, à la Bibliothèque impériale, en m'occupant de la rédaction d’un catalogue de manuscrits hébreux, m'a mis à même de répondre à ces diffé—— rentes questions, et me permet de faire connaître avec quelque === détail la doctrine d’Avicebron. Dans un manuscrit hébreu renfer — 7 mant divers traités de philosophie, j'ai rencontré l’abrégé fait par 7 8 Schem-Tob ibn-Falaquéra, philosophe juif du XIII: siècle, d'un 6-7 traité intitulé Mekôr ’hayytm (source de vie) (2, et dans lequelje = ne tardai pas à reconnaître les mêmes doctrines que celles qui * sont attribuées à Avicebron. L’original était écrit en arabe 5), et j'ai bientôt pu me convaincre que Schem-Tob ne s’est pas

contenté d’en faire un simple résumé, mais qu’il a traduit textuellement en hébreu les principales parties de l'original. Dans la courte préface qu’il a mise en 1616 , il assure que ses extraits renferment toute la doctrine de l’auteur, et qu’il n'a fait qu'en élaguer des discussions qui n’ajoutent rien 8 l’en-

(4) Voy. Degérando, Histoire comparée des systèmes de philosophie, t. FV, pag. 241 etsuiv.; Ritter, Geschichte der lhilosophie, 1. VU, pag. 94 et suiv.; Hauréau, De la philusophie scolastique, 1. |, pag. 371 etsuiv.

(2) Ms. hébr. de la Biblioth. imp., ancicn fonds, n° 239, fol. 146 b à 159 b.

(3) Le titre arabe était probablement | Lot

semble de la doctrine 2. L'auteur du traité est Salomon ibn- Gebirol, du XI: siècle, très célèbre parmi les juifs comme poète religieux et comme philosophe, et c’est lui qu'il faut reconnaitre sous le nom corrompu d’Avirebron ; car les documents que je publie ne peuvent laisser aucun doute sur l’identité du traité d’Ibn-Gebirol et du célèbre Fons vitæ. Cetle identité. je l'avais dé,à établie, par des preuves irrécusables, dans un article que j'ai fait insérer dans un journal littéraire 0 \[lemagne (2. Mon article s’adressait principalement à M. Ritter, qui, dans son Histoire de la philosophie , n’avait accordé aucune place aux philosophes juifs du moyen âge, mais qui, sans le savoir, avait présenté un philosophe juif comme le penseur le plus original de l’époque arabe. M. Ritter ne tarda pas à reconnaitre publiquement , avec la franchise qu’on devait attendre d’un savant aussi consciencieux , qu’il avait été dans l’erreur sur la part qu'avaient prise les juifs au mouvement philosophique du moyen âge. Dans un journal littéraire de Gottingue ( }, M. Ritter, en parlant de mon article inséré dans ] Orient, s'exprime en ces termes : « Dans mon histoire de la philoso- « phie (t. VII, p. 94 et suiv.), j'ai, selon l’ancienne tradition, « placé «vicebron parini les philosophes arabes ; et, selon « l’idée que je m'étais formée de sa doctrine, [6 lui ai assigné. « sa place entre Avenpace 61 Ibn-Tofail. Ce sont là des erreurs « que je dois maintenant rectifier, mais dont je ne puis me re- « pentir, car, à ce qu’il parait, elles ont fourni à M. Munk l’oc- « casion de faire des recherches sur ce mystérieux Avicebron, “et d'arriver à une belle découverte qu'il communique dans « ledit article. I n’a pas plus réussi que Degérando à retrouver > à Paris le livre Fons vitæ, attribué à Avicebron ; mais il a éta- « bli par des preuves sulfisantes que sous le nom d’Avicebron « était caché un juif, poite et philosophe, Salomon ben-Ge-

(1) Voy. ci-dessus, pig. 4.

(2) Literaturblatt des Orients, 1846, n° 46.

(3) Gottingische gelehrte Anxeigen, du 17 avril 1847.

« birol, de Malaga, qui florissait dans la seconde moitié du « XI: siècle. » ... « Je croyais (dit M. Ritter plus loin) que la « philosophie du moyen âge ne devait aux philosophes juifs > aucune impulsion féconde: la découverte de M. Munk m’a « guéri de cette erreur. »

Ces paroles de M. Ritter me dispensent de m’arrêter ici aux preuves par lesquelles j'ai pu établir l'identité d’Ibn-Gebirol et d’Avicebron; d’ailleurs, [ 81 réussi depuis à retrouver à la Bibliothèque impériale la version latine du Fons vite (1), que M. Degérando ÿ avait vainement cherchée, et cette découverte a pleinement confirmé mes conjectures sur le livre Mekôr'hayytm, dont j'ai donné plus haut les extraits dus 8 Ibn-Falaquére. Pour faciliter l'intelligence de ces extraits et pour suppléer à ce qu'ils ont d’aphoristique, j'essaierai de donner ici une analyse succincte de tout l'ouvrage, d'après le manuscrit latin; mais, avant d'aborder cette analyse, je crois devoir donner quelques détails sur Ibn-Gebirol et sur ses ouvrages.

Nous manquons en général de détails biographiques sur les célébrités juives du moyen âge. Dans le monde musulman, comme dans le monde chrétien, les juifs, exclus de la vie publique, voués à la haine et au mépris par la religion domi-

-nante, toujours en présence des dangers dont les menaçait le

fanatisme de la foule, ne trouvaient la tranquillité et le bon-

* heur que dans un isolement complet. Ignorés de la société,

les savants juifs vouaient aux sciences un culte désintéressé,

qui ne leur promettait ni honneurs, ni avantages matériels. Il

n'y avait guère que quelques médecins qui pussent trouver l’occasion de faire valoir leur science auprès des dominateurs,

(4) Le Fons vilæ se trouve, avec plusieurs autres traites de philosophie, dans le ms. n° 32 du fonds St-Victor (fol. 161 b à 228b). Malheureusement la lecture de ce ms. offre de grandes difficultés : non seulement les abrévialions y sont par trop mullipliées, mais il est aussi très fautif;, la copie a 616 évidemment faite par un copiste inintelligent, sur un manuscrit dont les cahiers et les feuillets étaien! renversés et transposés, ce dont le 60071516 n'a tenu aucun compte.

et quelques auteurs musulmans n’ont pas 0608106 de leur accorder une mention et de consigner quelques détails de leur vie. Les savants juifs, entièrement absorbés par les études religieuses et spéculatives, et cherchant dans le monde des idées l'oubli d’une triste réalité, se préoccupaient très peu de la vie extérieure et poussaient le dédain des faits matériels jusqu’à 091 oubli complet de l’histoire qui a laissé un vide si regrettable dans 18 littérature juive du moyen âge. Les plus grands génies du judaïsme ne nous sont connus que par leurs œuvres, et c’est à peine 51 les efforts réunis de plusieurs littérateurs de nos [015 ont réussi à fixer quelques uns des principaux faits de גו‎ vie d’un Maimonide, la plus grande gloire de la Synagogue.

Il ץ‎ a peu de noms aussi populaires parmi les juifs que celui de Salomon ben-Gebirol ; un grand nombre 06 ses hymnes se sont conservés jusqu’à nos jours dans la liturgie synagogale de tous les pays. Mais tout ce que nous savons de certain sur sa vie, c’est qu'il était né à Malaga et qu’il reçut son éducalion à Saragosse, où il composa en 1045 un petit traité de morale (1. Nous ne connaissons ni la date de sa naissance, ni

“45 Cf. Wolf, Büibliotheca hebrea, 1. V, pag. 1045; ₪ HF, pag. 1029; De Rossi, Dixionario storico degli autori ebrei,t. À, pag. 123; Dix. slor. degli autori arabi, pag. 78; L. Dukes, Ehrensäulen und Denksteine (Vienne, 1837, in-8), pag. 9 et suiv. — Notre auteur est communément appelé par les auteurs juifs Salomon, fils de lehouda ibn-Gebirol, et il a lui-même inscrit son nom de \שלמה 12 יהודה‎ sous forme d'acrostiche, au commencement de sa grammaire hébraïque et dans les premiers mots de son poème sur les 613 commandements, intitulé .אזהרות‎ En arabe, il s'appelit Abou Ayyoub Soléimän ben-Ya'hya ibn-Djebiroul. C'est sous ce dernier nom qu'il est cité par Moïse ben-Ezra, dans son Traité de étlorique et de poétique, dont j'ai parlé ailleurs (Journ. as., juillet 4850, pag. 22, note 1); cet auteur donne aussi à notre fbn- Gebirol le surnom d'Al-K ortobi, d'où on peut conclure que ce dernier avait séjourné, pendant un certain temps, dans la ville de Cor- 0006. Nous donnerons, dans un autre endroit de ce volume, tout le Pessage de Moïse ben-Ezra, où il est fait un grand éloge d’Ibn-Gebirol,

celle de sa mort. Selon la chronique d'Abraham Zacuto, il serait mort à Valence en 1070 )'( ; mais on a élevé des doutes sur cette date. Une des poésies qui lui sont attribuées porte la date de 461 de l’hégire (1069) ). Nous savons qu’il composa une élégie sur Hâya Gaon, chef des académies juives d'Orient (5), morten 1038, el nousavons encore de lui une autre élégie sur un certain lekouthiel, massacré en 104 0 (4); et, comme il est probable que ces élégies furent composées peu de temps après la mort des deux personnages qui en étaient l’objet, nous devons faire remonter sa naissance au moins jusqu’à l’an 1095. Il nous parait donc évident que le poète 1000108 al-Hgrizi (du commencement du XIII° siècle ( était dans l'erreur en disant

et où il est dit expressément qu'il était né à Malaga, qu'il fut élevé à Saragosse et qu'il mourul à Valence.

(4) Voy. le Sépher You'hasin, édit. d'Amsterdam, fol. 98 b.

(25 Voy., dans les .יוצרות‎ ou hymnes, pour le deuxième sabbat après la Pâque {rituel des juifs allemands), le morceau qui commence par les mots שנוהינו ספו‎ où on lil le passage suivant : משל בי ששך ער אשר קרס: לכדני שעיר יון ופרס : הפיצוני‎ בעילם משך ותירס + וגם עוד ישמעאל הרס וגרס: הרי ששים‎

6 Schéschakh (Babylone) domina sur moi jusqu'à ce qu'elle fût renversée à son tour ; les Iduméens, les Grecs 01 les Perses me vainquirent et me dispersèrent dans les pays d'Elam, de Meschekh et * 06 Tirâs ; Ismaël aussi m'a démoli et brisé, voici quatre cent soixante el un ans.»

(3) Voy. Lüeraturblatt des Orients, 1841, n° 2, col. 27, et le recueil publié par M. Edelmann sous le titre de חמדה נגנוזה‎ (Kœnigsberg, 1856, in 8), pag. X1v.

(4) Cette dernière élégie a été publiée dans le Literaturblaut des Orients, ann. 1846, n° 37, col. 580 ; elle se trouve dans le manuscrit n° 63 du supplément hébreu de la Bibliothèque impériale. Quelques autres pelits poèmes sur Jckouthicl ont été publiés dans le Literaturblait des Orients, 1850, n°5 7 et 18, et dans le recueil intitulé: אקספרר‎ 23; Trésors d'Oxford (Londres, 1850, in-8), pag. 26.

qu’Ibn-Gebirol mourut à l’âge de vingt-neuf ans (1), ce qui d’ailleurs est inadmissible, lorsqu’on considère l'importance de ses travaux, dans lesquels on reconnaît partout les longues méditations d’un esprit mûri par les années. Une tradition, dont l'authenticité est plus que douteuse, dit qüe Salomon ibn- Gebirol succomba sous le fer d’un musulman qui était jaloux de son grand talent. La légende ajoute que l’assassin enterra sa victime sous un figuier de son jardin; l'arbre porta des fruits d’un volume et d’une douceur @xtraordinaires , et le roi,

informé de ce phénomène, fit venir le propriétaire du jardin, |

(4) Al-‘Harizi, qui fail un éloge pompeux des poésies d'Ibn-Gebirol, s'exprime en ces termes (Ta‘hkemôni, chap. XVII, édit. d'Amsterdam, fol. 34 h) :

ואלו האריך ימים + חבר בסודות השיר פלאים עצומים : אך נקטף באבו. ונחטף וליחות הנערות בו + ובן תשע ועשרים נרו כבה + וער השלשים לא בא. | > S'il avait vécu longtemps, il aurait produit de grandes mer-‏ 6 veilles dans les mystères de la poésie ; mais il fut cucilli dans sa tige,‏ etil fut enlevé ayant encore loute la sève de la jeunesse. Agé de‏ vingt-neuf ans, sa lampe s'éleignit, et il n'arriva point à la trentaine.»‏ qui ne se trouve‏ ,זרן le mot‏ , נקטף (Nous avons effacé, après‏ pas dans les mss.) — Al-"Harizi paraît avoir suivi un auteur plus‏ aæcien, 10156 ben-Ezra, qui, dans le passage que nous citerons‏ plus loin, parle également de la jeunesse d'ibn-Gebirol, et dit‏ expressément quà sa mort il était âgé d'environ trente ans‏ Mais ces témoignages ne peuvent‏ גכ (y de .5(' JS‏ prévaloir sur les dates que nous avons indiquées. Al-"Harizi a évi-‏ demment commis une autre erreur en disant, au même endroit,‏ qu'ibn-Gebirol naquit à la fin de la vie de R. Samuel ha-Naghid‏ (mort en 4055). Nous ferons observer encore qu'il paraît résulter‏ ‘d'un passage du Kéther Malkhouth (vers la fin) qu'Ibn-Gebirol‏ ce poème à un âge avancé : « La plus grande partie de mes‏ 0000058 jours, dit-il, sont passés et ont disparu, et ceux qui me restent‏ | s'éteindront dans 156 Mon Dieu, daigne jeter sur moi un‏

| regard propice, pour le peu de jours qui me restent. »

הלא ומי חלף רבם ואינס והנשארים ימקו בעוגס > אלה שים עיניך bp‏ לטובה לשארית ימי המעטים .

| qui, pressé par des questions, finit par avouer son crime et

l’expia de sa vie (tj. Ce conte prouve du moins la grande popularité qu'avait acquise le nom d'Ibn-Gebirol.

Il résulte de ce qui précède que ce fut vers le milieu du XIe siècle qu'Ibn-Gebirol commença à se faire connaitre comme écrivain. ]l cultiva surtout la poésie et la philosophie, qui chez lui se trouvent intimement unies; c’est le mime fonds de pensées se révélant sous deux formes différentes, et, si dans ses poésies on #econnait toujours un esprit plongé dans les méditations profondes, inaccessible à toute préoccupation vulgaire, ses œuvres philosophiques portent souvent les traces de l'imagination vive et des inspirations du poète. On reconnait en lui le véritable poëte, jusque dans sa grammaire hébraïque, qu’il composa en vers, à l’âge de 19 ans, et dont nous possédons encore toute l'introduction )3(. Ses ouvrages de philosophie proprement dits étaient écrits en arabe ; mais pour ses poésies, qui avaient toutes un caractère religieux, il se servait de pré‘érence de la langue sainte. On peut appeler Ibn-Gebirol le véritable restaurateur de la poésie hébraïque; il occupe le premier rang parmi les poètes juifs du moyen âge , et il était peut-être un des plus grands poètes de son temps. S’il a imité les poètes arabes pour ce qui concerne les formes extérieures de la versification, il les a sure passés par l'élan poétique, par l'élévation des pensées et des sentiments. En général — et c’est là un fait peu connu, que j'ai eu l’occasion de faire ressortir ailleurs 1% —, la poésie juive du moyen âge est, sous beaucoup de rapports, supérieure à celle des Arabes, qui lui a servi de modèle. De 1001 temps, les

(1) Voy. Schalschéleth ha-Kabbalà, édit. d'Amsterdam, fol. 30 a.

(2) Cette introduction nous a été conservée par Salomon Par'hon, qui l'a reproduite au commencement de son Lexique hébreu ; voy. Salomonis ben-Abrahami Parchon Aragonensis Lexicon hebraicum (Presbourg, 1844, in-4}, pag. 23 et24.

(3) De la poésie hébraïque après la Bible, 95 article (feuilleton du journal ]6 Temps, du 19 janvier 1835.

Arabes ont cherché leurs principales inspirations dans leur égoïsme, dans leur orgueil national et dans les passions vulgaires ; ils ont eu au moyen âge, surtout en Espagne, un nombre prodigieux de versificateurs ; mais on trouve rarement dans leurs poésies le souffle divin, les sentiments grands et généreux. Les poètes juifs, nourris de la lecture des pro- | phètes et des poètes sacrés de l’antiquité, trouvaient dans les souvenirs du passé, dans les souffrances du présent et dans les espérances d’un glorieux avenir, @es inspirations variées qui manquaient aux Arabes. Les poésies arabes sont essentiellement locales ; pour les bien apprécier, il faut pouvoir se transporter dans les temps et les lieux qui leur ont donné naissance. La poésie des juifs a un caractère plus universel ; leurs élégies, empreintes d’une sombre mélancolie; leurs hymnes et leurs prières, qui respirent le plus profond sentiment religieux et une touchante résignation; leurs leçons de morale et de sagesse, recueillies au milieu des ruines et des tombeaux, trouveront du retentissement dans tous les cœurs ; car il y a là des pensées et des émotions pour les hommes de tous les pays et de tous les siècles.

Pour faire complétement apprécier le talent poétique d’Ibn- Gebirol, il faudrait pouvoir donner une idée de la pureté de sa diction hébraïque et en reproduire le rhythme sonore et les formes élégantes. Que l’on nous permette cependant de traduire une de ses méditations, qu'on trouve dans la liturgie du rite espagnol pour le jour des Expiations {t), et qui pourra donner une idée du caractère général de ses poésies :

« Oublie ton chagrin, mon âme agitée! pourquoi tremblerais-tu des douleurs d’ici-bas ? Bientôt ton enveloppe reposera

dans la tombe, et tout sera oublié.

= Espère, 6 mon âme! mais que la pensée de la mort t'inspire une crainte salutaire; elle te sauvera au jour où tu re-

(4) M. Michacl Sachs en a donné une excellente imitation en vers allemands. Voy. Die religiüse poësie der Juden in Spanien (Berlin, 1845, in-&), pag. 35.

tourneras auprès 06 ton Créateur, pour recevoir la récompense de tes œuvres.

> l’ourquoi ce trouble, 6 mon âme, cette agitation dont tu es saisie pour les choses de la terre? Le souffle s’en va et le corps reste muet ; ct, lorsque tu retournes à ton élément, tu n’emportes rien de cette vaine gloire, et tu t’envoles à la hâte, comme un oiseau vers son nid

6 Toi, noble et royale, qu'as-tu à faire dans cette carrière sans durée (!), où 8 sMendeur royale se change en détresse, où ce que tu crois salutaire n’est qu'un arc tendu et menaçant? Ce qui te semble précieux n’est qu'illusion ; tout bonheur, mensonge, qui s'écoule et s’en va; et à d’autres reste, sans profit pour toi, ce que tu as acquis avec peine.

« L'homme est une vigne, la mort est le vigneron qui l’observe et le menace à chaque pas. Mon âme! cherche le créateur; le temps est court, le but est loin. Ame rebelle, qu’il te suffise d’avoir du pain sec ; oublie ces misères, ne pense qu’à la tombe, ne crains que le jour du jugement.

« Tremble comme une colombe, pauvre afligée | rappelletoi sans cesse le repos céleste. Invoque le ciel à toute heure, envoie à Dieu tes larmes et tes prières et.accomplis sa volonté; et les anges de sa demeure te conduiront au jardin céleste. »

La vanité des choses terrestres est la pensée dominante qui se reproduit sous mille formes dans la poésie des Juifs. Ibn- Gebirol surtout a toujours le regard dirigé vers le ciel: la terre lui offrait peu de charmes, le bonheurle fuyait sans cesse: un triste sort, à ce qu’il paraît, lui avait refusé jusqu'aux joies les plus légitimes et les plus pures ®). Dans un poème qu'il

(4) Les éditions portent : :מה לך נבוכה בארץ לא משוכה‎ j'ai suivi la leçon d'un 3/0007 manuscrit de Fez (Suppl. héb. dela Bibl. imp.), qui porte : .מה לך נסוכה בררך לא משוכה‎

(2) Nous conuaissons de lui quelques vers qu'il adressa, à l’âge de seize ans, à un de 505 amis, et qui déjà sont empreinis de cette profonde mélancolie qui caractérise 100105 scs compositions poeuques.Voy., au commencement du recueil (גגנזי אקספארר‎ note.

composa en quittant Saragosse, sa dignité se révolte de l’injuste abandon dans lequel l'avaient laissé les habitants de cette ville, et il se plaint de ne pas avoir un ami à qui il puisse confier son chagrin. Voici quelques fragments de ce poème (1) :

« À force de prier, mon gosier brûle, ma langue s'attache à mon palais ; mon cœur palpite , par l’immensité de ma douleur et de ma tristesse. Mon chagrin est trop grand pour permettre au sommeil de descendre sur mes yeux... À qui parlerai-je? À qui raconterai-je mon chagrin ? Oh! s’il y avait un homme compatissant, pour me consoler, pour me saisir la main , j'épancherais mon cœur devant lui, je dirais une partie de ma douleur; et peut-être, en parlant de mon chagrin, calmerais-je un peu mon agitation. O toi qui me salues, approche-toi ; écoute, cela mugit comme les eaux de la mer. Ton cœur serait-il un rocher, il s’amollirait à ma grande souffrance. Est-ce trop peu de vivre au milieu d’un peuple qui ne sait distinguer la droite de la gauche? Enterré, enfermé dans un désert, faut-il encore que ma propre maison soit mon cercueil ? Sans père , sans enfant, je gémis dans une triste solitude ; altéré d’un ami, je me consume avant de pouvoir éteindre ma soif; on dirait que le ciel et ses armées s’interposent entre mon désir et mon jugement (?). Je suis comme un étranger, faisant ici un séjour passager, conservant la sagesse dans k cœur, au milieu d'hommes ignorants et stupides. Celui-ci tabreuve de venin de vipère, celui-là te fait un signe de tête trompeur, met la discorde dans tes entrailles et te dit : « Par-

(4) L'original hébreu, commençant par les mots נחר בקראי‎ גרוני‎ , a été publié dans le Literaturblatt des Orients, année 1843, n°51. Le texte hébreu n'étant pas très correct, j'ai dû en corriger plusieurs mots, par conjecture.

)5( C'est-à-dire : mon sort est tellement en opposition avec ce que je désire qu'on dirait que le ciel s'interpose entre mes vœux tt mon divin juge.

don, Seigneur ! » Des gens dont les pères auraient été jugés indignes d’être les chiens de mon troupeau 11. ... . .. +... Que puis-je espérer encore ? Où sera ma confiance? Mon œil parcourt le monde, sans y trouver ce que je désire ; le mot de mort est cher à mes oreilles, la tombe paraît légère ‘à mes yeux. . . . .. Puisse celui qui révèle les choses pro- "> fondes éclairer mes yeux par la science! Car elle seule est le partage qui me reste de tout mon travail et de toute ma fortune. »

- {l'est en dehors de notre but de caractériser ici Ibn-Gebirol . comme poète (? ; mais nous devons nous arrêter un instant à . l'une de ses composlitions poétiques les plus remarquables, qu'il appelle Kether Malkhouth (la Couronne royale), et qu’il place lui-même à la tête de ses hymnes. Dans la pensée du poète, c’est un hymne célébrant le Dieu unique et les merveilles de sa création. Mais ici ce n’est pas dans le seul sentiment religieux qu’il a puisé ses pieuses inspirations ; ce ne sont pas , comme dans certains psaumes, des paroles d’une soudaine admiration arrachées par l’imposant spectacle de 8 nature. Le voile qui couvre les mystères de la nature, le poète cherche à le soulever au moyen de la science de son temps. La tâche est partagée entre l'esprit et le cœur, entre lintelligence et le sentiment , entre la connaissance et l'imagination. On rencontre tour à tour, dans ce poème, les élans lyriques de l'inspiration religieuse , le ton didactique de la science réfléchie , les accents lugubres d’un cœur contrit, les pieux épanchements d’une âme qui espère. C’est à la fois un hymne religieux , une pieuse méditation et un poétique résumé de la

(4) Allusion à un passage du livre de Job, chap. XXX, vers. 1.

(2) Ceux qui voudront connaître notre auteur sous celte face pourront lire le bel ouvrage de M. le Dr Michaël Sachs intitulé Die religiôse poësie der Juden in Spanien, et que nous avons cité plus haut. — M. le docteur Geïiger, rabbin à Breslau, qui déjà nous a fait connaître avec un talent remarquable les poésies de Iehoudaha-Lévi, a promis un travail analogue sur Ibn-Gebirol.

cosmologie péripatético-alexandrine. La religion et la philosophie s’unissent dans une parfaite harmonie pour glorifier l’être unique ; et ce qui donge à ce poème un intérêt particulier pour nous, c’est qu'on reconnaît dans certains détails l’auteur du Fons vitæ (1).

Après avoir célébré Dieu dans ce qu'on a pu appeler ses attributs : l’unité, l'existence, la vie , la grandeur, la puissance, il se bête de revenir à l’idée de l’unité absolue et de l'être universel adoré par tous les hommes, quoique sous des formes différentes et souvent imparfaites :

« Tu es Dieu, dit-il, et toutes les créatures sont tes serviteurs et tes adorateurs. Ta gloire n’est diminuée en rien parcequ’il y en a qui adorent ce qui n’est pas toi; car leur but à tous, c’est d'arriver jusqu’à toi. Mais ils sont comme desaveugles : c’est vers la route royale qu'ils se dirigent , mais ils s’égarent du chemin; l’un s’enfonce dans l’abime de la destruction, l’autre tombe dans une fosse. Ils croient tous être arrivés au but désiré, et ils se sont fatigués en vain. Mais tes serviteurs sont comme des voyants qui marchent dans le chemin droit, et qui ne s’en détournent ni à droite ni à gauche, jusqu’à ce qu’ils entrent dans la cour du palais du roi.

«Tu es Dieu, appuyant les créatures par ta divinité, soutenant

(1) Le Kether Malkhuth a eu un grand nombre d'éditions et se trouve souvent inséré dans les rituels de prières. [[ a 616 publié par François Donalo (dans les Poma aurea linguæ hebraicæ [Rome, 4618, ([4-ם1‎ et accompagné d'une version latine peu exacte. David Nieto en a donné une traduction espagnole qui a été imprimée plusieurs fois. Cf. Wolf, Biblioth. hebræa, t. 111, pag. 1030; de Rossi, Dix. stor. degli autori hebrei, 1. 1, pag. 194. — Une traduction française de ee poème se trouve dans les Prières du jour de Kippour à l'usage des israëélites du rit portugais, traduites par Mar. dochée Venture (nouvelle édition, Paris, 1845 , in-12, p. 87 et wir. ). On en a aussi plusieurs traductions allemandes, dont les plus élégantes sont deux imitations en vers, l’une par M. le "כ‎ Skin, rabbin à Francfort-sur-Mein , l'autre par M. le D: Sachs, dus l'ouvrage cité ci-dessus.

-- 16% — les êtres par ton unité. Tu es Dieu, et il n’y 8 à établir aucune distinction entre ta divinité, ton unité, ton éternité et ton existence; car tout n’est qu’un mystère unique, et, quoique les noms soient distincts , tout n’a qu'un sens unique.

« Tu es sage; la sagesse est la source de vie qui jaillit de toi, et auprès de ta sagesse l’homme est privé de connaissance. Tu es sage, être de toute éternité , et la sagesse était toujours ton nourrisson chéri. Tu es sage, et tu n’as point acquis la sagesse d’un autre que toi. Tu es sage, et de ta sagesse tu as fait émaner une Volonté déterminée, comme fait l’ouvrier et l’ar- 11806 , pour tirer l’être du néant, et comme s’étend la lumière qui sort de l’œil (1). Tu puises de la source de lumière sans seau, et tu fais tout sans instrument. »

Cette théorie de la Volonté divine limitant la faculté de la sagesse, qui ne pourrait produire que l'infini, estlonguement développée dans le Fons viæ.

‘Après avoir fait la description des sphères célestes , depuis celle de la lune jusqu’à la neuvième sphère, qui, placée an dessus de celle des étoiles fixes, entraîne dans son mouvement toutes les autres, et est appelée la sphère du mouvement diurne, le poète parle d’une dixième sphère , qui est 8 de l’intellect.

> Qui comprend tes mystères redoutables, lorsqu’au dessus de la neuvième sphère tu as élevé la sphère de lintellect, qui est le palais intérieur, le dixième consacré à l'Eternel (2)? C’est la sphère élevée au dessus de toute élévation , qu'aucune pensée ne peut atteindre; là est la tente mystérieuse de ta gloire; tu l'as fondue de l’argent de la vérité, tu en as fait le revêtement avec l'or de l'intelligence , tu as fixé sa voûte sur les colonnes de la justice. C’est de ta force qu'elle tient son existence; émanée de toi, elle tend vers toi, et c’est toi qui es le but de

son désir. »

(1) Cf. les Extraits de la Source devie, V, 62 (p. 136). (2) Allusion à un passage du Lévitique, chap. XXVIL, v. 32.

Cette sphère de l'intellect n’est pas une simple fiction poétique; on voit dans le Fons vitæ que, dans le système d’Ibn- Gebirol, elle occupe en effet le premier rang dans la série des substances émanées de la volonté créatrice , et participe le plus de l'unité absolue, qui est Dieu; elle est plus simple et plus unie que toutes les autres substances , parceque, est-il dit dans le Fons vitæ (1), elle se trouve à l’extrémité supérieure, près de l'unité première qui l’a faite. Comme les autres philosophes arabes, Ibn-Gebirol fait de l’intellect qui féconde notre âme un être intermédiaire entre Dieu et l’homme; mais, si ceux-B le rapprochent le plus possible de la nature humaine et le placent dans l’orbite de la lune, Ibn-Gebirol, au contraire, le place dans la sphère la plus élevée, pour en faire l’émanation la plus directe de la volonté divine (2). — L’imagination du poète a peuplé cette sphère d'êtres supérieurs, d’anges, de séraphins , qui chantent continuellement les louanges de la divinité. Immédiatement au dessus de la sphère de l’intellect est le trône de la gloire divine; là est le mystère, le principe de toute chose 5), et là l’intellect lui-même s'arrête , ne pouvant pénétrer plus loin. Sous le trône céleste est la demeure des âmes ; de là elles descendent sur la terre pour animer les corps, et & elles reviennent après avoir accompli leur carrière terrestre. | Le poète dépeint rapidement les jouissances des âmes qui sont restées pures, le châtiment réservé à celles qui se sont souillées sur la terre ; ici les croyances populaires fournissent a poète quelques images dont le philosophe se hâte de réta- זג‎ le sens véritable. 11 considère ensuite le corps humain et dmire dans sa merveilleuse construction la sagesse du Créateur. Tout le reste du poème, renfermant des considérations

(4) Voy. nos Extraits, liv. 11 , 6 26 (pag. 31).

(2) Voy. les Extraits, liv. V, ₪ 25 (pag. 106) et S 52(pag. 127, «ibid, note 2).

(3) היסוד‎ , allusions à la matière première universelle. Voy. אטו‎ les Extraits, pag. 144, notc 2.

sur la faiblesse de l'homme, sur le néant de la vie terrestre, rentre complétement dans la sphère religieuse.

Ici, comme en général dans toutes ses poésies, Ibn-Gebirol fait preuve du plus profond sentiment religieux, et, si dens ses spéculations métaphysiques, il est arrivé à des résultats qui ne pouvaient convenir à une orthodoxie sévère et qui lui valurent des reproches de la part des uns et un oubli complet de ls. part des autres, il est certain que, pour lui, il croyait de bonne foi être resté dans les limites des doctrines orthodoxes, et, comme il arrive toujours en pareil cas, 11 prêtait aux textes bibliques un sens ésotérique, conforme à ses doctrines.

Nous ne savons pas si Ibn-Gebirol a écrit des commentaires sur la Bible; mais ses explications de certains textes, citées par d'autres auteurs , prouvent qu’il affectionnait les interpré. tations allégoriques. fbn-Ezra le cite dans son commentain: sur la Genèse (XXVIIS, 12). Selon Ibn-Gebirol, l'échelle que Jaccb vit dans un songe signifie l'âme supérieure (rationnelle ); les anges qui y montent et descendent sont les pensées, qui s’attachent tantôt à un sujet spirituel ou supérieur, tantôt à un sujet corporel ou inférieur. — 1] prit la défense de Popinion de Ses dia, qui avait soutenu que la Genèse ne voulait pas attribuer en . réalité au serpent la faculté de parler, et il développa lui-même. le sens allégorique des faits rapportés aux chapitres II et IE de la Genèse : Le paradis est le monde supérieur ; le mot jurdin désigne le monde inférieur, plein d’une foule de créatures , qui en sont les plantes; le fleuve du paradis est la matière première, mère de tous les corps ; les quatre branches du fleuve désignent les quatre éléments; l’homme donnent des noms aux animaux est la science, Eve l'esprit vivifiant qui donne le mouvement, et ainsi de suite (1. — Dens les mots :

() Voy. Jellinek, Beitraege zur Geschichte der kabbala , 9* livraison (Leipzig, 4852), pag. 30. Dans le texte cité par M. Jeilinek, il faut ajouter, après M2" ,לכל‎ les mots א והוא ההיולי‎ après ,רוח החיה‎ les mots .בעלת התנועה‎ Voy. ms. hébr. de la Biblioth. imp. , ancien fonds , n° 105 , fol. 95 b.

Je l'ai créé, je l'ai formé et je l'ai fait (Isaïe 41111, 7), Ibn-Gebirol voyait le mystère de l'univers, comme le rapporte Ibn- Ezra , sans l’approuver (1). Par ce mystère, Ibn-Gebirol entendait probablement les trois mondes, qui, dans le système des kabbalistes, viennent à la suite du monde Acilà (émanation) (2).

Dans son commentaire sur Daniel (XI, 30), le même Ibn- Ezra compte aussi notre Ibn-Gebirol parmi ceux qui avaient calculé l'époque de l'arrivée du Messie en se fondant sur des théories astrologiques (5).

Parmi les ouvrages philosophiques d’Ibn-Gebirol, un seul a acquis chez les juifs une certaine popularité : c’est un petit traité de morale, intitulé Corrections des mœurs, qui, écrit primitivement en arabe, 8 616 traduit en hébreu par Rabbi Iehouda ibn-Tibbon et imprimé trois fois ‘#). Cet ouvrage est rédigé

(4) Voici comment s'exprime Ibn-Ezra dans son commentaire sur le passage d'Isaïe :

ור' שלמה בעל השירים השקולים ז'ל פירש בו כי זה סוד‎ . העולם ואיננו רבק בטעס הפרשה‎ (2) Les kabbalisies, en présentant l'homme comme microcosme eten y retrouvant l'image de leurs quatre mondes ) 40110 | Berià, Yectrâ et ‘Asiyy), invoquen® précisément 16 passage d'Isaïe. Ibn- Gebirol serait donc, parmi les auteurs du moyen âge, le premier qui eût parlé de cette théorie des quatre mondes (cf. Jellinek, L. c.,

pag. 27). Nous ferons remarquer plus loin les traces qu'on en peut découvrir dans le Fons vitæ.

(8) ר' שלמה גבירול רצה לקשור הקץ במחברת הגרולה‎ .על שני הכוכבים העליוניס‎ Il s'agit ici d’une grande conjonction , celle des deux astres supérieurs (Jupiter et Saturne), et non pas d'un ouvrage particulier sur l'époque messianique, comme le croyait M. Dukes (Ekhrensüulen), pag. 11, note.

(4) La première édition a été publiée à Riva di Trento, en 1562 ; l'ouvrage a été réimprimé à Constantinople, à la suite du traité des Devoirs des cœurs de Ba'hya; l'édition de Riva di Trento,

quirenferme aussi les Apophthegmes des philosophes par Honein ben- Lshak (cf. Casiri, t. 1, pag. 226, n° DCCL VD) ct le livre de Pomo, a été reproduite à Lunéville, en 1807, .4-ם1‎ — L'original arabe,

dans un langage populaire qui le rendait accessible à un grand nombre de lecteurs; l’auteur y a évité visiblement les formes sévères du raisonnementspéculatif, et il ץ‎ a intercalé un grand nombre de sentences puisées dans la Bible, dans les auteurs profanes de l’antiquité et dans les poètes arabes. L'ensemble du sujet est traité d’une manière assez originale, qui mérite une mention particulière. L'auteur considère les vertus et les vices principalement au point de vue physique, en les mettant en rapport avec les cinq sens et avec les tempéraments. De chaque sens découlent quatre qualités , qui contrastent entre elles deux à deux , ce qui donne en tout vingt qualités principales , dont dépendent d’autres qualités secondaires.

Le sens le plus noble est celui de la vue; les yeux sont an corps ce que le soleil est à l’univers. La perception de ce sens franchit les limites de l’espace et du temps; car il perçoit au

qui existe dans la Biblioth. Bodléienne, porte le titre de SN) Lo! 5-ו‎ (Voy. le Catalogue d'Uri, pag. 66, n° 358). Il a été composé au mois de nisân (mars-avril) de l'an du monde 4805 ou 1045 de l'ère chrétienne (voy. De Rossi, 1. 6.( ; la date indiquée dans le ms. d'Oxford (1428 de l'ère d'Alexandre, ou des Séleucides, correspondant à l'an 4117 de l'ère chrétienne) est nécessairement fausse. — Rabbi lehouda ibn-Tibbon en fit la traduction à Lunel, pour R. Ascher, fils de ce même R. Meschullam pour lequel il avait traduit le premier livre du traité des Devoirs des cœurs ; il avait l'intention de remplacer par ce manuel d'Ibn-Gcbirol les neuf autres livres du traité de Ba'hya. - Cette traduction hébraïque reproduit fidèlement l'original arabe , à l'exception des nombreux vers arabes cités dans ce dernier, et que le traducteur a omis, se proposant de les remplacer plus tard par des vers analogues tirés de poètes hébreux. 1| donne lui-même tous ces détails dans une préface qu'il avait mise en tête de sa traduction, mais qui manque dans les éditions et généralement aussi dans les maauscrits ; on la trouve à part dans deux ms. de la Biblioth. imp. (anc. fonds hébr., n° 105, fol. 949 b, et fonds de la Sorbonne, למ‎ 247, en tête d'un abrêgé des Devoirs des cœurs).

mnême instant ce qui est près et ce qui est loin. A ce sens se rattachent la fierté et l'humilité, la pudeur et l’effronterie.

Le sens de l’ouie occupe le second rang; inférieur au sens de la vue , 11 051 pourtant, comme celui-ci, en rapport, par certains liens, avec l’âme et l'être moral, A ce sens l’auteur rattache l'amour et la haine, la pitié et la cruauté; mais il avoue que, pour démontre} la réalité de ce qu’il avance, il serait obligé d’entrer dans des considérations plus profondes, et qu’il s'est contenté de certaines indications qui suffiront aux intelligences supérieures.

Les trois autres sens appartiennent uniquement à l’être physique. De l’odorat dépendent, selon l’auteur, la colère et la bienveillance, l’envie et le zèle. Le goût représente la joie et le chagrin , le calme (ou la tranquillité d'esprit) et le regret ou le repentir. Avec le toucher il met en rapport la générosité et l'avarice , le courage et la lâcheté. L'auteur parle aussi des qualités intermédiaires, et montre que les qualités essentiellement bonnes peuvent devenir mauvaises par l’exagération.

Tout le procédé d’Ibn-Gebirol est plus ingénieux que logique : au lieu de principes et d’une déduction rigoureuse, ce sont de spirituelles inductions , tirées de passages bibliques, ou des observations basées sur les expressions figurées du langage vulgaire. Notre philosophe n’a pas eu pour but d'établir un système de morale et de présenter des doctrines qui fussent le résultat d’un raisonnement philosophique. C’est un manuel populaire de morale, écrit sur la demande de quelques amis de l’auteur; et quelques mots de la préface nous apprennent que, pour la méthode elle-même qu’Ibn-Gebirol a suivie dans cet écrit, il n'avait fait que se conformer au vœu de ses amis.

On attribue aussi à Ibn-Gebirol un petit recueil d’apaphtbeg-

mes de morale, divisé en soixante-quatre paragraphes, et inüitulé Choix de perles (1. Wolf et de Rossi attribuent cet opus-

(1) Ila été publié plusieurs fois en hébreu, sous le titre de מבחר הפנגיניס‎ (en arabe : 2 JE); il en 8 paru aussi une édition accompagnée d'une version lauine et de notes, par Théod. . Ebert (Francfort-sur-l'Oder, 1630, in-4).

cule à ledaïa Pennini, de Béziers; mais, comme il a été originairement écrit en arabe et traduit, dès le XII: siècle, par lehouda ibn-Tibbon, il faut nécessairement lui donner pour auteur un juif arabe.

Avant de parler du Fons vilæ, je mentionnerai un autre ouvrage que je crois devoir attribuer à Ibn-Gebirol, ou Avicebron, bien qu'il ne porte pas son”nom. C’est un Traité de l'âme, jusqu'ici complétement inconnu, mais dont la version latine, due à l’archidiacre Dominique Gundissalinus ou Gundisalvi, existe à la Bibliothèque impériale parmi les mss. du fonds de la Sorbonne (n° 1793). M. Jourdain paraît avoir examiné cet ouvrage à la hâte et l'avoir confondu avec le Traité de l’âme d’Avicenne ; car, en publiant le prologue que le traducteur latin a mis en tête de ce dernier traité, il indique, outre le ms. n° 6443 de l’ancien fonds, notre ms. de la Sorbonne ('). Ce qui ג‎ donné lieu à l’erreur de M. Jourdain, c'est qu'une partie du prologue du Traité de l’âme que nous avons en vue est presque cntièrement identique avec le prologue du traité d’Avicenne; Gundissalinus, traducteur des deux traités, a fait précéder l’un et l’autre des mêmes réflexions. Un léger examen aurait suffi à M. Jourdain pour se convaincre que le ms. de la Sorbonne renferme un traité totalement différent de celui d’Avicenne.

En tête de notre traité on lit ces mots : « Liber de anima, 8 domino Gundissalino ab arabico in latinum translatus, continens decem eapitula.» Après avoir parlé, comme dans le traité d’Avicenne, de l'utilité de l’étude de l’âme, le traducteur ajoute : « Quapropter quicquid apud philosophos de anima rationaliter dictum inveni simul in unum colligere curavi ; opus siquidem latinis incognitum, utpote in arcanis græcæ et hebraïcæ tantum linguæ reconditum. Sed jam, per Dei gratiam, quamvis cum multo labore, ad notitiam latinorum est ductum,

(4) Voy. Recherches sur les traductions latines d’Aristote, 2e édition, pag. 450 , note 1.

ut fideles, quamvis 511101086 per animam laborent, quid de ea sentire debeant non jam fide tantum, sed etiam ratione, comprehendant. » Il y a ici un peu de confusion; car, comme on Y'a vu, il est dit positivement en tête de notre ouvrage qu'il a été traduit de l'arabe. 11 paraît que le passage que nous venons de citer ne se rapporte pas particuliérement au présent traité, mais à un recueil de différents traités sur l’âme que Gundissalinus avait tirés de sources grecques et hébraïques. Quoi qu’il en soit, le traité qui nous occupe se compose non pas de dix chapitres, comme on le lit en tête, mais de onze. Voici lénuméretion des chapitres : |

Page 1