‹ Mélanges de politique et d'économieChapitre 11 sur 44 · I. — LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

I. — LA LIBERTÉ

et de la communauté, mais ils ne se rattachent les uns aux autres que par une hiérarchie d'autant moins rigoureuse que les relations sociales sont moins étendues et moins compliquées.

A mesure que la société s'accroît en nombre et en puissance matérielle, les groupes locaux acquièrent plus d'importance, et, en môme temps, la tendance à l'unité se fait plus vivement sentir dans le corps social. Les connaissances se généralisent, la richesse se répand, les relations deviennent plus faciles, plus fréquentes et plus lointaines; l'esprit local cède devant l'esprit public; toutes les forces particulières se dégagent, et un mouvement général d'affranchissement s'opère au sein de la société. Par les progrès de Fintelligence et de la richesse dans les rangs supérieurs du travail, des intérêts nouveaux se constituent. A cet ordre nouveau d'influences répond un ordre nouveau de libertés ; l'ancienne hiérarchie sociale, sans être détruite, devient moins absolue, et elle entre en composition avec des forces qu'elle avait jusque-là maintenues dans une complète dépendance politique. C'est alors qu'apparaissent les libertés bourgeoises, qui, dans les premiers temps , prennent leur place au milieu du système des libertés aristocratiques, et se constituent sous la loi du privilège qui garantit ces libertés. Plus tard, lorsque l'inteHigence, la richesse, la facilité et l'étendue des relations auront fait de nouveaux progrès, les influences bourgeoises rompront le cercle de la hiérarchie aristocratique ; elles étendront et égaliseront le droit politique, de façon à substituer la liberté bourgeoise à la liberté aristocratique ; mais tout s'arrêtera là. Le peuple aura sans doute accompli sous ce ré-

gime un grand progrès : il aura acquis la plénitude du droit civil, mais il n'aura point de part au droit politique. En ceci déjà, les sociétés modernes dépassent de beaucoup les sociétés antiques. Celles-ci connurent Tégalité dans l'oligarchie, qui fait le fond de nos libertés bourgeoises ; cette égalité prit même chez elles le caractère ardent et ambitieux de la démocratie ; mais jamais l'antiquité ne connut cette liberté civile de tous qui est la loi du monde moderne, et qui conduit naturellement et rapidement les classes populaires à la liberté politique. L'esclavage divisa toujours la société antique en groupes ennemis; les libertés politiques les plus étendues, même les libertés démocratiques, n'y furent jamais que le partage d'une minorité relativement peu nombreuse.

Le règne des libertés bourgeoises est court. Les aspirations à l'influence et à l'égalité passent promptement de la bourgeoisie dans le peuple. Comme les ambitions bourgeoises ont détruit Tordre hiérarchique de la société aristocratique, les ambitions populaires rompront à leur tour le cadre, pour elles trop étroit, des libertés bourgeoises. Mais cette intervention du peuple dans la vie publique peut avoir des caractères bien différents. Si les prétentions du peuple à la liberté politique prennent leur source dans les jalousies purement égalitaires qui animent trop souvent la bourgeoisie ; si elles cherchent leur justification dans l'idée d'un droit absolu, que tout homme posséderait par cela seul qu'il possède la raison ; si, de ce droit individuel et de la seule force du nombre, elles veulent tout faire dériver dans l'ordre politique; en un mot, si la doctrine et la passion démocratiques ont envahi les masses, le monde aura tout à redouter des

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