‹ Mélanges de politique et d'économieChapitre 19 sur 44 · LA LIBERTÉ DÉMOCRATIQUE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ DÉMOCRATIQUE

La démocratie est le pouvoir absolu du peuple. La liberté démocratique est le droit pour le peuple d'imprimer le caractère de la légitimité à tous les décrets qu'il lui plaît de porter.

Aristote disait que « la démocratie est la prédominance des pauvres à l'exclusion des riches ». Aujourd'hui la démocratie n'exclut personne, mais elle ne tient compte que du nombre. Dans un discours qui fît quelque bruit, au moment où le second empire allait finir, on trouve cette déclation de principes : « La philosophie politique veut que le peuple soit considéré comme la source exclusive, sans cesse renouvelée, de tous les pouvoirs, de tous les droits... La toute-puissance réside dans la souveraineté nationale. Il faut que la volonté du peuple puisse se manifester directement, ouvertement. Il faut qu'il ait le dernier mot, que tout s'incline devant sa volonté, autrement la souveraineté nationale n'existe pas, et le peuple est joué. On ne peut plus dire que le peuple cède ou aliène une partie de sa souveraineté ; depuis qu'on a introduit, dans la politique, le nombre, les masses agissant avec plus ou moins de concert, la souveraineté nationale est devenue irrésistible ^ »

1 Discours de M. Gambetta, à la séance du Corps législatif du 5 avril

Chez certains, la doctrine démocratique répond à des convictions raisonnées, profondes, dont la sincérité a droit au respect. Mais chez d'autres, et il est difficile de ne pas reconnaître que c'est le grand nombre, l'esprit démocratique se nourrit de passions plus que d'idées. C'est quand les cupidités qui ont envahi les classes bourgeoises descendent dans le peuple, que la passion démocratique se déploie avec toute sa sauvage énergie.

L'ambition de dominer et l'avidité pour les jouissances sont les sources de cette passion dont notre époque a tant à souffrir. Dans l'antiquité comme dans les temps modernes, la démocratie a toujours eu ce caractère ^ Seulement, à notre époque, la part des doctrines dans le mouvement démocratique est plus grande qu'elle ne l'a été dans les temps antérieurs. Lorsque la démocratie règne dans les sociétés antiques, ce sont les appétits de la foule qui jouent le plus grand rôle; la guerre des pauvres contre les riches y est un fait dominant. La guerre que, de nos jours, le travail déclare au capital est une forme nouvelle de cette vieille hostilité qui anime les classes inférieures contre les classes supérieures, partout où la recherche du bien-être est devenue la préoccupation dominante de la vie. A cette passion ajoutez de vagues conceptions sur je ne sais quelle force mystérieuse de progrès indéfini, qui pousse les sociétés hu-

1 « Partout, dit Platon, où des hommes pauvres, des gens affamés de bien, et qui n'ont rien par eux-mêmes, aspireront au commandement, croyant rencontrer là le bonheur qu'ils cherchent, le gouvernement sera toujours mauvais. On se disputera, on s'arrachera l'autorité, et cette guerre domestique et intestine perdra enfin l'État avec ses chefs. » République, liv. VU.

IV. LA LIBERTÉ DÉMOCRATIQUE. 65 maines vers un régime de complète émancipation, d'égalité absolue et de bien-être universel, et vous aurez tout le fond du socialisme. Or, quelque résistance que puissent y opposer les hommes honnêtes que des illusions doctrinales ont jetés dans Fécole démocratique, en pratique, la démocratie moderne va toujours aboutir au socialisme.

La démocratie contemporaine est issue de la révolution française. Quand on considère la liberté démocratique comme l'idéal de la vie sociale, il est naturel qu'on voie dans la révolution française le commencement d'une ère nouvelle d'ordre politique et de bien-être populaire. De là cette glorification des immortels principes de 89, qu'il faut compter parmi les redites sonores où l'on se complaît trop aux époques d'affaissement moral et de stérilité intellectuelle.

Ce n'est pas qu'il n'y eût, en 1789, bien des choses à redresser et bien des progrès légitimes à accomplir. Donner la dernière sanction à la liberté civile ; étendre le droit politique dans la mesure de l'extension du droit civil ; rapprocher toutes les classes que les abus de l'ancien régime tenaient en état de séparation et d'hostilité; établir sur des bases solides cette égalité devant la loi, qui est la plus sûre garantie du respect de tous les intérêts : tel était le but naturel et légitime du grand mouvement imprimé à la société en 1789. En tout cela il n'y avait autre chose que le résultat des influences de l'esprit catholique sur les peuples modernes.

Fallait-il, pour réaliser ces progrès si légitimes, si nécessaires au point où était parvenue la civilisation chrétienne, déclarer la guerre aux principes sur lesquels re-

pose tout Tordre des choses divines et humaines, et prétendre créer pour l'humanité régénérée de nouveaux cieux et une nouvelle terre?

L'utopie était le moindre péril de cet emportement sans exemple des esprits et des cœurs vers un idéal de liberté et de félicité toute terrestre, qu'aucun peuple encore n'avait entrevu. Le péril le plus sérieux, dont le temps n'a fait que mettre en pleine évidence la gravité, consistait dans ce divorce avec tout ce que l'humanité avait toujours cru, révéré et pratiqué. C'était une doctrine nouvelle qui faisait son apparition dans la vie publique, et qui allait s'imposer au gouvernement des peuples : l'affirmation de la toute-puissance de l'homme, de son droit de disposer souverainement de lui-même, et d'ordonner, de sa seule autorité, en vue seulement de sa grandeur et de son bien-être temporel, les sociétés dans lesquelles il vit.

Dieu est chassé du monde, l'homme seul doit y régner. Il ne s'agit plus seulement ici de progrès social ou de réforme politique; on est en présence d'une tentative de reconstitution radicale, ou plutôt de perturbation totale de la vie humaine, sans précédent dans l'histoire. On voit apparaître ce que l'instinct du peuple, des bons aussi bien que des pervers, a justement nommé la révolution. L'esprit qui la meut, c'est l'hostilité contre Dieu et contre toute autorité émanée de Dieu. De là ce que M. de Tocqueville appelle « l'atrocité de son génie, » et ce que le comte de Maistre nomme, avec plus d'énergie et |^de vérité encore, « son caractère satanique ».

L'antiquité païenne a vu bien des révolutions démo- '^.ratiques, aucune ne ressemble à la révolution française.

Page 1