‹ Mélanges de philosophie juive et arabeChapitre 39 sur 55 · N° III · texte numérisé non relu

N° III

NOTE SUR ALPETRAGIUS Appelé en arabe Abou-Is’h4âk al-Bitrôdii.

(Voy. ci-dessus, pages 412 ct 500.)

Le nom de cet astronome, qui avait une certaine célébrité au XIII" et au XIVe siècle, est écrit par les auteurs scolastiques tantôt Alpetragius, tantôt Alpetronji, et a 616 corrompu de diverses autres manières. Ainsi que l'a fait observer Jourdain (f), cet écrivain est évidemment le même que l'astronome dont parle Casiri, et qui, dans un manuscrit de l'Escurial, est appelé Nour-Eddin al-Bitrôdji al Ischbili (2). Dans un manuscrit hébreu, qui renferme la traduction du Iraïté d’astronomie dont parle Casiri, l'auteur est appelé Abou-Ïs 04% ibn-al-Bitrôdji (3). Casiri prétend, et Jourdain l'a répété, que nôtre auteur, dont le véritable nom serait Petruci, 61311 né chrétien et qu'il embrassa l'islamisme. Je ne sais d'où Cssiri a pu tirer ce renseignement, et je crois qu'il l'a pris dans 50 imagination et qu'il n'est fondé que sur le nom imagipaire de Petruci. Mais le nom d'Al-Bitrôdji, dérivé sans doute d'un nom de lieu (4), était porté aussi par d'autres auteurs arabes d'Espagac. Ibn-Baschcouâl, dans son Kitâb al-cila (à la fin des 4’hmed), cite un célèbre théologien et jurisconsulte du nom d'Abou Dja'far al- Bitrôdji, qui mourut l'an 542 de l'hégire (1147-1148) (5).

Quant à l'époque à laquelle vivait Al-Bitrôdji, Jourdain a fait un anachronisme très considérable, en affirmant que cet auteur écrivit peu de lemps après Axarchel (Ibn-al-Zarkâla). On 8 vu plus haut

(t) Recherches critiques sur l'âge cl l'origine des trad. lat. d'Aristote, pag. 132.

(2) Voy. Casiri, Biblioih. ar. hisp., 1. 1, pag. 396, n° cMLvIN.

(#; Voy. à la fin du ms. hébr. nt 139 du fonds de l'Oratoire. Le texte commence, en hébreu, par les mots " ים ימי ד‎ SN, ce qui s'accorde bien ‘avec 0 !טש ו ₪ \יאריך אלהו סי ך ושנוה ו‎ >! L 4 UT |

(4) Bitrôdj (ge sb", selon les auteurs arabes, élait situé dans le district de Fa'hç-al-Bolout, au nord de Cordoue ; c'est maintenaut un bourg appelé Pedrocher, près de Pozo-Blanco. Cf Gayangos, Al-Makkari,t. 1, pag. 174 et 345; t. 11, pag. 103. M. de Gayangos écrit par erreur Beiroh au lieu de Befroj.

(6) Cf. le Ki/@b al-‘ibar, ms du suppl. ar., n° 746, 1. ]] , à l'an-542.

(pag. 412) qu'Al-Bitrôdji fut un des disciples d'Ibn-Tofail, mort en 1185 : il vivait par conséquent plus d'un siècle après Ibn-al-Zarkäla, qui florissait dans la seconde moitié du XIe siècle. L'ouvrage d'Alpetragius, écrit après la mort d'Ibn-Tofaïl, remonte lout au plus aux dernières années du XIIe siècle; il dut être écrit avant l'an 1217, date de la traduction latine de Michel Scot, comme on le verra plus loin. L'époque que nous assignons à Alpetragius est confirmée par Albert le Grand , qui dit expressément que cet astronome arabe vécut peu de temps avant lui )1(. Un auteur juif, contemporain d'Albert, Juda, fils de Salomon, de Tolède, qui écrivit en 1247, dit qu'Al-Bitrôdji vivait environ trente ans avant cette époque (2).

Ce que Casiri dit du contenu de l'ouvrage astronomique de notre auteur est également très peu fondé. Ji faut s'étonner que Jourdain, qui avait sous les veux la version latine de Michel 5001, se soil contenté de répéter les erreurs de Casiri. À en croire ce dernicr, Al-Bitrôdji ne fait autre chose que suivre les traces d'Abou-Ils’hâk al-Zarkäla (Azarchel) ct de Djäber ibn-Afla'h, qui s'écartaient sur divers points du système de Ptolémée. 11 paraît que Casiri a jeté les yeux à la hâte . sur la première page de l'ouvrage, où l'auteur exprime son étonnement de ce que les savants aient pu si longlemps suivre aveuglément Je système de Ptolémée, à l'exception d'Al-Zarkäla et de Djäber (Géber), qui ne contredisent l’astronomc grec que sur quelques points très secondaires. Voici ce passage, d'après la version hébraïque :

ונמשך אחריו כל מי שבא אחריו מן החכמיכש האחרוניכם RU!‏ חלק עליו אחר מהם זולת אבו יצחק בן אבראהים בן יחיי הירוע באלזרקאלה בתנועת כדור הכוככים הקיטים ואבו מחמר גאבר בן אפלח אשר משביליר; בסרר גלגל השמש וגלגלי נגה וכוכב ובמקומות חלקיים טספרו שנרמו לבטלמיוס ותקנס נאבר והשלימם לפי השרשים אשר הציעם בטלמיוס .

6 Tous 165 savants modernes qui sont venus après lui (Ptolémée) ont suivi ses traces. Aucun d'eux ne l'a contredit, si ce n'est Abou- 154% Ibrahim ben-Ya'hya, connu sous le nom d’Al-Zarkäla , au sujet du mouvement de la sphère des 6101165 fixes, et Abou-Mo’hammed Djâber ibn-Afla'h de Séville, au sujet de l'ordre des sphères du Soleil, de Vénus ct de Mercure, ainsi qu'au sujet de quelques points particuliers de son livre, dans lesquels l'tolémée s'était trompé, ct que

(1) Voy. De Proprielatibus elementorum , lib. 3, tract. 11, cap. vit (Alberti Opera omn.,t. V, pag. 508): « Temporibus enim paucis ante nos quidam Arabs in Hispania arabica, cujus nomen est Alpatiarius (Lis Alpetragius), qui dixit totum cœlum moveri motore unico primo, elc. »

(2) Voy. De Rossi, 06/8/07. Codd. mss., 1. Il, pag. 38, ad cod. 421.

Djâber a rectifiés et complétés, selon les principes posés par P10lémée (1). »

Quant à Al-Bitrôdji, ses prétentions sont bien plus élevées; car il s'attaque aux hypothèses les plus essentielles de Ptolémée, notamment à celles des épicycles, des excentriques et des deux mouvements opposés des sphères, et il prétend renverser ce système de fond en comble et lui en substituer un nouveau.

Abou-Becr ibn-al-Çâyeg, ou ibn-Bâdja, avait déjà fait remarquer ce que certaines hypothèses de Ptolémée avaient d'invraisemblable et combien ces hypothèses étaient peu conformes aux principes physiques

t aux théories du mouvement développés par Aristote dans ses traités % Physique et de Métaphysique, et notamment dans le traité du Ciel (2). 1bn-Roschd, dans divers endroits de ses Commentaires, et notamment dans les Commentaires moyen ct grand sur la Métaphysique . (liv. XI1), insiste aussi sur la fausseté des hypothèses de Ptolémée et sur la nécessité d'arriver à établir un nouveau système d'astronomie qui soit mieux en harmonie avec la physique (3). Dans le commentaire moyen, il dit qu'Abou Becr ibn-Tofaïl possédait à cet égard des théories remarquables dont on pouvait tirer grand profit (4). C'est dans le même sens, comme on l'a déjà vu (pag. 412), que notre AI- Bitrôdji parle d’Ibn-Tofall.

Al-Bitrôdji, convaincu que 16 système de Ptolémée reposait sur def bases fausses, en imagina un autre, dont il donne l'esquisse dans son traité d'Astronomie. Selon lui, toutes les sphères suivent le mouvement et l'impulsion de la sphère supérieure qui est au-dessus de celle des étoiles tixes et qui est elle-même vide. Elles n'ont toutes qu'un seul mouvement de l'orient à l'occident : mais à mesure qu'elles sont plus éloignées de la sphère supérieure, leur mouvement est moins rapide, parce qu'elles subissent moins l'impulsion de la sphère motrice. Cela suffit pour expliquer leur recès apparent, sans qu'on ait besoin de leur attribuer un mouvement rétrograde de l'occident à lorient. Les différentes sphères ont leurs pôles particuliers, déviant des pôles de la sphère supérieure; chacune d'elles, en suivant le mouvement diurne de la sphère supérieure, en accomplit une autre autour de ses propres pôles. De ces deux mouvements, il se forme un mouvement en quelque sorte תס‎ 6 (Ro) ÂS y=-), qui fait dévier les astres vers le nord ou le midi. Par là s'expliquent les inégalités qu'on remarque dans le mouvement des astres, sans qu'il

(1) Cf. le Spécimen de la version latine, publié par Jourdain, ]. 6. pag. 451. ו‎ faut y rectifier les noms propres , qui sont très corrompus.

(2) Voy. Maïmonide, Guide des Égarés, 11° partie, chap. XX.

(5) Voy. ci-dessus, pag. 430, note 1. ו‎

(4) Cf. ci-dessus, pag. 419 et ibid., note 1,

soit besoin d’avoir 660015 aux hypothèses des excentriques ct des épicycles (1). A l'égard de Mercure et de Vénus, il adopte l'opinion d'Ibn-Afla'h, qui place ces planètes au-dessus du Soleil.

Cesontlà, en résumé, les principales hypothèses d'Al-Bitrôdji, qui du reste avoue qu'il n'a pas été conduit à son système par l'observa- מס‎ , mais par une espèce d'inspiration divine (2), et qui n'essaye même pas de justifier ses hypothèses par des calculs complets. 1] dit, à la fin de son traité, qu'il lui scrait impossible d'entrer, comme Ptolémée, dans tous les détails des mouvements des astres, et que le reste de sa vie ne suffirait pas pour un tel travail, et il prie l'ami à qui il adresse ce traité de le rectifier et de le compléter sur certains points.

L'ouvrage d’Al-Bitrôdji, malgré son imperfcction, fit une grande sensalion, comme on [6 voit dans le traité d'Astrongmie d'Isaac Israëli, auteur juif de Tolède, du commencement du XIV: siècle, qui désigne notre astronome, sans le nommer, par les mols האיש‎ המרעיש .… שהרעיש כל העולס בסכרתו‎ «L'homme qui, par sa théorie, a mis en émoi le monde entier (3). » Israëli se borne à faire remarquer que le système d'Al-Bitrôdji n'était pas suffisamment élaboré pour être discuté, et qu'on ne saurait, pour ces hypothèses, abandonner le système de Ptolémée, appuyé sur les calculs les plus rigoureux; mais un autre auteur juif,. Lévi ben-Gerson, dans un ouvrage composé en 1328 (4), est entré dans de longs détails pour réfuter les hypothèses d'Al-Bitrôdji et pour montrer qu'elles sont impossibles.

L'ouvrage d'’Alpetragius fut de bonne heure traduit en latin par Michel Scot ; cette traduction, datée de 1217, existe dans deux maauscrits de la Bibliothèque impériale (ancien fonds, n° 7399; et fonds de Sorbonne , n° 1820). Albert, Vincent de Beauvais et plusieurs autres icolastiques en firent un fréquent usage (5).

)4( Cf. Albert le Grand, De Ceusis el processu uaiversilalis, lib. 1, tract. IV, ap. ,ווח‎ et Lib. Il, tract. 1], cap. 1 ,.קק0)‎ t. V, pag. 560 et 587); Specains sstronomie , Cap. 11 (1. V, pag. 657); Samma theologiæ, pars IL, tract. Il, quest. x ₪. XVIII, pag. 81).

(2) Voici comment il s'exprime, selon ls version hébraïque (ms. de l'Oratoire, M 130, ₪. + /(: ולא הנעחי אליו בעיון בציור שכל אנושי אבל‎ מה שרצה האל ית' ויהנשא להראות נפלאותיו ולגלות הנסתו‎ תכונת נלגליו‎ MDP. Cf. Delambre, Histoire de l'estronomie du moyen êge, ag. 171.

(3) Voy. le 76406 ‘olam d'Isaac laraëli, liv. II, chap. 9. Il est de toute évidence pue 604 auteur veut parler d'AI-Bitrôdji, quoique, par erreur, il fasse remonter son \stronome anonyie jusque vers l'an 4900 de l'ère jaive de la création (1140).

(4) Voy. ci-dessus, pag. 500, note 4.

(5) Vog. Jourdain, /. )., pag. 132 et 133.

La version hébraïque de cet ouvrage, qui existe également à la Bibliothèque impériale 1), 051 due à Moïse, fils de Samuel ibn-Tibbon ; elle est datée de l'an du monde 5019 (1259). Cette version 8 été, à son lour, traduite en latin par Calo Calonymos, et publiée à Venise en 1531 (2).

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