‹ Mélanges de philosophie juive et arabeChapitre 23 sur 55 · PREMIER LIVRE · texte numérisé non relu

PREMIER LIVRE

Pour mieux faire connaître la forme de l'ouvrage original,

nous donnons ici la version latine complète jusqu’au passage per lequel commencent les extraits hébreux (1) :

« Magister : Postquam de bonitate naturæ et studio scientiæ profectus jam tantus tibi evenit, incipe interrogare quod tibi potius visum est de inquisitionibus; sed accede in hoc ad intentionem ultimam qua quæritur quare factus est homo. Modus autem loquendi currat inter nos interrogatio et responsio, secundum rationem probationis.

Discipulus : Quomodo ordinabitur a nobis positio interrogationum et responsionum ? |

[Magister :[ Secundum regulas probabiles sine magna mora et multa præmeditatione ; etenim, si nos voluerimus observare regulas probationis in omni propositione quæ evenerit inter nos, prolongabitur labor et pœna augebitur.

[Discipulus :[ Et ita est ut dicis.

[Magister :[ Sed proponamus argumentationes et propositiones dispersas de hoc סגו‎ curreret inter nos de inquisitionibus, quousque incipiamus ordinarce eas in consequentibus . logicas, post inventionem terminorum earum et assecutionem totius quod competit in se, et habitudine artis. Sed, si forte accidit nobis in aliqua quæstionum ut ordinemus eam secundum regulam figuræ dialecticæ, hoc tamen faciemus absque consideratione ordinationis terminorum in propositionibus, quia consideratio hujus deviaret ab incæpto.

Discipulus : Jam nosti meum studium circa artem probationis et meum desiderium circa illam a longo tempore. Sed, quia invenio in anima mea multas inquisitiones, vereor quod probatio deficiet mihi ad comprehendendam veritatem omnium

illarum.

Magister : Cave ne putes quod aliqua sit ex quæstionibus

(4) Il a fallu corriger dans ce passage quelques fautes du manuscrit, qu'il est inutile de relever ; nous avons dû notammpgntintercaler plusieurs fois les mots Magister et Discipulus quand le sens ₪005 paraissait l'exiger.

ad cujus certitudinem faciendam probatio tibi deficiat, postquam plene dederis arti logicæ jus suum, et non festines ad judicandum de rebus subito.

Discipulus : Certifica mihi hoc probatione, quia multum consolabor in illa.

Magister : Opus est ut distribuas res in duos modos, quoniam earum alias possibile est homini scire, eo scilicet quod cadunt sub intelligentia humana, alias non est possibile homini scire, eo quod excedunt intelligentiam ejus. Quæ autem possibile est homini scire, aut illa necesse est ut sint per se nota aut non. Quæ autem per se nota sunt, non est necesse ad sciendum ea probationes inducere; quæ vero per se nota non fuerint, fiet cognitio eorum mediante probatione; et secundum diligentiam observandi regulas probationis , id est regulas dialecticæ artis, perficietur certitudo inquisitionis.

Discipulus : Multum satisfecisti mihi per hanc dictionem et animavisti me ad scientiam probationis ; sed a modo volo interrogare te de inquisitionibus, scilicet quæ magis necessariæ esse videntur, concepta fiducia interrogandi ex benignitate tui animi.

Magister : Interroga de quibuscunque volueris, quia bepignus ero tibi.

Discipulus : Quid est cergo quod debet homo inquirere in hac vita ? »

A cette dernière question, le maître fait la réponse suivante, par laquelle commencent les extraits hébreux :

« La partie intelligente étant la meilleure d’entre les parties de l’homme, ce que l’homme doit chercher, c’est la connaissance. Ce qu’il doit (surtout) chercher à connaître, c’est luimême, afin d'arriver par là à connaître les autres choses qui ne sont pas lui-même ; car son essence environne les choses et les pénètre, et les choses tombent sous ses facultés. 1[ faut avec cela qu’il cherche à connaitre la cause finale pour laquelle il est, afin d’atteindre par là le bonheur suprême; car l'existence de l’homme a une cause finale pour laquelle (seule) il est , tout étant soumis à la Volonté de l’être unique. »

Ainsi, l'observation de soi-même, l'étude psychologique, doit être prise pour point de départ des études philosophiques (£$ 1 et 4. Le terme final auquel l’homme peut atteindre, c’est la connaissance de la Volonté, cause finale de tout ce qui est, créa trice et motrice de tout l’univers /$ 2); car c’est d’elle qu’émane le mouvement par lequel s'effectue la génération de toute chose, el le travail de l’âme humaine doit aboutir à la mettre en rapport avec le monde supérieur d'où elle tire son origine. Ce but sublime, l’homme l’atteint par la science ou la méditation et par la pratique ou les exercices pieux (ibid.). Ce qui prouve que l’homme est destiné à atteindre ce but, c’est que tout ce qui existe en puissance est destiné à passer à l'acte. L’âme humaine élant ronnaissante en puissance, sa canse finale est nécessairement la science en acte. L'auteur avertit que, pour bien comprendre ceci, il faut avoir étudié d’abord la science de l'âme et de ses facultés, atin de savoir comment elle arrive à ₪ science, ce que cette science produit en elle et ce qui lui en reste après sa séparation du corps. lei, il s’agit d'apprendre quelle est cette science désignée comme cause finale de l’homme et pour laquelle il a été créé. Cette science consiste dans la connaissance de toutes les substances, et notamment de la substance première qui soutient tout l'univers ct le met en mouvement. Cependant une connaissance parfaite de la substance première est impossible, parceque celle-ci est au dessus de toute chose; l'homme, être fini, ne saurait saisir l'essence infinie, et il ne peut la connaitre que par ses œuvres; Car sävoir, C’est embrasser ou comprendre en soi la chose sue, et le fini ne saurait embrasser l'infini ($ %).

Si l’homme est capable de connaître toutes les autres intelligences , qui sont également au dessus de lui, c’est qu’il existe une certaine ressemblance et un certain contact entre les intelligences et l’âme humaine, tandis que la substance première ne se lie directement à aucune des autres substances composées ou simples. Mais, bien que nous ne puissions pas connaitre l'essence de cette substance première, nous pou-

vons deviner son existence en considérant l’essence du monde

en général et tout ce que cet être universel a de passif, ce qui nous conduira à la connaissance du mouvement et à celle de la Volonté qui embrasse et soutient tout l'être.

L’essence de cet être universel ou du monde est nécessairement multiple; mais sa multiplicité se résont dans deux choses, qui sont la base de tout , c’est-à-dire dans la matière universelle et la forme universelle, qui donnent naissance à tout ce qui existe. La matière universelle est plus simple que toute autre matière (car on verra qu'il y en a plusieurs), et de même la forme universelle est la plus simple de toutes les formes. Là aboutit tout ce qui est; mais, bien entendu, la résolution de l’être dans ces deux principes est quelque chose de purement idéal. |

Voici comment l’auteur démontre qu’il ץ‎ a deux principes de l'être et qu’on ne saurait tout ramener à un seul principe. Nous avons les notions de substance et d'accident ; or, toutes les différentes substances ayant cela de commun qu’elles sont des substances, il faut qu'il existe quelque chose qui les embrasse toutes et qui fasse que toutes se rencontrent dans l’idée de substantialité ; car il est évident que, si les choses différaient dans cette idée même de la substantialité, elles ne seraient pes toutes à la fois des substances ; ou, pour mieux dire, la substantialité, unie à l'essence des choses, ne saurait en elle-même être variable, et par conséquent l’essence des choses ne saurait se diversifier par quelque chose qui n’a pas de diversité. I ya donc lieu de chercher aussi le principe de diversité dans toutes les choses. Non seulement rien ne s'oppose à ce que nous nous arrêtions à deux principes, mais il n’est même pas possible de n’en admettre qu’un seul; car principe commun et diversité seraient deux choses qui se contrediraient mutuellement, et, quand même on pourrait n'admettre qu’un seul principe, il faudrait toujours dans ce principe même distinguer deux choses différentes, qui équivaudraient à deux principes. De ces deux principes, l’un est nécessairement ce qui porte (ou le substratum), et l’autre ce qui est porté ; ou bien l’un est la matière universelle, et l’autre la forme umwverselle. C'est la science

de ces deux principes qui doit être le premier objet des études métaphysiques, pour qu'on puisse ensuite aborder la science de la Volonté et celle de la substance première. Ce sont là les trois choses dont se compose l'être et qui sont l’objet de la science. Ces trois choses nous représentent la cause, , et ce qui forme l'intermédiaire entre les deux )% 3).

L'ordre des études, comme on le voit, est à l’inverse de l'ordre de ces trois objets de la science ; car il faut commencer par la science de la matière et de la forme , et remonter de là à la science de la Volonté et à celle de la substance première (1), Mais cette étude de la matière et de la forme doit être précédée de celle de la logique et de celle qui a pour objet l’âme, par laquelle l’homme embrasse en quelque sorte tout l'univers avec la rapidité d’un clin d'œil. L'auteur insiste ici de nouveau sur la nécessité de l’étude psychologique ($ 4). Après cette étude, on peut aborder l'analyse de tout ce qui est, et arriver ainsi à la spéculation qui a pour objet la malière et la forme. Ibn-Gebirol indique ensuite les différentes parties de cette étude, qui forment l’objet de cet auvrage, et, après avoir brièvement indiqué le contenu de chacun des cinq livres, il aborde son sujet en définissant la matière et la forme dans leurs différentes acceptions.

L'existence de la matière universelle et de la forme universelle peut d'abord être établie d’une manière générale. Il y a certaines propriélés qui conviennent à l’idée que nous nous formons de la matière universelle et qui en sont inséparables. Ces propriétés sont celle d’être, celle de subsister par soimême, celle d’être d’une seule essence, celle de porter la diversité et celle de donner à tout son essence et son nom ($ 6). Nous retrouverons ces propriétés dans tout ce qui est, et nous reconnaîtrons ainsi qu’il y a là quelque chose qui correspond

à l'idée de la matière universelle. Cette connaissance, nous Yobtiendrons par la réflexion, en abstrayant successive-

(45 Cf. les Extraits, liv. V, 8 56.

ment les formes les unes après les autres, et en passant ainsi du visible à l'invisible jusqu’à ce que nous arrivions à une forme derrière laquelle nous ne pouvons plus en reconnaitre d'autre ; et c’est là que nous trouverons 11066 absolue de la maticre universelle.

Si, par exemple, nous considérons la sphère céleste, la forme qui nous frappe la première est la couleur; ensuite nous y reconnalsons successivement, cachées en quelque sorte les unes derrière les autres, les formes de la figure, de la corporéité, de la substantialité, de la spiritualité, et ainsi 60 6 jusqu’à ce que nous arrivions à comprendre qu’il y a nécessairement derriére tout cela quelque chose qui est un, qui suhs'ste par soi-même et qui porte toutes ces formes. Ce quelque chose, c’est la matière universelle, derritre laquelle nous n’avons plus autre chose à chercher que la cause première de tout ou le premier efficient, qui est Dieu. La matière universelle est donc une, et la diversité que nous reconnaissons dans les êtres, tant corporels que spirituels, ne réside que dans la forme )% 7) (1).

Quant à la forme universelle, elle a également ses propriétés qui nous la font reconnaitre dans tout ce qui est. Ces propriélés sont : 1° celle d’être portée par autre chose et de subsister dans autre chose; car, si la forme n’était pas portée, elle porte”ait, et alors elle serait matière; 2° celle d'achever l'essence de la chose dans laquelle elle est et de lui donner l'existence, car ce n’est que par la forme que la chose est ce qu'elle est. A la vérité, comme on l’a dit, ה[‎ matière aussi 8 la propriété d’étre; mais elle n’a que l'être en puissance, tandis que la forme donne aux choses l'être en acte (8 8).

Après avoir établi d’une manière générale l’existence de la matitre universelle et de la forme universelle, l’auteur cher. che à l’établir d’une manière analytique, qu'il appelle la méthode particulière (nodus particularis ou proprius), et qui con-

4) Cf. liv. IV, S 1.

siste à considérer les choses sensibles et individuelles, et à remonter de là aux choses spirituelles et générales.Les êtres animés, les plantes 61 les minéraux, sont tous composis de matitre et de forme, de mème que les choses de l’art (comme, par exemple, une statue) sont composées d’une matière particulière et de la forme artificielle. Remontant ensuite à ce qu'il y a de plus général dans le monde sublunaire, c’est-à-dire aux quatre éléments, nous trouvons qu’ils ont chacun une forme particulière; mais ils doivent nécessairement avoir une forme qui leur soit cominune (c’est-à-dire par laquelle ils soient non pas tel élément, mais élément en général), car les formes particulières des éléments ne subsistent pas par elles-mêmes, mais sont accidentelles ; elles sont aux éléments ce que toute forme particulière est à son substratum De même que tout dans la nature se résout dans les quatre éléments , de même les quatre éléments à leur tour doivent se résoudre dans quelque chose qui soit le substratum de leur forme générale. En outre, les éléments étant désignés comme qualités (1), il faut nécessairement un substratum qui réunisse ces qualités. Nous reconnaissons aussi l’existence de ce substratum général en considérant le principe de la génération de toute chose. La génération 50 fait par le mélange des éléments contraires, et, s’il n'y avait pas là un substratum qui les précédât, la substance naitrait de la non-substance. Ce substratum, qui est le corps, a à son tour un substratum plus général qui est au corps des éléments ce que celui-ci est aux formes des éléments. Il sera traité de ce corps dans le IF: livre, et on verra qu'il faut y distinguer la propriété, qui est la quantité, et le substratum, qui est la substance. En somme donc, on reconnaitra que les substances résident les unes dans les autres et se servent mutuellement de substratum jusqu’à ce que, de conséquence en conséquence, on arrive à un dernier substratum qui est la matière universelle.

Pour ce qui est de la forme, nous reconnaissons d’abord

(4) Voy. ci-dessus, pag. 88, note 1.

que le corps des éléments est le substratum de quatre formes différentes. Ces formes générales sont aux éléments ce que les formes particulières sont aux choses qui naissent des éléments, car les éléments servent de substratum aux formes particulières, de même que le corps élémentaire en général sert de substratum à ces quatre formes générales.

Remontant des éléments aux sphères célestes, nous reconnalssons que le ciel, comme les éléments, possède la quantité ou la corporéité. Il ץ‎ a donc sous ce rapport une certaine analogie entre le ciel et les éléments, et on peut en conclure que dans le ciel, comme dans les éléments, il y a deux principes qui sont la matière et la forme. Cependant le corps céleste ne reçoit pas les qualités des éléments, et il n’y a en lui ni génération ni destruction ; sa forme, par conséquent, diffère de celle des éléments. Nier la corporéité du ciel serait chose impossible, car les propriétés du corps y sont manifestes ; mais on peut nier que le corps du ciel soit de la même nature que celui des éléments, ce qui ne peut être exposé en cet endroit.

Il résulte donc de ce qui précède qu'il y a dans les choses sensibles quatre espèces de matières, savoir : la matière particulière artificielle (par exemple le bronze qui sert à faire une statue), la matière particulière naturelle (ou celle qui provient du mélange des éléments), la matière générale naturelle (ou celle des éléments), et la matière des sphères. 1 y a de même quatre espèces de formes portées par les quatre espèces de matière. Mais les unes et [08 autres se rencontrent dans les idées générales de matière et de forme; elles doivent donc, les unes 61 les autres, faire partie d’un tout qui correspond à ces idées. En effet, les différentes matières se rencontrent dans l'idée de corps, et les différentes formes dans l’idée de forme de corporéité. Toutes les formes sont d’une seule espèce, en ce qu’elles sont des formes sensibles, mais elles diffèrent dans les choses particulières.

Il ץ‎ a donc dans les choses sensibles une matière universelle qui estle corps, et une forme universelle , c’est-à-dire ce à quoi le corps sert de substratum )₪ 9 et 40).

PTT À

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