‹ Mélanges de politique et d'économieChapitre 31 sur 44 · PRONONCÉ A L'ASSEMBLÉE DES CATHOLIQUES, A MALINES, LE 21 AOUT 18G · texte numérisé non relu

PRONONCÉ A L'ASSEMBLÉE DES CATHOLIQUES, A MALINES, LE 21 AOUT 18G

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Messieurs,

Notre temps a le pressentiment que de grandes choses doivent être accomplies par la charité. Toutes les époques décisives de l'Église ont été signalées par quelque nouvelle et plus puissante expansion de la charité ; toutes les grandes transformations des sociétés chrétiennes ont été préparées et accomplies par elle. N'est-il pas vrai qu'à l'heure présente, d'un bout à l'autre du monde catholique, on sent courir je ne sais quel soufïle mystérieux de miséricorde ? N'est-ce pas quelque chose de très remarquable que cette sollicitude presque inquiète pour toutes les misères, de laquelle tant d'œuvres sont sorties? N'y a-t-il pas quelque chose de profondément significatif dans ce culte rendu au pauvre, au milieu d'un siècle qui semble avoir donné à la richesse toutes ses prédilections?

Nos adversaires eux-mêmes rendent témoignage à la charité par la guerre qu'ils lui font. Qu'est-ce que cette législation à l'aide de laquelle ils prétendent la mettre hors de toutes les conditions de la vie civile? qu'est-ce

que cette interdiction de l'eau et du feu qu'ils prononcent contre elle, sinon un aveu de leur impuissance à lui résister par la liberté ? Dans les républiques de la Grèce antique, lorsqu'on croyait reconnaître en un citoyen cette justice parfaite, et en quelque sorte surhumaine, dans laquelle la philosophie voyait un titre incontestable à la souveraineté, on bannissait ce juste, pour n'avoir pas à subir l'ascendant de sa vertu. L'ostracisme, que tant de voix prononcent aujourd'hui contre la charité, n'est-il pas le plus bel hommage qu'on puisse lui rendre, et la preuve la plus manifeste de son irrésistible puissance?

Conduite par les impulsions de la Providence, la charité s'arme aujourd'hui pour de nouveaux combats. Le champ à conquérir est immense, et il y a des obstacles formidables à surmonter. Un siècle entier d'impiété et d'égoïsme a répandu dans le peuple des germes qui portent aujourd'hui leurs fruits. Après l'apostasie des grands, nous courons risque de voir l'apostasie des masses.

Ce n'a pas été assez d'oter au peuple sa foi : il a fallu encore briser tous les liens que la charité, compagne de cette foi, avait formés. N'a-t-on pas réussi à persuader aux classes ouvrières qu'elles ne peuvent aller chercher auprès des classes supérieures les lumières et l'appui nécessaires à leur faiblesse, sans compromettre leur dignité et sans mettre en péril leur liberté ? Et c'est au moment même où on les livrait ainsi à leurs seules forces, qu'on détruisait les antiques associations où elles trouvaient, par la pratique de la mutuelle charité, des consolations à leurs rudes labeurs et un allégement à leur misère. Dans la société enfantée par l'individualisme ré-

DISCOURS DE MAUNES. 203 volutionnaire, plus de lien entre les hommes des mêmes classes, plus de lien entre les différentes classes, qui se trouvent, les unes en face des autres, séparées et souvent hostiles. Jamais situation pareille ne s'est vue ; c'est un état contre nature.

Que notre pensée soit ici bien comprise. Nous ne regrettons rien dans les institutions de l'ancien régime, qui enchaînaient l'activité du travailleur en le mettant dans la dépendance légale de la corporation ; nous ne regrettons rien non plus dans les lois qui établissaient la sujétion du prolétaire vis-à-vis du propriétaire. Nécessaires et bienfaisantes en leur temps, ces institutions avaient cessé de répondre à l'état des mœurs; 1789 les a justement et définitivement abolies.

Mais, en supprimant le privilège et la sujétion, fallaitil rompre avec ces traditions de mutuel secours, de communauté d'efforts et de solidarité morale et matérielle, sans lesquelles aucune société ne peut vivre, parce qu'aucun être ne vit au mépris des lois de sa nature ? N'était-ce pas au moment même où l'on brisait les derniers liens de la sujétion civile qu'il fallait fortifier les liens qui naissent de la charité ?

Pour retenir les hommes dans la solidarité et l'unité de la vie sociale il n'y a que deux voies : ou bien la soumission à un ordre rigoureusement tracé par la loi civile, ou bien le respect réciproque et le mutuel secours que les hommes s'accordent dans le plein exercice de leur liberté. Là c'est la contrainte, ici c'est la charité; si vous diminuez l'une, il faut nécessairement accroître l'autre , sinon la société se dissout. Tous les progrès de la liberté dans le monde chrétien ont été préparés par les sacrifices

de la charité. A chaque liberté nouvelle répond une expansion plus grande et une forme nouvelle de la charité. Prétendre constituer une société où régnent la liberté et Fégalité sans la charité, c'est tenter l'impossible. Si nous voulons rester libres, il faut que nous sachions faire de la charité la règle de nos mœurs ; il faut que tous, grands et petits, nous sachions nous dévouer à son œuvre.

Il y a partout aujourd'hui un sentiment encore vague et obscur, mais général, de la nécessité de resserrer le lien social par la solidarité. Il y a dans les classes inférieures, comme dans les classes supérieures, des aspirations, des impulsions, où l'on peut voir une révélation des desseins de Dieu sur nos sociétés. La Providence a visiblement jeté dans notre monde les germes d'une reconstitution sociale par la charité.

Les classes ouvrières tendent à Tassociation ; cette tendance salutaire est manifeste, même dans leurs égarements. Or, l'association ouvrière, en vue de l'assistance mutuelle, c'est la charité des petits envers les petits. Du côté des classes supérieures, on revient au patronage; on s'honore de le pratiquer, alors même qu'on le comprend mal et qu'on y porte les préoccupations utilitaires de l'époque. Or, le patronage c'est véritablement, et dans sa perfection, la charité des grands envers les petits.

Unir entre eux les travailleurs par les liens de la mutuelle charité dans des associations librement formées et librement gouvernées ; rattacher les classes supérieures au peuple par un patronage vraiment et sérieusement charitable, par conséquent libre et moralisateur; faire en sorte que la charité des grands et la charité des petits, répondant à une même inspiration, se confondent dans

une môme œuvre ; faire accepter librement par les associations ouvrières le patronage purement libre et charitable des classes supérieures ; fonder ainsi l'unité de l'action charitable dans la société, en coordonnant le patronage avec l'association : tel est le plan qui semble répondre à la situation que la Providence nous a faite.

Quand nous faisons appel à l'association des travailleurs, nous n'entendons point, disons-le encore une fois, provoquer un retour aux anciennes corporations. La libre concurrence est la seule loi que nos sociétés puissent accepter. Le but que les associations ouvrières doivent avoir présentement en vue, c'est la mutuelle assistance, la mutuelle charité. Or, pour que les associations ouvrières soient charitables, il faut qu'elles soient essentiellement religieuses ; car il n'y a point de charité sans sacrifice, et il n'y a point de sacrifice sans religion.

Les corporations ouvrières, à leur origine, étaient des confréries, c'est-à-dire des associations fondées sur le principe de la fraternité en une même foi, en un même culte, en une même charité. Ce que nous pouvons faire de mieux est d'aller demander à ces vieilles institutions tout ce qui, dans leurs règles, répond aux besoins constants de la nature humaine , c'est-à-dire tout ce qui est essentiellement et purement catholique , en laissant de coté tout ce qui n'était qu'accidentel et propre à des formes de la vie sociale qui ont disparu sans retour.

Appliquons à l'association ouvrière les combinaisons ingénieuses de la mutualité, telles que la science moderne nous les fournit; mais n'oublions pas que sans la charité directe, personnelle, de l'homme à l'homme, toutes ces combinaisons resteront stériles. Fondons l'association oùmélanges. 12

vrière sur le principe de la mutualité charitable, de la mutualité réelle, vivante, agissante, embrassant l'homme tout entier, dans ses intérêts de l'ordre moral aussi bien que dans ses intérêts dé l'ordre matériel ; de la mutualité telle que le sens chrétien du moyen âge l'avait conçue et pratiquée, de cette mutualité qui avait pour point de départ la communauté de la prière et qui s'étendait à toutes les peines et à toutes les joies de la vie.

Il est moins difficile que beaucoup ne le croient de reconstituer l'association ouvrière telle que notre temps la réclame. Quoi que l'on ait pu faire, on n'est point parvenu à effacer des mœurs du peuple les habitudes d'assistance fraternelle , dont le christianisme a fait en lui des sentiments en quelque sorte innés. Toutes les fois que Ton s'adressera ptux instincts charitables des masses, on sera étonné des promptes et actives sympathies que l'on rencontrera.

Presque toutes les institutions d'assistance mutuelle et de compagnonnage, qui jouissent encore d'une si grande faveur dans la classe ouvrière, conservent des traits des anciennes confréries dont elles procèdent. Ces institutions sont aujourd'hui comme des pierres d'attente pour la reconstruction du grand édifice des associations ouvrières sur le plan tracé par la pensée catholique.

Plus d'une fois, dans ces derniers temps, la charité catholique s'est essayée avec succès à cette œuvre. Que cette initiative se généralise, et l'on verra l'association ouvrière renaître dans des conditions appropriées à notre vie présente. La charité est ingénieuse autant que forte. Supprimez les entraves dans lesquelles la politique étroite du rationalisme l'emprisonne , et elle saura bien pénétreî*

dans toutes les complications de la vie industrielle moderne, et vous la verrez résoudre en peu de temps , par des procédés aussi simples qu'inattendus, des difficultés qui nous semblent à la première vue presque insurmontables.

Dans l'association reconstituée par la charité catholique, les classes ouvrières trouveront, avec le bien-être, la liberté et la dignité : cette dignité dont elles sont à bon droit jalouses, que l'égalité et l'indépendance légales ne suffisent point à donner, et que l'isolement laisse exposée à bien des atteintes. Au milieu de la mobilité des institutions démocratiques, qui sont désormais la loi de nos sociétés, l'association ouvrière créera des existences durables : le peuple y recueillera tous les bienfaits d'une organisation hiérarchique et traditionnelle, sans renoncer à aucun des bienfaits de la liberté et de l'égalité. Il y trouvera, avec la noblesse des souvenirs, cette force morale de l'honneur nécessaire aux démocraties aussi bien qu'aux monarchies.

Le patronage produira, par une autre voie, des bienfaits semblables. Mais ici encore il importe de dire, avant tout, ce que nous voulons et ce que nous repoussons.

Le patronage, tel que le comprend l'esprit chrétien de notre temps, est essentiellement charitable. C'est dire assez qu'il exclut toutes les exploitations auxquelles if a pu être associé dans les temps où le paganisme possédait la société ; qu'il exclut également toutes les sujétions qu'il a pu entraîner à une époque où les principes du christianisme n'avaient pas encore pu porter tous leurs fruits.

La charité n'exploite et n'assujettit personne : elle s'a-

dresse à des frères, et, loin de les asservir, elle les sert. Dans toute société, si libre et si prospère qu'elle soit, à côté des grands et des riches il y aura toujours des petits et des pauvres ; toujours ceux-ci auront besoin non seulement de l'assistance matérielle, mais surtout de l'assistance morale de ceux-là; non seulement d'une assistance momentanée et passagère, mais d'une assistance persévérante, qui embrasse leur existence dans toutes ses phases et dans tous ses labeurs. Cette assistance c'est le patronage. Bien loin de porter aucune atteinte à la liberté et à l'égalité, le patronage y mettra le complément. Il établira entre le riche et le pauvre la communauté, dans les seules conditions où elle soit possible, sans renverser Tordre naturel de la vie humaine.

Le patronage est aujourd'hui la mission propre, la véritable dignité, en même temps que la plus grande force des classes supérieures.

Tout le monde sent que les classes populaires ne peuvent rester plus longtemps exposées sans défense aux influences corruptrices qui les travaillent depuis un siècle. Ou bien les classes dans lesquelles les vérités sociales se sont conservées arrêteront, par quelque eff'ort extraordinaire, les progrès de la démoralisation dans le peuple; ou bien c'en est fait de la civilisation que le christianisme nous a donnée.

Comment veut-on que le peuple, livré à lui-même, puisse résister aux provocations d'une presse sans honte et sans frein, qui va lui porter son poison, chaque jour, chaque heure, jusque dans Fatelier le plus obscur et dans le village le plus reculé? N'use-t-on pas pour le corrompre de ce qui reste en lui de meilleur? Il a un penchant légi-

time vers rassociation : on en profite pour l'enlacer dans les liens redoutables des sociétés secrètes. Il sent que notre organisation sociale est fausse, il a le désir d'une organisation meilleure, et l'on profite de ces aspirations généreuses, mais peu éclairées, pour lui faire accepter des doctrines qui le mettent en révolte systématique contre les plus saintes lois de la vie privée et de la vie publique. Les bons livres, les bons journaux, si habilement faits qu'ils soient , ne peuvent contre-balancer de pareilles séductions, alors qu'elles ont pour auxiliaires les corruptions natives du cœur humain. Les livres, les journaux parlent de trop loin, leurs exhortations sont, quoi que l'on puisse faire, trop générales, trop vagues. Il faut ici des influences directes, personnelles, continues ; il faut une action où l'autorité et la confiance aient une égale part. Il ne suffît pas de s'adresser à l'esprit, il faut parler au cœur ; il faut faire appel à toute heure aux sentiments généreux qui restent bien plus vivants qu'on ne croirait au fond du cœur des populations ouvrières, même de celles qu'on a le plus égarées; il faut prêcher d'exemple plus que de raisonnement; il faut que Tabnégation de cet apostolat social entraîne et captive ces âmes, qui très souvent ne se livrent au mal que parce qu'on ne leur a pas assez appris à connaître et à aimer le bien. En un mot, il faut que la charité reconquière ce que Tindividualisme a laissé perdre.

Telle est l'œuvre du patronage , qui n'est autre chose que la charité portée à sa dernière perfection.

Certes, pour pratiquer ainsi le patronage, il faut un courage et une constance vraiment héroïques. Mais que d'œuvres héroïques la charité catholique n'a-t-elle point

tentées et accomplies? C'est une œuvre qui réclame non seulement un inépuisable dévouement, mais encore la plus sérieuse intelligence de notre état social et des conditions présentes de la vie du peuple. C'est une étude, et une des plus nobles qu'il y ait au monde.

Dans l'ordre providentiel, la mission des classes supérieures est de servir les sociétés à la tête desquelles elles sont placées. La forme du service change avec les temps, mais l'obligation du service reste la même. De nos jours, le service particulièrement réclamé de toutes les classes qui possèdent quelque supériorité morale ou matérielle, c'est le patronage. Et ce service, les classes supérieures ne le rempliront pas sans profit pour elles-mêmes. N'y a-t-il point quelque péril dans l'isolement où elles se trouvent trop souvent vis-à-vis d'un peuple complètement affranchi, et dont on surexcite chaque jour toutes les passions égalitaires? Dans toutes les sociétés, mais surtout dans les sociétés chrétiennes , où tout est fondé sur le travail et la solidarité, l'isolement et l'inaction sont mortels. Le plus grand danger que puissent courir les classes supérieures, c'est de paraître inutiles.

Les supériorités sociales doivent être fondées sur la vertu. De cette vérité, proclamée par la philosophie de tous les temps, le christianisme a fait une vérité populaire et une des exigences de l'opinion.

Mais la première des vertus sociales, celle qui les inspire et les résume toutes, n'est-ce point la charité? C'est par la charité dans le patronage que les classes supérieures apparaissent aux classes ouvrières comme les mandataires de la Providence, comme les ministres de cette souveraineté divine dont le premier de tous les

titres est la bonté. Nulle puissance n'est comparable à la puissance du patronage pour fonder dans le monde contemporain ces; influences hiérarchiques, dont aucune société ne saurait se passer, mais qu'aucune n'accepterait aujourd'hui si elles n'avaient leur raison d'être dans la vertu et dans les services, et si elles ne pouvaient se concilier avec la liberté et l'égalité.

Dans la société chrétienne toutes ces choses s'harmonisent d'elles-mêmes. N'est-ce pas la charité qui a enfanté la liberté et l'égahté? et, si elles courent présentement quelques périls, n'est-ce point parce que l'orgueil et le matérialisme révolutionnaire ont diminué parmi nous la charité? C'est la charité « qui comble les vallées et qui abaisse les montagnes ^ ». Par elle les grands s'abaissent vers les petits, et les petits s'élèvent jusqu'aux grands. Sans doute les grands resteront grands et les petits resteront petits : car pour supprimer l'inégalité il faudrait supprimer la liberté. Mais tous seront frères, égaux en Jésus-Christ; et s'il est, sous la loi de charité, des hommes nés pour être les serviteurs des autres, notre divin Maître nous a dit que ce seraient les grands, et qu'ils trouveraient dans ce service leur plus beau titre d'honneur.

Les grandeurs d'une société où le christianisme a répandu partout la dignité et la liberté seront nécessairement tout autres que les grandeurs d'une société qui n'était encore qu'à demi affranchie des servitudes du paganisme. Le problème capital de notre temps est d'assurer à nos sociétés le bienfait de la hiérarchie et

1 s. Luc. ni, 5.

des traditions, sans nuire à des droits et à des libertés auxquels elles ne veulent ni ne doivent renoncer. En tous les temps, les grandes situations et les grandes influences ont pris leur source dans raccomplissement des grandes fonctions sociales. La plus grande fonction des sociétés libres c'est la charité.

Peut-on croire qu'une société qui devrait à la charité raffermissement de sa liberté, ne saurait pas fonder des institutions destinées à lui rendre un honneur particulier? N'est-il pas naturel de penser que là où la charité s'unirait aux autres éléments de l'influence sociale, elle enfanterait des grandeurs proportionnées à ses services? Et l'hérédité des œuvres ne pourrait-elle pas avoir pour conséquence l'hérédité des honneurs, sans qu'il en coûte rien à la liberté et à la saine égalité, puisque le mérite serait toujours la condition de ces honneurs, et que la glorification des influences charitables ne serait pas autre chose que la glorification et la confirmation de la liberté ellemême?

Que par une effusion nouvelle de l'esprit de charité le patronage passe dans les mœurs et devienne un fait général, que cette charité des grands s'harmonise avec les associations populaires formées par la charité des petits entre eux, et l'on pourra dire que l'œuvre d'affranchissement de notre siècle est achevée, et que la liberté, trop longtemps égarée par les passions révolutionnaires, a trouvé par la charité son équilibre naturel.

Il faut que toutes les forces de la société s'unissent pour cette œuvre; mais c'est à l'Église, comme toujours dans les grandes crises sociales, que reviendra le premier rôle.

Au milieu de la confusioa et de la désorganisation où le triomphe des instincts individualistes nous a jetés, l'Église seule est pleinement organisée ; elle seule est aujourd'hui en mesure de restaurer l'ordre par la liberté. l'Église est, par excellence, la puissance organisatrice de la liberté. En elle réside l'autorité la plus haute et la |)lus religieusement écoutée, puisque c'est l'autorité même de Dieu ; et c'est toujours à la liberté, à la soumission toute spontanée des consciences, que cette autorité fait appel. Elle a d'ailleurs pour organe la plus forte et la plus admirable hiérarchie qui se soit jamais vue; forte et admirable, parce qu'elle est essentiellement fondée sur le sacrifice, lequel n'est autre chose que la liberté à sa puissance la plus haute. Le dogme comme la discipline, le commandement aussi bien que l'obéissance, tout dans l'Église catholique a pour principe et pour règle l'abnégation de soi. L'Église est donc véritablement le gouvernement de la liberté par la liberté, et c'est à elle qu'il appartient d'inspirer et de diriger ce grand travail d'organisation de la liberté par l'association et le patronage, auquel la génération présente se sent appelée.

N'est-il pas visible que, depuis un demi-siècle, Dieu prépare son Église à quelque œuvre extraordinaire et décisive ? Fortifiée par ses défaites presque autant que par ses victoires, aussi puissante que jamais par l'abnégation et par la science, unissant à la majesté des antiques traditions la pleine intelligence des temps nouveaux, ajoutant à toutes les distinctions des lumières et de la vertu cette suprême distinction de la pauvreté, la plus haute et la plus éloquente en un siècle qui fait de la richesseson idole, l'Église, avec l'innombrable et héroïque

armée de ses pasteurs, marche, d'une seule pensée et d'un seul cœur, aux combats de la foi et de la charité. Comme à toutes ses grandes époques, elle voit refleurir, dans leur admirable et féconde diversité, ces grands instituts religieux, qui sont, suivant les expressions d'un historien contemporain, « le dernier degré de concentration du christianisme ». Est-il possible de ne point considérer comme un présage la renaissance si inattendue des deux grands ordres pauvres et populaires par lesquels saint Dominique et saint François d'Assise imprimèrent à la société du douzième siècle, dans une situation qui n'est pas sans analogie avec la nôtre, une si soudaine et si puissante impulsion ?

Il est à peine nécessaire de rappeler tout ce que peuvent le clergé et les ordres religieux pour la reconstitution des associations ouvrières et du patronage charitable.

Les confréries ne sont plus aujourd'hui que des souvenirs ; elles peuvent redevenir, par la puissante initiative du clergé, ce qu'elles furent jadis : le plus sûr abri des populations ouvrières contre la misère, et la plus ferme sauvegarde de leur liberté. Il n'y a ici qu'à suivre les inspirations du saint pontife qui gouverne aujourd'hui l'Église. Parmi tant d'actes qui marquent son règne d'une éternelle gloire, il a voulu, par une impulsion spontanée de sa bienveillance, rétablir dans ses Etats, suivant les conditions de la vie contemporaine, les confréries d'arts et métiers. Les tiers ordres de Saint-Dominique et de Saint- François, qui jouirent autrefois d'une si grande popularité, sont on ne peut plus heureusement appropriés à la réorganisation de l'association ouvrière. Rien de plus

DISCOURS DE MALINES. 215 facile, grâce au caractère large et libéral de leurs règles, que de les constituer en associations charitables, appelées à remplir la plus haute mission sociale. On voit, du premier coup d'oeil, quelle action salutaire ils exerceraient dans les ateliers, où ils formeraient des groupes de travailleurs d'élite, dont les exemples seraient une continuelle prédication; on comprend quel ferment de régénération cet apostolat répandrait dans les masses, trop souvent ignorantes et dégradées, de la grande industrie. De plus, dans les tiers ordres nous trouvons réunis en une même œuvre le patronage et l'association. Les tertiaires vivent sous la direction et dans la familiarité des religieux de leur ordre. Or, quel patronage sera plus efticace que cette influence intime et continue des hommes voués à la perfection de la vie chrétienne sur les hommes voués aux œuvres de la vie matérielle? Et où l'association serat-elle plus solide, plus étroite et plus véritablement charitable que là où elle prend son principe dans la fraternité du cloître? Dans les tiers ordres les grands entrent aussi bien que les petits, et au même titre que les petits, sous la loi de l'humilité et de l'égalité chrétiennes. Par là même, Tinfluence naturelle des grands s'y exercera sans résistance, et la combinaison du patronage avec l'association populaire, qui offre d'ordinaire tant de difficultés, se trouvera réalisée d'elle-même.

Qui exercera mieux et plus naturellement que le clergé et les ordres rehgieux le patronage charitable sous toutes ses formes? D'abord ne possèdent-ils point au plus haut degré cette force de la continuité, de la durée, de la tradition, sans laquelle il n'y a pas de patronage efficace? Ne sont-ils point d'ailleurs le recours habituel

et les conseillers les plus dévoués de tous ceux qui ont besoin de lumière et d'appui ? Dans notre société, si profondément atteinte par l'individualisme révolutionnaire, seuls ils n'ont jamais déserté le patronage des classes populaires, et c'est à eux qu'il faut en demander la véritable intelligence.

Aider à l'action de l'Eglise dans cette restauration de la société par la charité, est aujourd'hui, pour toutes les classes en possession de l'influence sociale, le plus impérieux des devoirs. La tâche est immense, et la charité sacerdotale et religieuse, si active qu'elle soit, ne pourrait y suffire. D'ailleurs, dans l'état actuel des esprits, le patronage laïque sera souvent la seule voie par laquelle on pourra rapprocher le peuple de l'Église.

Tous, quel que soit le genre du supériorité que nous possédions, nous avons une mission à remplir, et cette mission est la plus haute que l'on puisse aujourd'hui proposer à un homme. Tous ceux qui ont le sentiment des grandes choses, ceux qui ont su s'y élever par leurs efforts personnels dans les luttes de notre temps, aussi bien que ceux qui l'ont reçu de leurs pères, tous comprennent mieux chaque jour ce que la société attend d'eux.

Dieu nous a fait naître à une époque de labeurs. Par les événements qui ont si profondément modifié notre existence sociale, il nous , a ramenés au travail en même temps qu'à la charité. Malheur à nous, si nous ne savions pas rompre avec des traditions d'orgueil et de mollesse dont un siècle impie, aussi ennemi des hommes que de Dieu, a presque réussi à faire des titres de distinction et d'honneur ! D'ailleurs il est impossible d'oublier que, si le mal

est présentement dans le peuple, il y est venu d'en haut. Quelle est, parmi les classes supérieures, celle qui oserait se flatter d'être entièrement innocente de l'incrédulité et des vices des classes populaires? Les classes supérieures doivent le patronage aux classes ouvrières, comme une réparation et une expiation.

La politique a ses grandeurs parce qu'elle a aussi ses sacrifices. Ceux qui en affrontent les fatigues et les dégoûts pour la défense de ces libertés naturelles de l'homme sans lesquelles la société religieuse et la société civile seraient également énervées et abaissées, ont droit à toute notre gratitude et à notre concours le plus énergique. Mais n'oublions pas que, pour nous catholiques, le but suprême des luttes politiques est d'assurer la pleine liberté de l'action sociale de l'Église. Sans cette action sociale les luttes de la politique tourneraient souvent en agitations stériles.

Ne nous laissons pas rebuter par l'obscurité et la médiocrité apparentes de nos œuvres. Le plus souvent, dans les sociétés chrétiennes, c'est par les dévouements obscurs, et persévérants dans leur obscurité, que se sont accomplies les grandes révolutions, les révolutions qui changent, non point la forme des pouvoirs et les conditions de la vie publique, mais les conditions même de la vie sociale. Rappelons-nous que Dieu ne fait son œuvre en ce monde que par notre libre concours. A chacun de nous de faire l'œuvre de Dieu, en portant nos sacrifices là où les besoins du temps les appellent. Redoutons par-dessus tout l'abandon de nous-mêmes et le découragement. Soyons vaillants, et ne désespérons de rien !

Il y a devant nous un monde à reconquérir ; de généreuses initiatives nous ont ouvert la voie.

Depuis trente ans, nous avons vu naître en grand nombre des œuvres de patronage, admirables de zèle et d'intelligence. La société de Saint-Vincent de Paul nous a donné le type le plus parfait de la charité par le patronage. Elle nous a fait comprendre ce que Ton savait très bien dans les grands siècles de foi, et ce que Ton avait peut-être trop oublié dans les amollissements et dans la routine de Tancien régime : que la charité n'est pas seulement le don, si abondant qu'il soit, de quelque secours qui ne remédie qu'au dénûment matériel, mais que c'est surtout le don de l'homme lui-même, avec tout ce que Dieu lui a départi de puissance pour le bien.

L'impulsion est donnée, il faut à présent qu'elle s'étende et se généralise; il faut que ce qui n'est encore que l'œuvre d'un certain nombre soit désormais l'œuvre de tous; il nous faut une levée en masse pour la charité.

En face du paganisme qui renaît parmi les classes éclairées et qui menace d'envahir le peuple, rappelonsnous ce que firent les premiers chrétiens en face du paganisme maître tout-puissant du monde. Nous ne pouvons pas, comme eux, mettre en commun nos biens matériels; mais nous pouvons mettre en commun, par l'association et le patronage, sous le gouvernement des successeurs des apôtres, tous nos biens de la vie morale.

Donnons-nous tout entiers, chaque jour, avec toutes nos supériorités intellectuelles et morales, au peuple, à ce pauvre peuple, au fond si droit et si bon, et dont on a si perfidement égaré les idées et les sentiments. Eff'orçons-nous de faire renaître en lui cette foi, qu'au milieu

<les défaillances du temps la bonté de Dieu nous a conservée ou rendue. Armons-nous pour cette œuvre de toute la force de Dieu et de toutes les forces du siècle. Rappelons le peuple aux vertus de ses pères, tout en l'affermissant dans les conquêtes des temps nouveaux. Faisons avec des vertus antiques une société nouvelle : nouvelle , par une pratique plus complète et plus générale que jamais, dans la vie publique comme dans la vie privée, de la loi divine de la charité.

DISCOURS

PRONONCÉ A CHARTRES, LE 9 AOUT 1878, A LA SÉANCE D'OUVERTURE DU CONGRÈS DES DIRECTEURS DES ASSO- CIATIONS OUVRIÈRES CATHOLIQUES.

Messeigneurs , Messieurs,

Je sens profondément le charme de cette grande assemblée chrétienne. J'en suis d'autant plus pénétré que, depuis bien des années, je souhaite de pouvoir m'associer à vos travaux et dé venir m'inspirer de votre zèle.

Éloigné par la distance, je me suis trouvé au milieu de vous par la pensée chaque fois que vous vous êtes réunis. De cœur, je vous ai fidèlement suivis depuis Nevers jusqu'ici, attentif à tous vos actes, et ne cessant de m'instruire à votre école.

Devant une assemblée si franchement dévouée au bien, qui déjà voit ses efforts couronnés de tant de succès, il ne faudrait, semble-t-il, parler que d'espérances. C'est tout le contraire que j'ai résolu de faire. Le discours que je vais vous tenir pourrait décourager des hommes qui ne trouveraient pas, comme vous, leur raison d'agir dans les régions supérieures à ce monde.

Je veux vous parler. Messieurs, des obstacles qui s'op-

DISCOURS DE CllAimiES. 221 posent présentement à ce grand travail de restauration de la foi chrétienne dans le peuple ouvrier, travail tout ensemble religieux et social, qui est l'objet propre de votre œuvre. Vous montrer la grandeur des obstacles, c'est vous dire la grandeur des sacrifices que vous avez à faire pour les vaincre. En m'expliquant sur ce point avec une entière franchise, je suis sûr de répondre à vos intentions; car vous avez bien fait voir ({ue votre charité est toujours empressée à rechercher ^ii à accomplir tous les sacrifices.

Mais je ne répondrais point à votre pensée, et je pourrais être justement accusé de charger à dessein mon tableau de teintes assombries , si je ne vous rappelais , par un coup d'œil jeté en passant sur des œuvres qui ont réussi, comment ces obstacles, si redoutables qu'ils soient, peuvent être surmontés par la charité, lorsqu'elle travaille docilement dans l'esprit de l'Eglise, et ({u'elle sait proportionner son action aux nécessités de l'époque.

Le premier des obstacles que vous trouvez sur votre route. Messieurs, c'est l'hostilité que le bien rencontre en ce monde par cela seul qu'il est le bien. Cet obstacle est de tous les temps. C'est la révolte instinctive de notre nature déchue contre les rigueurs du sacrifice au prix desquelles tout bien doit être conquis. Mais de nos jours cette révolte affecte un caractère d'intensité et d'universalité qu'elle n'avait pas eu jusqu'ici. Elle se nomme elle-même la Révolution, et se propose ouvertement la

destruction définitive, absolue, radicale, c'est le mot juste, de tout ce que les hommes, en tous les siècles, ont accepté et respecté comme la loi naturelle de leur vie.

Deux mots résument la doctrine et Faction du radicalisme révolutionnaire : le mal glorifié et mis à la place du bien ; Tindividualisme exalté comme principe d'harmonie sociale et substitué à la charité, que l'on repousse en l'outrageant.

Les plus fermes, lorsqu'ils jettent un regard dans cet abîme de passions réfléchies et intraitables que la Révolution a ouvert au milieu de nous , ne peuvent se défendre d'un mouvement d'effroi. Pour ne pas céder au découragement, ils ont besoin de se rappeler qu'ils ne sont pas seuls dans les combats livrés au génie du mal , auteur et fauteur de tout individualisme, et qu'ils ont avec eux Dieu, auteur et protecteur de tout bien et de toute charité.

Et pourtant ce n'est pas de ce côté que nous avons le plus à nous garder. Cet adversaire qui nous poursuit de son hostilité radicale et nous menace d'une totale destruction , nous contraint à la lutte. Devant un tel ennemi nous ne pourrions déposer les armes sans que la révolte de notre conscience nous avertit à l'instant de notre erreur. C'est en nous-mêmes, dans les illusions que nous suggère parfois notre affection pour la grande cause à laquelle nous sommes dévoués , dans l'empressement quelquefois irréfléchi que nous mettons à la servir, qu'est la source d'un péril moins facilement aperçu et par cela même plus à craindre.

Les circonstances , autant que les recommandations de

l'Eglise , nous font une nécessité d'aborder le mal dans sa cause première. Il s'agit d'attaquer, partout où elle se rencontre, la tendance, malheureusement générale aujourd'hui, à faire vivre l'homme de ses seules forces, comme s'il était lui seul son auteur, ou du moins à le faire dépendre aussi peu que possible de Celui auquel il doit tout, même cette grandeur dont il est si fier et dont il abuse tant. C'est-à-dire qu'il faut que nous nous en prenions directement à l'erreur libérale, qui est l'essence même de la Révolution, et que nous combattions sans ménagements, sous toutes ses formes, la doctrine d'orgueil dont le libéralisme s'inspire.

Pour entreprendre avec succès cette attaque de front contre l'erreur capitale du siècle, il faut être armé de convictions arrêtées. Il faut aussi ne pas redouter les conséquences d'une attitude qui peut nous obliger à rompre avec des hommes et des partis qu'on appelle modérés, et que l'on espère rallier, en évitant de poser vis-à-vis d'eux les principes qui divisent.

Plusieurs, soit qu'ils aient de ces craintes, soit qu'ils ne voient pas bien le fond des questions, aiment à se renfermer dans la considération des désordres particuliers qui affectent la paix et le bien-être de notre société. Sans creuser plus avant, ils se bornent à chercher le remède dans certaines pratiques des temps qui n'ont pas souffert comme nous de ces désordres.

Cette méthode offre deux grands inconvénients : en

théorie , elle renverse les choses et prend les effets pour la cause; en pratique, elle se condamne à l'impuissance parce qu'elle laisse subsister le principe toujours actif des maux qu'elle voudrait guérir.

L'instabilité est dans toute notre vie moderne. C'est un fait reconnu par tout le monde , mais il est diversement apprécié. Les uns s'en réjouissent, les autres s'en effrayent et s'en affligent, suivant qu'ils sont pour ou contre la Révolution; mais tous sont d'accord pour le constater. Il nous frappe particulièrement dans les choses qui font l'objet habituel de nos préoccupations. L'économiste l'aperçoit surtout dans la famille et dans l'atelier : là dans les conditions de l'hérédité, ici dans la nature des engagements. En poussant l'investigation plus avant , on reconnaîtrait que cette instabilité tient à la disposition intime des âmes, qu'elle procède des erreurs qui ont altéré le fond même' de notre conscience.

Arrivé là, il faudrait. Messieurs, pour résoudre la difficulté, faire appel aux principes. Mais la voie des principes est longue. On ne peut se flatter de les faire accepter promptement d'une société dont ils contrarient tous les penchants. De nos jours, pour le bien comme pour le mal, on est pressé. On suivra donc une voie qui paraît plus courte. On laissera respectueusement les principes dans les régions supérieures, et on se renfermera dans l'ordre des faits que la tradition établit.

Reconnaître, comme des données convenues, certaines vérités morales qui se retrouvent dans la tradition de tous les peuples , et fonder sur ces données la paix sociale; restaurer la famille par la liberté de tester

rendue au père; réorganiser Fatelier par la permanence des engagements : telles sont les réformes par lesquelles on croit pouvoir rendre Tordre à nos sociétés , que leur révolte contre Dieu menace d'un écroulement général.

Si l'on considère la ténacité des préjugés et des engouements de notre âge, ce n'est assurément pas la hardiesse qui manque à ce plan de réforme sociale. Mais c'est un autre genre d'audace qu'il nous faut, Mes- .sieurs, pour triompher des entêtements modernes. Ils ont leur source dans certaines conceptions générales, dans certaines erreurs capitales, que la Révolution a réussi à répandre jusque dans le peuple. Pour les vaincre, il faut s'attaquer à ces erreurs fondamentales par l'audace des affirmations totales. La réforme sociale, dont nous venons d'esquisser les traits généraux, laisse de côté ces questions essentielles, sur lesquelles se livrent les grands combats qui décideront du sort du monde contemporain; elle reste dans les dehors du problème, alors que, pour .sortir d'embarras, c'est au cœur même de la difficulté qu'il faut aller.

Gardez-vous toutefois. Messieurs, de méconnaître le profit que nos sociétés ont tiré, et peuvent tirer encore, de ces courageuses propositions de réforme, et ne diminuez pas riionneur qui en revient à leur promoteur. Ceux qui, aujourd'hui, aperçoivent et vous signalent les côtés faibles de cette louable entreprise n'ont pas été les derniers à applaudir à Tinitiative généreuse d'où elle est sortie, à se réjouir de Tébranlement salutaire qu'elle a imprimé aux idées. Pour la faire accepter, même d'un petit nombre, ce n'était pas trop de tout ce qu'un homme peut montrer de pénétration, de droi-

ture, d'amour du bien, de persévérance infatigable, toutes cboses qu'en ce temps de libéralisme on nous donne rarement l'occasion d'admirer.

Quelle entreprise que de rappeler au respect et à la pratique de la tradition une société qui, depuis un siècle, se fait honneur de mépriser son passé! Restaurer la chaîne des traditions est une des premières nécessités de ce temps de folies orgueilleuses et d'aventures coupables. Plus d'un, parmi ceux qui s'étaient laissé séduire aux fausses grandeurs de la Révolution, commencent à le comprendre. Mais est-il bien sûr que les hommes consciencieux qui cèdent à cette heureuse impulsion soient tous bien fixés sur le vrai caractère de la tradition en fait d'ordre social?

Veuillez y prendre garde, Messieurs, il n'y a pas seulement, pour les sociétés, la tradition des faits et des institutions ; il y a aussi , il faut qu'il y ait avant tout la tradition des principes. En cette dernière est la source de la première, la raison de sa persistance et de son autorité.

Tenter de nous refaire un ordre social, en rassemblant quelques-unes des pièces aujourd'hui éparses de l'édifice renversé par la Révolution, sans se soucier de mettre à la base les principes qui sont le fondement nécessaire de toute construction sociale, ce serait, suivant l'expression des saintes Écritures, bâtir sur le sable une demeure que le premier coup de vent emporterait. Comment songer à bâtir de la sorte, en un siècle que l'on pourrait appeler le siècle des tempêtes?

Reprenons, sans hésiter, la tradition intégrale de no? sociétés modernes, qui est la tradition chrétienne. Prati-

quonsla grande et simple leçon d'architecture sociale que nous donne Celui qui est le maître des nations aussi bien que des individus. Supputons attentivement ce qui doit entrer dans les fondements de cette demeure que nous voulons nous bâtir, sur les ruines amoncelées par la Révolution, afin qu'elle soit, pour nous et pour nos fils, un abri sûr et durable.

Lorsqu'on fait appel à la coutume, on oppose des mœurs à d'autres mœurs. Mais qui dira que les mœurs que l'on veut restaurer valent mieux que celles que l'on veut corriger? On prétend juger par la coutume les pratiques contemporaines; mais qui jugera la coutume?

Nos pères avaient des principes : c'étaient les vérités que l'Église leur enseignait d'autorité divine. De ces vérités sortaient des règles de conduite obligatoires pour la vie publique comme pour la vie privée, et ces règles, habituellement pratiquées, constituaient le fond des traditions. Si nous voulons rendre fécondes les sollicitations généreuses qui nous ramènent à la tradition et nous pressent de rompre avec l'esprit de subversion et d'instabilité, élevons la tradition au-dessus de l'arbitraire des conceptions humaines. Confirmons la leçon des faits par l'acte de foi et d'obéissance qui lui donnera toute sa vertu. Tenons-nous étroitement unis à la seule institution qui ait pu traverser les siècles sans jamais changer, à cette Église catholique, qui résume dans ses dogmes et dans sa législation toute la tradition du genre humain, et qui donne à la tradition sa règle infaillible.

Restons franchement soumis à cette puissance, qui sait respecter la liberté des hommes dans les choses contingentes et variables, tout en lui imposant dans les choses

nécessaires une salutaire contrainte; qui sait aussi, en répandant la grâce dont elle est dépositaire, rendre faciles les obligations qui pèsent le plus à notre faible nature.

Les catholiques sont les soutiens nés de la tradition ; mais, grâces à Dieu, ils ne sont point, comme on voudrait le faire croire, les adversaires nés de tout changement. L'autorité qui les guide a toujours su proportionner son action aux besoins des temps. Là où elle ne trouve rien qui contredise la loi de Dieu, elle répand ses bénédictions, et elle ne renonce jamais à tirer de l'ordre créé par les hommes, dans le domaine laissé à leur liberté, des moyens de réaliser son but suprême, qui est de conduire les âmes à Dieu.

Ce ne serait pas. Messieurs, sans grand détriment pour nos œuvres, et pour l'influence qu'elles doivent exercer sur la société, que nous asservirions nos idées et nos entreprises à des formes de vie publique et privée qui ont produit, dans certaines conditions d'existence sociale, des résultats heureux, mais que le temps, en modifiant ces conditions, a définitivement emportées.

Il arrive -qu'aujourd'hui les plus fermes dans la foi, les plus ardents au bien, les plus exercés dans les œuvres, se prennent à douter de tout dans la vie contemporaine. Il leur semble que tout est perdu sous le régime de liberté qu'ont adopté les sociétés modernes, et ils font un appel désespéré à des mesures de contrainte légale et de réglementation du travail auxquelles répugnent également

nos habitudes présentes et les transformations accomplies dans les procédés du travail.

On parle de restaurer les anciennes relations légales des patrons avec les ouvriers, alors qu'en réalité la situation des uns et des autres est absolument changée, alors que, par l'importance accrue des entreprises, par l'emploi des grands capitaux et des puissants moteurs, par la concentration des travailleurs dans de vastes ateliers, par l'extension du marché et la nécessité de chercher au loin le placement des produits , les rapports entre l'ouvrier et celui qui l'emploie se trouvent absolument modifiés.

On voudrait rétablir des corps de métiers, aujourd'hui qu'il n'y a plus de métiers, et que la grande industrie envahit de plus en plus le domaine du travail. Pour nous ramener aux règlements des métiers, il y aurait à porter un règlement préliminaire : celui qui limiterait l'importance des ateliers, mettrait des bornes à la division du travail et interdirait de vendre les produits en dehors d'un certain rayon. Ce règlement-là. Messieurs, personne ne le fera, et je n'ai pas entendu dire que personne ait osé le proposer.

Les patrons et les ouvriers, dans la situation nouvelle où ils sont vis-à-vis les uns des autres, ont comme jadis des droits et des devoirs réciproques. Il faut trouver le moyen d'assurer le respect de ces droits et la pratique de ces devoirs. Notre état social laisse en ce point beaucoup à désirer, tout le monde en convient. Il y a des garanties à donner, cela est certain. Mais faut-il aller les demander à des institutions qu'on ne peut concilier ni avec les transformations définitivement introduites dans les procédés du travail, ni avec un régime de liberté

civile qui est entré profondément clans nos mœurs?

Rappelons-nous que, s'il y a des choses qui restent et doivent rester, il en est d'autres qui passent et qu'on ne peut retenir quand elles ont fait leur temps. Comme elles sont liées aux faits extérieurs et variables de notre existence, il faut qu'elles changent à mesure que ces faits se modifient. Chercher à les immobiliser serait une entreprise aussi vaine que de prétendre faire luire sur le monde un éternel printemps ou de vouloir perpétuer pour l'homme les années de sa jeunesse.

Tous les âges et toutes les saisons ont leurs inconvénients ainsi que leurs avantages. Partout nous rencontrons les épreuves et les combats, nulle part la vie facile et assurée contre la peine et les mauvaises chances. Acceptons courageusement la peine et le combat tels que la Providence les a départis à notre temps. Poursuivons notre but charitable à travers les obstacles qu'élève devant nous la Révolution ; mais ne mettons point au nombre des obstacles, des choses qu'il nous est possible de tourner au bien. Repoussons avec une infatigable énergie le mal qu'un esprit de révolte et d'égoïsme insinue partout, sous les apparences les plus diverses et sous les combinaisons les plus subtiles. Mais ne repoussons pas, de parti pris, des formes de vie et de travail qui sont en elles-mêmes inoffensives. Écartons-en la Révolution qui nous les dispute. Purifions-les de l'individualisme et de l'antagonisme dont la perversité radicale les a infectées. Efforçons-nous de faire servir à la gloire de Dieu un état social qu'il a permis, et au milieu duquel la charité peut renouveler et renouvelle les merveilles qu'on l'a vue accomplir en d'autres temps.

Un pontife dont l'univers catholique vénérera toujours la grande et sainte mémoire, Pie IX, décrétant des mesures pour rendre à ses sujets les bienfaits de l'association corporative dont l'invasion des lois révolutionnaires les avait privés, prenait soin de déclarer « que Tétat actuel de la société et des législations lui interdit de tourner ses pensées vers le rétablissement des anciens systèmes de privilèges en faveur des classes déterminées de commerçants et d'industriels ».

En une matière de si grave conséquence pour la direction des œuvres ouvrières, nous ne pourrions céder à aucun mouvement de sympathie personnelle. La sagesse nous commande de nous tenir en garde contre la séduction qu'exercent toujours des hommes de bien qui cherchent Ir bien avec ardeur, mais qui nous semblent trompés par leur ardeur même. Nous sommes tout disposés à les suivre, quand ils nous montrent la nécessité de l'association inspirée par la charité; quand ils protestent contre l'isolement où vivent aujourd'hui les travailleurs, contre la séparation des classes et l'antagonisme des ouvriers à l'égard des patrons, contre toutes ces fatales conséquences de l'individualisme qu'entretient Tesprit révolutionnaire et que nous imposent les lois du régime libéral. Mais s'ils nous proposaient une restauration, si mitigée qu'elle fût, du privilège et de la réglementation des anciennes corporations d'arts et métiers, nous nous tiendrions à l'écart, persuadés que de pareilles propositions, loin de nous offrir une solution, ne feraient qu'élever des obstacles à notre action charitable dans l'ordre économique.

Nous ne pouvons songer à engager la lutte contre les vices et les désordres de la société révolutionnaire, en ré"

pudiant les conditions de liberté et d'égalité civile sous lesquelles nous vivons depuis longtemps déjà, et qui n'ont, en elles-mêmes, rien de révolutionnaire. Les peuples modernes y sont parvenus par un travail social poursuivi durant des siècles avec l'aide de l'Église et de la royauté chrétienne. Elles sont la loi de notrô époque, comme les engagements perpétuels et les restrictions à la liberté du travail furent la loi d'un autre temps.

Si grands que puissent être les obstacles auxquels notre action charitable va se heurter sous ce régime nouveau, il ne faut pas désespérer. Fils de l'Eglise catholique, nous avons les principes de salut. La charité catholique a plus d'une fois affronté des difficultés qu'on aurait pu croire insurmontables, si on ne les avait envisagées que d'un regard humain.

N'est-ce pas elle qui, au milieu des passions sauvages et des oppressions impunies du dixième siècle, a su organiser la paix de Dieu? N'est-ce pas elle qui a préparé, par l'association pieuse des travailleurs groupés autour de leurs célestes protecteurs, ces grandes institutions corporatives qui ont donné aux classes ouvrières, dans les conditions économiques du temps, avec des libertés toujours accrues, des siècles de sécurité et de bien-être ? Nous sommes aujourd'hui en présence de passions et d'oppressions d'un autre genre. Les convoitises raffinées de la civilisation ont succédé aux instincts impétueux de races plus jeunes et moins réfléchies ; mais le vieux fond de la nature humaine est resté, et la guerre que se livrent les cupidités d'en haut et d'en bas, aff'ranchies de tout frein religieux, nous menace d'une barbarie pire que celle dont l'Eglise a triomphé aux débuts de la civilisation moderne.

Lorsqu'on a vu le vieil esprit catholique se réveiller parmi nous, et que la charité s'est remise à l'œuvre avec un redoublement d'ardeur, on pouvait prévoir qu'elle ne serait pas impuissante dans les conditions nouvelles de vie économique où le monde était entré. En rap[)rochant le passé du présent, en considérant ce fond de la nature humaine qui ne change pas, ainsi que les lois supérieures qui régissent notre vie morale et qui ne changent pas non plus, on pouvait, sans crainte de se tromper beaucoup, esquisser les traits généraux de la reconstitution sociale que la charité nous préparait. Ce qui n'était il y a vingt ans qu'une espérance, est devenu, sous la bénédiction de Dieu, une réalité.

Il n'y a pas longtemps, Messieurs, que l'Œuvre de l'usine chrétienne, combinée avec celle des Cercles catholiques d'ouvriers, faisait son apparition dans vos grandes assemblées, et qu'à Reims elle était appelée de son vrai nom , par un des modernes apôtres de la charité, que nous regrettons tous de ne point voir ici aujourd'hui \

Aussitôt nommée et définie, la Corporation chrétienne a reçu de vous l'accueil le plus empressé, et grâce à vous, ce type nouveau de l'association de toutes les classes vouées au travail a trouvé des admirateurs et, ce qui vaut mieux, des imitateurs.

Que vous dirai-je de l'homme qui a été l'instrument de

1 Le P. Marquigny. — La Solution catholique de la question ouvrière. Rapports sur la corporation chrétienne. — Paris, Lecoffre.

la Providence pour cette grande restauration de l'association dans la vie ouvrière? Rien, Messieurs ! Vous le connaissez, il est ici, et il a horreur de tout ce qui ressemble à une louange. C'est un de mes meilleurs amis, et pour rien au monde je ne voudrais lui déplaire. Je parlerai donc de l'œuvre laissant de côté l'ouvrier qui ne demande qu'à être oublié.

De l'œuvre, il faut que je vous en parle, non pour l'exposer ni pour la résumer, vous la connaissez mieux que moi; mais je ne puis me dispenser de vous le faire remarquer, qu'il n'est point d'œuvre qui ait mieux réussi à triompher des obstacles que les vices, les erreurs et les illusions de la société libérale opposent à la solution chrétienne du problème économique. Elle nous a montré, par des faits, que les résistances de l'esprit révolutionnaire à la pratique chrétienne du patronage et de l'association ne sont pas invincibles ; elle nous a prouvé qu'on peut, sans rompre avec les habitudes de liberté et d'égalité civiles chères à notre âge, restaurer cette puissance de l'association qui est de tous les temps et qui a fait la prospérité des âges précédents.

L'économiste qui s'arrêtera à considérer l'organisation et le fonctionnement de la corporation chrétienne sera frappé d'y trouver résolues, avec une facilité qui étonne en notre tertips de complications infinies, les plus graves difficultés de la question ouvrière. La charité y a pourvu à tout par le patronage combiné avec l'association.

Dans la corporation chrétienne, maîtres et ouvriers, ayant appris à se connaître, trouveront aisément le moyen de s'entendre. Les ouvriers ne songeront pas à accuser l'avidité du maître qu'ils verront chaque jour occupé à les

DISCOURS DE CHARTRES. 53r> servir dans tous les offices de la charité. Le maître, de sou côté, comi)atissant à la condition pénible de l'ouvrier, sera toujours prêt à faire pour lui tout ce qui ne sera pas impossible. Grâce aux habitudes de modération que l'esprit chrétien aura répandues dans la corporation, le maître pourra, sans provoquer les réclamations de l'ouvrier, maintenir pour la rétribution du travail une certaine moyenne.

Les salaires ne seront pas élevés autant qu'ils pourraient l'être durant les temps de grande activité et de grands profits; mais ils ne seront pas réduits, dans les temps difficiles, jusqu'à ne plus fournir à l'ouvrier le nécessaire. Et ceci n'est pas un rêve. Messieurs, c'est un fait dans la corporation chrétienne. L'entente que les syndicats ont vainement cherchée, sous l'empire de l'esprit utilitaire et par les exigences d'une prétendue justice égalitaire, la corporation la trouvera, la réalisera, par l'esprit d'abnégation, par le sentiment réciproque du devoir chez les grands et chez les petits, par la puissance de la mutuelle confiance et du mutuel respect sous la loi de la hiérarchie naturelle du travail.

Lorsque le patron et ses ouvriers ne feront plus dans la corporation qu'une même famille; lorsque l'ouvrier se trouvera lié à cette famille par toutes les attaches de l'ordre moral et de l'ordre matériel, lorsqu'il se sentira retenu, non seulement par la charité intelligente, mais encore par les institutions qui lui rendent profitable sa fidélité au patron, par les combinaisons qui lui facilitent l'économie, qui le garantissent des accidents, qui lui procurent des secours dans ses détresses, alors on pourra espérer d'avoir trouvé le remède à l'instabilité des enga-

236 LA QUESTlOiN SOCIALE.

gements, dénoncée, non sans raison, comme une des plaies de la société moderne.

Par la corporation, la permanence des engagements rentrera dans les habitudes de la vie ouvrière. Cette bonne coutume de l'ancien atelier remplacera la coutume pervertie de l'atelier libéral, et cette heureuse révolution sera accomplie sans qu'il ait rien fallu sacrifier des droits de la liberté individuelle, auxquels l'ouvrier d'aujourd'hui est si obstinément et, disons-le, si justement attaché.

Et la famille, cette société mère de toutes les sociétés, dont les vertus et le bien-être donnent la consistance et la prospérité à tout l'État; société douce et sainte entre toutes lorsque la vertu chrétienne y règne ; source intarissable de force, de consolations et de bénédictions dans la vie du monde ; bonne et saine pour les hommes de tout rang que les soucis du travail et des affaires fatiguent et absorbent dans la vie matérielle, mais particulièrement salutaire et souhaitable pour l'ouvrier, dont l'existence est plus chargée de labeurs et plus traversée de souffrances; la famille n'aura-t-elle pas bientôt repris parmi les travailleurs les bonnes traditions que la Révolution a réussi à lui enlever, lorsque toutes les institutions de la corporation chrétienne concourront à la purifier des vices qui la déshonorent, lorsqu'elles lui auront restitué les habitudes recueillies, modestes et laborieuses que les influences de l'Église y faisaient régner autrefois? N'y a-t-il pas bien plus à attendre de cette action qui vient de Dieu, et qui pénètre au plus intime des mœurs de la famille, que de la réforme des lois successorales dont les effets peuvent être douteux et resteront en tous cas limités?

DISCOURS DE CHARTRES. 237 En esquissant ces grands traits de la corporation chrétienne, j'ai rencontré les difficultés capitales de la question ouvrière. Je ne sais, Messieurs, si votre impression répond à la mienne. Pour moi, je trouve ces difficultés, je ne dirai pas aplanies, mais singulièrement réduites, par la charité ingénieuse qui a organisé la corporation.

Lorsqu'on fait ce qu'il m'est impossible de faire ici, lorsqu'on examine en détail cette association qui unit en Dieu et rapproche étroitement, dans une môme vie, les classes dirigeantes et le peuple, on est frappé d'y découvrir en germe une reconstitution de l'ordre économique qui répond aux plus vives préoccupations du moment. C'est une organisation chrétienne du travail que nous off're l'usine du Val-des-Bois, et l'on trouvera, dans l'exposé des lois qui la régissent, un abrégé des règles de l'économie sociale telle que notre temps la comporte et la demande.

Si nous pesons. Messieurs, les difficultés contenues dans ce mot qui, depuis trente ans, a fait surgir tant de systèmes, soulevé tant de controverses, provoqué tant de désordres : (( L'organisation du travail », nous sentons d'instinct que ce n'est pas trop, pour les résoudre, de toutes les forces de l'ordre spirituel et de celles de Tordre civil, des forces de la vie publique et de celles de la vie privée.

Sans la charité, rien ne se fera pour la solution du problème social. C'est pour avoir voulu s'en passer et

avoir essayé de constituer Tordre économique sur Fintérêt propre et sur les seules lois de la justice légale, que nos sociétés en sont réduites aux extrémités où nous les voyons.

Mais la charité, pour accomplir son œuvre, a besoin d'être aidée et protégée par les pouvoirs publics. Ces pouvoirs manqueraient à leur mission s'ils refusaient de [)Ourvoir à la sécurité des entreprises de la charité, et s'ils ne leur assuraient la liberté avec tous ses moyens naturels d'action. Ils trahiraient les intérêts sacrés qui leur sont confiés, s'ils refusaient d'assurer par les lois l'efficacité des efforts que fait la charité pour préserver les faibles de l'injustice des plus forts, et pour les défendre des exploitations et des séductions auxquelles leur faiblesse les expose.

L'action combinée de l'Église, qui inspire et soutient la charité, et de l'État, qui lui prête l'appui des lois, est pour les œuvres d'une nécessité impérieuse. C'est en pareille matière que l'on voit clairement ce que valent les pernicieuses théories qui voudraient séparer des puissances faites pour travailler en commun, chacune dans leur ordre, et suivant le degré de leur autorité et de leur dignité, à la fin assignée par Dieu au genre humain.

Loin de nous les suggestions de ces hommes timides qui, dans la crainte de froisser les préjugés du libéralisme moderne, renoncent à réclamer de l'État l'accomplissement de ses devoirs envers l'Église. A les entendre, on pourrait croire que Dieu nous a mis au monde pour d'autres fins que pour travailler à sa gloire et réaliser le salut auquel sa grâce nous appelle. En fait de charité comme en tout le reste, leur influence est fatale.

Dans les œuvres que la charité seule inspire, on voudrait n'éloigner personne et l'on souhaiterait de pouvoir concilier toujours. Mais quand les principes sont en question, toute hésitation serait funeste, toute conciliation coupable. On ne doit alors se laisser désarmer ni par la bonne foi, ni par les bonnes intentions, et Ton ne peut se permettre aucune atténuation bienveillante.

Arrière donc ces hommes honnêtes, mais dangereux, qui voudraient être pour Dieu, mais qui ne savent pas être contre la Révolution. Ne ressemblent-ils pas à ces anges tombés, qui n'avaient su prendre parti ni pour Dieu ni pour Satan , et que Dante ne voulait mettre ni dans le paradis ni dans l'enfer? Il ne les voulait pas mettre dans l'enfer, parce que les habitants de l'abîme auraient pu, en se comparant à eux, tirer gloire de leur coupable audace; il leur fermait le paradis, parce que leur faiblesse en aurait terni la beauté. Nous ne pouvons pas faire comme Dante, qui les regardait et passait. Notre devoir est de signaler, sans nous lasser, leur déplorable erreur, et, comme disait saint François de Sales, de crier, lorsque nous les voyons, au feu et au loup!

11 n'y a pas, dans les œuvres sociales, d'obstacle plus sérieux que cette neutralité des prétendus sages entre l'Église et le siècle, et il n'en est pas que vous ayez écarté de vous avec plus de soin et de succès. Vous avez en ceci, Messieurs, un avantage que l'on n'a point partout. Vous rencontrez peu autour de vous ces admirations naïves pour les maximes absolues du laisser-faire et du laisser-passer, que professent, en d'autres régions, beaucoup de gens très estimables, mais fort embarrassants. Plus rarement encore vous avez à vous défendre de ces tactiques sa-

vantes par lesquelles les habiles se flattent de désarmer Tennemi, en dissimulant leurs principes. Vous ne songez pas, vous qui êtes des Francs, à cacher votre drapeau, et vous allez fièrement à la bataille enseignes déployées.

Assurément elle est rude, cette lutte corps à corps et à visage découvert, avec un ennemi qui occupe parmi nous les positions dominantes. Elle sera longue, car les obstacles à franchir sont nombreux, divers et redoutables. Combien d'entre nous peuvent se flatter d'en voir le terme? Malgré tout, nous ne désespérons pas de la victoire finale. Bien des signes annoncent que Dieu a laissé tomber sur nous un regard de miséricorde et qu'il n'a pas rejeté nos sacrifices.

Qu'importe que nous ne puissions ici-bas contempler de nos yeux la restauration chrétienne à laquelle nous aspirons! Nous n'attendons pas sur cette terre le prix de nos sueurs. Qu'importe que nous soyons jusqu'au bout à la peine, s'il nous est permis d'espérer que nos fils seront à la gloire, et qu'ils verront luire sur le monde le règne de la justice et de la charité, préparé par nos humbles labeurs !

DISCOURS

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