II. — LES LIBERTÉS ARISTOCRATIQUES
j^ime bourgeois. On a bien, dans ce régime, conservé certaines formes de la féodalité, mais l'esprit de la société féodale s'en est depuis longtemps retiré. A part la courtoisie des manières dans les rangs supérieurs, la chevalerie y a laissé peu de traces. La chevalerie était née du souffle catholique qui animait l'Europe au moyen Age; la réforme de Henri YIII l'a atteinte à ses sources mêmes. Dans cette société, où l'intérêt remplace la charité, l'honneur se mesure à la fortune et le respect à la force. Ce sont les durs instincts de l'oligarchie qui y régnent. Là, chacun cherche, sous la règle de l'intérêt individuel, son plus grand profit. Les grands propriétaires expulsent de leurs domaines les petits cultivateurs; l'agriculture est livrée aux cupidités de l'exploitation mercantile; l'industrie engendre les misères que résume le mot de paupérisme, expression nouvelle dans la langue, comme la chose elle-même l'était dans la société chrétienne. C'est par les influences égoïstes, qui dominent cette société utilitaire, que s'opère cette séparation entre les riches et les pauvres dont les conséquences sociales dépassent ce qu'il y eut de pire dans l'assujettissement féodal, et rappellent à certains égards l'asservissement du travail dans l'antiquité \
1 M. de Tocqueville caractérise en ces termes les conséquences so- <3iales de Toligarchie en Angleterre :
« Je ne sais s'il a jamais existé une aristocratie aussi libérale que celle de l'Angleterre... Il est cependant facile de reconnaître que dans la législation anglaise le bien du pauvre a fini par être souvent sacrifié à celui du riche, et les droits du plus grand nombre aux privilèges de -quelques-uns. Aussi l'Angleterre, de nos jours, réunit-elle dans son sein tout ce que la fortune a de plus extrême, et l'on y rencontre des misères qui égalent presque sa puissance et sa gloire. » {De la Démocratie en Amérique, tome II, chap. vi.)
Nulle part la condition politique de la nation et la condition sociale des classes inférieures n'offrent un plus frappant contraste. Grâce à l'amour des traditions inhérent au caractère anglais, le développement de la liberté politique et civile s'y est effectué sans interruption, depuis deux siècles, sous l'autorité des principes d'ordre et de subordination si profondément enracinés dans les mœurs de la vieille Angleterre. Là point de divorce avec le passé, point de folles utopies sur l'avenir. Nulle influence, jusqu'ici du moins, de l'esprit de révolution. En rompant avec la tradition dans l'ordre spirituel, l'Angleterre l'a fidèlement conservée dans l'ordre politique. Les libertés d'aujourd'hui ne sont que les libertés d'autrefois, étendues et modifiées selon les conditions nouvelles de la vie sociale, mais toujours maintenues dans les termes d'un sincère respect pour le pouvoir et pour la coutume des ancêtres. Sans doute sous ce régime qui conserve, m.algré toutes les réformes, son fond aristocratique, le droit politique ne dépasse pas un certain cercle d'intérêts et d'influence ; mais ce cercle s'élargit sans cesse, et toutes les forces nouvelles que développe la féconde activité de la nation viennent successivement y prendre leur place. Chez les Anglais, en tout ce qui est de la vie privée , la distance est immense entre le riche et le pauvre ; mais aucune limite légale, aucune restriction de droit ne sépare les classes ouvrières des classes les plus favorisées. La fière aristocratie qui siège dans la Chambre des lords ouvre ses rangs à toutes les supériorités que le travail heureux et honnête a élevées à la fortune ^
1 Lord John Russel, d'accord en ceci avec tous les publicistes anglais.
11. — LES LIBERTÉS ARISTOCRATIQUES. 49 Le tableau est tout autre si, au lieu de considérer l'état politique de l'Angleterre, on considère son état social. Profondément atteinte dans sa vie morale par les doctrines utilitaires, l'Angleterre n'a pas su mettre à profit ses libertés politiques, pour préserver ses classes ouvrières de toutes les exploitations de l'intérêt privé , et pour diminuer leur misère en accroissant leurs vertus. Il lui a manqué la force souveraine de l'abnégation et du sacrifice, seule capable de contenir, dans les bornes de la justice et de l'humanité, l'orgueil de la richesse; seule capable aussi de rapprocher les uns des autres, et de confondre dans une vraie et forte unité, les grands et les petits, les riches et les pauvres. Sans cette vertu du sacrifice, sans la charité qu'elle répand dans toutes les relations sociales, la liberté est dangereuse pour le riche qu'elle laisse enfermé dans l'égoïsme de ses jouissances, autant qu'elle l'est pour le pauvre qu'elle livre aux abaissements et aux découragements de la misère. A ne considérer que l'ordre politique, l'Angleterre est en mesure de réaliser plus facilement qu'aucun autre peuple cette pleine expansion des libertés populaires, que notre siècle poursuit à travers tant de révolutions et de ruines. Mais, pour l'accomplissement de cette laborieuse transforma-
notammenl avec Hallam, s'exprime très nettement à ce sujet : « Les Anglais ont toujours compris que si l'ordre de la société exige l'établissement des rangs supérieurs et inférieurs, la nature distribue dans tous les rangs, avec une impartiale justice, les sentiments et les facultés intellectuelles. C'est à cet esprit que se rattache étroitement l'absence de toute distinction entre le gentilhomme et le roturier... Je suis fermement convaincu que c'est à ce caractère particulièrement démocratique de la monarchie anglaise , qu'il faut attribuer sa longue durée , son progrès régulier et sa puissance actuelle. » — The english government, pages 7 à 10, édition de 1865.
tion, la puissance extérieure des institutions publiques ne suffît pas. Il y faut encore cette force intime des principes de la vie spirituelle, qui agit directement et souverainement sur les mœurs, qui met le mouvement, l'ordre, l'harmonie, dans tout le corps social, et sans laquelle l'ordre politique le plus heureusement combiné tomberait bientôt en poussière, comme un corps dont l'âme s'est retirée.
Les choses ont pris sur le continent un cours différent. Sans doute l'ordre social a subi parmi nous de graves perturbations, mais le péril est surtout manifeste dans l'ordre politique. En France notamment, la condition du peuple n'est point abaissée et misérable au degré où elle l'est en Angleterre ; mais la transformation du régime politique y a rencontré des écueils que TAngleterre a su éviter. L'unité politique n'y a définitivement pris la place du régime féodal qu'au détriment de la liberté. En Angleterre, l'œuvre que la liberté avait commencée sous la féodalité, la liberté la continue, par une constante tradition, sous le régime nouveau; on ne détruit pas, on transforme.
En France, on ne conserva du régime féodal que ce qui peut servir les intérêts des classes dominantes, et l'on en retrancha, ou du moins on limita et l'on dénatura, tout ce qui, dans la féodalité, était protection, association mutuelle et initiative locale. Au lieu des grandes libertés aristocratiques du moyen âge, la noblesse de l'ancien régime n'a plus que la liberté de servir le maître sous la menace de la Bastille, et la liberté de rendre au peuple, par ses hauteurs et ses exactions, les abaissements que le pouvoir absolu du monarque fait peser sur elle-même.
II. LES LIBERTÉS AUISTOCUATIQUES. 51 L'aristocratie dans le vrai sens du mot n'existe plus. Il n'y a plus qu'une noblesse composée, pour la plus grande partie depuis le quinzième siècle, d'hommes nouveaux, qui ont toutes les prétentions et tous les égoïsmes d'une caste aristocratique, sans avoir le sentiment des responsabilités et des solidarités traditionnelles qui les tempèrent.
Il y a pourtant dans cette noblesse de grands caractères et de grandes vertus. Elle porte vaillamment l'épée et elle a conservé, à la cour comme dans les camps, les traditions de la chevalerie. Mais uniquement occupée « de ses franchises naturelles, » qu'elle revendique au nom d'une sorte de droit divin \ elle oublie trop ses droits vis-à-vis de la couronne et ses devoirs vis-à-vis de ceux dont elle devrait être l'appui et le rempart. Indifférente à ses propres libertés, les libertés populaires lui font peur. Elle apparaît au peuple comme un obstacle à ses légitimes aspirations. L'esprit de fiscalité la domine et lui communique beaucoup des vices de l'oligarchie. Toute la vie politique s'est concentrée dans la royauté. C'est par elle que l'État se constitue sur les ruines de toutes les forces locales. C'est elle qui confère la noblesse, et cette noblesse royale, bien qu'elle sorte de la société même dont elle résume toutes les supériorités, n'a pourtant d'autres droits politiques que ceux que lui accorde la volonté souveraine qui dispose de tout. La revendication des droits aristocratiques contre la royauté omnipotente cesse bientôt, et fait place aux contestations stériles, et souvent ridicules, sur les préséances. C'est alors que
1 Discours du premier président, au lit de justice du 12 mars 1776.
surgissent les querelles du bonnet et du tabouret, qui deviennent, dans l'ancien régime, des affaires sérieuses. C'est alors aussi que Ton rencontre si fréquemment, dans le monde de la cour, ce qui excitait les vives et mordantes aversions de madame de Sévigné : « Les grands noms sur de petits sujets. » Contre les travers et les vices de cette noblesse, l'esprit bourgeois aura beau jeu, et les répugnances qu'elle suscite alimenteront les illusions démocratiques, dont notre siècle a si cruellement souffert, et dont il a tant de peine à se déprendre.
Les libertés bourgeoises naissent et grandissent à l'abri du privilège. Venant immédiatement à la suite de la liberté civile , dont elJes sont la première garantie , elles prennent rang, non sans de vives résistances, dans l'ordre général de la société aristocratique. Une fois constituées et pourvues des droits qui les rendent inexpugnables, elles acquièrent chaque jour plus d'ascendant sur le gouvernement général de la société, et finissent par devenir, pour un moment, la forme générale de la liberté dans l'État.
Dans Fantiquité, les libertés bourgeoises n'atteignent ni l'importance ni la durée qu'elles ont dans le monde moderne. En Grèce, elles ne font qu'une courte apparition, entre le règne de l'aristocratie et celui de la démocratie. A Rome, elles tiennent une plus grande place. De bonne heure, sous les rois déjà, elles tentent de franchir les barrières dans lesquelles le droit aristocratique enferme la plèbe. Lorsque plus tard, après les grandes luttes des deux ordres, les classes supérieures de la plèbe, qui sont vraiment les classes moyennes de la cité, prennent leur part d'influence sur les affaires publiques , la puissance bourgeoise se rapproche, dans le gouverne-
ment, de la puissance patricienne. De là cette oligarchie romaine, qui a son centre d'action dans le sénat, et de là, par le mélange de toutes les forces prépondérantes de la société, cette puissance qui a subjugué le monde antique et qui étonne encore le monde moderne.
Dans nos sociétés, les libertés bourgeoises participent, à l'origine, de la solidité du S3^stème féodal, au milieu duquel elles ont conquis leur place. Elles ont de plus cette solidité que donne la foi religieuse, à toutes les choses qui prennent en elle leur appui. Leur constitution primitive est empreinte d'un caractère religieux que n'eurent point, de la même façon, les libertés bourgeoises de l'antiquité.
Dans le monde païen, la religion patricienne fait obstacle à la liberté des classes plébéiennes. Dans l'antiquité, il y a, quant à la religion, une véritable solution de continuité entre le régime aristocratique et le régime bourgeois; aussi les luttes de classe à classe y sont-elles, à Forigine, bien autrement acharnées et bien plus prolongées que chez les peuples modernes. Dans le monde chrétien, c'est au contraire la religion qui appelle à la liberté les classes qui vivent du travail, et que leur énergie au labeur et à l'épargne conduit à la puissance politique. Les dignitaires de l'Église, engagés, quant à leur temporel, dans les liens de la féodalité, ont pu quelquefois participer aux hostilités de l'aristocratie contre la bourgeoisie naissante ; et ces hostilités, il faut en convenir, ne furent pas toujours sans raison, vu que le mouvement d'affranchissement des communes ne fut pas toujours sans injustice et sans violence. Mais il est aujourd'hui acquis à l'histoire, que l'Église n'a jamais usé de son autorité spi-
111. — LES LIBERTÉS liOUROEOISES. 55 rituelle que pour assurer la paix au travail, et que, par les décrets de ses conciles et de ses pontifes, elle a pris sous sa protection toutes les institutions par lesquelles les travailleurs trouvaient la garantie de leur liberté. N'est-ce point d'ailleurs, sous ses auspices et par son initiative, qu'ont été fondées ces grandes associations qui furent au moyen âge, pour toutes les classes, la source du progrès moral et matériel, et le rempart de la liberté? Les confréries pour la bourgeoisie, et la chevalerie pour la noblesse féodale, sont des institutions que Ja religion fait naître et qu'elle pénètre de son esprit.
Dans cette foi commune à toutes les classes, dans ce devoir de charité et de fraternité également imposé à tous, il y a non seulement un lien entre tous les hommes, mais il y a aussi un lien entre tous les âges de la vie d'un peuple, entre tous les régimes politiques sous lesquels arrivent successivement à la liberté et à Tinfluence les forces diverses dont se compose le corps social. C'est pour n'avoir point connu ce principe d'unité traditionnelle par la religion, par la charité, et par la modération qu'elles inspirent, que l'antiquité a été presque sans interruption livrée à des déchirements politiques si douloureux. C'est quand nos sociétés l'auront négligé , qu'elles se trouveront en proie à des impuissances politiques, et à des convulsions révolutionnaires, qui rappellent les plus mauvais jours des nations païennes.
La variété dans l'unité, l'harmonie des forces particulières qui, chacune avec leur caractère et leur impulsion propre, concourent à une même fin, est, en toutes choses, un des signes de la perfection. Pour l'ordre social, l'unité réside dans les principes. Sans la perpétuité des
principes il n'y a plus d'homogénéité dans le développement historique d'un peuple ; il n'y a pas non plus de paix entre les diverses classes qui composent la nation. De toutes les forces qui se sont trouvées prépondérantes, chacune à son heure, durant le cours de la vie nationale, aucune ne doit être exclue de la société parvenue à sa pleine puissance. Elles ont toutes leur rôle naturel, utile, nécessaire , au milieu de cette hiérarchie que la main de l'homme n'a point faite, et dont on ne saurait méconnaître la loi sans compromettre la paix , le bien-être et la grandeur de la société.
La bourgeoisie a dans les confréries d'arts et métiers des commencements modestes. Elle grandit rapidement par la puissance de l'association , et ne tarde pas à conquérir, dans la vie politique, l'influence qui revient de droit au travail et aux vertus dont il tire ses succès. Retenu dans les liens du métier, le travailleur y trouve, par le monopole même sous la loi duquel il vit, la sécurité du présent et de l'avenir. Pour lui, comme pour le cultivateur attaché à la terre, la fixité de la condition personnelle est un droit et une garantie autant qu'un assujettissement. Grâce à la corporation, le travailleur est assuré de sa liberté civile. Comme toujours, la liberté politique suivra de près la liberté civile. Issue du municipe romain, de la communauté rurale, ou de la ghilde germanique, constituée par l'effort persévérant des populations 'qui luttent contre l'oppression, et qui réclament la garantie du droit écrit, la commune forme le point de départ de l'existence politique de la bourgeoisie moderne.
Mais la commune a, suivant les pays, des destinées très diverses. En Angleterre, elle subit la condition géné-
III. — LES LIBERTÉS BOURGEOISES. 57 raie : elle reste, jusqu'à la réforme de 1835, dominée par les privilèges oligarchiques de la propriété foncière. La bourgeoisie n'apparaît là que très tard, comme force distincte, dans un ordre politique qui tient de l'aristocratie une puissance et un éclat auxquels il ne semble pas que les influences bourgeoises doivent rien ajouter. En Italie, les communes arrivent de bonne heure à la vie politique. Tout en conservant le caractère féodal, elles se constituent en véritables républiques. Mais ces petits États, tout occupés de leurs privilèges locaux, sont peu disposés à faire les sacrifices que réclame l'unité nationale. En France, au contraire, les communes, groupées autour de la royauté, sont bientôt appelées à une action générale dans l'État, et la bourgeoisie se prépare de longue main à intervenir, avec une influence considérable, dans la pohtique.
Lorsque la bourgeoisie est appelée à siéger aux états provinciaux et aux états généraux, elle n'est point encore ce qu'elle sera cinq cents ans plus tard : une puissance qui prétend être tout dans l'État. C'est une force libre déjà, mais subordonnée encore dans l'ordre général des forces de la société féodale. Elle prend, au milieu de cette société, par le droit de la corporation, la place qui revient naturellement au travail industriel et commercial, •dont Fimportance va chaque jour grandissant. En répondant à l'appel de la royauté, la bourgeoisie accomplit envers son seigneur direct le devoir du vassal; c'est le service de cour qu'elle fournit. Mais le vieux principe de l'assistance féodale comporte ici, dans l'application, un caractère plus large; il répond à une transformation essentielle des rapports sociaux. Étendu à un ordre d'in-
térets et de droits nouveaux, il prépare les éléments de la liberté politique des sociétés modernes.
Le moyen âge savait concilier le progrès avec le respect des droits antérieurs et de la tradition. On y voit le cercle des garanties politiques s'élargir à proportion de l'extension qu'acquiert la liberté civile. Si les passions et les rivalités des classes n'y venaient mettre obstacle, ce mouvement progressif, lentement continué, ferait successivement participer à la vie publique tous les rangs de la société. La liberté personnelle et la liberté de la propriété, mêlant de plus en plus toutes les existences et tous les intérêts, réaliseraient l'unité politique, sans ôter à la société les forces locales et particulières qu'elle tient d'une longue tradition. Après la bourgeoisie, le peuple viendrait prendre dans l'Etat la place que lui assigne la nature de ses intérêts et de ses aptitudes, sans que rien soit dérangé ni ébranlé dans l'édifice politique.
Au quatorzième siècle, la société n'avait point encore rompu avec ces principes et ces mœurs qui assurent aux peuples le progrès en même temps que la durée et la sécurité. Durant ce siècle, l'unité nationale se dégage pleinement, au milieu de tous les éléments particuliers que comprend la société; mais ce sont les groupes d'intérêts, entre lesquels se répartissent les forces principales de la nation, qui interviennent dans le gouvernement. La royauté cherche, dans cette force nouvelle de la bourgeoisie, un appui, et elle lui accorde, en appelant les communes aux états généraux, une influence dont elle tire profit, tantôt contre la féodalité et tantôt contre l'Église. Les communes ne se contenteront pas longtemps d'une simple influence sur les aff'aires générales; bientôt
elles réclameront et obtiendront le droit d'y intervenir avec autorité. Puissante par l'association et parle travail, la bourgeoisie tendra à se faire, parmi les grands pouvoirs de la société politique, une place incontestée. Dans cette entreprise, loin d'avoir la royauté pour auxiliaire, elle la rencontrera comme adversaire. La royauté centralise, et, pour parvenir à ses fins, elle abaisse, disperse et réduit à la sujétion toutes les forces locales indépendantes. La royauté trouvera dans les bourgeois des instruments habiles pour son œuvre d'unification et de domination administrative, mais elle redoutera, contiendra, diminuera, tant qu'elle pourra, la bourgeoisie. Il y aura des bourgeois dans le gouvernement, mais point de bourgeoisie. Par la centralisation, à laquelle les bourgeois prêteront un concours si efficace et souvent si peu réfléchi, les idées de nivellement et d'eff'acement de toutes les forces particulières pénétreront de plus en plus l'esprit des classes moyennes. Quand, au dix-huitième siècle, le rationalisme et le scepticisme les envahiront, elles achèveront, en la tournant contre la royauté, l'œuvre que la royauté elle-même a commencée.
En 1789, la bourgeoisie ne se contente pas de compléter, par la liberté de la propriété et du travail, par l'égalité de tous devant la loi, et par la garantie des institutions représentatives, le travail d'aff'ranchissement que, depuis le douzième siècle, elle poursuit avec tant de persévérance. Cette réforme civile et politique, que l'état d'avancement moral et matériel de la société rendait légitime et nécessaire, personne n'aurait osé la contester ; ceux-là même dont elle devait particulièrement froisser les intérêts s'empressaient d'y coopérer. Mais, à ces li-
bertés vraies et pratiques, qui respectaient l'ordre général et constant de la société, qui assuraient l'avenir, et l'ouvraient à tous les progrès sans rompre avec le passé, la bourgeoisie préféra une liberté abstraite qui, pour mieux édifier, commença par tout bouleverser et par tout niveler. Là fut son erreur, et là est la source des déceptions et des maux dont, plus que personne, elle a souffert depuis un siècle.
La bourgeoisie du dix-huitième siècle ne conserve plus rien, dans la vie publique, des traits de la bourgeoisie du moyen âge. Imprégnée, sans qu'elle s'en rende bien compte, des idées du radicalisme, elle court à des abîmes qu'elle n'a point soupçonnés. Tout en se roidissant contre les excès de la révolution, elle reste pénétrée de ses principes ; elle n'apporte à la défense de l'ordre social, attaqué par la démocratie, que des forces paralysées par la maladie morale dont elle est travaillée.
Les deux traits marquants de la démocratie contemporaine sont : l'individualisme effréné et la soif insatiable des jouissances. Il est malheureusement impossible de ne pas reconnaître, dans la bourgeoisie, des vices tout semblables. Ici, sans doute, ils ne s'offrent à nous qu'en une certaine mesure, et avec certains raffinements, que la rudesse démocratique ne comporte pas; mais ils procèdent des mêmes principes, et ils sont, pour la bourgeoisie comme pour le peuple, destructeurs de toute énergie morale et de toute paix sociale. Le moment est venu où il faudra bien que la bourgeoisie en convienne. La démocratie s'est chargée de nous apprendre ce que la logique des passions révolutionnaires peut tirer des doctrines sur lesquelles la bourgeoisie, égarée par les illusions de la
puisscance et de la richesse, a essayé de fonder une trom peuse liberté.
Et pourtant la bourgeoisie est appelée à remplir dans le monde un grand rôle. Elle tire son influence du travail; or, assurément, rien n'est plus digne d'estime que îe travail, rien n'est plus propre à développer, par l'accomplissement de la loi providentielle de la destinée humaine, cette énergie du caractère et cette rectitude du sens moral, qui sont les conditions naturelles de tout exercice de la puissance publique. Mais ces dons précieux, que deviendront-ils, quand auront disparu les habitudes de modération et de sacrifice, que la vieille bourgeoisie puisait dans ses convictions chrétiennes? quand le travail ne sera plus, sous l'empire des instincts utilitaires, qu'un moyen de dominer et de jouir? Bientôt le peuple, lui aussi, voudra dominer et jouir : dominer par la licence et jouir par la spoliation. Ainsi naîtront, des exemples mêmes de la bourgeoisie, ces révoltes démocratiques qui rejettent tout droit, tout devoir et tout respect. Lorsque les choses en seront à ce point, la question sociale aura remplacé la question politique.
La bourgeoisie, quand elle s'appliquait à démolir l'ancien ordre de l'État, a souffert qu'on attaquât en son nom les principes d'autorité et de hiérarchie sur lesquels repose toute constitution politique. Par un trop juste retour des choses, la démocratie, appliquée à démolir la bourgeoisie, contestera la légitimité de la hiérarchie du travail. Elle prétendra effacer toute trace des influences bourgeoises, comme les classes moyennes ont prétendu effacer toute trace des supériorités traditionnelles de l'ordre social. L'idée égalitaire et communiste envahira
tout. L'unité politique ne sera plus alors le libre mouvement et le droit égal de toutes les forces diverses, dans rharmonie de l'intérêt général; ce sera une unité haineuse et chimérique, sous le niveau de laquelle toute force collective, toute initiative locale, s'effaceront. La liberté elle-même succombera sous le despotisme de cette égalité sans justice et sans raison. En prétendant tout affranchir, la démocratie n'aura donné au monde qu'une nouvelle forme de la servitude. Déçue de ses longues espérances, la bourgeoisie pourra se convaincre qu'en laissant affaiblir les éternels principes de l'ordre moral, elle a livré sans défense, à la fureur des cupidités démagogiques, ses plus légitimes libertés.