IV. — LA LIBERTÉ DÉMOCRATIQUE
Elle est le produit d'un paganisme nouveau, bien autrement redoutable que le paganisme des temps anciens. C'est un paganisme rationnel, fortifié de toutes les lumières et de toute la puissance de logique que dix-huit siècles de christianisme ont données à l'humanité. Dédaignant les symboles, il va droit au fond des choses, et il atteint rapidement aux dernières négations et aux dernières folies. Au lieu d'adorer les dieux d'or et d'ivoire qu'il a façonnés de ses mains, l'homme adore les abstractions qu'enfante le délire de son esprit au milieu des angoisses du doute réfléchi et systématique. Et ces dieux de son invention, il prétend les imposer au monde dont les conquêtes du christianisme lui ont ouvert toutes les voies. Il y a, dans ce paganisme moderne, une force d'unité et d'expansion que le paganisme antique ne posséda jamais, et qui constitue le trait saillant, le péril suprême de la révolution.
La démocratie fonde l'ordre social sur un équilibre de justice toute rationnelle qui doit trouver sa réalisation par l'échange des services. Laissez l'humanité à sa liberté native, et cet équilibre s'établira de lui-même, par le cours naturel des choses. Le pouvoir n'en est que la résultante. Aussi, dans la démocratie parfaite, il faut qu'il soit impersonnel, invisible et anonyme. Telle est la formule qu'en donne Proudhon, et c'est lui qui a dit vraiment le dernier mot sur cette conception de l'humanité souveraine et infaillible. L'absurde y règne, mais l'absurde n'est-il pas toujours la conséquence logique du faux?
Tous ne vont pas, dans l'école démocratique, jusqu'à ces coupables et ridicules extrémités; un certain esprit
de modération et un reste de bon sens font obstacle à ces emportements de logique. Mais tous sont d'accord sur les principes mêmes et sur l'essence de la démocratie, qui est le rationalisme avec ses conséquences naturelles dans la pratique de la vie.
La toute-puissance de Dieu n'est point compatible avec la toute-puissance du peuple. A ceux qui croiraient encore que la révolution peut se réconcilier avec la religion, la démocratie, qui est l'âme et l'esprit de la révolution, répond en ces termes : « Nulle religion, même le protestantisme, qui est la plus libérale de toutes, n'est compatible avec l'idéal de la démocratie ^ » La révolution, qui a la prétention de tout renouveler par la vertu démocratique, se complaît dans cette conception de l'athéisme social qui, jusqu'aujourd'hui, avait fait reculer d'épouvante même les plus osés dans l'impiété. « Il faut convenir, dit-on, que ce sera une nouveauté. Mais, dans le développement historique des sociétés humaines, tout est nouveau parce que tout est progrès. Une société où la science suffise à tout, à la théologie, à la morale, à l'éducation aussi bien qu'à l'industrie, ne semble guère possible à ceux qui cherchent toujours dans le passé la loi de l'avenir. Et pourtant cette société est la seule que comporte la démocratie. Les croyants nous parlent du vide que laissera dans la société la disparition de l'autorité reUgieuse. C'est qu'ils n'ont jamais connu la vraie autorité, la vraie foi, la vraie loi; cette autorité qui gouverne, cette foi qui agit, cette loi qui parle du fond des esprits et des cœurs. Or, c'est là ce que veut la démo-
1 M. Vach'erot, de la Démocratie, p. 60.
IV. — LA LlliERTÉ DÉMOCRATIQUE. 69 cratie, et ce que la science est seule en mesure de lui donner*. »
Partout où, de notre temps, la démocratie s'est établie, elle a eu ce même caractère. Il apparaît chaque jour davantage dans l'Amérique du Nord, où Jefferson importa de France des principes révolutionnaires, dont l'influence a été grandissant toujours. Aussitôt que la démocratie s'affirme en Amérique, elle révèle tout ce qu'elle contient d'orgueilleuse révolte contre tout principe d'autorité supérieur à l'humanité. On trouve, dans un écrit célèbre, publié dans les colonies anglaises , au début de la lutte contre la métropole, ces paroles significatives : « Dans toute société humaine, il doit exister une volonté souveraine, dont les décisions suprêmes n'ont d'appel qu'au ciel. Le souverain pouvoir est originairement et finalement dans le peuple. En fait, jamais peuple n'a renoncé librement à ce droit divin ; en droit, toute renonciation est nulle. Royauté et prêtrise sont des inventions pour attraper le peuple^. » Ce caractère de la démocratie américaine n'a pas échappé à M. de Tocqueville. « Les Anglo-Américains, dit-il, placent dans la raison universelle l'autorité morale, comme le pouvoir politique dans l'universalité des citoyens, et ils estiment que c'est au sens de tous qu'il faut s'en rapporter, pour discerner ce qui est permis et défendu, ce qui est vrai ou faux. Tous considèrent la société comme un corps en progrès ; l'humanité comme un tableau changeant, où rien n'est et ne doit être fixé à toujours, et ils admettent que ce qui leur
1 M. Vacherot, de la Démocratie, p. GO.
2 Otis, cité par M. Laboulaye, Histoire des États-Unis , éd. in-12, t. n, p. 8G.
semble bien aujourd'hui peut demain être remplacé par
le mieux qui se cache encore ^ »
Toujours détruire pour renouveler toujours, tel est le dernier mot de la démocratie contemporaine. C'est par la critique qu'elle détruit , c'est par la justice purement rationnelle qu'elle prétend reconstruire. « Quand la critique a fait table rase de toutes les théories, quand la métaphysique, la religion, les opinions acquises, les préjugés empiriques, les traditions, la foi, les fausses connaissances, quand tout a disparu sous sa faux, dans ce grand naufrage, l'homme pourtant reste debout. Seul il reste dans son entier, identique avec lui-même. C'est sur sa personne que l'édifice moral se reconstruira. La conscience, conçue expérimentalement comme libre, nous donne la première pierre de ce monument nouveau. De la liberté découle le droit inviolable et équilatéral, l'obligation impérative et mutuelle ; et, du droit reconnu^ de l'obligation pratiquée, la justice, qui, conçue rationnellement d'une manière absolue, devient notre immortel idéal ^. »
De la liberté ainsi entendue dérive l'égalité absolue, et avec l'égalité un individualisme que rien ne peut contenir, parce qu'il est animé de la double force de la doctrine et de la passion. Lorsque tout ^dépend de la puissance rationnelle de l'homme, cette puissance étant, en principe, égale chez tous les membres de la société, le droit de tous doit être égal, aussi bien dans l'ordre des relations publiques que dans celui des relations privées.
1 De la Démocratie en Amérique, tome H, cliap. x. - M. Goignet, la Morale indé2)endante, p. i80.