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IV. — LA LIBERTÉ DÉMOCRATIQUE

publique, elle peut accomplir une évolution qui la fait paraître sous une nouvelle face, il est du droit et du devoir de chacun de manifester ces impressions de la conscience individuelle dont la somme constitue la conscience publique, et desquelles se dégage la vérité du moment. Demain peut-être ces impressions seront différentes, et la vérité aura changé avec elles, puisqu'elle n'est autre chose que le produit du libre mouvement des idées individuelles. Gomment pourrait-on avoir la pensée de défendre, contre la vérité de demain , la vérité d'aujourd'hui?

La société ne vit que de la vérité, et elle est toujours <3rdonnée à l'image de la vérité, ou de ce qui a usurpé sa place dans l'esprit du peuple. Si l'ordre intellectuel est mobile, l'ordre social sera mobile comme lui. Les institutions et les lois subiront toutes les transformations que subiront les idées. Essayer de les fixer, en imposant le respect d'un ordre établi, serait attenter à la liberté humaine. C'est le scepticisme politique à sa dernière expression. La tribune du corps législatif en a entendu la profession la plus explicite peu de temps avant que la république le mît en pratique et en fît un des principes fondamentaux de son ordre constitutionnel.. « Rousseau, disait M. Gambetta, déclare que lorsque le peuple a délégué le pouvoir, il ne peut le reprendre. Eh bien, Rousseau a tort. Ces théories ne conviennent pas aux démo- €raties modernes. Le suffrage universel d'un jour n'est pas celui du lendemain, et c'est pourquoi il ne peut stipuler sa propre aliénation. Il est la collection des volontés d'un peuple. A chaque seconde, il y a une volonté qui meurt et qui est remplacée par une volonté

différente ou contraire, et vous voudriez faire décréter la perpétuité par le suffrage universel! Le suffrage universel ne peut pas plus abdiquer sa souveraineté que le citoyen ne peut abdiquer sa liberté de penser ^ »

Toutes les démocraties ne poussent pas la logique jusqu'à ce degré d'extravagance. La mobile Athènes se défiait de la mobilité des lois ; elle avait des magistrats spécialement chargés du soin de les garder, et il fallait, pour les changer, suivre une procédure législative hérissée d'obstacles et de lenteurs. Les États-Unis qui, au milieu de la fièvre démocratique qui les emporte, ont retenu, des institutions de la vieille Angleterre, plus d'un principe de vraie sagesse politique, n'entendent pas toujours la souveraineté comme l'entendent les théoriciens de l'individualisme révolutionnaire sur notre continent. L'application qu'ils ont faite du droit absolu de la majorité, dans la guerre de la sécession, prouve au moins qu'ils savent désobéir à leurs principes pour obéir à leur intérêt, ce qui, du reste, se peut faire sans trop déroger aux habitudes démocratiques. Tout le monde sait pourtant à quelle mobilité sont livrées, dans l'Union américaine, les lois politiques et l'administration, aussi bien que la vie privée. « Là règne cette ardeur inquiète qui voudrait tout embrasser à la fois, cette soif de progrès qui court au-devant des nouveautés les plus hardies ^. Là, s'élever à tout prix est la base de la morale; rester volontairement en retard est chose immorale ^. » Si, dans les États primitifs, les traditions du bon sens anglais

1 Discours de M. Ganibetta, cite plus haut.

2 V Amérique actuelle, par M. Emile Jouveaux. Paris, 1869, page 193.

3 A travers VAmérique, par Julius Frœbel, tome I, page 31.

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