‹ Mélanges de philosophie juive et arabeChapitre 25 sur 55 · TROISIÈME LIVRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LIVRE

Ibn-Gebirol allègue deux genres de preuves pour démontrer l'existence de ces substances : les unes sont basées sur les propriétés qu’on reconnaît, d’une part, dans l’agent premier, et, d'autre part, dans la substance de la corporéité, et qui indiquent qu’il existe quelque chose d’intermédiaire entre les

(4) Voy. le ms. lat, fol. 176 a: 6... et qui opinatus fuerit contrarium hujus, idem est tanquam si opinelur terram loco aeris vel aerem loco cœli, quod est absurdum. כ‎

deux ; les autres sont tirées de l’action même des substances simples qui se manifeste dans le monde de la corporéité.

Les preuves du premier ordre ressortent généralement du contraste ou de l’opposition absolue qui existe entre Dieu et le monde de la corporéité : l’un est la première cause effciente, qui n’a pas de cause au dessus d'elle; l’autre est le dernier effet, qui est uniquement effet ne servant de cause à rien ; l’un est l’unité absolue, l’autre la multiplicité absolue ; l’un est ce qu’il y a de plus subtil et de plus noble, l’autre ce qu'il y a de plus gross'er et de plus vil ; l’un est éternel et même au dessus de l'éternité, l’autre tombe dans les limites du temps. Le monde, cependant, tient son existence de Dieu, malgré l’abime qui les sépare ; il faut donc nécessairement que cet abime soit comblé par quelque chose d’intermédiaire qui, par ses différents côtés, ressemble à l’un et à l’autre de ces deux êtres, et qui puisse leur servir de lien. L'auteur cite pour exemple l’homme qui, comme microcosme , est l’image de l'univers. De même que dans l’homme l’intellect ne s’attache au corps que par les facultés inférieures de l'âme, de même, dans l’univers, 1[ doit y avoir un ou plusieurs intermédiaires par lesquels l’être absolu s'attache au monde de la corporéité ($$ 1-9). |

Aux argumentations reproduites dans nos Extraits nous en Joindrons encore quelques autres tirées de la version latine :

6 Il faut que la faculté, ou la substance, par laquelle est mue la substance qui porte les catégories, soit jointe et mêlée à cette dernière. Or, le premier efficient n’est joint ni mêlé à aucune chose; par conséquent, la faculté, ou la substance, qui meut la substance de la corporéité, n’est pas de la même essence que le premier efficient; c’est une autre essence intermédiaire qui met en mouvement le monde de la corporéité.

« Le mouvement local (dans l’homme) vient de l’âme; per conséquent, la substance qui porte les catégories , ayant le mouvement local, doit être mue par l’âme (universelle).

« L'action du premier efficient consiste à créer ou à faire sortir quelque chose du néant ; mais la substance qui. porte

les catégories , composée de ses éléments simples, n’est point sortie du néant. » (Il faut donc qu'il y ait une création intermédiaire sortie du néant absolu.) (1) |

Plus loin Ibn-Gebirol montre que la substance composée suit immédiatement la substance simple et qu’elle se trouve au dessous de cette dernière : |

« La substance qui porte les catégories est composée, et entre le composé et le simple il n’y a point d’intermédiaire ; par conséquent, il n’y a point d’intermédiaire entre la substance qui porte les catégories et la substance simple. Or, deux choses entre lesquelles il n’y a point d’intermédiaire se succèdent l’une à l’autre; par conséquent, la substance qui porte les catégories succède à la substance simple (2). »

« S'il y a une substance simple, elle sera ou au dessus ou au dessous de la substance composée ; mais, si la substance simple était au dessous de la substance composée, celle-ci

(4) Voy. le ms. lat., fol. 177 c, 6: « Necessarium est ut virtus, aut substantia, per quam movetur substantia quæ sustinet prædicamenta, sit conjuncia et immixla cum ea; et factor primus non est conjunctus alicui rei nec immixius ci: ergo virtus et substantia quæ movet substantiam quæ sustinel prædicamenta non est de essentia factoris primi. Et, quum non fuerit hæc virtus et substantia de ejus essentia, necesse est ut sit alia substantia media quæ attribuit motum substantiæ quæ 50511061 novem prædicamenta. — Motus lbocalis est ex anima; sed substantia quæ sustinet prædicamenta movetur motu locali; ergo motus hujus substantiæ est ex anima.— Facere facioris primi est creare aliquid ex nihilo; et substantia quæ sustinet prædicamenta composita est ex suis simplicibus ; ergo non 651 creala ex nihilo. » |

(2) Ibidem, fol. 178 b, ₪: « Substantia quæ continet prædicamentia composita est, el inter omne compositum et simplex non est medium; ergo inter subslantiam quæ continct prædicamenta et substantiam simplicem non est medium. Et quæcunque res non habet inter se et aliam medium sequitur ad eam ordine; ergo sub- Stantia quæ sustinet prædicamenta sequitur substantiam simplicem ordine. כ‎

serait la cause de l’autre. Or, nous savons que la substance composée a pour cause la substance simple ; rar conséquent, la substance simple ne sau’ait se trouver au dessous de la substance composée ; et, comme elle n’est pas au dessous de-cette dernière, elle doit nécessairement être au dessus d'elle (1). »

Avant de passer au second ordre de preuves , Ibn-Gehirol fait une digression pour dissiper d’abord un doute manifesté par le disciple, au sujet de la démonstration, et pour montrer que celle-ci n’est pas d’une imp’ssibilité absolue dans 8 choses métaphysiques, notamment pour ce qui concerne l'être absolu ou Dieu. Il est vrai de dire que la démonstration divine (comme s'exprime l’auteur) n’est pas tout à fait semblable à celle qui n’est pas divine (c’est-à-dire à celle qui n’a point pour objet des questions métaphysiques) ; car, dans cette dernière , 108 termes qui forment les prémisses sont composés du genre et de la diflérence et parfaitement définis, ce qui ne peut avoir lieu dans les choses métaphysiques, non susceptibles d’une définition en règle (2. Cependant, les prémisses dans les deux genres de démonstration sont ou des notions premières, ou des notions secondaires ayant leur critérium de vérilé , et, dans toute démonstration, elles s’cnchaînent de la même manière. Si donc on dit que dans les choses métaphysiques il ne peut y avoir de démonstration, on a seulement voulu dire par là que les prémisses ne sont point des propositions régulièrement définies, comme dans la démonstration

(1) Jbidem, fol. 179 c: «Si [suhstantia] simplex fuerit, ant erit supra compositam aut infra; sed [si] substantia simplex fucrit infra compositam, tune simplex crit causata à comnosita. Sed subslanlia composila est 605818 3 simplici; ergo simplex non est infra compositam substantiam; ct, quum non fucrit iufra eam, necesse 051 ut sil supra Cam, »

(2) Cf. les Extraits, liv.V, ₪ 29 (pag. 107, note 5, et pag. 108, note 1 ). 0

non métaphysique, sans nier pour cela la possibilité de la démonstration en général.

Voici comment Ibn-Falaquéra, dans son commentaire sur le Guide des égarés de Maïimonide, a résumé cette discussion (1), qu'il a supprimée dans les Extraits de la Source de vie :

« I] y a la démonstration divine (ou métaphysique), dont les prémisses sont des (notions) premières ou secondaires, et que rien n'empêche d’être appelée démonstration, quoiqu'il n’y ait à ni genre ni différence. Il ץ‎ a (d’autre part) la démonstration non divine , qui est celle dont les prémisses se composent des .zenres, des espèces, des différences et des propres. Quant à celui qui soutient que dans la science divine (la métaphysique ) il n’y a pas de démonstration, s’il veut dire que dans cette science il n’y a point de démonstration de quelque manière que ce soit, il dit ce qui n’est pas vrai; mais, s’il veut dire que dans la science divine on n’emploie pas de démonstration non divine, composée du genre et de la différence, il dit vrai, et on ne saurait le contredire (4). »

Par les démonstrations de la première espète il a été établi,

(4) Voy. Moré ha-Moré, liv. 1, chap. 52 (édit. de Presbourg, 1837, pag. 25). Voici le texte de ce passage, que nous avons corrigé d’après les mss. du Moré ha-Moré :

ויש מופת אלהי ומוקדמותיו מהראשונים או מהשניים ואינו‎ נמנע ישיקרא זה מופת ואע"פ שאין בו סוג ולא פרק. ויש מופת‎ שאינו אלהי והוא שמוקרמותיו מהסוגים והמינים והפרקיכז‎ AI ON NO והסגולות + ומי שאמר שאין בחכמה האלהית‎ בחכמה האלהית כלל בצר מהצדדים דנוו‎ noi לומר שאין‎ בטל ואם רוצה לומר שלא ישמשו בחכמה האלהית בטופת‎ יי אלהי והוא המחובר מסוג ופרק דברו אמת אין חול‎

(2) Voici, d'après la vers. lat. (fol. 183 a, b), plus explicite, 4

, Pissage qui se rapporte aux dernières phrases du résumé d’Ibn-Fala- Quéra: «.... Et etiam quia propositiones positæ in probatione divina וגג‎ aut primæ aut secundæ, si fuerint primæ, tunc ipsæ et primæ Que זטותטמסק‎ in propositione in probatione non divina erunt

- 19% -en général, qu’il ץ‎ a quelque chose d’intermédiaire entre l’agent premier et le monde de la corporéité; celles de la seconde espèce établiront qu’il existe plusieurs substances intermédiaires. Ces démonstrations sont basées sur l’action visible que ces substances exercent les unes sur les autres, et que toutes elles exercent sur le monde de la corporéité.

L'auteur explique d’abord le quoi, le comment et, le pourquoi de cette action, c’est-à-dire sa quiddité, sa qualité et sa cause. Les substances simples ne communiquent pas leur essence, mais, semblables au soleil, elles ne font, pour ainsi dire, que projeter leurs rayons, et, en se communiquant, elles ne subissent aucune espèce de.diminution ni d’affaiblissement ($$ 10, 41). En somme, l’action des substances simples consiste dans la communication graduelle et successive de ls forme, qui a sa source primitive dans la Volonté. La communication se fait par la transmission des rayons et des facultés, et non par celle de l'essence; sa cause première, il faut la chercher dans la faculté supérieure de l’agent premier, qui fait tout, qui met tout en mouvement et qui agit nécessairement, tant qu’il trouve quelque chose qui soit susceptible de recevoir son action. Toutes les substances simples obéissent à son action et agissent, comme lui, tant qu’elles trouvent une maïière disposée à recevoir l’action (1). C’est la première effusion qui

æquales ; si fucrint secundæ, non potest esse quin et ipsæ fuerint inde assumptæ unde fuerint eductæ propositiones secundæ positæ in probatione non divina. Et, מוטטף‎ ita fuerit, ipsæ et secundæ erunt æquales; ergo [divina et] non divina etiam certitudine propositionum et probationum erunt sibi æquales. Et, quum hoc ita fuit, non est conveniens(lis. inconveniens), imo necesse est, ut probalio divina vocetur probatio. Disc.: Curdixitquod in scientiadivina non est probatio ל‎ Hag.: Dictor hujus si dicere voluit quod in scientia divina non est probatio nullo modo, falsum dixit; si dicere voluit quod in scientia [divina] non utimur probatione non divina quæque est composita ex nolionibus logicis, verum dixit et non contradico. » (1) Cf. le ms. de la vers. lat., fol. 183 c, d.

rend récessaire l’effusion des substances les unes dans les autres. La substance corporelle est trop faible pour pénétrer dans autre chose; mais plus la substance devient simple et subtile, et plus elle possède la faculté de pénétrer. Cette faculté augmente donc nécessairement et devient plus rapide à mesure que la substance s'approche de l'agent premier, et cœælui-ci pénètre tout, cnvironne tout ct agit dans tout sans temps )% 12-14). Toutes les impressions, même celles que recoit la substance de ce bas monde, et qui sont accessibles à nos ns, viennent des substances simples. Les impressions que reçoit la substance composée ne sont $ensibles que parce que la matière qui les reçoit est essentiellement en contact avec la corporéité. Les émanations des substances simples deviesnent sensibles en touchant la substance corporelle, de même que les rayons de lumière ne deviennent perceptibles pour-la vue qu'en touchant un corps. — On parvient ainsi à reconnaître que toutes les formes existent dans la Volonté d'une manière plus simple que dans la matière universelle elle-même, et que l'impression de ces formes devient de plus ea plus sensible à mesure qu'on s'approche de la corporéité. Les substances simples, passives d’un côté, sont actives d’un «tre, car elles reçoivent les formes et les communiquent; mais la substance qui porte les catégories est purement corporelle et réceplive, et aucune action n’émanc d’elle ($$15, 16). Il n’y a que les substances simples qui exercent une action ou une impression simple; or, comme 108 impressions que nous remarquons dans la substance corporelle sont toutes simpls, elles ne peuvent venir que de la substance simple. Ainsi, par exemple, le mouvement qui existe dans la substance corporelle est une impression qui vient de l'âme tt). L'auteur allègue ensuite une série de démonstrations assez compliquées pour établir que les formes portées par la substance corporelle te viennent que des substances simples et spirituelles, et que

4) Vos. le ms. de la vers. lat., fol. 185 b et suiv.

c'est dans celles-ci qu’existent toutes les formes. On peut en voir les plus importantes dans les Extraits )%% 17-20).

De ce qui précède, il s'ensuit que les formes sensibles ellesmêmes, telles que la quantité, la figure et la couleur, sont dans l'essence des substances simples ; ct, en effet, Ibn-Gebirol montre, par des rapprochements ingénieux, que toutes les catégories, applicables seulement à la substance corporelle, ont leurs analogues dans le monde des substances spirituelles. C’est là que se trouvent pour ainsi dire les prototypes des catégories qui viennent se corporifier dans le monde corporel (88 21-23).

De cette alliance entre la substance spirituelle et corporelle il naît une forme qui n’est ni entièrement spirituelle ni entièrement corporelle ; car, en général, lorsque deux opposés s’unissent ensemble, il en naît une troisième chose qui n’est ni l’un ni l’autre de ces deux opposés (1). Pour mieux faire comprendre la naissance de la forme corporelle effectuée par l'essence de la substance simple, l’auteur fait la comparaison suivante : « Si, dit-il, tu compares la forme spirituelle à la lumière qui existe dans la substance du soleil, la forme répandue sur la matière à la lumière qui existe sur la surface du corps, et la couleur à la forme corporelle qui se trouve en puissance ₪8 la matière corporelle [car la couleur se trouve dans le corps en puissance], tutrouveras, par la comparaison de ces différentes formes, que la forme corporelle, qui existe en puissance dans le corps, se manifeste pour le sens lorsque la forme émanée de la forme spirituelle vient se joindre à elle, de même que la a u-

(4) Cf. le ms. de ה[‎ vers. lat., fol. 194 c.: « Omnia duo opposita quum conjungunlur, ex conjunctione eorum fit alia res, quæ non est aliquod eorum dum 67881 per se. Et quia substantia simplex est opposila compositæ substantiæ, oportet ut ex conjunctione earum fiat alia res quæ non sit aliqua illarum; et ipsa est forma sustentata in substantia composita. 1106 est, quia hæc forma non est spiritualis absolute, eo quod est sustentata in materia corporali; similiter etiam non est corporalis absolute, quia est simplicior quam materia, elc. »

leur, qui existe en puissance dans le corps, se manifesté pour le sens lorsque la lumière émanée de la lumière du soleil vient se joindre à elle. Ainsi donc, tu trouveras que la forme, qui, émanée de la forme spirituelle, vient.se répandre sur la matière, se manifeste au sens lorsqu'elle se joint à la forme corporelle qui existe en puissance dans la matière ; car les deux (formes) deviennent une seule, de même que la lumière répandue sur la surface du corps se manifeste au sens lorsqu'elle se joint à la surface du corps et qu'elle s’identifie avec la couleur (1). »

Ici il se présente une objection faite par le disciple : comment se peut-il que la forme, qui est accidentelle, vienne de la substance spirituelle? Le maître cherche fort subtilement à résoudre cette difficulté par les deux réponses suivantes : D'abord, dit-il, cette forme corporelle n’est pas en elle-même un accident, mais une substance, puisqu'elle constitue l'essence même de la matière, et on ne l’appelle accident que par rapport à la matière qui la porte; ensuite, ajoute-t-il, dût-on même considérer la forme corporelle comme un accident, on pourrait en-

(1) Voy. Je ms. de la vers. lat., fol. 195 a : « Si compares formam spiritualem lumini quod 051 in substantia solis, et compares formam infusam super materiam lumini quod est super superficiem corporis, et compares colorem formæ corporali quæ est in materia corporali in potestate, hoc est quia color in corpore in potestate est, et, quum comparaveris tunc inter unamquamque harum formarum , invenies formam corporalem quæ est in materia in 01051165 4 apparet sensui quando -jungitur ei forma infusa super eam a forma spirituali, sicut color qui est in corpore in potestate est, sed apparet sensui quando conjungitur ei lumen infusum corpori a lumine solis ; et sic invenies formam infusam materiæ a forma spirituali apparentem sensui, quando conjungitur formæ corporali quæ cest in materia in potestate ; hoc est, quia hæc 61 illa fient unum , sicut lumen superfusum super superficiem corporis apparet sensui quum adjungitur superficiei corporis et ipsum et color sunt unum. »

J'ai dû corriger le commencement de ce passage ; le ms. porte : Si comp: res formam spiritualem quæ est in substantia simplicium solis, etc.

core répondre qu’elle n’émane point de l'essence même de la substance simple, mais qu’elle dérive de sa forme, laquelle est elle-même un accident de la matière (spirituelle) qui la porte, quoiqu'’elle soit substantielle en ce qu’elle constitue l'essence de cette matière. La vérité est que la forme portée par la substance composée est substantielle, parce qu’elle émane de la forme de la substance simple, qui est en elle-même substantielle. Or, comme la forme portée par la matière de la substance simple est substantielle en elle-même ct un accident par rapport à sa matière, rien ne s'oppose à ce que la forme qui en émane et qui constitue l’être de la substance 001020560 soit considérée en elle-même comme substantielle, tout en étant un accident per rapport à la matière de la substance composée. En effet, on ne saurait considérer comme de simples accidents ni la quantité ‘ ni les différentes qualités qui constituent l'être de la substance composée et qui en sont inséparables, et le nom d’accid'nt, dans le sens absolu, ne convient qu'aux autres catégories (1), Cette difficulté résolue, il s’en présente encore une autre relative à l’âme : comment peut-on dire, en général, que les formes des substances composées émanent des substances simples, puisqu'on a dit, au contraire, que l'âme n’a pas de forme particulière en elle-même, et qu’elle ne fait que réunir en elle les formes abstraites des choses en dehors d’elle (2)? Intermédiaire entre l’intellect et le sens, elle est sous l'influence tantôt de l’un, tantôt de l’autre, pour recevoir les formes intelligibles ou sensibles ($ 24), sans que niles unes ni les autres ne soient essentielles dans l’âme. Mais, s’il est vrai que l’âme reçoit les formes des choses, elle ne les reçoit qu’au moyen d’une forme à elle propre, qui lui est essentielle, et à laquelle viennent se joindre les formes du dehors 5 : « La forme de l’âme est une

(1) Voy. 1200. fol. 195 a, b, et cf. ci-dessus, pag. 108, note 3. (2) Cf. Arist., Traité de l'âme, liv. 11] , chap. 4, ou l'âme est appelée Le lieu des formes (6m: etèm).

(3: L'auteur entre à ce sujet dans une discussion assez confuse

essence qui renferme essentiellement l’essence de touté forme, toutes les formes se réunissant dans l’idée de la forme. >... « Les formes (particulières) se réunissent dans la forme de l’âme, parce que la forme universelle qui les renferme (toutes) se réunit avec la forme de l’âme.» — Les formes qui existent dans l’âme sont intermédiaires entre celles de la substance composée et celles de l’intellect. Tandis que l’intellect perçoit le véritable être, ou la quiddité, dans toute chose, c’est-à-dire le genre et les espèces, l’âme perçoit seulement ce qui ne constitue pas l'être, c’est-à-dire les différences, les propres et les accidents. C’est dans son union avec l'intellect que l’âme perçoit à la fois le genre et la différence, et qu’elle connait parfaitement la quiddité de la chose ou sa définition ($$ 25, 26).

Après avoir montré par la méthode synthétique (secundum ordinem composilionis) que toutes les formes de la substance composée ont leur origine dans les substances simples, l’auteur entre dans quelques détails sur l’action de ces dernières, afin de montrer d’une manière analytique (secundum ordinem resolutionis) l'influence que chacune d'elles exerce sur la subsance composée.

Les substances simples, ou les émanations intermédiaires entre l'agent premier, ou Dieu, et le monde de la corporéité, sont au nombre de trois, savoir : l’intellect universel, l’âme universelle et la nature, ou la force, directement en rapport avec le monde de la corporéité, qu’elle produit et qu’elle gouverne. L'âme universelle étant considérée, comme l’âme particulière, à un triple point de vue (âme végétative, âme vitale, âme rationnelle), on peut dire qu’il y a trois âmes universelles, et que, par conséquent, les substances simples sont au nombre de cinq (1).

(ms. lat., fol. 195 et suiv.), dans laquelle il est d'autant plus diffcile de le suivre que le ms. lat. est ici évidemment défiguré par plusieurs transpositions et lacunes. Les principaux résultals de cette discussion se trouvent dans nos Extraits, "6 24 et suiv.

(4) Voy. les Extraits, liv. 111, 6 21 (ci dessus, pag. 49, et ibid,

L'auteur parcourt les impressions produites par ces cinq substances simples en remontant de la nature à Pintellect, impressions par lesquelles chacune d'elles se manifeste dans le monde de la corporéité , et qui toutes sont d’un seul genre et se résument dans le mouvement. Les corps même les plus simples n’ont pas de mouvement en eux-mêmes. Si les éléments avaient un mouvement en eux-mêmes, celui-ci serait uniforme, — car le corps est un, — et nous ne les verrions pas 86 mouvoir les uns vers le haut, les autres vers le bas. Par conséquent, tout mouvement dans les corps, comme , par exemple, celui de 8 croissance, de la génération, de la nutrition, vient d’une action extérieure, laquelle émane d’une substance incorporelle, plus simple que ce qu’il y a de plus simple dans les corps. En parcourant graduellement les différents mouvements plus ou moins parfaits qui se manifestent dans les corps, nous y reconnaîtr >ns l’action des différentes substances simples, plus élevées les unes que les autres. La substance appelée nature produit 6 mouvement de l'attraction . de la transformation , de la rétention et de l'expulsion. L'âme végétalive produit le mouvement de la génération et de la croissance; l’âme vitale, celui de la sensibilité et de la locomotion ; l’âme rationnelle, celui de la pensée. Enfin l’intellect produit la perception des choses intelligibles, car il perçoit dans tout la véritable essence (1).

Ces substances simples, comme on le voit, correspondent aux différentes facultés de l’homme. Celui-ci est considéré comme microcosme, et, comme le dit l’auteur %), il ressemble au grand

note 4). — A l'endroit indiqué, l’auteur énumère sept substances simples, en y comprenant aussi la matière universelle et la forme universelle; mais ceci n'a d'autre but que d'établir une comparaison ingénieuse entre les substances simples et les sept espèces de la quantité. Surlessubstancessimples, qui correspondent aux hypostases des néoplatoniciens, et sur la gradation de ces substances, cf. III, 42; ] 95, 28; ,א‎ 17, 26, 27, 59.

(4) Voy. 88 27-30, et cf. vers lat. , fol. 199, 900 b.

(2) CE. liv. 111, 65 6 et 4.

#nonde, Ou au macrocosme, par l'ordre et la construction. Le plus noble but de l’homme, c’est de méditer sur les substances simples , de chercher à s'identifier avec elles, et d'arriver par Là à la connaissance de l’agent premier, ou de Dieu.

De même que, dans le monde inférieur, les substances sont de plus en plus épaisses à mesure qu’elles se trouvent plus bas et plus rapprochées du centre , de même aussi les substances simples vont toujours s’affaiblissant à mesure qu’elles sont plus éloignées de la Volonté divine , dont elles émanent. A la vérité, la faculté divine, qui est d’une perfection extrême, ne saurait s’affaiblir, ni encore moins s'arrêter ou se corporifier; mais l’affaiblissement graduel des formes dans les substances vient de ce que la lumière de la faculté divine, concentrée en elle-méme, laisse ces substances de plus en plus dans l'ombre. Si la faculté divine paraît se modifier et s’affaiblir, il faut attribuer ce changement non pas à sa propre essence, mais à celle de la chose qui reçoit son action ; car plus cette chose est éloignée de la source de la faculté divine, et moins elle en reçoit Paction ($$ 31-33).

Pour se former une idée des proportions et gradations des substances simples, on n’a qu’à examiner la composition et l’ordre du monde de la corporéité ; car tout dans 16 monde inférieur est l’image du monde supérieur, et, comme on l’a déjà dit , 11 existe une analogie entre les différentes parties des deux mondes ($$ 34-36). Mais, pour arriver à la véritable connaissance des substances simples , il faut que l’homme , pour ainsi dire, se dépouille entièrement des liens de la corporéité et du monde sensible et se transporte par la méditation dans le monde intelligible , en cherchant à identifier son essence avec ces substances supérieures ; et, dans cet état, l’homme reconnaîtra le néant du monde sensible. « Si, dit l’auteur, tu montes aux différents degrés des substances intelligibles , tu trouveras les corps sensibles, en comparaison d'elles , extrémement petits et insignifiants, et tu verras le monde corporel tout entier nageant dans elles, comme si c'était un vaisseau

dans la mer ou un oiseau dans l’air. » Il faut que l’homme fasse

les plus grands efforts pour arriver à ce point; car c’est là le but que l’âme est destinée à atteindre, et là elle trouve ₪ véritable félicité ($$ 37, 38). — On voit qu'il ne s’agit pes ici seulement d’un travail spéculatif, mais de l’enthousiasme où d’une espèce d’extase dans laquelle il faut chercher à se placer, en s’élevant au dessus de toutes les impressions du monde sensible (1).

Ibn-Gebirol a bien senti que la théorie des substances simples , intermédiaires entre la Volonté divine et le monde cor porel, ne suffit pas pour expliquer comment ce dernier, qui est fini, a pu émaner de l'infini. En effet, les substances sim ples elles-mêmes sont ou finies, ou infinies. Or, si elles sont finies, comment ont-elles pu elles-mêmes procéder de l'infini? et, 81 elles sont infinies, comment ont-elles pu faire émane . d'elles le monde fini? — Il croit pouvoir résoudre cette diffculté en établissant que les substances simples et la Volonté elle-même ne sont ni entièrement infinies, ni entièrement finies. La Volonté est infinie par son essence, mais elle est finie par rapport à son action (qui a commencé au moment de

la Création); 111011601, au contraire, qui est créé, a eu un conmencement , tandis que son action, qui ne tombe pas dans 6 temps (), est infinie ($ 39).

En terminant, l’auteur ajoute quelques considérations sur la liaison qui existe entre les substances composées et les substances simples, et sur la manière dont ces dernières se lient entre elles. Pour en donner une idée, il revient de nouves sur les analogies qui existent entre le monde de la corporéité et celui de la spiritualité, et il explique dans quel sens on peut dire que les substances simples sont des sphères qui 800% ronnent les unes les autres, et qui toutes environnent la substance composée ($$ 40 et suiv.)

Telle est la théorie des substances simples , qui, chez notre

(4) Cf. les Extraits, liv. V, $ 73.

(2) Cf. les Extraits, liv. 11, 8 30.

auteur, se présente sous une forme nouvelle et est appuyée de démonstrations originales, bien que le fond soit emprunté à l’école néoplatomicienne (1). — Après avoir démontré, dans ce livre, l’existence des substances simples, l’auteur va établir dans le suivant que ces substances sont, comme le monde de ג[‎ corporéité, composées de matière et de forme.

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