‹ Mélanges de politique et d'économieChapitre 17 sur 44 · II. — LES LIBERTÉS ARISTOCRATIQUES · texte numérisé non relu

II. — LES LIBERTÉS ARISTOCRATIQUES

C'est postérieurement au treizième siècle, quand la société chrétienne , corrompue par ses prospérités mêmes , commence à déchoir dans Tordre moral, que çà et là apparaissent certaines formalités ridicules et humiliantes de l'hommage, que ne connut point la féodalité pure, et qui n'ont d'autre but que de marquer, en traits poignants, l'abaissement du roturier devant son seigneur ^ Les raffinements de l'orgueil de caste coïncident précisément avec l'altération du véritable esprit féodal, et avec les efforts que fait l'absolutisme païen pour ressaisir une société que le christianisme avait soustraite à son empire. Le peuple, qui a la mémoire longue, ne les a point oubliés, pas plus qu'il n'a oubhé les entreprises, bien plus anciennes mais bien autrement sérieuses, des seigneurs avoués sur les marches libres , qu'ils avaient mission de protéger, et que souvent ils réduisirent à une sujétion

breuse delà sociclc. Mais il serait injuste de ne pas reconnaître que les doctrines publiées, sans contestation, par Ibelin et par Piiilippe de Navarre, eussent pour résultat de limiter le pouvoir seigneurial, et de mettre en regard de ce pouvoir des obligations qui devaient lui servir de justification. » (Notes sur Philippe de Navarre, chap. xxxvn.)

M. Gneist fait, à propos de l'influence de TÉglise sur la société féodale, une remarque très juste : « Sans l'Église, l'influence destructive de l'inégalité de la propriété, sur la constitution germanique, aurait dû amener la barbarie ou la servitude de la masse des petits propriétaires libres. La constitution temporelle de l'État tendait à ce résultat. L'activité de l'Église est surtout manifeste si on la considère dans son action à l'égard du faible et du fort, dans la tutelle des classes qui demeuraient sans protection. » {La Constitution communale de V Angleterre^ partie, période, section n" 3.)

H y a longtemps que M. Guizot a dit : « Si l'Église chrétienne n'avait pas existé, le monde entier aurait été livré à la pure force matérielle. » {Histoire de la civilisation en Europe.)

1 On a grossi à plaisir le nombre et la portée de ces humiliations que la féodalité en décadence infligeait à la dignité humaine. M. Odier le fait remarquer avec raison , dans son Esquisse du droit féodal. — Voir la Revue historique du droit français, tome vn, p. 424.

dont elles ont mis des siècles à s'affranchir. Les abus de la féodalité sont incontestables. La confusion du droit régalien avec le droit de propriété y prêtait singulièrement. Aujourd'hui, lorsque nous ne nous en rendons pas bien compte , nous prenons pour des exactions intolérables du propriétaire ce qui était, sous la féodalité, je ne dirai pas toujours mais souvent , l'exercice du droit rigoureux et nécessaire de la souveraineté. Sans doute il y eut au moyen âge, dans l'exercice de ce droit, de graves excès. Mais, atout prendre, il est douteux qu'ils aient été plus graves et moins supportables , que les abus commis à d'autres époques, par des pouvoirs publics moins en défaveur que la féodalité auprès des écoles de la démocratie moderne. Nous oublions trop facilement que les restrictions au libre mouvement de la vie sociale, qui nous paraissent aujourd'hui abusives et intolérables, constituaient , pour le temps où elles étaient en vigueur, les seules garanties possibles du droit. Au moyen âge, le droit ne pouvait s'individualiser et s'affermir qu'en prenant pour point d'appui la fixité de la propriété et les engagements permanents et obligés qui étaient la forme générale des rapports sociaux. Il faudra que la société ait fait de grands progrès, que la puissance de l'homme sur le monde extérieur ait été accrue, que le cercle encore étroit de la vie publique et privé ait été élargi, pour qu'il soit possible à l'individu de se mouvoir avec indépendance dans la plénitude de son droit.

Après que l'évolution qui conduit les sociétés modernes vers la liberté civile et l'émancipation des forces individuelles est accomplie , l'aristocratie , même lorsqu'elle

II. — LES LIBERTÉS AIUSTOCKAÏIQUES. 45 conserve l'indépendance politique, prend un caractère tout différent de l'institution féodale : elle se transforme en oligarchie. Dans cette condition nouvelle , elle pourra garder quelque chose des apparences de la féodalité, mais, en réalité, elle en sera bien éloignée. Le véritable esprit de la féodalité se retrouvera moins encore dans l'aristocratie, que la prépondérance de la royauté aura réduite à la condition de simple noblesse, ne possédant de vie politique que ce qu'il plaît au mailre de lui en concéder. Il y aura là des privilèges et des prétentions qui prendront leur fondement dans l'ancien droit féodal; mais on verra, sous ce régime, les devoirs et les libertés de l'ordre féodal se perdre dans un égal oubli.

Ce n'est point sans péril que la société accomplit cette transformation, par laquelle elle dégage complètement son régime public de tout caractère de domaine privé , et son régime économique de tout lien d'association permanente et obligée. C'est, en effet, au moment où disparaissent les derniers vestiges de la communauté primitive , que l'individualisme s'introduit plus facilement dans les mœurs publiques. Il y a lieu d'en redouter les conséquences, autant sous le régime de la liberté oligarchique des sociétés qui se gouvernent elles-mêmes, que sous le régime de la centralisation monarchique.

Les Anglais ont accompli, avec plus de succès qu'aucun autre peuple, cette transition du régime féodal au régime de la hberté et de l'unité politiques. Tout concourt en Angleterre, au sein même de la féodalité, à fonder et à développer la liberté politique : le droit prépondérant du roi, comme suzerain direct de tous les fiefs du royaume , droit par lequel il contient la féodalité

sans lui oter sa vie propre; la puissance des communes, capables de se défendre par elles-mêmes des abus de la force ; les garanties légales accordées de bonne heure à la possession des copy-holders ; la règle de l'égalité de rimpôt résultant du droit qu'a la couronne d'exiger de t ous les propriétaires la taxe de l'escuage; la destruction, danslaguerre;;des Roses, des vieilles races féodales; mais, plus que tout le reste, l'habitude de l'association et de l'initiative individuelle, que les Anglais tiennent des traditions germaniques, fortifiées et disiiplinées , durant le moyen âge, par les influences de l'Église catholique, et qu'ils ont su défendre contre les entreprises du césarisme moderne.

Dès le quinzième siècle , la loi commune donne à tous les Anglais des garanties, qui sont encore aujourd'hui le fondement de leurs libertés publiques. Sous les Tudors, la noblesse n'a d'autres privilèges que ceux de la pairie, et ce sont des privilèges purement politiques. La suzeraineté féodale n'existe plus que de nom et l'hommage n'est plus qu'une simple formalité. Dans les relations de la vie sociale , il n'y a plus rien de l'ancienne subordination aux seigneurs. L'autorité appartient à la propriété foncière. Les propriétaires, qui remplissent les grandes charges du comté, n*ont que la supériorité dïnfluence qu'ils doivent à leur fortune et à leurs fonctions. Le droit politique , tel que l'entendent les peuples modernes, a remplacé le droit féodal.

Au dix-huitième siècle, le gouvernement de la société anglaise est entièrement aux mains de cette aristocratie fondée principalement sur la richesse territoriale, et qui tient une sorte de milieu entre le régime féodal et le ré-

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