IV. — LA LIBERTÉ DEMOCUATIQLE
cratiques n'ont pas tiré, en pratique, les dernières conséquences de leur principe, toutes néanmoins en subissent fatalement l'influence; d'instinct elles tendent à en faire la complète application. Toutes d'ailleurs, au moment où la tempête se déchaîne, ne laissent que trop voir la fragilité des combinaisons sur lesquelles repose l'édifice de leur vie publique.
Que sera la liberté avec la souveraineté du nombre? On en aura le nom et Fapparence, jamais la réalité. L'absolutisme de la majorité dans la vie publique , et la tyrannie de l'opinion dans la vie privée, soumettront tout à leur empire. La liberté dans les sociétés démocratiques consiste à pouvoir faire tonit ce qui ne déplaît pas à la majorité. « Lorsqu'on vient, dit M. de Tocqueville, à examiner quel est, aux Etats-Unis, l'exercice de la pensée, c'est alors qu'on aperçoit bien clairement à quel point la puissance de la majorité surpasse toutes les puissances que nous connaissons en Europe. En Amérique, tant que la majorité est douteuse, on parle; mais dès qu'elle est irrévocablement prononcée, chacun se tait ^ »
1 De la Démocratie en Amérique, tome U, chap. vu. — On peut voir, dans le livre de M. Ernest Duvergier de Haiiranne, les aveux significatifs d'un démocrate américain. A l'auteur, qui lui faisait remarquer que le règne absolu de la volonté populaire peut être nuisible à la liberté, et qu'en fait le gouvernement de TUnion américaine avait eu recours, durant la guerre de la sécession, à bien des mesures arbitraires, l'admirateur de la démocratie répond : « C'est la liberté, si nous l'avons voulu. Nous avons le droit de suspendre Vhabeas corpus, la constitution nous le donne. Nous suspendons le jugement par jury, parce que nous sommes sous l'empire de la loi martiale. Nous voulons la loi martiale, entendez-vous? Nous la voulons, et voilà pourquoi nous sommes libres. C'est nous qui avons voté l'abdication temporaire de nos libertés. C'est la preuve que nous sommes libres, et que vous, Français, vous ne le serez jamais. — J'objectais les droits de l'individu. — Il ne s'agit
Il en sera toujours ainsi dans les sociétés où l'on n'ad-^ mettra aucunpouvoir supérieur de l'ordre moral, qui, définissant ce qui est licite et ce qui ne l'est pas, donne unedirection certaine à l'opinion et un point d'appui aux légitimes revendications de la liberté. Cet ordre supérieur qui, de son vrai nom, s'appelle l'ordre spirituel, la démocratie le rejette avec le plus superbe dédain. L'homme delà démocratie est l'homme parvenu à la pleine puissance de la raison et affranchi des lisières de la superstition. Dans la démocratie on n'admet rien au-dessus de l'ordre rationnel , lequel est une pure création de la liberté développant spontanément le fond d'idées que toute conscience humaine porte en soi. La plus grande faveur que la démocratie fasse à la religion, c'est de ne la point connaître, et de la tolérer comme un caprice de la liberté" individuelle et comme un fait de la vie purement privée. Toute religion qui prétend à la vie publique est pour la démocratie une rivale et une ennemie, à laquelle, sous^ prétexte de défendre la liberté de la conscience humaine, elle enlève toutes les conditions naturelles de la pratique de la liberté.
Parmi les caractères essentiels de la liberté démocratique, il faut compter la liberté de tout mettre à chaque instant en question , et la liberté de tout changer dans l'Etat au gré des préférences et des caprices de l'opinion.
Dans une société où la vérité n'est jamais fixée, où chaque jour, par le mouvement naturel de la conscience
pas, reprit-il, des droits de i'individu, mais des devoirs du citoyen. Le droit d'un seul ne doit rien peser dans la balance contre le bien public et la volonté nationale. » {Huit Mois en Amérique, tome I, page oi.>