AL-GAZALI
Abou-’Hämed-Mo’hamed ïibn-Mo’hamed At-Gazair (ou mieux Al-Ghazâli), vulgairement nommé Algazel, le plus célèbre théologien musulman de son temps et appartenant à la secte orthodoxe des Schaféites, naquit à Tous, ville du Khorasan, l’an 450 de l’hégire (1058 de J. C.). Il étudia dans 8 ville natale, puis à Nisabour, ct donna de bonne heure des preuves d'un grand talent. Ses connaissances profondes dans la théologie musulmane et dans la philosophie ne tardèrent pas à lui gagner la haute faveur de Nizäm al-Molc, vizir du sultan Mâlec-Schäh , le Seldjoukide, qui lui confia la direction du collége Nizâmiyya qu’il avait fondé à Bagdad. Al-Gazäli
(1) Voy. Guide des Égarés, 1: 1, pag. 433, note 2.
avait alors trente-trois ans, et déjà il jouissait d’une grande célébrité. Après quelques années, il quitta sa chaire pour faire le pèlerinage de la Mecque. Après avoir rempli ce pieux devoir, il faisait tour à tour briller son talent dans les chaires de Damas, de Jérusalem et d'Alexandrie. Il était sur 16 point, dit-on, de se rendre d'Alexandrie dans le Maghreb, auprès de Yousouf ben-Tâschfin, prince almoravide, qui régnait à Maroc; mais, ayant appris la mort de Yousouf, il s’en retourna à Tous, sa ville natale, où il se livra à la vie contemplative des Çoufs, et composa un grand nombre d'ouvrages, dont le principal but était d'établir la supériorité de l’islamisme sur les autres religions et sur la philosophie, ce qui lui mérita les surnoms de ‘Hodjjat al-islâm, Zein ai-din (Preuve de l’islamisme, Ornement de la religion). Le plus célèbre de ses écrits théologiques est son l'hyà ‘oloum al-din (Restauration des connaissances religieuses), ouvrage de théologie et de morale, divisé en quatre parties qui traitent des cérémonies religieuses, des prescriptions relatives aux diverses circonstances de la vie, de ce qui perd et de ce qui sauve (c.-à-d. des vices et des vertus) 0). — Ce ne fut qu'à regret qu'Ak Gazäli quitta encore une fois sa retraite, pour aller à Nisabour et pour reprendre ensuite la direction du collége de Bagdad. Après s'être de nouveau retiré à Tous, il y fonda un monastère pour les Çoufis, et passa le reste de sa vie dans la contemplation et dans les actes de dévotion. 11 mourut l’an 505 de l'hégire (1111 de J. C.).
Les renseignements les plus complets sur la vie d’Al-Gazäli ont élé donnés par M. de Hammer dans l'introduction que ce célèbre orientaliste a mise en tête de son édition arabe-allemande du Ayyouhâ-'l-wéled (O enfant!) traité de morale d’Al-
(4) Voy. le Dictionnaire bibliographique de "Hadji-Khalfa, édit. de M. Flügel, |. 1, pag. 180-183. — M. le professeur Hitzig a donné une notice de cet ouvrage d'après un manuscrit incomplet qui existe à la bibliothèque publique de Berne (Suisse). Voy. Zeitschrift der deutschen morgen!. Gesellschaft, t. VII, pag. 172-186.
Gazäli (1), Mais ce qui nous intéresse ici bien plus, c’est l’histoire de la vie intellectuelle d’Al-Gazäli, la marche de ses études, le rang qu’on doit lui assigner parmi les philosophes musulmans, et l'influence qu’il a pu exercer sur la philosophie de son temps. Sur ces divers points, Al-Gazäli nous fournit luimème des renseignements précieux dans un écrit dont le titre (Al-monkidh etc.), peu susceptible d’une traduction littérale, peut se rendre par: Délivrance de l'erreur, et Exposé de l'état vrai des choses. Nous possédons de cet écrit une analyse détaillée, mais inachevée, par M. Pallia 9 ; et M. Schmælders, dans son Essai sur les écoles philosophiques chez les Arabes, en a publié le texte arabe tout entier, accompagné d’une traduction française, qui, malgré quelques défauts dans les détails, en reproduit assez fidèlement la substance. Al-Gazäli, pour répondre à diverses questions qui lui avaient été adressées par un ami, parle d’abord de la difficulté qu’il y a, an milieu des doctrines des diverses sectes, 8 déméler la vérité d’avec l'erreur, et des efforts qu’il n'avait cessé de faire, depuis l’âge de vingt ans, pour parvenir à la connaissance du vrai. Après avoir étudié et approfondi tour à tour les doctrines de toutes les sectes religieuses et philosophiques, il arriva à douter de tout, et tomba dans le scepticisme le plus absolu. Il douta des sens, qui souvent nous font porter des jugements contredits par l'intelligence; mais celle-ci ne lui inspira pas plus de confiance, car rien ne prouve la certitude de ses principes. Ce que, dans l'état de veille, nous croyons être vrai, soit par la perception des sens ou par l'intelligence, ne l’est peut-être que par rapport à l’état où nous nous trouvons; mais sommes-nous bien sûrs qu’un autre état ne surviendra pas, qui sera à notre état de veille ce que celui-ci est au sommeil, de sorte qu’à l’arrivée de cet état nouveau nous reconnaissions que tout ce que nous
(4) O Kind! die berühmte ethische Abhandlung Gasalis. Vienne, 1838, in-12.
(2) Mémoires de l’Académie des sciences morales et politiques, t. 1, Savants étrangers, pag. 165 et suiv.
avons cru vrai, au moyen de notre raison, n’était qu’un rêve sans réalité? À la vérité, Al-Gazâli revint ensuite de son scepticisme; mais ce ne fut point par le triomphe de la raison. Recherchant la vérité avec ardeur, il approfondit de nouveau les doctrines des Motécallemin, des Baténiles ou allégoristes, des philosophes et des Çoufis, et ce ne fut que dans la vie æcétique et contemplative, dans [6 mysticisme et l’extase des Coufis, que son esprit trouva la satisfaction qu’il avait cherchée, et reprit le calme qui l'avait fui. Nous n'avons pes à nous occuper ici des doctrines des Çoufis, sur lesquelles AÏ- Gazäli ne paraît avoir exercé aucune influence notable. Ce qui marque la place d’Al-Gazäli dans l’histoire de la philosophie des Arabes, c’est son scepticisme; non pas qu’il se soit prodait dans ses ouvrages sous la forme d’un système, mais parce qu’il a su s’en servir avec habileté pour porter un coup faneste aux études philosophiques.
Parmi le nombre prodigieux de ses écrits, et dont on peut voir la longue liste dans l’opuscule de M. de Hammer, dont nous avons parlé plus haut, deux méritent surtout notre attention : 4° son ouvrage intitulé Makdcid al-faläsifa (les Tendances des philosophes), et, 2 son Tehäfot al-faläsifa (le Renversement ou la Destruction des philosophes) )''. Le livrg- Nokâcid est un résumé des sciences philosophiques; l’auteur y expose la logique, la métaphysique et la physique, et ne s’écarte point de la doctrine péripatéticienne, telle qu’elle avait été formée par AlFaräbi et Ibn-Sinâ. Cet ouvrage, traduit en latin vers la fin du XIf< siècle par Dominique Gundiselvi ‘?), a été publié à Venise, en 1506, par Petrus Lichtenstein 6
(4) Ces deux ouvrages existent très probablement en arabe dans la bibliothèque de l'Escurial , sous le ne 628 du catalogue de Casiri; mais il règne un peu de confusion dans la notice de ce catalogue. — Notre Bibliothèque impériale ne possède en arabe que les derniers feuillets du 31000010 , dans le manuscrit n° 882 de l'anc. fonds; mais on y conserve des versions hébraïques des deux ou- > vrages d'Al-Gazali.
(3) Voy. Jourdain, Recherches eic., 11° édition, pag. 107-112.
Cologne, sous le titre de Logice et philosophia Algareis Arabis. , On s’est étonné avec raison de voir Al-Gazäli reproduire
fidèlement la doctrine des philosophes, qu'il attaque avec tant d’ardeur dans sa Destruction 1). M. Kitier a cru devoir supposer qu’Al-Gazili avait écrit cet ouvrage à une époque où il était encorc partisan de la philosophie d’Aristote (#). Mais la vérité est qu’Al-Gazäâli n'avait d'autre but dans cet ouvrage que de préparer ses attaques contre les philosophes, comme à le déclare lui-même dans la préface, qui 8 été supprimée dans La plupart des manuscrits latins et dans l'édition de Venise, mais que nous trouvons dans deux différentes versions bébraïques et dans un manuscrit latin du fonds de la Sorbonne (n° 941). Al-Gazäâli, s’adressant à celui qui lui avait demandé d'écrire une réfutation des philosophes, s'exprime en ces termes : = Tu m'as demandé, mon frère, de composer un traité complet et clair pour attaquer les philosophes et réfuter leurs opinions, afin de nous préserver de leurs fautes et de leurs erreurs. Mais cc serait en vain que tu espérerais parvenir à > but, avant de parfaitement connaître leurs opinions et d’avoir étudié leurs doctrines ; car vouloir se convainere de la fausseté de certaines opinions, avant d’en avoir une parfaite intelligence, ‘serait un procédé faux, dont les efforts n’aboutiraient qu'à l'aveuglement et à l’erreur. [| m’a donc paru nécessaire, avant d'aborder la réfutation des philosophes, de composer un traité où j'exposerais les tendances générales de leurs scienecs, savoir, de la logique, de la physique et de la métaphysique, sans pourtant distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux; car mon but est uniquement de faire connaître les résultats de leurs paroles , sans m’étendre sur des chose superfines et sur des délails étrangers au but. Je ne donnerai, par eonséquent, qu’un exposé, comme simple rapporteur, en y joignant les preuves qu'ils ont cru pouvoir alléguer en leur faveur. Le
(4) Voy. Degérande, Histoire comparée des systèmes de pie sophie, 1. 1\ , pag. 230.
(2) Voy. Geschichle der Philosophie, 1. VIT, pag. 59 ו 60.
but de ce livre est donc l'exposé des Tendances des philosophes, et c’est ג[ son nom. » L'auteur dit ensuite qu’il passera sous silence les sciences mathématiques, parce que tout le monde est d'accord sur leurs principes, et qu'il n’y a rien dans elles qui puisse être réfuté. Les doctrines de la logique sont généralement vraies et on y trouve rarement des erreurs; mais celles de la métaphysique sont pour la plupart contraires à la vérité; dans celles de la physique, le vrai et le faux se trouvent mêlés. — La fin de l'ouvrage, tant dans l’original arabe que dans les deux versions hébraïques, est conçue en ces termes : « C’est là ce que nous avons voulu rapporter de leurs sciences, savoir, de la logique, de la métaphysique et de la physique, sans nous occuper à distinguer ce qui est maigre de ce qui est gras, ce qui est vrai de ce qui est faux. Nous commencerons après cela le livre de la Destruction des philosophes, afin de montrer clairement ce que toutes ces doctrines renferment de faux !1). »
Après ces déclarations explicites, on ne s’étonnera plus qu’'Al-Gazli, dans le livre Hakâcid, parle dans le sens des philosophes. M. Schmælders s’est donc donné une peine inutile en analysant ce livre, d’après la version latine (3), dans le but de faire connaitre le prétendu système d’Al-Gazäli; car nous devons faire observer que le livre que M. Schmælders cite constamment sous le titre Miyar Olilm (Parangon de la science), croyant sans doute qu’un titre arabe inspire plus de confiance, n’est autre que le livre Hakäcid. L'erreur de M. Schmælders vient de ce que, selon M. de Hammer, un ouvrage d’Al-Gazäli
(4) Vory. le ms. ar., n° 882, de la Biblioth. imp., fol. 42 b: Lab, AN, 1. de pu, ל יט Hi ש =! ne יש Son 35515 יש מש לט ge BA = Lg 5-ג\,, Ve sm si,
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(2) Vos. Essai sur les écoles philos. chez les Arabes, pag. 220 el suiv.
intitulé Miy4r contiendrait un abrégé de logique; il a donc cru pouvoir l'identifier avec la Logica et philosophia, ce qui prouve que, tout en prétendant écrire sur la philosophie d’AIL Gazäli, il n’a pas jeté les yeux sur la version hébraïque du Makäcid, ni même sur les débris de l'original arabe. M. Ritter, qui n’est pas orientaliste, a fait une erreur involontaire. en cherchant dans la Logica et philosophia des doctrines d’Al- Gazäli (1), et il a cru devoir supposer que ce philosophe 8 changé plus tard de système.
Nous arrivons au livre Teh4fot. M. Schmœælders, eu lieu d'examiner la version hébraïque de ce livre, ou tout au moins la mauvaise version latine de la réfutation d’Ibn-Roschd, qui renferme une bonne partie de l'ouvrage d’Al-Gazäli, a mieux aimé fonder son jugement sur une subtilité grammaticale, et il soutient hardiment (?) que le titre qu’Al-Gazäli a donné à son ouvrage signifie réfutation muluelle; que, dans ce livre, Al-Gazâli n’a nullement l'intention de réfuter les philosophes . par des raisons dont il veuille faire sentir la justesse et la 80lidité; mais que, recueillant les diverses critiques faites par autrui, il les range seulement de manière à montrer que l'opinion d'un philosophe est en contradiction avec celle d’un autre, que tel sysième en bouleverse un autre; en un mot, que pærmi les philosophes la discorde règne perpétuellement. I] ajoute qu’Al-Gazäli déclare lui-même à la fin du premier chapitre de son livre que tel a été son but, et il s’étonne que personne avant Jui n'ait remarqué ce passage. Nous regrettons que M. Schmœæiders n’ait pas cru devoir citer textuellement le passage dont il vent parler; nous devons supposer que, feuilletant dans la Destruciio destructionum , il aura rencontré, à la fin de la première disputatio, le passage suivant : > Ait Algazel : Si autem dixerit adhæsistis in omnibus quæstionibus oppositioni dubitationibus cum dubitatiomibus, et non evadet id quod posuistis a dubitationibus, dicimus dubitatio declarat corruptionem sermonis
(4) L. c., pag. 67-72.
(2) Voy. Essai elc., pag. 215.
dubio, et solvuntur modi dubitationum, considerando |טססזק dubitationem et quæsitum. Nos autem non tendimus in hoc libro nisi adaptare opinionem eorum et mutare modos rationum eorum cum 60 cum quo declarabitur destructio corum, et non א .610 incombemus ad sustentandum opinionem aliquam, Certes, il est permis de ne pas comprendre 60 latin ; mais rien ne justifie l’mterprétation que M. Schmælders a-donnée, avec tant d'assurance, à ce passage obscur. Voici quelle en est la tradaction littérale d’après la version hébraïque : «Si l'on disait : Dans toutes vos critiques et objections, vous ne vous êtes appliqués qu’à accumuler doutes sur doutes, mais ce que vousavancez n'est pas non plus exempt de doutes, nous répon- drions : La critique fait ressortir ce qu’il y a de faux dans un discours, et la difticulté peut se résoudre par l’examen de la critique et de l’objection. Mais nous n'avons çdans ce livre d'autre intention que d’énoncer leurs opinions et d'opposer à leurs argumentations des raisonnements qui en montrent la aullité. Nous ne voulons pas ici nous faire le champion d’un système particulier (‘}; nous ne nous écarterons donc pas du but de ce livre, et nous ne compléterons pas notre discours nouveauté du ג[ en alléguant des arguments en faveur de monde ; car notre but est seulement de détruire les arguments qu'ils ont produits pour établir l’éternité de la matière. Après avoir achevé ce livre, nous en composerons un autre pour affermir l'opinion vraie; nous l’appellerons Bases des croyances, et nous 16 consacrerons à la reconstruction, de même que le présent livre a pour but la démolition. » On voit qu’il ne s’agit pes ici de montrer que les philosophes ne sont pas d’accord entre eux et se réfutent mutuellement, mais de démolir les doctrines des philosophes par une critique générale.
Au commencement de sa préface (2), Al-Gazili s'élève contre
(1) Selon Iba-Roschd, Al-Gazäli ne veut pas passer pour être le champion du système des Ascharites.
(2) Hadji Khalfa, dans son Dictionnaire bibliographique (edit. de M. Fiogel, t. 11, pag. 466 et suiv.), ₪ donné un extrait de
‘ceux qui croient pouvoir s’arroger une intelligence supérieure ‘et qui, dans leur orgueil, méprisent les préceptes religieux, en prenant pour guide, au lieu de la rcligion révélée, l’autorité de certains hommes dont le faux lustre les attire, comme le mirage dans le désert. Séduits par les grands noms de l'anti- ‘quité qu’on fait sonner à [6078 oreilles, tels que Socrate, ‘Hippocrate, Platon, Aristote et autres, et ébahis des vastes ‘et profondes sciences de tout genre qu’on attribue à ces grands génies, ils ne veulent plus reconnaître d’autre autorité que le leur, et rejettent sans discernement l’autorité religieuse, afin - de s'élever au-dessus du vulgaire et d'être comptés, eux aussi, -parmi les hommes supérieurs. C’est.donc pour attaquer le ‘mal par la base qu'Al-Gazâli cherche à réfuter les doctrines des philosophes pour montrer que tout cè qu’ils professent de contraire aux principaux dogmes religieux n’a absolument “aucun fondement. Il expose longuement, dans quatre observauons préliminaires, les principes qui le guideront dans la composition de cet ouvrage et qui peuvent se résumer ainsi : 4° Ne pouvant discuter toutes les opinions diverses des anciens philosophes, il s'en tiendra principalement à Aristote -qui est réputé le plus grand d’entre eux, le philosophe par “excellence, et qui, soumettant à un examen approfondi les doctrines de ses prédécesseurs, les a écartées en grande partie; ce qui prouve que les doctrines métaphysiques ne sont nullement basées sur des axiomes certains et irréfutables, comme le sont les mathématiques et la logique. Ensuite, Aristote ayant trouvé un grand nombre de commentateurs qui diffèrent entre eux sur le vrai sens de ses doctrines, l’auteur s’en tiendra aux commentateurs les plus accrédités parmi les musulmans, tels qu’Al-Faräbi et Jbn-Sinä. — 2° 1| ne combattra pas certains termes dont se servent les philosophes, comme, par exemple, lorsqu'ils appellent le Créateur une substance
celte préface ; nous nous sommes servi aussi de la version hébraïque du Tehâfot, qui existe parmi les mss. hébreux de Ja Bibliolh. imp. ‘(ancien fonds, n° 345 et 508).
(djauhar) ; car il s’agit surtout de s'entendre sur 16 sens qu’on attache au terme, et il suffit de savoir, par exemple, que par substance on entend ce qui subsiste par soi-même. Quant à &avoir si le terme est bien ou mal choisi et s’il est permis de l'employer, c'est une chose qui, d’une purt, regarde le lexicographe, et, d'autre part, le casuiste. 11 n’attaquera pas non plus des théories établies par une démonstration mathématique, comme, par exemple, ce que les philosophes disent sur les causes des éclipses: car, bien qu’il se trouve dans 8 livres religieux des passages qui paraissent contraires à ces théories, il serait dangereux d’insister sur ces passages par un zèle malentendu, et il faudra nécessairement, si toutefois leur authenticité est bien constatée, leur donner un sens ullégorique. En somme, sa polémique ne s’attachera qu'aux théorios philosophiques qui sont réellement contraires aux dogmes religieux, tels que ceux de la création ex nihilo, des attributs divios et de la résurrection des corps. — 3° Il se bornera dans cet ouvrage à montrer le côté faible des philosophes et le peu de solidité de leurs théories, afin de prémunir contre eux ceux qui leur accordent une confiance absolue; mais il u’afirmera rien lui-même, il n’établira aucun système et ne prendra le parti d'aucune secte religieuse. — 4° C’est un des artifices des philosophes de dire que leur science métaphysique, très profonde et obscure, ne saurait être comprise que par ceux qui s’y sont préparés par l’étude des mathématiques et de la logique. Lors donc qu’il naît des doutes dans l'esprit de celui qui a accepté leurs doctrines sans avoir fait ces études préparatoires, il se dit : Les philosophes sans doute savent résoudre la difficulté; mais moi je ne saurais comprendre ce sujet, parce que je n’ai étudié ni les mathématiques ni la logique. Or, dit notre auteur, pour ce qui est des mathématiques, elles n’ont aucun rapport avec la métaphysique, si ce n’est tout au plus en ce qui concerne certaines théories métaphysiques relatives aux sphères célestes, théories qu'on peut très bien admettre sans comprendre la partie mathémaüque ou astronomique du système du ciel, de même qu’on
peut admettre qu’une maison a été construite par un architecte puissant, vivant el agissant par sa libre volonté, sans qu'on ait besoin pour cela de connaitre les formes géométniques de ג[ maison, ni le nombre de ses poutres et de ses pierres. Pour ce qui est de la logique, il est vrai de dire qu’elle est nécessaire à celui qui veut aborder la métaphysique. Mais la science de la logique n’est point particulière aux philosophes ; les théologiens la connaissent fort bien et elle forme dans leurs ouvrages une section particulière appelée le livre de la Spéculation (1), terme que les philosophes, pour étonner le vulgaire, ont changé en celui de logique, de sorte
“ue les faibles d’esprit croient qu’il s’agit d’une science nou-
velle que les Motécallemtn ou théologiens ignorent et que les philosophes seuls possèdent. L'auteur ajoute que, pour détruire cette idée fausse et pour combattre un artifice sophistique, il se servira de préférence, dans son ouvrage, des termes employés par les philosophes, et que celui qui ne comprendrait pas ces termes devra lire d’abord son ouvrage Miyér al’ilm (le parangon de la science).
Al-Gazäli attaque les philosophes sur vingt points, dont seize appartiennent à la métaphysique et quatre à ls physique (en prenant ces mots dans leur sens aristotélique). Il démontre: 15 que leur opinion concernant l'éternité de la matière est fausse ; 2° qu'il en est de même de leur opinion touchant ls permanence du monde: 3° qu’ils manquent évidemment de franchise en appelant Dieu l'ouvrier du monde יסוגןמ5) pyos לד xôquov) et le monde son ouvrage; 4° qu'ils s'efforcent en vain de démontrer l'existence de cet ouvrier du monde; 5° qu'ils sont incapables d'établir l'unité de Dieu et de démontrer la fausseté du dualisme, ou de l’opinion qui admet deux êtres primitifs, d’une existence nécessaire; 6° que c’est à tort qu'ils nient les attributs de Dieu; 7° qu'ils ont tort de soutenir que
(4) pa 5 AI-Gazäli ajoute que cette section est aussi appelée quelquefois Kit4b al-djedel (le livre de la dialectique), ou Medäric al'okoul (les perceptions des intelligences).
l'essence de l’être premier (ou de Dieu) ne saurait se diviser en genre et différence ll); 8° qu’ils ont tort de dire que l’être premier (Dieu) est un être simple, sans quiddité (2); 9° qu'ils cherchent en vain à établir que cet être est incorporel; 10° qu’ils sont incapables de démontrer que le monde a un auteur ct une cause, et que, par conséquent, ils tombent dans l’athéisme ; 41° qu’ils ne sauraient démontrer (dans leur système) que Dieu connaît les choses en dehors de lui et qu’il connaît les genres et les espèces d’une manière universelle ( ), ni 12° qu’il connaît sa propre essence ; 13° qu'ils ont tort de soutenir que Dieu ne connaît pas les choses particulières, ou les accidents temporaires résultant des lois universelles de la nature; 14 qu'ils ne sauraient alléguer aucune preuve pour établir que les sphères célestes ont une vie et obéissent à גוסו par leur mouvement circulaire résultant d'une âme qui a une volonté (#4); 15° qu’il est faux de dire que les sphères ont un certain but et > une tendance qui les met en mouvement 6); 16° que leur théorie sur les âmes des sphères, qui connaitraient toutes les choses partielles nées dans ce monde et influeraient sur elles, est fausse (6 ; 17° que leur théorie sur la causalité cst fausse,
(4) C'est-à-dire, que Dieu n'entre pas dans un genre ni ne se distingue par une différence, et que par conséquent il ne saurait être défini; car on sait que la définition se fait par le genre et la différence. Cf. mes notes au Guide des Égarés, 1.1, pag. 190 et
(2) Voy. ci-dessus, pag. 114 notc 1.
(3) Voy. ci-dessus, pag. 319, le deuxième des principes fondamenfaux des péripatéticiens arabes.
(4) Vos. ci-dessus, pag. 331. Al-Gazali ne conteste pas absoloment la vérité de cette proposition; mais elle ne lui paralt pas susceptible d'être rigoureusement démontrée.
(3) Voy. ibidem. Al-Gazali réfute notamment ce que les philosophes ont dit des mouvements variés des différentes sphères, et Ibo-Roschd fait observer, dans sa réfutation, que l'auteur a particulièrement en vue les théories établies à cet égard par Ibn-Sina.
(6) Ceci encore se rapporte à une théorie particulière à Ibn- Siné; voy. ci dessus, pag. 562.
el qu’ils ont tort de nier que les choses puissent se passer contrairement à ce qu’ils appellent là loi de la nature et à cs qui arrive kabiluellement 1); 18° qu’ils ne sont pas en état d'établir, par une démonstration rigoureuæ, que l'ême bumaine est une substance spirituelle existant per elle-même (sans le corps), ni 19° qu’elle est impérissable : 20° que c’est à tort qu'ils nient la résurrection des morts, ainsi que les 10168 du paradis et les tourments de l'enfer.
. Les objections élevées par Al-Garâli contre le pruscipe de causalité forment le point le plus important de son scepticisme ; aous nous arrêturons donc un moment à ce chapitre pour eu faire connaitre la substance. «Il n’est pas nécessaire selon nous, dit Al-Gazäli, que, dans les choses qui arrivent habituellement, on cherche un rapport et une liaison entre ce qu’on croit être la cause et ce qu’on croit être l'effet. Ce sont, au contraire, deux choses parfaitement distinctes, dont J'une n’est pas l’autre, qui n'existent ni ne cessent d'exister l’une par l’autre. Ainsi, par exemple, l’étanchement de la soif et le boire, le rassasiement et le manger, la mort et la rupture de la nuque, et, en général, toutes les choses entre lesquelles il y a une relation visible, ne sont dans cette relation mutuelle = que par la toute-puissance divine, qui depuis longtemps y 8 créé ce rapport et cette liaison, et non parce que la chese est nécessaire par elle-même et ne saurait être autrement. Cette toute-puissance, qui en est la cause unique, peut aussi faire qu'on soit rassasié sans manger, qu'on meure sans se rompre la nuque, ou qu’on continue à vivre tout en se la rompant; et il en est de même dans toutes les circonstances où il y a visiblement une relation mutuelle. s — En somme, tout le raisonnement d’Al-Gazâli peut se ramener à ces deux propositions : 1° Lorsque deux circonstances existent toujours stmultanément, rien ne prouve que l’une soit la cause de l’autre;
.)1( Le texte porte : Réfutation de ce qu'ils disent de l'inadmissibililé du déchirement de la nature et des choses habituelles.
ainsi, par exemple, un aveugle-né à qui on aurait donné la vue pendant le jour, et qui n'aurait jamais entendu parler du jour ni de la nuit, s'imaginerait qu’il voit par l’action des couleurs qui se présentent à lui, et ne tiendrait pas compte de la lumière du soleil, par laquelle ces couleurs font impression sur ses yeux. — 9* Quand même on admettrait l’action de eertaines causes par une loi de la nature, il ne s’ensuit nullement que l'effet, même dans des circonstances analogues et sur des objets analogues, soit toujours le même; ainsi, le coton peut, sans cesser d’être le coton, prendre (par la volonté de Dieu) quelque qualité qui empêche l’action du feu, comme on voit des hommes, au moyen d’emplâtres faits avec une certaine herbe, se rendre incombustibles. En un mot, ce que les philosophes appellent la loi de la nature ou le principe de causalité, est une chose qui arrive habituellement (1), parce que Dieu le veut, et nous l’admettons comme certain, parce que Dieu, sachant dans sa prescience que les choses seront presque toujours ainsi, nous en 4 donné la conscience. Mais il n’y a pas de loi immuable de la nature qui enchaine la volonté du Créateur.
Quelques auteurs, entre autres Ibn-Roschd, pensent qu’Al- Gazäli n’était pas toujours de bonne foi, et que, pour gagner les orthodoxes, il se donnait l'air d'attaquer les philosophes sur tous les points, quoiqu’au fond il ne leur fût pas toujours opposé. Moise de Narbonne, au commencement de son Commentaire hébreu sur le Makäcid, dit, aprés avoir cité cette opinion d’Ibn-Roschd, qu’Al-Gazâli lui-même écrivit, après le Tehâfot, un petit ouvrage qu'il ne 00088 qu’à quelques élus, et où il donne lui-même le moyen de répondre aux objections qu'il avait faites aux philosophes. On trouve en effet, dans quelques manuscrits hébreux , à la suite de la traduction du Tehâfot, un -opuscule d’Al-Gazäli, où cet auteur traite, très
> (4) Cf. Guide des Égarés, t.}, pag. 392 , note 1, et ci-dessus, pag. 321 et 323. : eo ee
succinctement et dans un langage 83802 obscur, des questions métaphysiques les plus importantes (1). 11 parle d’abord des sphères célestes, de leur mouvement et de leurs âmes, remonte ensuite au premier moteur (ou au Créateur) et à ses attributs, et considère à la fin l’ême humaine. Loin de montrer ici ces tendances sceptiques et ce dédain pour la philosophie qui ont donné naissance à son livre Tehdfot, il raisonne au contraire en philosophe plutôt qu’en théologien, et établit par le raisonnewent plusieurs points métaphysiques que, dans la Destruction, nous le voyons combattre ou déclarer indémontrables ; il y parait admettre notamment, avec les philosophes, l'éternité du temps et du mouvement des sphères. En terminant, il défend de communiquer cet opuscule à d’autres qu'à ceux qui possèdent un esprit droit et une bonue intelligence, conformément à cette sentence : Parlez aux hommes selon leur intelligence (21.
(45 Cet écrit se trouve dans le ms. hébr. n° 345 de l'anc. fonds, à la 50110 de la Destruction des philosophes. En tête, on lit ces mots: קונטרס שחכר אבוחאמד אחר ההפלה לגלות רעתו לחכטים והוא כונות הכונות והמבין יבין > Opuscule composé par Abou- "Hamoed après la Destruction, afin de révéler sa pensée aux savants; il renferme les Tendances des Tendances (c.-à-d., l'intention finale de ce qui est exposé dans le livre des Tendances des philosophes), et l'homme intelligent comprendra. » Le même écrit se trouve à part, à la fin du ms. ne 411 du fonds de l'Orat., où il est désigné comme un traité composé par Al-Gazäli pour répondre à certaines questions qui lui avaient 616 failes; à la fin on lit ces mots: נשלם ספר העיון ברמז אל היריעה האמתית מדברי אבוחאמר אלגזאלי > Fin du Livre de la spéculation, renfermant des indications sur la vraie science, par Abou-"Hamed al-GazAli. »
(2) ואנחנו אוסרים למי שהגיעו אליו דברינו אלה שלא יוציאם אלא למי שהיה ישר בהבנהו ויהיה בו מחשבה טובה וכבר .אמר עוד ספרו לאנשים כאשר ידעו La sentence invoquée ici par Al-Gazäli est aussi citée par Ibn-Roschd dans son traité sur l'accord de la religion avec la philosophie, où elle est attribuée à Ali, fils d'Abou-Taleb. Dans le même traité, Ibn-Roschd reproche à Al-Gazäli de se faire ascharite avec les Aschariles, 086 avec 5 Çoufis, philosophe avec les philosophes.
* Ibn-Tofaïl, malgré le respect qu’il professe pour Al-Gazäli, fait également ressortir ce qu'il y a de chancelant et d’indécis dans ses doctrines. Le passage d'Ibn-Tofaïl nous paraît important pour bien caractériser Al-Gazäli, et nous croyons devoir le citer textuellement (!) : « Quant aux écrits du docteur Abou-Hamed 6 al-Gazili, cet auteur, s'adressant au vulgaire, lie dans un « endroit et délie dans un autre, nie certaines choses et puis « les déclare vraies. Un de ses griefs contre les philosophes, « qu'il accuse d’infidélité, est qu’ils nient la résurrection des « corps et qu'ils établissent que les âmes seules sont récom- « pensées ou punies; puis il dit, au commencement de son « livre A!-Mfzän (ou Mizän al'amal, la balance des actions), « que cette opinion est professée par les docteurs çoufis d’une 6 manière absolue ;- 6) dans son écrit intitulé Délivrance de « l'erreur, il avoue que son opinion est semblable à celle des « Çoufis et qu'il s’y est arrêté après un long examen. Il ya, « dans ses livres, beaucoup de contradictions de ce genre, « comme ceux qui les lisent et les cxaminent avec attention « pourront s’en convaincre. Il s’en est excusé lui-même à la « fn de son livre MizAn al-‘amal, là où il dit que les opinions « sont de trois espèces, savoir : celle qui est partagée par le « vulgaire et qui entre dans sa manière de voir, celle qui est % de nature à être communiquée à quiconque fait des questions 6 et demande à être dirigé, et celle que l’homme garde pour > lui-même et dans laquelle il ne laisse pénétrer que ceux qui « partagent ses convictions. Ensuite il ajoute : Quand même « ces paroles n'auraient d'autre effet que de te faire douter de « ce que tu crois par une tradition héréditaire, tu en tirerais « déjà un profit suffisant; celui qui ne doute pas n’examine « pas, celui qui n’examine pas ne voit pas clair, et celui qui « ne voit pas clair reste dans l’aveuglement et dans le trouble. « | ajoute cette sentence en vers: Acceple ce que lu vois, ct « laisse là ce que tu as seulement entendu ; lorsque le soleil se lève,
(4) Voy. Philosophus Autodidactus, sive Epistola de Hai-Ebn- Yokdan, pag. 19-21.
« él te ditpense de contempler Saturne. » Tbn-Tofaïl 0166 ensuite un autre passage d’Al-Gazäli, d’où il résulte que cet auteur avait composé des livres ésotériques dont la communication était réservée à ceux qui seraient dignes de les lire )( ; mais il ajoute que ces livres ne 86 trouvaient pas parmi ceux qu’on connaissait en Espagne. .
En somme, si Al-Gazäli s’est arrêté à un système quelconque, il n’y est arrivé que par la contemplation et par une certaine exaltation mystique qui d’ailleurs ne s’est pas traduite en une doctrine originale. Al-Gazäâli attache surtout un grand prix au côté pratique de la vie; dans son épitre morale O enfant ! (p. 23), il compare la science à l’arbre et la pratique au fruit. Ses ouvrages en grande partie sont des traités de morale, où il recommande la piété, la vertu et les bonnes œuvres. Parmi ces traités, un des plus remarquables est le Mfz4n ak'amal, dont la version hébraïque, due à Rabbi Abraham 20-1185081 , de Barcelone, a été publiée par M. Goldenthal, sous le titre de Compendium doclrinæ ethicæ (in-8°, Leipzig, 1839).
Pour nous, toute l'importance d’Al-Gazäli est dans son scepticisme ; c’est à ce titre, comme nous l’avons dit, qu'il occupe une place dans l’histoire de la philosophie des Arabes; car il porta à la philosophie un coup dont elle ne put plus se relever en Orient, et ce fut en Espagne qu’elle traversa encore
(1) Un des principaux écrits de ce genre est sans doute celui qui est intitulé Al-Madhnoun bihi etc. (Ce dont on doit être avare envers ceux qui n'en sont pas dignes, c'est-à-dire, ce qu'on ne doit communiquer qu'aux hommes capables et instruits), et qui se trouve avec quatre autres opuscules d'Al-Gazâli dans le ms. n° 884 de la Biblioth. imp. (voy. S“hmætlders, Essai etc., pag. 213, note 1). Dans cet écrit, Al-Gazali se montre d'accord avec les philosophes sur l'éternité du monde, et admet, comme eux, que Dieu ne connaît pas les choses partielles et qu'il faut écarter de lui tous les attributs. Quelques autcurs ont refusé d'admettre qu'un pareil écrit puisse avoir Al-Gazali pour auteur. Voy. le Dictionnaire bibliographique de "Hadji-Khalfa, édit. de M. l'iügel, t.V, p. 590 (ne 12,214).
un siècle de gloire et trouva un ardent défenseur dans le eébre Ibn-Roschd.