DEUXIÈME LIVRE
Après avoir montré que les choses sensibles ont סחנו matière universelle, l’auteur considère, dans le Il: livre, quelle est dans l’univers la place de cette matière qui sert de substratum à la corporéité du monde.
De même’que le corps est une matière servant desubstratum aux formes de la figure et de la couleur, de même il faut qu’il y ait derrière ce corps une matière servant de substratum à la forme de la corporéité. On arrive à connaître cette matière en dépouillunt successivement le corps des formes les plus sensibles , telles que couleur, figure, quantité, etc., jusqu’à ce qu'on arrive à la corporéité abstraite, laquelle d’une part est | une matière pour la forme prochaine ou la quantité, et qui, si nous en jugeons par analogie, doit être à son tour une forme pour une matière plus universelle. Ainsi, nous pouvons distinguer dans le corps sensible, comme dans les êtres en général, différents degrés où toujours ce qui est plus visible et plus grossier sert de forme à ce qui est plus subtil et moins visible, jusqu’à ce que nous arrivions à quelque chose qui soit uniquement substratum, comme la matière universelle; de même, ce qui est le plus visible sera uniquement forme, comme la couleur, laquelle est seulement portée, et ne porte pas (1). L’existence de la matière corporelle est d’ailleurs donnée par le nom même de corps, pris comme attribut de quelque chose ; la corporéité est donc l’attribut ou la forme de quelque chose qui lui sert de matière ($ 2).
Les différentes matières dont il a été question plus haut ₪. 1, $ 9) sont placées les unes dans les autres, et se servent mutuellement de matière et de forme, et toutes elles sont placées dans la matière spirituelle universelle qui embrasse toutes les choses spirituelles et corporelles ($ 3); car on verra,
(4) Voy. les Extraits, liv. IE, 6 4, et cf. 8 23.
plus loin que les êtres spirituels {!) sont également composés de matière et de forme. La matière corporelle la plus générale, celle qui embrasse à la fois la sphère céleste et tout le monde corporel, tient le milieu entre la substance spirituelle et la substance corporelle. — La même gradation peut se remarquer dans les formes des ètres, qui subsistent les unes dans les autres, en remontant des formes les plus particulières aux formes les plus générales ; et au. dessus de 1011108 les formes des êtres est celle de l’intellect, qui les embrasse toutes par sa connaissance, Car su substance est la plus subtile ct pénètre dans tout )%% 4-7).
Ces différents degrés de l'être, qui existent ensemble comme unité inséparable, sont parfaitement distincts pour l’intellect et pour les sens. La quantité est à la substance comme’ la couleur et la figure sont à la quantité ; l’intellect distingue la quantité de la substance, de même que pour les sens la figure et la couleur se distinguent de la quantité, quoique , dans l’existence , le tout forme une unité indivisible. Nans cet enchainement des formes nous passons insensiblement du visible à l'invisible, du monde sensible au monde spirituel; et, comme toutes ces formes s’enchainent et sont portées les unes par les autres (de sorte que, par exemple, la quantité est à la substance comme [8 figure est à la quantité et la couleur à la figure), il s’ensuit que les formes sensibles pourront être considérées comme l’image des formes intelligibles, et que par le monde visible on pourra juger du monde spirituel et invisible. On passe ainsi successivement de la couleur à la figure, à la quantité et à la substance, et c’est par cette substance portant les neuf autres catégories, c’est-à-dire par ce qu’il y a de plus abstrait dans le monde sensible, que doit commencer la re-
(1) Les êtres purement spirituels, comme on le verra, se placent, dans le système de notre auteur, entre la Volonté et le monde
de la nature; ce sont particulièrement l'âme universelle 6) ָ universel.
cherche de ce qui est inaccessible aux sens, ou la recherché du monde intelligible.
Les formes sensibles sont des s'gnes qui retracent à l’âmé les formes intelligibles, de même que les caractères d’un livre retracent au lecteur les pensées qui y sont cachées (1). En examiuant donc la partie inférieure de l'être, c’est-à-dire la matière générale de la corporéité, ou la substance qni porte les neuf catégories , nous y trouverons l’analogue et l’image de la matière universelle, qui embrasse à la fois les choses sensibles et les substances simples et purement intelligibles. Cette matière universelle peut se comparer au corps du soleil, et la matière inférieure à ses rayons ($ 12).
Iba-Gcbirol entre ici dans quelques détails et fait d’ingépieux rapprochements pour établir un parfait parallélisme entre le monde supérieur et le monde inférieur ; de même que 8 matiere de la corporéité correspond à la matière universelle , de même la quantité {qui, dans le monde inférieur, est la forme générale portant les autres formes) correspond à l’intllect, forme géuérale du monde supérieur ($ 13). Par conséquent, il faut connaitre avant tout la substance qui porte les catézories, extrémité inférieure de l'être, laquelle, dans l’ordre des émanations, dériv. immédiatement de la substance de la nature {dernière des substances simples) ; c’est de celleci que 18 substance qui porte les catégories reçoit les accidents qui la caractérisent. Cette substance donc participe à la fois au monde sensible et au monde intelligible. La connaissance de cette substance doit précéder celle de toutes les autres substances intelligibles. Celles-ci sont actives, tandis que la substance inférieure est passive; car les premières communiquent le mouvement, tandis que la dernière est seulement mue ($S 14-16).
1 suffit de constater ici que cette substance est, et ce qu'elle
(45 Voy. liv. 1], à la fin du 6 11. — Nous trouvons ici uae espèce de conceplualisme poétique qui place l'auteur bien au dessus des subtilités des nominalisies et des réalistes. |
est (1); quant à sa cause finale, on ne pourra s’en rendre un compte exact qu’au moyen de la science de la Volonté. C’est de cette dernière qu’émanent toutes les formes, et elle les fait pénétrer jusqu’à la dernière extrémité de la matière, de sorte que tous les êtres dépendent de cette Vulonté qui les tient tous ensemble et y met l'harmonie et l'équilibre par une sage distribution des formes ($$ 17-19). Mais la science de la Volonté suppose la connaissance de toutes les substances simples, ainsi que celle de la maüère et de la forme universelles, dont il sera parlé plus loin. |
La substance dont il s’agit ici, considérée dans toute 8 simplicité, n'existe pas dans un lieu, mais c’est elle-même qui forme le lieu où réside la quantité, et qui est l’espace. Quant aux substances simples , comme on le verra, elles résident uniquement dans leurs causes et n’ont point un lieu corporel ; elles résident successivement les unes dans les autres, et toutes ensemble elles résident dans la science divine ($& 21, 22). C'est donc à ce point de vue qu’on peut dire que la substance cst le lieu de la quantité; car la substance porte la quantité, et celle-ci réside et subsiste dans la substance ($ 24). A ce point de vue aussi on pourra dire qu'il y a deux espaces , l’un corporel, l’autre spirituel ($ 25). On peut se former une idée de ce dernier, en considérant, par exemple, comment la couleur et la figure résident dans la surface, qui pourtant ne remplit pas toutes les conditions du lieu corporel, ou plutôt en considérant comment les accidents résident dans l’âme.—De ces deux 08280608, celui qui est corporel est l’image de celui qui est spirituel, comme en général le monde inférieur, ou celui de la corporéité, est l’image du monde supérieur, ainsi qu’il sera exposé au 11]> livre.
Mais il se présente ici encore une question à résoudre , et qui est proposée par le disciple : il s’agit de savoir si l'essence
(1) C'est-à-dire : le dze 1016 01 le vi 407 Voy. ci-dessus, pag. 25, note 2, et cf. pag. 110, note 3.
de cette substance de la corporéité est en dehors de la quan- 1116, avec laquelle elle serait alors dans une relation analogue à celle qui existe entre le ciel et les éléments, ou bien si l’essence de cette substance est dans la quantité et forme avec elle une unité absolue. Par une analyse subtile de la quantité et de ses parties, on arrive à établir que la quantité est à la substance comme la couleur est à la quantité. Quoique la couleur soit répandue à travers toute la quantité, on distingue parfaitement entre l’une et l’autre, et on dit que la quantité est perçue au moyen de la couleur; et de même, bien que la quantité soit répandue à travers toute la substance, celan’empêche pas de les distinguer l’une de l’autre et de dire que la substance est perçue au moyen de la quantité, tant dans l’ensemble du monde que dans chacune de ses parties, quelque petite qu’elle soit (car la quantité est divisible à l'infini, et chacune de ses parties est composée de substance et d’accident). Or, toutes les parties de la substance du monde étant de nature et d'essence semblables, il s'ensuit סט 6 de la substance en question est répandue à travers toute l’essence de la quantité. La substance est une, bien que la corporéité, ou le monde, dont elle est le substratum, soit divisée en une infinité de parties; car, en réalité, les différentes parties ne sont pas séparées les unes des autres, l’univers formant un ensemble un et continu (1).
Quant à l’origine de cette substance et à la véritable nature de la forme de la quantité, ce sont là des choses qui se raitachent à la connaissance de la première forme universelle, de laquelle émanent toutes les formes, et dont il sera parlé au > livre. Ici, l'auteur se borne à considérer provisoirement la quantité en elle-même. Cette forme est une unité émanée d'une unité première dont il sera parlé plus loin. Mais, si l'unité première est une unité absolue et n’a ni commence-
ment ni fin, il ne saurait en être de même de cette unité infé-
(4) Voy. le ms. lat, fol. 1716 -- a.
rieure qui est produite par elle, et qui, par conséquent, a un commencement et une fin et est soumise au changement et à la diversité. La première est l'unité véritablement une, tandis qe la dernière est pour ainsi dire l’uuité multiple. Ce qui est entre les deux participe plus ou moins à la véritable unité ou à la multiplicité. Ainsi, par exemple, la substance de l'intellect est le plus rapprochée de l'unité absolue ; la substance de la nature en est le plus éloignée; la substance de l’âme tient le milieu entre les deux, ainsi qu’on le verra quand il sera parlé des substances simples et de leur gradation. La substance dont il s’agit וטו , le plus éloignée de l’unité 8290106, 1 et se corporifie , et devient ainsi l'opposé de la substance”supérieure, qui est d’une simplicité absolue; car le terme auquel la faculté du principe s'arrête ne saurait être semblable à ce même principe ($ 26).
Après avoir parlé de l’unité absolue et de son passage greduel à la multiplicité, l’auteur cherche à en donner une idée approximative par quelques exemples pris dans les choses sensibles, et notamment par la considération de la nature des éléments (8 27). La quantité, forme de la substance inférieure, n’est autre chose que la réunion des unités diverses en une seule, ce qui est visible surtout dans la quantité continue. Toutes les unités qui composent la quantité ont de commun la forme de l'unité et ne diffèrent que par leur substratum. Plus la matière est épaisse, plus l’unité est en contraste avec elle, de sorte qu’elle ne peut pas entièrement la maîtriser, ni se l’assimiler. > La matière donc.se sépare et se dissémine de manière à ne plus être retenue par l'unité, et l'unité elle-même se multiplie ct se divise. » ($ 28.)
L'auteur ajoute encore quelques autres arguments pour démontrer que la substance de la corporéité est essentiellement répandue dans la quantité, dont elle est lesubstratum, et qu'elle s'étend depuis l'extrémité supérieure de la sphère environnante jusqu'au centre du monde. Il n’y en a aucune partie qui soit en dehors de la quantité; car, la quantité étant sa forme, qui l’embrasse tout entière et constitue son être, il est impossible de
se figurer qu’il en existe une partie exempte de quantité. Ce serait comme si l’on disait que l'élément terrestre existe jusque dans [8 région de l'air, ou que l’air existe dans la région de Ja sphère céleste (1!
Cette substance de la corporéité, composée de matière et de forme, réside dans la substance spirituelle, comme le corps réside dans l’âme, c’est-à-dire sans qu'il y ait entre les deux un contact matériel. La substance corporelle universelle s’attache à la substance spirituelle universelle, comme les différentes substances spirituelles s’attachent les unes aux autres. Les choses inférieures nous présentent une image de cet attachement dans la manière dont la couleur s'attache à la figure, la figure à la quantité , et la quantité à la substance. En général, les choses inférieures sont l’image des choses supérieurcs, et il sera démontré que les substances purement intelligibles sont, comme la substance de la corporéité, composées de matière et de forme (8829-31). Mais, avant d'aborder cette démonstration, Ibn-Gebirol doit établir par des preuves l’existence même de ces substances intelligibles, intermédiaires, en-
tre le premier efficient (Dieu) et la substance de la corporéité. Et c’est là ce qu'il fait dans le III: livre.