IV. — LA LIBERTÉ DÉMOCRATIQUE
conservent encore quelque empire, dans les Etats nouveaux, où la démocratie coule à pleins bords, les impatiences du progrès et les caprices de la souveraineté populaires submergent tout. Ecoutons là-dcssusun écrivain qui ne refuse ses sympathies ni à la démocratie ni aux États-Unis : « En politique, les États de l'Ouest sont, plus profondément qu'aucune autre partie de l'Union, imbus des principes démocratiques; la souveraineté populaire est devenue un dogme, une religion. Elle ne connaît aucune règle, elle repousse tous les freins. La société est trop mobile, trop fluide, pour s'emprisonner volontiers dans les formes. Sans cesse on modifie les lois, et les États amendent leurs constitutions sitôt qu'ils croient y apercevoir une gêne ou un défaut. La souveraineté populaire ne s'incline pas volontiers devant les engagements pris par les générations passées; le citoyen de l'Ouest dirait volontiers comme le pionnier de Lowel : « Le serf de son propre passé n'est pas un homme. » Dans une société laborieuse, pressée, ardente, qui ne regarde jamais du côté du passé, et pour qui il semble que l'avenir ne vienne jamais assez vite, chacun veut se sentir entraîné dans le courant le plus rapide. Il faudrait à l'homme un cœur d'acier pour résister aux entraînements de l'opinion, là où il n'y a point d'autre autorité reconnue, où elle asservit la loi civile, et interprète jusqu'à la loi divine \ »
Il n'est que trop vrai que la démocratie n'a pas, qu'elle ne peut pas avoir le sens de la tradition , et qu'elle répugne à tout ce qui dure. C'est une des raisons pour les-
l Les Etats-Unis pendant la guerre, par Auguste Laugel, page 163.
quelles elle est impuissante à donner au peuple la vraie liberté. La liberté populaire, mobile de sa nature, a besoin de se créer des garanties contre sa propre faiblesse. Il faut qu'elle trouve une certaine force de persistance et d'unité, dans des institutions qui lui offrent un centre et un appui sans lui imposer aucune sujétion, qui lui assurent la durée sans la réduire à l'immobilité. Ces institutions, la démocratie les repousse, parce qu'elles lient l'avenir au passé, et qu'elles établissent dans la société des influences collectives indépendantes de la souveraineté du nombre.
Les démocraties, il est vrai, n'appliquent pas toujours avec une égale logique ces principes étroits. Ici encore, par une heureuse inconséquence, la démocratie américaine, restée fidèle aux traditions de la race anglaise, autorise, par son droit privé, les combinaisons qui donnent à l'association la durée en même temps que la liberté. Il n'en est pas de même de la démocratie pure, de celle qui prétend régner sur nos sociétés européennes. Pour celle-ci, il ne peut y avoir dans la société que deux choses : des individus, et l'Etat constitué par la libre volonté des individus. Entre l'État et l'individu elle ne tolère rien. Toute la liberté consiste pour elle dans le droit qu'ont les individus de concourir à la détermination de la volonté générale, imposée à tous par l'Etat au nom du droit absolu de la majorité. Elle dénie aux membres de la société le droit de constituer, parleur libre initiative, des associations distinctes des personnes qui les composent, et destinées à leur survivre. En de telles combinaisons elle ne voit qu'une révolte contre la souveraineté inaliénable et essentiellement mobile du peuple. Là on