ET LE SERF DU MONT JURA
Chaque jour fut un jour heureux.
Les fils que vous voyez ont resserré mes nœuds.. Je cultivais le champ dont ce doux hyménée
M'avait rendu le possesseur ; Et lorsque , fatigué d'une longue journée , Je regagnais le soir la maison fortunée Où j'allais embrasser tout ce qu'aimait mon cœur,
Alors je sentais dans moi-même Que le travail ajoute à la félicité ,
Et qu'il ne faut pour le bonheur suprême
Que la tendresse et la santé.
Hélas ! j'ai tout perdu : mon épouse adorée
A fini ses jours dans mes bras.
Grâce au ciel, ma douleur m'a conduit au trépas , Et je vais retrouver celle que j'ai pleurée.
Mais , 6 comble de mes malheurs !
Soixante ans de travaux restent sans récompense :
En vain j'assurai l'existence De ces dignes enfans qui me baignent de pleurs ; Le cruel envoyé d'un despote invisible Est venu m'annoncer que ma maison , mes champs , Mes biens et mes troupeaux , moi-même et mes enfans , Appartenaient à son maître inflexible.
Les habitans, dit-il, de ces tristes climats , Esclaves au berceau , meurent dans l'esclavage,
Si leurs fils un moment quittent leur héritage 5 La loi nous l'abandonne au jour de leur trépas.
Vainement le -ciel vous fit naître Chez un peuple guerrier vainqueur de nos aïeux : Vous êtes devenu l'esclave de mon maitre
En respirant l'air de ces lieux.
Du produit de votre héritage
Vendu pour enrichir ces stériles guérets ,
Vous avez cru payer le nom français ,
Et vous avez acheté l'esclavage.
Il est un seul moyen d'échapper à nos lois :
Allez mourir sur une terre Où de la liberté l'on connaisse les droits ; Vous délivrez alors votre famille entière
En assurant sa pauvreté , Et vous laisserez à votre heure dernière
L'indigence et la liberté.
Quelle fut ma surprise à cet arrêt sinistre ! Mes maux pour un moment furent tous suspendus;
Et fixant l'avide ministre , J'eus peine à retrouver mes esprits éperdus : Cruel , lui dis-je alors d'une voix affaiblie ,
J'ignorais tes horribles lois ,
Et je pensais dans ta patrie
N'avoir de maitres que tes rois.
O vous . mes chers enfans , secourez ma faiblesse
ET LE SERF DU 1WONT JURA. 2j
Portez -moi dans vos bras , hâtez -vous , le temps presse , Je sens que mes jours vont finir.
Dieu juste , accordez-moi quelques iustans de vie ? Et qu'avant mon dernier soupir Je touche à i'heurense patrie Où les pères peuvent mourir !
Mes vœux sont exaucés , j'échappe à l'esclavage. O vous qui de vos pleurs mouillez mes cheveux blancs , Prenez pitié de mes enfans ; Je meurs à vos genoux, c'est leur seul héritage.
Ainsi parla le vieillard malheureux.
Son récit fit pleurer Voltaire :
Enfans , dit-il , reprenez votre père , Portez dans ma maison ce fardeau précieuxa Et ne craignez plus la misère.
Vous , mon ami , que le chagrin cruel A plus vieilli que les années , Calmez ce désespoir mortel ; De plus heureuses destinées Vont enfin commencer pour vous et pour vos fils. Ah ! vivez pour jouir des bienfaits de Louis,
De ce roi si jeune et si sage , Qui du bonheur public fait ses plus chers désirs s Et , dans le printems de son âge ,