‹ Mélanges de politique et d'économieChapitre 10 sur 44 · I. — LA LlIiEUTK · texte numérisé non relu

I. — LA LlIiEUTK

nées à ne pas dépasser, dans leurs progrès politiques , un certain point de puissance et de liberté.

Ceci peut être vrai lorsque, avec Machiavel, on ne reconnaît dans le monde moral d'autre loi que la loi tout humaine de l'intérêt. Il en est autrement lorsqu'on tient compte des forces supérieures de la vie morale. Avec l'aide de Dieu, l'homme peut accroître en lui ces forces, se rendre maître de ses passions, et surmonter les périls de la prospérité. Cette puissance [de conservation et de rénovation morale est une des grandes supériorités du monde chrétien sur le monde païen.

Durant l'antiquité, la civilisation roule dans un cercle fatal. Chez les différents peuples, la politique parcourt à peu près les mêmes phases et aboutit aux mômes décadences.

Dans les premiers âges, la société, au sortir de la vie domestique et de l'état patriarcal, ne connaît que les libertés du régime aristocratique. Bientôt apparaissent, par l'effet du progrès de l'industrie et du commerce, les influences d'une oligarchie fondée sur la richesse. La liberté est restreinte encore , mais déjà elle a rompu les liens du régime aristocratique et appelé à l'activité politique des classes qui, jusque-là, avaient vécu sous la tutelle des classes supérieures. Après le règne d'ordinaire assez court de l'oligarchie , on voit apparaître cette turbulente démocratie des cités antiques , qui de la liberté ne connaît que les passions et les excès, et qui précipite les sociétés dans une prompte dissolution, lorsqu'elles ne vont pas demander au despotisme un remède aussi pernicieux que le mal. Les vraies libertés, les libertés à la fois populaires et hiérarchiques vers lesquelles tendent d'ins-

linct nos sociétés chrétiennes, non seulement l'antiquité

n'y atteignit point, mais jamais elle ne put les soupçonner.

Je ne connais pas de doctrine plus fausse et plus décourageante que celle qui prétend enfermer nos aspirations sociales dans le cercle étroit et douloureux que l'antiquité n'a pu franchir. Les sociétés chrétiennes possèdent des vertus supérieures aux vertus païennes de l'antiquité; elles montrent en toutes choses une intelligence de la justice et de la charité que l'antiquité ne connut jamais; c'est pourquoi elles peuvent avoir des libertés plus étendues et plus durables que les libertés antiques.

Les sociétés développent leurs libertés suivant un certain ordre déterminé par le caractère même des relations de la vie aux divers âges. Cette succession régulière de régimes marqués, en général, de traits analogues chez les divers peuples, répand sur l'histoire politique une certaine uniformité; mais, sous cette uniformité apparente, les situations peuvent être en réalité très différentes.

La société, qui commence par la famille, passe, avant de prendre pleinement le caractère de la vie publique, par l'état patriarcal. Dans la tribu, c'est encore de l'autorité paternelle que dérive la puissance publique. L'appropriation individuelle commence à se montrer au milieu de la communauté originaire de la famille ; néanmoins la communauté est toujours la loi dominante. Tout est constitué sur le principe aristocratique, et les libertés de la société patriarcale sont des libertés aristocratiques. A cet âge primitif, le groupe politique est peu considérable; les groupes particuliers, entre lesquels les forces sociales se répartissent , sont en eux-mêmes fortement constitués par le Hen de la dépendance personnelle

Page 1