‹ Mélanges de politique et d'économieChapitre 21 sur 44 · V. — LA LIBERTÉ DÉMOCRATIQUE · texte numérisé non relu

V. — LA LIBERTÉ DÉMOCRATIQUE

11 est bien vrai que, si, procédant logiquement, on tenait compte des différences que la portée naturelle et le développement de la raison mettent entre les individus, il faudrait dire, avec le plus grand logicien de l'antiquité, (( que l'égalité paraît le droit commun, et que sans doute elle Test, non pas pour tous cependant, mais seulement entre égaux ^ ». Ceci nous conduirait tout droit à constituer la hiérarchie sociale d'après la règle de la supériorité de l'intelligence, ce qui ne serait en aucune façon démocratique. Pour les théoriciens politiques de l'antiquité, qui ne connaissaient d'autre vertu que la vertu rationnelle, cette solution du problème social était toute naturelle. En fait, les peuples anciens, même sous le régime démocratique, n'en connurent jamais d'autre. Nul n'oserait la proposer dans une société chrétienne où, depuis le commencement, l'égalité des hommes devant Dieu a été mise au nombre des vérités fondamentales.

Si l'on veut aujourd'hui faire dériver la souveraineté sociale exclusivement de la liberté de l'homme, il faut reconnaître en chacun cette liberté souveraine avec ses caractères essentiels et avec ses droits inaliénables. De là une égalité qui ne comporte aucune restriction et un individualisme sans remède, chacun se tenant orgueilleusement renfermé dans sa liberté propre, c'est-à-dire dans son intérêt propre, et repoussant avec un soin jaloux tout ce qui pourrait en contrarier la libre expansion. « La démocratie, dit M. de Tocqueville , porte les hommes à ne pas se rapprocher les uns des autres ^. » Dans

1 Aristote, Politique, livre III, chap. v, § 8.

^ De la Démocratie en Amérique, tome III, IF partie, chap. m. — M. de Tocqueville dit encore : « L'égalité tend à isoler les hommes les

cette tendance^ la passion pour les jouissances matérielles, l'égoïsme de la richesse , tiennent autant de place que Forgueil rationaliste. « Le goût du bien-être, dit encore M. de Tocqueville , forme comme le trait saillant et indélébile des âges démocratiques. Dans la démocratie américaine , cette affection au bien-être exerce son influence même sur la religion. Il est souvent difficile, en écoutant les prédicateurs américains, de savoir si l'objet principal de la religion est de procurer l'éternelle félicité dans l'autre monde ou le bien-être dans celui-ci ^ » La démocratie est donc utilitaire autant qu'elle est égalitaire. C'est un des côtés par lesquels elle se rapproche du régime des libertés bourgeoises corrompues par le rationalisme. Vico aurait pu reconnaître dans nos démocraties modernes « cette barbarie réfléchie qui envahit les peuples civilisés, lorsqu'ils se sont accoutumés à ne penser qu'à l'intérêt privé, de sorte qu'au milieu de la plus grande foule, les hommes vivent dans une profonde solitude d'âme et de volonté ^ ».

La règle de l'égalité démocratique a pour conséquence l'omnipotence du nombre. En une société où tout repose sur l'autorité individuelle, et sur le droit absolu de la liberté en chaque individu, comment de la multitude faire surgir la souveraineté, si ce n'est en prenant pour base la puissance du nombre?

Partout où prédomine le rationalisme, on voit appa-

uns des autres , pour porter chacun d'eux à ne s'occuper que de luimême. — Ihid.^ I" partie, chap. vi.

1 De la Démocratie en Amérique, F« partie, chap. iv. — II« partie, chap. IX.

2 Principes de la philosophie de l'histoire de J.-B. Vico, traduits par M. Michelet, livre V, chap. iv.

Page 1