‹ Mélanges de politique et d'économieChapitre 32 sur 44 · PRONONCÉ AU CONGRÈS DE LILLE LE 12 NOVEMBRE 188U · texte numérisé non relu

PRONONCÉ AU CONGRÈS DE LILLE LE 12 NOVEMBRE 188U

Monseigneur, Messieurs,

De toutes les œuvres sur lesquelles votre zèle intelligent et généreux appelle les catholiques ici assemblés à s'éclairer et à se concerter, il n'en est point de plus nécessaire, il n'en est point de plus urgente que l'association ouvrière.

Un tel sujet pourrait prêter à de longs développements. Vous ne trouverez pas mauvais. Messieurs, que je me borne à de simples aperçus. La compétence particulière du public auquel je m'adresse me dispense d'entrer dans les détails.

Je ne me dissimule pas que la matière, dont je vais avoir l'honneur de vous entretenir, est difficile et déliçate : difficile par la complication des faits, des droits et des intérêts; délicate, par la diversité, quelquefois même par la contrariété des opinions. Je vous parlerai avec une franchise et une confiance pour lesquelles je ne demande pas d'excuse. Je sais que je trouverai ici

des auditeurs indulgents, et que je puis compter sur une bienveillance qui ne date pas d'hier.

I. Pour la question ouvrière, comme pour toutes les questions qui se posent aujourd'hui dans l'ordre social, il y a deux solutions absolument divergentes et ennemies : il y a la solution révolutionnaire et la solution chrétienne; la solution qui répond à Terreur totale, celle qui répond à la vérité totale.

C'est particulièrement quand il s'agit de l'association que la contradiction s'accusé. Il y a l'association radicale et l'association catholique. Entre ces deux pôles extrêmes de notre monde social, dans les régions intermédiaires du libéralisme, il n'est guère question de l'association. On n'y rencontre que des combinaisons de mutualité, à l'aide desquelles l'esprit révolutionnaire prétend réaliser, par l'individualisme, l'harmonie toute utilitaire des intérêts.

Au fond, la Révolution répugne à l'association. Son premier mouvement a été de lui déclarer la guerre, et l'on sait si elle y a persisté. L'ardeur qu'elle montre aujourd'hui, pour réunir et discipliner les forces ouvrières, n'a rien qui ressemble au zèle de l'association. Il s'agit là d'une organisation dont le vrai but est de constituer une armée toujours prête à exercer les revendications du radicalisme. Tandis que la liberté est l'âme de l'association, c'est le despotisme des représentants de l'idée et de la passion révolutionnaires qui est de règle dans les groupes formés sous l'impulsion de l'esprit radical.

L'association est parmi nous une tradition cathohque. Le penchant de nos classes ouvrières pour la vie asso-

DISCOURS DE LILLE. 24:3; eiée est un trait de mœurs chrétiennes qui a survécu aux croyances, trop souvent éteintes par le souffle em- |)esté de la Révolution.

Si la Révolution feint aujourd'hui de vouloir restaurer l'association par le sociahsme, c'est pour gagner l'ouvrier et le mieux tromper en flattant ses instincts traditionnels. Le socialisme est un piège tendu, par les sectes radicales, aux bonnes dispositions des travailleurs.

Partout notre règle, à nous catholiques, doit être de vouloir et de faire tout le contraire de ce que veut et fait la Révolution. L'association véritable est odieuse à la Révolution; à nous donc de la propager et de l'organiser partout où peut s'exercer notre influence.

IL — Plusieurs éprouvent, au sujet de la restauration de l'association dans la vie ouvrière, un certain embarras. Il y a sur l'association, parmi le peuple aussi bien que parmi ceux qui conseillent le peuple, des obscurités qui se traduisent parfois en de certaines hésitations, d'autres fois en de certaines hardiesses, et ni ces hésitations ni ces hardiesses ne sont sans inconvénients.

Que doit être l'association ouvrière, pour répondre à tous les intérêts et pour n'en troubler aucun ? Gomment faut-il qu'elle soit conçue et organisée , pour réaliser le bien de l'ouvrier, sans nuire aux patrons, sans mettre aucune entrave à l'activité économique, condition nécessaire du bien général?

La réponse à cette question est très simple : il faut que l'association ouvrière soit chrétienne, qu'elle soit franchement, simplement, totalement chrétienne, chrétienne de principes et de pratique.

Le fait dominant dans l'association, c'est la solidarité, et le principe vraiment efficace de la solidarité, c'est la charité : la charité, force d'unité et de liberté tout en même temps, parfaitement appropriée à l'association, qui est de sa nature une création de la liberté et dans laquelle l'autorité naît de la liberté même.

Dans l'association comme ailleurs, il faut que l'autorité mette l'unité. Mais la solidarité suppose quelque chose de plus que l'unité résultant du commandement : elle suppose une certaine communauté d'intentions, de volontés, de responsabilités, et, par cette communauté, l'unité intime et profonde du groupe associé, qui se sent vivre d'une même vie et en qui l'on ne voit plus, en quelque sorte, qu'une seule existence.

Il faut la charité pour réaliser cette unité de l'association, dans laquelle les énergies particulières se trouvent gouvernées et disciplinées tout en conservant leur individualité.

Nous savons tous que les mœurs chrétiennes, formées sous la direction de l'Eglise, entourent d'un égal respect et la liberté de l'homme et l'autorité qui la régit, et que par là elles assurent à l'association, dans le plus haut degré, la puissance d'unité et la puissance d'initiative individuelle qui lui sont nécessaires. Nous savons aussi que toutes les fois qu'on a tenté de constituer exclusivement l'harmonie de l'association sur des principes d'orgueil et de cupidité, sur des rivalités d'honneur ou d'intérêt, tout a promptement fini par des désastres et des ruines.

Si l'association coopérative de production était possible, ce ne serait que pour des groupes qui posséderaient

DISCOURS DE LILLE. 245 en une large mesure les vertus et les habitudes chrétiennes. Par le fait que de telles vertus sont rares, parmi les classes ouvrières aussi bien qu'ailleurs, on s'explique comment les succès ont été rares en ce genre d'association, si rares que les plus enthousiastes en matière d'émancipation ouvrière, pour peu qu'ils aient de sens pratique, sont contraints de reconnaître qu'il n'y a pas lieu de chercher dans cette voie une nouvelle organisation du travail.

Mon dessein n'est pas d'insister sur les formes d'associations ouvrières qui visent à révolutionner le travail. Je veux seulement attirer votre attention et provoquer vos réflexions sur les associations ouvrières qui peuvent se concilier avec l'organisation hiérarchique actuellement pratiquée dans tous les genres d'exploitations, sur les associations professionnelles ou corporatives dans lesquelles les travailleurs cherchent, en s'entr'aidant, à rendre leur condition meilleure, par lesquelles on espère trouver la solution des graves difficultés soulevées, depuis une cinquantaine d'années, entre le capital et le travail, entre le patron et l'ouvrier.

III. — De toutes les fautes que l'on est exposé à commettre en matière d'association ouvrière, il en est une dont la gravité serait extrême et qu'il faut absolument éviter : ce serait d'accentuer dans la vie industrielle, par la forme donnée à l'association, la séparation des classes. Il n'est pas, dans nos sociétés si troublées, de plus fâcheux désordre, il n'en est pas qui menace plus directement leur existence.

Ce désordre est nouveau dans les sociétés chrétiennes. On le voit s'introduire au moment où la révolu-

lion entre dans les esprits et clans les mœurs des classes supérieures avec l'incrédulité. A mesure que les mœurs de la démocratie révolutionnaire étendent leur empire, le mal s'aggrave. Plus on nous parle de fraternité, plus ardente est la guerre entre les classes, la guerre par système autant que par passion, la guerre réfléchie, irréconciliable.

Que nous serions coupables, si nous allions, dans le but excellent en lui-même, mais très mal compris, de facilitera l'ouvrier l'assistance mutuelle, si nous allions le convier à des associations séparées, dans lesquelles il prendrait une idée fausse de sa position! Combien nous lui nuirions si nous donnions lieu de croire qu'il lui est avantageux de décider souverainement, à lui seul, les questions qui le concernent; si nous le sollicitions, en quelque sorte, à oublier que ses intérêts sont indissolublement rattachés aux intérêts du patron, que le lien hiérarchique qui l'unit à lui, loin d'être une sujétion arbitraire et onéreuse, est une direction nécessaire, utile et profitable à tous deux.

Par un tel procédé nous prendrions sous notre patronage ces syndicats-ouvriers, qui ont pu un instant faire illusion à des hommes qui cherchent, par des voies légitimes, l'amélioration du sort de l'ouvrier, mais dans lesquels on a bientôt reconnu Fempreinte de la démocratie radicale.

La charité telle qu'il faut l'avoir quand on fait des œuvres sociales, la charité intelligente et expérimentée, nous préservera d'une pareille faute. Elle nous fait comprendre que si le patron sans l'ouvrier ne peut rien, l'ouvrier sans le patron ne peut rien non plus; que

l'ordre hiérarchique, suivant lequel l'un et l'autre sont unis, doit avoir ses effets dans tout ce qui est entrepris pour améliorer les conditions du travail.

Elle nous dit que le patron et l'ouvrier ne sont pas seulement frères en Adam, mais qu'ils le sont dans la vie industrielle par la communauté des labeurs, par la similitude des destinées dans la prospérité et dans la souffrance; que le patron n'intervient pas dans les œuvres ouvrières comme maître et dominateur, mais comme patron, ainsi que le mot lui-même le dit si bien, c'est-à-dire comme protecteur dévoué de ceux qu'il appelle à l'aider dans son travail, de ces soldats de l'armée industrielle dont il est le chef, et dont il doit respecter le droit et la dignité, comme le chef d'armée respecte le droit et la dignité des hommes à qui il commande.

L'association ouvrière sera la chose de l'ouvrier, sans aucun doute; elle ne peut pas être conçue autrement. Il faut que l'ouvrier y soit attaché par un intérêt propre et direct; il faut qu'il y trouve un certain bien, un certain patrimoine à lui, qu'il jouisse relativement à ce patrimoine d'une certaine initiative; il faut aussi que ce patrimoine, qui pourra s'accroître pour chacun à raison du zèle et du dévouement apportés à l'entreprise, donne à l'ouvrier des espérances qui le détourneront du découragement. C'est un des meilleurs préservatifs contre le socialisme.

Mais cette chose propre à l'ouvrier, les soins que le patron lui donnera ne feront que l'améliorer. L'ouvrier associé, comme intéressé principal, à la gestion de l'avoir social, reconnaîtra bientôt par lui-même tout le profit qu'il peut retirer du concours éclairé et expérimenté du

patron. Ceci, Messieurs, c'est l'idéal. Le monde industriel pourra en approcher suivant le degré auquel les vertus sociales auront monté. Même avec des mœurs chrétiennes qui ne dépasseraient pas la moyenne chez les patrons et chez les ouvriers, on pourrait espérer beaucoup.

IV. — S'aider mutuellement, tel est le principe, telle est la règle de toute vie sociale chrétienne. L'école utilitaire, sortie du rationalisme moderne, a un tout autre principe : elle veut que l'individu s'aide lui-même. Avec une telle règle de vie, on arriverait bientôt à cet état social qu'a si bien caractérisé un mot latin, mot un peu rude, comme le sont souvent les mots latins : Homo homîni lupus, l'homme est pour l'homme une bête cruelle.

L'orgueil rationaliste qui comprend ainsi la vie, ne laisse à la société d'autre force régulatrice que la justice, d'autre force impulsive que l'intérêt. Mais la justice, quand elle n'est point tempérée par la charité, lorsqu'elle exige tout ce que conseille l'intérêt, devient facilement intraitable et féroce. C'est alors, dans la vie du travail, cet industrialisme sans entrailles, dont on a quelquefois, par zèle charitable, trop généralisé les méfaits, mais qui demeure pourtant, en plus d'un cas, une douloureuse et humiliante réalité.

, Qui donc, Messieurs, guérira cette plaie, dont l'horreur vous a plus d'une fois émus? Vous l'avez dit avec moi et avant moi : ce sera l'association ouvrière. Le remède qu'elle nous apportera, ce sera la charité qu'elle répandra dans toutes les relations du travail.

V. — La charité dans les relations industrielles a plus d'une forme.

D'abord il y a la chanté des patrons envers les ouvriers. Elle est une des raisons déterminantes de votre Assemblée, et ce n'est pas dans la ville des patrons chrétiens qu'il faut s'arrêter à la définir. C'est un des modes de la charité des grands et des forts envers les petits et les faibles.

Il y a aussi la charité des petits envers les grands, charité qui ne frappe point les yeux autant que la première et qui pourtant n'a pas des effets moindres. Ceux d'entre vous, Messieurs, et ils sont nombreux, qui président des Patronages, qui pratiquent la visite des pauvres dans l'œuvre de Saint-Vincent de Paul, connaissent bien cette charité dont le riche tire, pour son àme d'abord, et aussi pour l'expérience de la vie, un si grand avantage. Cette charité-là existe dans Findustrie. L'ouvrier doit être, et il est toujours, s'il a des sentiments chrétiens, charitable envers le patron. Le patron peut avoir des défauts : il rencontre des difTicultés dont il ne lui est pas donné de sortir toujours comme il le voudrait et comme il conviendrait à Fouvrier. C'est dans ces cas que la charité de l'ouvrier s'exerce envers lui.

La charité s'exerce aussi entre égaux.

Il y a d'abord la charité des petits et des faibles entre €ux, la charité de l'ouvrier à l'égard de l'ouvrier. Ce n'est pas la moindre, ni pour la magnanimité des dévouements, ni pour l'importance des résultats. C'est elle qui, dans la question, a le plus attiré l'attention ; certains même n'en ont point vu d'autre. Mais n'y a-t-il pas aussi la charité des patrons entre eux? n'y a-t-il pas ce zèle qui les unit dans de fécondes sociétés, où les esprits s'éclairent, on les efforts se coordonnent, et d'où sortent

tant d'heureuses initiatives pour le succès , le progrès et la protection du travail, pour Tamélioration morale et matérielle de la condition du travailleur?

A^oilà donc deux groupes : celui des patrons et celui des ouvriers, groupes distincts mais concordants, parce qu'ils s'inspirent du même principe et qu'au fond ils ont le même intérêt. Entre ces deux groupes, grâce à cette même force de mutuelle bienveillance, de mutuelle charité qui les a formés, le rapprochement s'opère , Fentente s'établit par le concert des volontés d'en haut et des volontés d'en bas, l'association ouvrière prend naissance, et bientôt elle fleurit dans sa pleine et magnifique unité, mettant l'harmonie et la paix là où régnaient la dissension et la guerre.

Yoilà ce que pourrait être l'œuvre de la charité dans les relations industrielles. Jamais par elle-même la justice, de laquelle seule les sectaires de l'idée moderne veulent tout attendre, jamais la justice ne pourra asseoir, dans un tel équilibre, les forces du monde du travail.

VI. — Les systèmes d'économie sociale qui prennent pour fondement la justice et la coaction du droit se présentent sous un double aspect. Les uns — ce sont les systèmes du socialisme individualiste et radical — n'admettent d'autre règle de vie sociale que le droit restreignant la liberté de chacun dans les limites de ce que chacun peut faire sans empiéter sur le droit d'autrui, et laissant pour le surplus cette liberté entière et absolue. Dans ce système, comme nous venons de le dire, c'est l'idée, ou plutôt la passion utilitaire, qui met tout en mouvement.

Il est une autre manière d'établir Tordre économique par la justice : elle consiste à faire appel au droit et à l'intervention des pouvoirs qui le déclarent et l'imposent, afin d'assurer aux masses ces conditions économiques favorables que le libre cours des choses ne leur donne pas , afin de leur procurer, par l'intervention de l'autorité, une sécurité et un bien-être que l'on croit impossibles à réaliser avec une organisation du travail fondée sur la liberté. Ceci est le système du socialisme autoritaire, système qui repose sur une erreur en sens inverse de celle qui produit le socialisme individualiste, et qui n'est pas plus que ce dernier exempt de péril.

Sans doute il faut que la justice soit écoutée et mise en pratique. L'esprit du christianisme, c'est que la paix de la vie publique et privée soit assurée par la justice garantie aux petits comme aux grands ; c'est que l'humanité s'élève, sous la protection du droit, à la plus grande perfection sociale. Mais toutes choses ne peuvent point, pour la réalisation de ce but, se faire par la justice, c'est-à-dire par l'attribution à chacun, en vertu du droit et moyennant l'intervention de la coaction civile, des biens et des avantages que l'homme doit posséder pour la pleine réalisation de sa destinée temporelle. Il y a dans la vie humaine la part de la charité comme il y a la part de la justice et du droit. La Providence de Dieu a ainsi disposé les choses. Ce ne serait pas sans grave dommage , pour les individus aussi bien que pour les sociétés, que l'on méconnaîtrait cet ordre établi par la souveraine sagesse. A force de vouloir tout régler pour le plus grand bien par la contrainte du droit, on entraverait le mouvement naturel et régulier de la vie

humaine. Sous prétexte d'ordre, on mettrait partout ce désordre qui naît de l'immixtion immodérée des pouvoirs publics dans les relations privées; on instituerait un absolutisme qui serait contre Tordre en ce qu'il paralyserait les forces vives de la société par la confiscation de libertés utiles, souvent même nécessaires, pour la pleine expansion de l'activité individuelle et collective. Dans le dessein d'accomplir toute charité en étendant l'empire du droit, on détruirait avec la liberté la charité elle-même. En prétendant imposer par la loi rigoureuse de la justice tout ce que conseille et réclame la charité, on fausserait à la fois le rôle de la charité et celui de la justice-

Il y aurait grand danger h pousser au delà des bornes les applications de la charité. On courrait risque de tout ébranler si , au lieu de se contenter de faire des lois dans lesquelles la charité inscrit la pleine et vraie justice, on transformait en injonctions légales les sollicitudes de la charité. « La charité dans les lois, a dit un publiciste libéral dont les écrits n'ont pas été sans écho, est une donnée qui de nos jours fait école (1). » Oui, elle fait école parmi les socialistes. Par un tel procédé, on ouvrirait la porte à ce socialisme d'État qui est aussi funeste dans la vie politique que dans la vie économique, aussi nuisible à la liberté qu'à la prospérité des nations.

VII. — Il y a entre le patron et l'ouvrier, entre le capital et le travail, une loi du tien et du mien, c'est-àdire une loi de justice qui doit être observée. Si elle était

(1) M. Dupont White, dans le livre intitulé : Le travail et le capital.

violée, tout Tordre économique serait troublé; tous les intérêts seraient de proche en proche atteints et compromis. Les effets de cette loi peuvent être, en certains cas, d'une extrême rigueur. Il faut alors qu'ils soient corrigés et adoucis par l'action de la charité. Gela n'est pas impossible ; cela serait très possible, très praticable avec des mœurs chrétiennes. L'expérience l'a prouvé en plus d'un cas. L'expérience l'a prouvé pour la corporation chrétienne, dans laquelle le patron et l'ouvrier sont également guidés par un esprit d'équité et de modération, fruit de leurs habitudes religieuses. L'expérience l'a prouvé même dans des cas où les dispositions chrétiennes n'étaient pas aussi manifestes des deux côtés, et 011 le patron seul s'en inspirait pleinement.

Mais s'il est vrai que la loi de justice appelle des tempéraments charitables , il n'en est pas moins vrai que cette loi subsiste en elle-même, comme règle générale, comme condition de la solidité et de la sûreté de tous les rapports sociaux.

Qu'il y ait une telle loi, on n'en peut douter. Pour mettre ce point en question, il faudrait douter de tout notre ordre social.

C'est du principe même de la liberté et de la propriété qu'il s'agit ici. Il y a quelques semaines seulement que cette vérité était mise en pleine lumière au congrès du Mans, par ce patron chrétien dont nous admirons l'intrépide et infatigable charité, et qui s'est fait pubhciste et économiste pour mieux servir les intérêts des ouvriers. Cet économiste industriel, qui a sur nous, économistes tout court, le grand avantage de voir chaque jour les choses dans la pratique, a parfaitement établi que le

droit de l'entrepreneur sur son profit est aussi inattaquable que le droit de l'ouvrier sur son salaire. En même temps il a montré que la justice ne serait pas satisfaite si l'ouvrier ne recevait un salaire fixé suivant certaines conditions naturelles, qui répondent à ses besoins légitimes et aux besoins de sa famille. Il a parfaitement démontré que l'ouvrier ne peut prétendre, commele veulent les socialistes, à un droit naturel sur le profit, parce que le salaire, débattu lors de la convention sur l'ouvrage, a été fixé précisément en vue de Futilité plus ou moins grande que le travail de l'ouvrier pouvait apporter à l'entrepreneur. Mais il a établi, avec non moins d'évidence, que l'ouvrier qui dépense ses forces a droit, d'après les règles d'équivalence dans les contrats onéreux, à un salaire suffisant pour les réparer, et que, puisqu'il use sa vie dans le travail , il a le droit de refaire sa vie dans celle de ses enfants, en recevant le nécessaire pour élever sa famille. Pour que la justice soit satisfaite, il faut que le salaire de l'ouvrier soit fixé suivant ces conditions naturelles.- Accorder ce salaire à l'ouvrier, c'est pour le patron une règle de conscience, laquelle a comme sanction les terribles menaces de la loi divine, contre ceux qui retiennent la juste rémunération du travail.

Mais n'oublions pas que, sans off'enser la justice, l'entrepreneur peut user de la liberté qu'il a, en vertu de la nature même des choses, de s'abstenir d'employer l'ouvrier, dans le cas où le salaire juste et naturel, tel qu'il vient d'être défini,. prendrait sur les résultats du travail une part si considérable que le patron n'y trouverait plus la rémunération des sacrifices de toute nature, exigés par la production. Otez cette liberté au patron,.

et vous êtes contraint de réglementer indéfiniment tous les rapports économiques. Il arriverait alors que ces chaînes de la réglementation dont on chargerait l'entrepreneur, la société tout entière serait bientôt réduite à les porter avec lui, et qu'elle ne pourrait plus se mouvoir, même dans les transactions de la vie privée, que sous le bon plaisir de l'autorité qui l'y retiendrait captive.

Cette liberté, qu'il est impossible d'enlever au patron, pourra donner occasion à cette extrême rigueur de l'offre et de la demande dont je parlais tout à l'heure, et dont plusieurs s'effraient, non sans raison, pour la dignité et le bien-être des classes ouvrières. C'est là qu'il faut que la charité du patron intervienne. Elle peut intervenir efficacement, notre économiste industriel Fa prouvé, lorsqu'elle est intelligente autant que dévouée.

Et n'est-ce pas d'ailleurs un fait, que la coutume exerce une grande influence sur le taux des salaires ? Or, pour fixer la coutume, l'action de la charité est souveraine. On voit d'un coup d'œil quelle influence peuvent exercer, en pareille matière, les associations ouvrières combinées avec les sociétés de patrons chrétiens.

Les nombreuses et consciencieuses études faites de nos jours sur la condition des classes ouvrières ont prouvé que, sauf des cas assez rares, le salaire donne à l'ouvrier la rémunération naturelle, c'est-à-dire la rémunération équitable du travail. Il faut se garder, en cette matière, de certaines déclamations inspirées par un sentiment souvent fort honorable, quelquefois même par une ardeur de charité qu'on doit trouver très respectable; mais, en des questions si épineuses, défionsnous des impressions et attachons-nous au fait. Il est

certain que la misère ne vient pas tant de Finsuffisance du salaire que du mauvais emploi que l'ouvrier en fait. C'est donc principalement une question de moralité, une question d'habitudes et de vie chrétiennes chez l'ouvrier, et c'est un fait que l'association développe et conserve les vertus qui font la prospérité des familles comme des nations.

Vous le voyez donc, Messieurs, l'association élèvera au plus haut degré de puissance la force toute-puissante de la charité, mais elle n'ira point fausser cet instrument divin des grandes œuvres sociales en imposant, par la contrainte, ce qui ne peut se faire avec fruit que par la liberté.

Tout l'ordre chrétien repose en même temps sur la justice et sur la charité. L'association, qui s'inspire de la pensée et des affections chrétiennes , laissera à ces deux forces ce qui leur appartient naturellement. Mais la charité tempérera les rigueurs de la justice. Elle demandera à chacun de céder librement et charitablement du sien, et elle créera dans la société, par l'influence des mœurs, une harmonie des intérêts que la contrainte de la loi serait impuissante à produire.

VIII. — Ne pensez-vous pas, Messieurs, qu'il y a quelque raison de nous mettre en garde contre ce que l'on pourrait appeler les séductions de l'esprit charitable? Elles pourraient nous conduire où nous ne voulons point aller, à un socialisme chrétien, qui serait absolument opposé aux enseignements du christianisme ainsi qu'à la constante pratique des sociétés chrétiennes.

Il est tel projet, tel système, par lequel on tend à un but en soi excellent, à un but que Ton pourrait atteindre

tout en respectant scrupuleusement la loi du tien et du mien entre le patron et l'ouvrier. Mais, par malheur, pour réaliser ce but, on prend des routes où Ton oublie facilement les règles élémentaires sur lesquelles repose tout l'ordre de nos droits, c'est-à-dire Tordre même de notre vie publique et privée.

Deux exemples rendront ma pensée plus claire en la précisant et en lui donnant en quelque sorte un corps.

C'est une chose excellente, nous l'avons dit, lorsqu'on travaille à grouper les ouvriers dans l'association professionnelle, que de leur créer un intérêt propre et collectif par un patrimoine corporatif. Mais chercher les éléments de ce patrimoine par des combinaisons qui établiraient une sorte de droit de l'ouvrier sur la part afférente à l'entrepreneur, mettre ainsi forcément le patron en société avec l'ouvrier serait chose inacceptable et véritablement dangereuse : inacceptable, parce qu'une telle exigence ne serait pas conforme à la justice, nous l'avons vu tout à l'heure; dangereuse, parce que cette main-mise du travail sur le profit du capital provoquerait des espérances socialistes ; parce qu'elle ouvrirait la voie à des revendications qui mettraient le trouble, non seulement dans les rapports industriels, mais dans la société tout entière, en répandant le doute sur un des principes fondamentaux de son existence, sur la propriété.

De divers côtés on poursuit en ce moment de grandes, courageuses et très opportunes recherches sur cette question délicate. La lumière ne peut se faire que lentement dans ces parties si compliquées du mécanisme économique, mais elle se fera, comme elle s'est faite déjà sur d'autres questions. Qui aurait pu prévoir, il y a vingt

ans, les progrès réalisés aujourd'hui en fait de patronage et d'association? Ne voyons-nous pas mettre en pratique des conceptions que jadis on aurait pu prendre pour des rêves? Ne nous hâtons pas trop. Ayons patience et courage. Avec l'aide de la Providence, tous ces labeurs de l'économie charitable trouveront dans le bien fait aux ouvriers la récompense à laquelle ils aspirent.

On peut dire la même chose des efforts si généreux qui se font actuellement pour rendre aux travailleurs, dans les associations professionnelles, l'habileté ouvrière avec le sentiment de la dignité du métier. Ce sera mon second exemple.

Les règles sur l'apprentissage , les distinctions corporatives accordées au mérite constaté suivant les règlements du métier, les récompenses qui suivent ces distinctions et qui soutiennent l'ouvrier par des vues d'avenir, le contrôle sur la qualité des produits exercé par les experts du métier, voilà des choses excellentes, nécessaires parfois, utiles toujours pour donner efficacité et réalité à l'association ouvrière : choses faciles à concilier avec la liberté, comme on peut s'en convaincre en étudiant les essais récents d'associations professionnelles que le zèle chrétien inspire. Mais si vous tentiez de réaliser ces conceptions éminemment sensées en faisant appel à la contrainte légale, en rétablissant des assujettissements que, depuis un siècle bientôt, le travail ne connaît plus, alors l'œuvre se trouverait compromise, alors il serait impossible aux hommes les plus dévoués aux principes de l'association ouvrière de la louer. Comment la louer lorsqu'on la verrait introduire, par son mode d'organisation, la main de l'État dans un ordre d'activité où règne cette li-

fcerté personnelle, en faveur de laquelle les influences 'Chrétiennes se sont depuis si longtemps exercées, et à laquelle nos sociétés se sentent indissolublement liées?

Le sentiment public Ta tout de suite compris. L'association professionnelle, si elle était ainsi entendue, par cela seul qu'elle toucherait à la liberté des transactions, serait cause d'une perturbation semblable à celle que produirait la réglementation des salaires. Par la connexité intime qui lie tous les intérêts dans le domaine économique à raison des réactions qui s'exercent d'une partie à l'autre de ce domaine, de proche en proche, la réglementation, introduite sur un point, envahirait tout. Bientôt, tant que nous sommes, nous nous verrions réduits à n'être phis que la chose de l'État. Il se trouverait que nous aurions perdu toute indépendance dans ces régions du travail et de la vie privée, où nous entendons rester nous-mêmes, où nous voulons être libres de disposer de nos intérêts, sous la seule restriction des règles de justice et de moralité imposées par Dieu à l'humanité, et suivant lesquelles toutes les lois doivent être faites.

IX. — Je me résume : l'association ouvrière réussira, elle sera attrayante pour tous, si elle s'inspire des principes fondamentaux de la vie sociale chrétienne ; si elle est hiérarchique , si elle pratique franchement , dans tous les rangs, de tous à tous, l'assistance mutuelle; si elle respecte tous les droits, ceux d'en haut comme ceux d'en bas; si, par l'emploi des deux forces qui suscitent et règlent le mouvement social dans l'ordre chrétien, par la charité et par la justice , elle établit cette communauté qiii procède, non de la crainte, mais de la liberté, communauté bienfaisante qui ôte au communisme ses pré-

260 LA QUESTION SOCÏALE.

textes, parce que, tout en respectant le droit de chacun, elle ramène par la charité le droit à l'équité; parce qu'elle lui enlève Tâpreté qui le rend odieux lorsqu'il s'exerce sans ménagement, sous l'empire de la pure loi de l'intérêt.

Fonder l'association ouvrière sur le type de justice que nous fournissent la doctrine et la pratique chrétiennes, tout est là.

X. — Vous voyez. Messieurs, quelle supériorité nous avons ici, nous catholiques, sur toutes les écoles qui prétendent organiser l'association ouvrière en tirant d'ellesmêmes, de leurs propres conceptions, on pourrait dire souvent de leurs caprices, les principes qui doivent servir de base à l'association. Nous savons où nous allons, nous sommes certains de ce que nous avons à faire pour réaliser le bien et, par le bien, Futile en matière d'association. Nous possédons et nous appliquons à nos œuvres un type certain de moralité, de justice et de charité, qui nous est donné d'autorité par l'Église infaillible, type éprouvé d'ailleurs par une longue pratiqué, confirmé par une constante tradition.

C'est particulièrement lorsqu'il s'agit d'association qu'il est nécessaire d'avoir cette règle assurée de moralité, de justice, d'ordre public et privé, dont on ne pourrait s'écarter sans compromettre la paix et la prospérité de la société, sans nuire aux intérêts particuliers autant qu'à l'intérêt commun.

L'association est douée d'une force à laquelle on ne résiste guère, surtout quand elle s'exerce' au profit du mal. Laissons les ennemis de la vérité, les fauteurs d'immoralité, laissons-les s'emparer de l'association, et, à

DISCOURS DE LILLE. 261 bref délai, la société sera leur proie. D'où je tire cette conclusion que, si l'on veut préserver la société de ce suprême péril, il faut interdire l'association à ceux qui s'en serviraient pour égarer les idées et corronnpre la vie.

Mais qui dira, en matière d'association, comme en toute autre matière, ce qui est vérité et ce qui est erreur, ce qui est bien et ce qui est mal? Dieu seul, par lui-même ou par ceux qu'il a établis pour parler en son nom, peut nous donner, sur la vérité et sur Terreur, sur le bien et sur le mal, cette parole souveraine qui coupe court à toutes les contestations, écarte tous les doutes, dissipe toutes les illusions.

Comment pourrions-nous, nous catholiques, nous arrêter à la pensée fatale de constituer aucune œuvre, de travailler à aucune réforme , si ce n'est en prenant pour base explicitement , positivement , directement, la vérité sociale, telle que nous Toffre la doctrine de l'Eglise? Pourrait-on trouver ailleurs le point d'appui indispensable pour l'œuvre de réforme et de restauration sociale qui s'impose à nous ? Pourrait-on, par exemple, le trouver dans la coutume, dans la tradition?

La tradition, lorsqu'elle n'a point sa source dans une vérité certaine et nettement définie, lorsqu'elle n'est pas fixée, confirmée, interprétée par une autorité infaillible, comme elle l'est dans la société catholique par l'autorité incontestée et toujours obéie du Saint-Siège, la tradition n'est pas une base certaine et solide. Par elle-même, elle ne fournit, en définitive, qu'un élément d'appréciation tout humain. S'arrêtera la tradition, abstraction faite de tout caractère positivement divin, n'est-ce pas continuer à

répandre cet esprit moderne qui s'effraie de Tintervention de Dieu et de son Église dans les choses de la vie publique, qui voudrait que Thomme fût seul à décider de l'ordre et de l'organisation des sociétés?

Plus d'un aujourd'hui, même parmi ceux qui méritent au suprême degré d'être appelés des gens de bien, inclinent, dans l'ordre économique, à des pratiques d'opportunisme dont assurément ils n'ont point mesuré toute la portée, mais dont la conséquence serait de soustraire le domaine économique à la souveraine autorité de la loi catholique.

Ne semble-t-il pas qu'on admette en économie la séparation, comme d'autres la veulent en politique? Mais a-t-on oublié que celui qui parle sur la terre au nom de Dieu nous disait naguère : « Nous devons souhaiter de tout notre cœur que la société humaine soit organisée suivant la règle de la vie chrétienne, et que la divine influence du Christ pénètre et envahisse tout l'ordre social \ »

Parmi les hommes honnêtes et dévoués que cette illusion domine, les intentions sont excellentes, personne n'en doute. Ils espèrent par ce procédé rallier plus facilement à une restauration nécessaire des coutumes chrétiennes, des intelligences et des volontés qui hésitent devant les rigueurs delà vérité.

Telle est l'explication, telle est aussi l'excuse de ceux qui craignent de rendre l'économie chrétienne inoppor-

1 Lettre de Sa Sainteté Léon xni aux Évêques de Belgique, du 3 août 1881. — Nos ipsi ante omnes summopere cupimus ut humana societas christiano more componatur, atque ut omnes civitatis ordines divina Christi virtus 27enetret ac pervadat.

PISCOURS DE LILLE. 263

tune en la présentant tout simplement pour ce qu'elle est, c'est-à-clire, comme l'application à l'ordre économique <les vérités sociales que l'Église proclame d'autorité divine.

Vraiment, je ne connais rien de plus inopportun que cet opportunisme-là. Comment, au milieu d'une société qui se meurt, faute de cet aliment divin des principes qu'elle dédaigne, on vient sérieusement nous conseiller de taire les principes ! On allègue qu'il est dangereux pour la paix sociale d'affirmer des principes qui divisent, et l'on oublie que c'est par le mépris des principes et de l'autorité qui les proclame que s'est élevée, dans les régions du travail, une guerre qui menace de dissolution tout notre ordre économique ! Qu'est-ce, après tout, que cette théorie qui ne veut entendre parler que des faits et des traditions, si ce n'est une manière de positivisme social, positivisme bien intentionné assurément, qui ne fera pas le mal que fait le positivisme de l'incrédulité, mais qui ne fera pas non plus le bien nécessaire aujourd'hui, qui rendra même le bien plus difficile à faire, parce que ses complaisances énervent la vérité qui est la source de tout bien.

S'il s'agissait d'arrangements légaux, de dispositions pratiques sur la mesure des libertés publiques, de l'action des pouvoirs publics, par rapport à Tordre religieux, certains ménagements pourraient être reconnus nécessaires ; ce serait à l'Église de dire jusqu'où ils peuvent aller. Mais des facilités, des complaisances, des atténuations sur les vérités fondamentales de l'ordre social catholique, sur l'autorité de l'Église, sur ses droits qui sont les droits de tout le monde dans les sociétés chrétiennes, qui

sont avant tout les droits des plus faibles ; des atténuations ou même simplement le silence sur ces vérités sans lesquelles il ne nous resterait qu'à languir et à mourir, oh ! non, mille fois non !

Chaque siècle a ses traverses et ses difficultés. Le nôtre a les difficultés économiques dont la gravité est extrême, parce que les intérêts et Texistence de tous, des plus grands comme des plus humbles, s'y trouvent engagés. Allons avec un ferme courage, comme les soldats de la vérité, de la justice et de la charité, sous le commandement des chefs que Dieu nous a donnés, à l'œuvre capitale de la restauration économique par l'association chrétienne. Prenons pour armes, dans cette campagne qui sera laborieuse, tous les principes, tous les enseignements, toutes les traditions, toutes les forces que nous fournit l'Église dans le passé et dans le présent. Suivons, sans arrière-pensée, la droite ligne catholique. Faisons, dans notre monde ébranlé et diminué par l'incrédulité, ce que faisait la société chrétienne en ses jours de force et de gloire, alors que nobles et peuple prenaient la croix et couraient, à la voix de l'Église, chacun à son rang, tous avec une égale abnégation et une égale vaillance, à la grande œuvre du temps !

FIN

(Extrait de la Revue trimestrielle du 15 juillet 1882.)

Qui dira toutes les terreurs, vraies ou simulées, que ce mot a répandues depuis le commencement du siècle? i Que de bien il a empêché, que de mal il a favorisé ! La plupart de ceux qu'il épouvante ne savent pas trop ce qu'il signifie. Mais qu'importe? Cette chose si peu définie, et qu'on ne connaît guère, on la tient pour effroyable, parce que le préjugé, maître souverain de l'opinion en nos temps de lumière, nous la présente comme telle.

Dites à bien des gens qu'il y a des réactions justes, honnêtes, souhaitables, ils ne voudront pas vous croire et ivous prendront pour un trompeur ou pour un insensé, ill faut pourtant constater ici un progrès dans les dispoisitions de l'esprit public.

Avant les événements de 1870, cet aveuglement était bien plus général qu'à présent. Douze ans de république ont ébranlé bien des préjugés, et les moins enchns à la réflexion commencent à soupçonner que les choses ne peuvent pas continuer d'aller comme elles vont aujourd'hui. On sent qu'il faut, si l'on ne veut point périr, revenir à des idées, à des mœurs, à des institutions que la République méprise et s'efforce d'abolir. On commence à se dire que, pour retrouver la sécurité et la prospérité

d'autrefois, il faut se résoudre à faire retour aux principes et aux coutumes qui en étaient la source. D'instinct, on comprend que, si Ton ne fait point un vigoureux effort pour reprendre les vertus délaissées des temps prospères, en secouant les vices triomphants du temps présent, en un mot, si l'on ne réagit pas vigoureusement contre les entraînements qu on a trop complaisamment subis, tout pourrait bien être perdu sans remède.

Lorsque la Révolution répand, au sujet de la réaction, les terreurs qui la font prendre en aversion, elle use d'un procédé qui lui est habituel : elle efface l'histoire et renverse tous les principes de la vie et de la conduite humaines.

Qu'est-ce que l'histoire, sinon le récit des continuelles réactions qui s'opèrent d'époque en époque, dans l'existence de chaque société particulière aussi bien que dans la société des nations qui couvrent le globe? L'homme déchu porte en lui-même, nous ne le savons que trop, une propension vers le mal qui suscite dans le corps social, tout comme dans l'individu, une guerre incessante. Lorsque, dans cette lutte, la volonté faiblit et que le mal l'emporte, il faut que l'homme, s'il ne veut déchoir et périr, se retourne contre lui-même, s'arrache à sa faiblesse et, par une réaction violente, fasse prévaloir le bien qu'il a quitté sur le mal qu'il a trop suivi. Des périodes d'affaissement moral ou de grande corruption remplies d'humiliations et de désastres, et des périodes de relèvement moral

et de vertus héroïques marquées de grandeur et de prospérité, n'est-ce point toute l'histoire?

Que serait-il advenu de l'humanité, toujours prompte à se laisser séduire par l'orgueil et les sens, si Dieu ne lui avait donné puissance d'accomplir l'effort qui i^ompt avec le mal et le désordre pour retrouver l'ordre par la vertu! L'histoire des grandeurs et des prospérités de l'humanité, c'est l'histoire de ses réactions contre le vice et contre les abaissements qui en sont l'inévitable conséquence.

Comme il y a des réactions de vertu, de justice et d'honneur, il y a des réactions de vice, d'injustice et de honte. L'œuvre perpétrée sous nos yeux par la République est-elle autre chose qu'une réaction de toutes les corruptions révolutionnaires contre la longue possession de la société par le christianisme? Et ce sont précisément les auteurs de cette réaction brutale et scélérate qui dénoncent comme un crime toute réaction tentée par les honnêtes gens.

Cette apparente contradiction n'étonne plus quand on réfléchit à ce qu'est la Révolution. Dès le premier jour, il a été visible qu'elle tendait à faire du mal le bien, et que ce que nous appelons justice et vérité n'est pour elle que tromperie et iniquité.

La Révolution n'a, au fond, d'autre principe que le droit du mal à prendre possession du monde. Sa liberté est en contradiction radicale avec la nôtre. Pour nous, la liberté est le pouvoir de bien faire; pour elle, c'est le pouvoir de mal faire, garanti à tous par les lois. D'après l'idée révolutionnaire, tout ce qui met obstacle au mal est une réaction contre la destinée et le droit de l'humanité. De là, cette rage insensée de détruire tout ce qu'a

fait, pendant dix-huit siècles, la puissance qui a fixé parmi nous les notions du bien et du mal.

Sous rimpression de cette réaction eff'rénée du désordre révolutionnaire contre Tordre traditionnel de nos sociétés, les indécis et les timides eux-mêmes commencent à s'émouvoir. L'idée qu'il est temps de réagir contre ces impulsions qui poussent aux abîmes gagne rapidement parmi les esprits honnêtes. Malheureusement, si l'accord se fait sur la nécessité même de la réaction, on ne le retrouve plus lorsqu'il s'agit de mettre cette conviction en pratique. Il n'y a plus alors qu'hésitations, incertitudes et divergences.

Certains ne désirent la réaction qu'avec crainte et défiance, presque à contre-cœur. Tel est l'état d'esprit de tous ces hommes de bonne volonté, mais flottants, qui ont l'instinct du bien, sans avoir toujours le courage des répudiations qu'il commande. La réaction est pour eux une extrémité subie plutôt qu'acceptée, un mal nécessaire que l'on s'étudie à renfermer dans les limites les plus étroites possibles.

D'autres, ce sont les hommes de conviction réfléchie et intrépide, veulent la réaction avec une certaine impétuosité d'esprit et de cœur. Elle leur plaît, soit que, de tradition constante, ils se sentent attachés aux anciens principes et aux vieilles coutumes, soit que la réflexion les ait désabusés des erreurs et des pratiques modernes et

leur ait inspiré, pour la sagesse des ancêtres, une ardeur de néophytes.

Lorsque l'on cherche à se rendre compte de ces divergences entre les hommes d'ordre, on découvre chez les premiers une certaine propension vers les choses modernes, un préjugé en faveur du temps présent, qui mitigé les principes et qui atténue la réaction au point qu'elle ne serait plus qu'un effort vain, parce que, tout en combattant le mal, elle en laisserait subsister les causes. Chez les seconds, au contraire, on peut constater quelquefois une certaine complaisance pour le temps passé, et cette complaisance va, chez certains, jusqu'à faire désirer de restaurer des coutumes et des institutions qui ont eu jadis leur utilité, mais qui ne répondent à aucune nécessité générale de la vie sociale et restent dans la catégorie des choses contingentes , variables , appropriées aux diverses époques de la vie des sociétés. Ces derniers, en exagérant la réaction, froissent sans nécessité les penchants les plus décidés du temps ; ils risquent de compromettre le succès des réactions nécessaires en donnant crédit aux accusations des ennemis de toutes les réactions légitimes. Il arrive ainsi que là où il faudrait, pour tenir tête à l'orage, l'union étroite de tous les dévouements et de tous les efforts, on ne trouve que désaccord des idées et éparpillement des forces, parfois même dissentiment et contradiction.

I II est impossible d'envisager sérieusement une telle si- Ituation sans éprouver le besoin de faire un retour sur I soi-même, de s'interroger sur la rectitude des impressions auxquelles on obéit, sur la valeur morale et sociale des faits de l'époque, sur les devoirs que ces faits, appréciés

à la lumière des principes, nous imposent, sur la direction qu'ils nous obligent à prendre.

Tous, d'une façon ou d'une autre, à des degrés divers^ nous jouissons d'une certaine influence, nous exerçons une certaine action dans la mêlée d'idées, de passions et d'intérêts où notre monde moderne se débat; tous nous avons à nous faire ces interrogations, tous nous avons à procéder à cette enquête sur nous-mêmes et sur ce qui nous entoure. Présentement, il y a là pour chacun un devoir, et c'est l'idée de ce devoir qui me met en ce moment la plume à la main.

Mon dessein n'est pas de considérer sous tous ses aspects l'entreprise de réaction que le long travail de la Révolution sur nos sociétés a rendue si nécessaire, vaste sujet qui embrasse toute la question sociale et politique telle qu'elle se présente actuellement à nous, et qui pourrait fournir la matière d'un livre. Je veux seulement aider à dégager le caractère général du mouvement qui s'impose à nous, fixer certains points qui serviront à nous orienter au milieu de la confusion des idées, des craintes et des espérances, mettre en relief ce qui est, à l'heure présente, dans la pensée et dans le cœur du grand nombre et sera bientôt, sous la pression des événements, dans les résolutions de tous. Des indications sommaires suffiront pour le but que je me propose.

La première chose à faire est de nous rendre compte de ce que veut la Révolution et des moyens qu'elle em-

ploie pour réaliser ses desseins. Fixés sur ce point, nous pourrons discerner clairement sur quel terrain nous avons à nous placer pour mener franchement les hostilités et travailler résolument, sans compromis d'aucune sorte, à refouler l'invasion d'impiété et d'immoralité qui se déchaîne sur nous.

Je vais reproduire l'inventaire, tant de fois dressé, des erreurs et des attentats de la Révolution, non pour le plaisir de signaler des complaisances redoutables, mais pour montrer comment peut, comment doit se faire, comment se fera certainement cette alliance de tous les hommes que leur conviction chrétienne et leur droiture rend les adversaires de la Révolution. Rappeler nettement ce qu'est la Révolution et ce qu'elle prétend faire, est le procédé le plus sûr pour bien marquer ce qu'il convient d'apporter d'énergie et de mesure dans le combat, pour apprendre à se garder des méprises qui retiennent les uns en deçà et poussent les autres au delà de ce qu'exige une sérieuse et salutaire réaction.

Aujourd'hui que la Révolution se croit définitivement maîtresse du terrain et qu'elle pense n'avoir rien à ménager, que dit-elle d'elle-même et que fait-elle? Quelles sont les vérités capitales qu'elle nie et obscurcit, quelles sont les institutions essentielles qu'elle a ébranlées et ruinées ?

i De son essence, la Révolution est radicale. Toute sa ; poHtique consiste à détruire. Son vrai nom c'est le nihi-

lisme, nihilisme politique, raisonné, scientifique, comme disent les adeptes. Repoussée à plusieurs reprises par le vieux bon sens et la vieille honnêteté chrétienne , la Révolution, composant avec des forces qui balançaient les siennes, a longtemps pris soin de se dissimuler. A force de précautions et de réticences savamment calculées, elle est parvenue à s'insinuer et à prendre pied même parmi ceux qui sont d'intention ses adversaires. Ce n'est que depuis la troisième République qu'elle a jeté le masque. Il n'y a point à craindre de la calomnier en résumant comme suit ses négations :

D'abord la négation de l'autorité, conséquence de la monstrueuse profession d'athéisme dont la Révolution triomphante souille ses lois, et qu'elle finit par imposer à tous ceux qui la servent.

Négation de l'autorité dans la vie politique, où règne le caprice du nombre, où le pouvoir, perpétuellement discuté et contesté, perd le caractère d'une institution et n'est plus, en réalité, qu'une force éphémère, acclamée un jour et brisée le lendemain.

Négation de la société politique elle-même, parce que cette société ne peut exister et durer sans une autorité régulièrement constituée et solidement assise, et que fatalement son unité doit se briser sous l'effort non contenu de l'individualisme, qui est l'essence de la Révolution.

Négation de l'autorité dans la vie de la famille, où le père, ne tenant plus son pouvoir de Dieu, est obéi seulement par nécessité ou par sympathie, et où il n'est plus rien lorsqu'il cesse d'être le plus fort et qu'il a perdu la faveur de ceux qu'il gouverne.

LA RÉACTION. 27r> Négation de la famille elle-même , qui , avec raiitorité paternelle, perd son unité, son lien, sa tradition, son existence même, et se trouve réduite à la condition d'un groupe formé par l'instinct et promptement dissous lorsqu'à la communauté d'intérêt qui avait rapproché ses membres succède l'antagonisme qui les disperse.

Pour la société publique, comme pour la société domestique, c'est toujours par la sécularisation que la Révolution procède. La sécularisation est la formule officielle sous laquelle se cache une déclaration de guerre à Dieu, qui est le plan final de la Révolution. Ce plan est aujourd'hui manifeste, et l'on peut s'étonner de l'inconsciente complicité de bien des hommes d'ordre et même de foi chrétienne qui vantent le système du droit commun, ou qui du moins l'acceptent avec une facile résignation, quelquefois même avec une certaine complaisance.

On pourrait croire que la Révolution, lorsqu'elle nie l'autorité, se propose de mieux étabhr la liberté. Elle prétend, il est vrai, que tel est son but. Mais sa liberté à elle n'est qu'oppression, et la négation de la liberté est aussi bien dans ses idées et dans ses desseins que la négation de l'autorité. C'est en affirmant la liberté qu'en réalité la Révolution la détruit. Voici comment.

Il est un principe qui règne forcément en toute société où l'on a mis Dieu hors de la vie publique : c'est le principe de la liberté de conscience. Sur cette liberté, qu'elle tient pour sacrée, la Révolution n'admet aucune transaction. Partout où elle règne, elle l'inscrit dans ses lois, et elle a pour cela de bonnes raisons, vu que la liberté de tout nier est l'agent le plus redoutable de ses destructions sociales. D'après la doctrine révolutionnaire, toute

conviction, quelle qu'elle soit, a le droit de s'affirmer et de se répandre , et il faut reconnaître que rien n'est plus logique sous un régime qui renie Dieu , seul pouvoir qui possède le droit de soumettre la conscience de Thomme à une règle et de lui imposer une contrainte.

La liberté de l'erreur est donc, en toute société révolutionnaire , au nombre des droits imprescriptibles de l'homme. C'est un véritable droit souverain que la Révolution attribue à toute négation de la vérité. Or, qui dit souveraineté de l'erreur dit asservissement de la vérité, puisque l'erreur est de sa nature ennemie de la vérité et qu'elle vise nécessairement à la détruire. Mais, quand on opprime la vérité, est-il possible de ne point opprimer en même temps le bien que la vérité suscite et commande. L'asservissement du bien suit donc et accompagne toujours l'asservissement de la vérité.

La guerre à tout bien et à toute vérité, guerre brutale par les violences de la rue, guerre astucieuse et savante par les exigences de la loi, tel est partout le procédé révolutionnaire.

Il est au monde une puissance en laquelle le bien se trouve porté à sa plus haute expression, c'est l'Église catholique. Par ses œuvres, l'Église répand le bien à profusion dans la vie individuelle, dans la vie domestique, dans l'ordre social tout entier. La liberté de l'Église, c'est la liberté du bien. Aussi la Révolution est-elle l'ennemie déclarée de l'Église qu'elle opprime partout où elle s'est rendue maîtresse du pouvoir. Toutes les hbertés que réclame la conscience chrétienne sont combattues par les pouvoirs révolutionnaires. A la liberté de l'association, à la liberté de l'enseignement, à la liberté de la charité,

revendiquées par les catholiques, la Révolution oppose une fin de non-recevoir absolue, et, pour la justifier, elle trouve que c'est assez de la raison du plus fort. La liberté de conscience, ce dogme de prédilection de la Révolution, se transforme en attentat contre l'ordre quand c'est l'Église qui la réclame, parce qu'elle deviendrait, si elle était respectée dans la personne des catholiques, un refuge pour la liberté du bien.

Il est donc vrai qu'à la négation de toute autorité, la Révolution ajoute la négation de toute saine et juste liberté. Mais là où il n'y a plus ni autorité, ni liberté, y at-il encore une société? L'autorité et la liberté sont essentielles à tout ordre moral; elles sont comme les deux pôles du monde social. La Révolution, lorsqu'elle les renie, s'en prend à l'ordre social même et travaille directement à sa dissolution.

Négation de l'autorité, négation de la liberté, négation de la société elle-même, voilà toute la Révolution. Restaurer l'autorité et la liberté, c'est-à-dire l'ordre social en ses principes fondamentaux, telle est la tâche imposée à qui veut réagir contre le nihilisme révolutionnaire.

Sur ce programme général il n'y a guère de dissidences. Mais quand on arrive aux applications, les vues deviennent diverses. Cette situation, à laquelle tous sentent la nécessité de remédier, chacun la considère, suivant ses préoccupations personnelles, par le côté qui frappe le plus.

Certains, remontant aux causes et prenant les choses de haut, veulent porter la réforme dans les principes mêmes, soit pour l'ordre social, soit pour Tordre politique, et c'est parmi ceux-là que se rencontrent parfois les méprises et les exagérations dans l'application.

D'autres, s'arrêtant aux détails et aux dehors, n'apercevant que l'opportunité et l'avantage du moment, ne réclament que des réformes sans portée décisive et, sauf certains points sur lesquels l'hésitation n'est pas possible, se montrent disposés à se contenter de compromis, persuadés qu'il serait dangereux d'aller plus loin.

Exposons d'abord la situation sous son aspect le plus encourageant et rappelons quelles sont les réactions dont tout le monde admet la nécessité.

Tout adversaire décidé de la Révolution, tout homme qui désire franchement le retour à un ordre vrai et durable, veut, avant tout, qu'au régime d'hostilité et de défiance envers l'Église succède un régime de paix, d'entente et de confiance. Pour cela il faut, tous le reconnaissent, que l'Église exerce avec une souveraine indépendance ses droits, qui sont les droits même de Dieu; que la parole apostolique puisse se répandre partout avec une pleine liberté; que le sacerdoce soit affranchi de toute tutelle de l'État; que le gouvernement de l'Église, avec toutes les institutions qui en dépendent, soit assuré de l'autonomie qui lui appartient de droit divin.

Tous ceux qui veulent mettre fin au désordre révolutionnaire sentent que cette réaction en faveur de la liberté et des droits du pouvoir spirituel est la plus nécessaire et la plus urgente, parce qu'on ne peut songer à restaurer dans la société le principe d'autorité si Ton

n'assure d'abord le respect de la première de toutes les autorités, de celle qui émane directement de Dieu.

On est d'accord également, parmi les défenseurs de Tordre véritable, pour réagir contre les théories qui placent l'origine de la souveraineté dans la conscience humaine. Il faut aller dans les rangs de ces indécis qui flottent entre l'ordre, dont ils sentent le besoin, et la Révolution, qui ne leur déplaît pas trop, pour trouver des hommes disposés à accepter un constitutionnalisme qui écrit en tète de ses théories d'organisation gouvernementale que tous les pouvoirs émanent de la nation. De notre côté, tous comprennent qu'une autorité qui n'aurait pas d'autre base ne serait pas une autorité, parce qu'elle ne pourrait jamais alléguer d'autre titre que le nombre , et que le droit des pouvoirs qui s'appuient sur un pareil principe n'est jamais que le droit de la force. Tous sentent donc parmi nous qu'une des premières nécessités du temps est d'entamer une vigoureuse réaction contre le contrat social, qui est le point initial de toute la perturbation révolutionnaire.

On est d'accord aussi sur la nécessité de rendre à la famille ses bases de droit divin. Tout le monde convient que l'autorité paternelle est ébranlée, souvent énervée, parce qu'elle ne repose plus sur le commandement de

j Dieu. On sent que la sécularisation de la famille n'off're pas moins de danger que la sécularisation de l'État, et, nonobstant des nuances dans l'application, tous demandent que le mariage devant l'autorité spirituelle re-

, prenne sa place, et qu'il ne soit plus question de ce prétendu mariage civil que le rationalisme et le gallicanisme nous ont imposé.

Parmi les honnêtes gens, Thorreur va croissant pour ce dévergondage d'immoralité , de blasphème et de radicalisme, que la Révolution appelle la grande et féconde liberté delà pensée, et que l'Église, le nommant de son vrai nom, qualifie de peste et de liberté de perdition. Les ravages qu'opère cette licence dans tous les rangs, parmi les lettrés et les délicats aussi bien que parmi le peuple, sont tels, la corruption qu'elle engendre nous menace si gravement pour notre vie publique et pour notre vie privée, qu'il faut bien que les illusions les plus tenaces se dissipent. Présentement l'opinion est, grâce à Dieu, formée là-dessus. S'il y a, dans quelque coin du monde qui se dit conservateur, des dissidences sur ce jugement du bon sens, elles sont le fait d'esprits étroits, faussés par le libéralisme, et elles ne comptent point dans la politique sérieuse. On peut donc considérer qu'en cette matière également l'accord est établi , et que tous comprennent la nécessité d'en finir avec cette pleine liberté de manifester les opinions que la Révolution ne manque jamais d'inscrire dans ses lois.

L'accord n'est pas moins manifeste lorsqu'il s'agit de la liberté du bien. Tous ceux qui s'emploient résolument à arrêter le torrent révolutionnaire sont convaincus qu'il faut faire, en ceci encore , le contraire de ce que fait la Révolution. Opprimer le bien, affranchir le mal, tel est le plan satanique que le libéralisme met partout à exécution. Tous, parmi les défenseurs de l'ordre social chrétien, veulent que la vérité puisse se propager, que le bien puisse se faire, sans que l'Etat soit autorisé à apporter aucune entrave à cet emploi légitime et sacré de la liberté. Liberté pour l'enseignement

chrétien ; liberté pour toute association honnête, notamment pour l'association religieuse, la plus honnête et la plus féconde de toutes; liberté pour la charité, c'està-dire pour tous ces modes de porter secours à autrui, qu'on nomme dans l'Eglise les œuvres de miséricorde; en cela, aucun dissentiment, mais au contraire pleine unanimité parmi ceux dont la Révolution n'a point perverti le sens moral.

Sur quoi donc portent les divergences de vue^ car il y en a, et de graves? Quelles sont les idées, les craintes, les illusions qui séparent des gens dont le but au fond est le même, et qui rendent difficile à établir l'unité dont tout le monde éprouve le besoin?

Nous l'avons fait remarquer plus haut, parmi ceux qui reconnaissent que le seul principe par lequel la Révolution puisse être efficacement combattue, c'est le principe chrétien, parmi ceux-là, il y a en présence deux groupes dont les tendances sont diff'érentes, on pourrait même dire opposées, bien que, des deux côtés, on soit également anti-révolutionnaire.

Il y a d'abord ceux qui veulent moins que les réactions nécessaires ; qui, d'une manière ou d'une autre , tantôt en une chose, tantôt en une autre, composent avec la Révolution , dont ils sont les adversaires.

Dans ce groupe, où tout le monde pourtant n'est pas timide, où beaucoup ont fait preuve d'un grand (Courage civil, on a peur de trop affronter la Révolution. Dans la crainte de l'exaspérer on lui fait des concessions qui ne se bornent pas toujours aux applications, qui touchent parfois à ces principes essentiels faute desquels la lutte perd son véritable caractère et manque de l'énergie nécessaire.

Suivant les circonstances, les applications de certains principes peuvent être plus ou moins étendues, plus ou moins rigoureuses. L'erreur du groupe dont nous parlons consiste à confondre ce qui est de principe et ce qui est d'application, à prendre pour des choses contingentes, sujettes à .changement, les principes mêmes que l'on fait disparaître sous les atermoiements de la politique ; à considérer comme des choses qui passent des institutions indipensables , que la Révolution a ruinées et qu'il faut s'efforcer de rétablir.

En regard de la doctrine de l'union vraie, sérieuse, pratique, entre l'Église et l'État, nous trouvons, parmi les adversaires de la Révolution, la doctrine du droit commun. On voit des hommes sincèrement chrétiens et sincèrement opposés à la Révolution qui s'imaginent que l'Église est plus puissante pour l'accomplissement de sa mission lorsque les liens qui la rattachaient à l'État sont rompus. Je ne parle pas de ceux qui pensent que, lorsqu'on a affaire à l'État révolutionnaire, la séparation vaut mieux que l'union, et qui se résignent au régime du droit commun lorsqu'on le leur impose, mais de ceux qui prônent et recherchent ce régime, prétendant qu'il est le seul approprié aux dispositions morales

LA RÉACTION. 283 (le notre époque, et qu'il doit, par la liberté, assurer à Faction de l'Église son maximum d'efficacité.

Sous l'empire de cette illusion on poursuit, comme une œuvre de paix sociale, la sécularisation du pouvoir. Non sans doute cette sécularisation telle que la République la pratique, et qui n'est qu'hostilité contre l'Eglise et oppression de la conscience catholique ; mais cette sécularisation qui suppose l'Etat indiff'érent à tous les cultes, spectateur de la concurrence qu'ils se font entre eux, sous la protection d'une liberté honnête et conservatrice, garantie par un pouvoir chargé de défendre seulement l'ordre extérieur de la société.

Et, dans un ordre de principes moins élevé, lorsqu'il est question du mode d'organisation des pouvoirs publics, ne rencontre-t-on point des adversaires de la Révolution qui s'entêtent de parlementarisme, qui se persuadent que cette sauvage ennemie de tout ordre et de tout bien sera contenue et vaincue lorsqu'une représentation nationale , émanant d'un corps électoral suffisamment épuré, donnera une satisfaction tempérée au principe de la souveraineté nationale, par Finfluence prépondérante qu'elle s'arroge dans l'État au mépris de la Couronne, celle-ci n'étant plus, avec ses prérogatives effacées, qu'une ombre de pouvoir à qui on fait grand honneur en l'appelant la meilleure des républiques.

On voit ces conservateurs parlementaires, fort disposés, d'une certaine façon, à la réaction, s'eff'rayer du principe qui seul peut rendre efficace la réaction monarchique. La légitimité avec ses conséquences naturelles, avec son roi vraiment roi, leur inspire mille défiances. A les en croire, aucun principe n'est engagé en cette

question de la légitimité. Ils paraissent avoir oublié que la vraie force politique n'est pas dans le nombre, si épuré qu'il soit, mais qu'elle est seulement dans le droit et dans les principes qui sont la base du droit. Un gouvernement qui n'a pas de légitimité n'est pas un gouvernement. Tout pays régulièrement constitué a la sienne, qu'il ne fait point à son gré, à un instant donné, mais que la justice et le temps ont consacrée. Les Etats-Unis d'Amérique, par exemple , ont une légitimité républicaine que l'on ne conteste pas, et à laquelle cette nation, toute moderne pourtant, n'entend point qu'on porte atteinte. Les peuples à qui la tradition, expression et sanction de la volonté nationale, a fait une légitimité monarchique, ne peuvent point impunément la laisser briser par le caprice des partis. Avec la légitimité méconnue ils perdent la force politique appropriée à leur constitution de peuple, la seule force qui ait la puissance de les sauver de l'instabilité et du désordre. Chez de tels peuples, ou bien l'on restaurera la légitimité royale, qui, ayant seule le droit, a seule la vraie autorité, ou bien l'on restera privé de toute autorité solide dans un Etat où la politique flottera au gré de toutes les cupidités et de toutes les révoltes. Car toutes les institutions que l'on tenterait de fonder seraient toujours entachées du vice originel de l'off'ense au droit et de l'insurrection contre la volonté traditionnelle du peuple. Par cela seul la nation serait en état de révolte contre la nature de Fêtre national, qui n'est pas d'un jour et qui est fait pour se conserver, par. la puissance de la tradition, à travers les âges.

Méconnaître ces principes, c'est rester en deçà de ce

que demande la réaction contre la Révolution, parce que c'est renoncer à la seule force d'autorité qui puisse grouper les éléments de résistance capables de mettre fin au désordre révolutionnaire. Repousser la légitimité du pays dans lequel on veut restaurer l'ordre, c'est, par une étrange contradiction , laisser subsister la Révolution en principe, tout en la combattant dans les faits. C'est rendre d'avance stériles tous les efforts que l'on fait pour la vaincre.

Quant à l'autorité dans la société domestique, question sur laquelle il semble que l'accord devrait se faire plus facilement parmi des hommes qui poursuivent la restauration d'un ordre social chrétien, tous veulent-ils résolument tout ce qui serait indispensable pour rendre à l'autorité paternelle son efficacité, à la famille sa consistance? Les arrangements du Code civil ne conservent-ils pas chez certains, même dans les rangs oii l'on répudie Tœuvre de destruction révolutionnaire accomplie dans la famille, ne conservent-ils pas une trop grande faveur? Tous consentent-ils à accorder une sanction nécessaire à l'autorité paternelle en garantissant au père, dans une mesure suffisante, la liberté du testament? Tous sontils convaincus de la nécessité de modifier les règles sur les partages, si l'on veut assurer la durée de la famille par la fixité des patrimoines? ¥A qu'on n'objecte pas que ce sont là des choses secondaires, des détails d'organisation. Ce sont des conditions extérieures, il est vrai, mais des conditions indispensables de la bonne constitution de l'être moral de la famille, car on oublie trop aisément qu'il en est des existences collectives ou êtres moraux comme des individus; que, dans l'u-

nité de la personne, l'âme ne peut déployer son activité et réaliser les destinées de Têtre, si elle ne trouve dans les choses qui se rapportent au corps les moyens et l'assistance nécessaires.

Lorsqu'il s'agit de la grande question sociale et politique du temps, de celle à laquelle toutes les autres vont aboutir et qui les domine toutes, de la question de la liberté, les divergences sont bien plus accentuées. C'est là que beaucoup restent en deçà de ce que la réaction réclame impérieusement. Sans doute, on ne s'accommode ni de la liberté turbulente, ni de la liberté malpropre. Mais combien sont séduits par les fausses conceptions du libéralisme sur la liberté de conscience ! Combien sont enclins à respecter la liberté de l'erreur et du mal, lorsqu'elle ne viole pas immédiatement l'ordre extérieur de la société! Combien sont prêts encore à répéter les paroles d'un illustre orateur au congrès de Malines : « Peut-on aujourd'hui demander la liberté pour la vérité, c'est-à-dire pour soi, et la refuser à l'erreur, c'est-à-dire à ceux qui ne pensent pas comme nous? »

Dans la fraction des réactionnaires sur lesquels la timidité, la prudence, si l'on veut, souvent aussi l'illusion moderne, font sentir leur énervante influence, dans ce parti de conservateurs chrétiens plus ou moins timorés, on a assurément bonne intention de combattre la Révolution et vif désir de la chasser du gouvernement de nos sociétés ; mais on ne voit pas, malgré l'expérience de tous les temps, malgré les leçons très significatives de la politique contemporaine, qu'en des luttes de ce genre on ne peut vaincre que par les principes, par la droiture qui les accepte franchement, sans réti-

cence, et par le courage qui en tire avec fermeté les conséquences naturelles. Parmi ceux qui défendent avec tant de circonspection la société menacée des derniers périls, on ne comprend pas qu'on ne désarmera jamais par des concessions un ennemi que la moindre de nos affirmations, si atténuée qu elle puisse être, met en fureur, et que son fanatisme aveugle a rendu implacable. L'application des principes peut réclamer des ménagements suivant les temps et la disposition des esprits, mais jamais ces ménagements ne peuvent aller jusqu'à des atténuations dans lesquelles les principes disparaissent. Pratiquer de tels ménagements, c'est tout simplement jeter les armes devant l'ennemi, et l'on n'a jamais entendu dire que la manœuvre « de la crosse en l'air » ait procuré la victoire, ni même qu'elle ait sauvé le vaincu de la captivité du vainqueur.

Rester en deçà des réactions nécessaires sur les principes, et surtout ce qui se rattache étroitement aux principes, c'est compromettre l'œuvre de salut à laquelle on se dévoue et perdre le fruit de sacrifices accomplis avec une abnégation qui ne pourrait, sans injustice, être mise en doute. Mais il y a, nous l'avons déjà dit, des erreurs, des méprises en sens inverse. Il y a cette erreur qui ne distingue pas assez, dans la vie et dans l'organisation de la société, ce qui reste et doit rester toujours de ce qui passe et se modifie avec le temps. Il y a cette méprise qui fait que certains considèrent comme des

choses essentielles, intimement liées aux principes, des institutions, des réglementations qui répondent à un état social particulier, institutions et réglementations qu'on ne peut restaurer lorsque cet état social s'est modifié et a été remplacé par d'autres arrangements, soit dans l'existence politique, soit dans les'relations de la vie privée et dans l'ordre de l'activité économique.

Tout à l'heure, nous nous sommes trouvés en présence d'une exagération de circonspection et d'une certaine défiance à l'égard de la cause dont on poursuit le triomphe. Ici, la situation est à l'inverse : il y a une certaine exagération d'intrépidité résultant d'une extension arbitraire du principe de la résistance aux nouveautés pernicieuses du temps.

Sous l'empire du sentiment qui pousse à réagir partout et toujours contre un mal qui s'offre, hélas! partout et ne fait que croître de jour en jour, on arrive aisément à prendre pour des vérités incontestables, bien que méconnues, des vues personnelles qui n'ont rien de fondé en réalité, et qui ont leur origine dans une certaine impression d'horreur pour tout ce qu'a fait la Révolution et de commisération pour les misères dont elle accable nos Sociétés.

Il faut rendre à l'autorité la force qu'elle n'a plus, c'est hors de doute pour tout homme qui a l'intelligence des conditions normales de la vie sociale. Mais parfois ne pousse-t-on pas trop loin les conséquences de cette vérité incontestable, lorsqu'on en vient à réclamer un établissement de pouvoir absolu que l'on confond avec l'autorité royale et qui n'est que du césarisme ; lorsqu'on propose d'étendre le bras de César partout,

même daiis les relations privées, pour rendre à la société une tranquillité d'existence et une régularité de mouvement qu'elle ne connaît plus depuis que les idées et les habitudes révolutionnaires l'ont envahie. Ceux-là, s'ils étaient les maîtres, comprimeraient, sous le poids d'une réglementation à outrance, le mouvement naturel et vital de la société et paralyseraient des hbertés légitimes qui contribuent à sa prospérité et à sa puissance.

Sous le régime révolutionnaire, l'anarchie a son point de départ dans la représentation nationale faussée par la loi du nombre et poussée à tous les empiétements par un faux principe de souveraineté nationale. Alarmés de ce désordre, certains, et des mieux intentionnés, concluent qu'il faut en finir avec le système de l'intervention des gouvernés dans le gouvernement et que, tout au plus, on peut admettre que les délégués des principaux groupes d'intérêts viennent, à titre purement consultatif, aider la véritable autorité, l'autorité royale, à trouver la voie la plus sûre pour établir le règne d'une liberté utile et pour faire prévaloir l'intérêt véritable de la nation \

1 Dans un écrit récent, un éminent jurisconsulte, l'un des plus éloquents et des plus fermes défenseurs du droit royal et de la liberté de l'Église, s'exprime en ces termes au sujet des libertés politiques auxquelles notre époque est attachée :

« Personne ne nie aujourd'hui, et alors déjà (en 1789) aucun esprit éclairé et désintéressé ne méconnaissait la nécessité de réformes profondes dans la constitution de l'ancienne société. Les privilégiés avaient cessé de rendre les services dont leurs avantages étaient le salaire : les privilèges devaient disparaître avec la cause qui les avait rendus légitimes. Je n'entends pas, vous le comprenez, justifier les injustices dont cette abolition fut accompagnée. La nécessité d'un contrôle efficace et régulier imposé au gouvernement dans l'administration des finances était deve-

Les diffîciiltés économiques sont graves soiis l'empire du régime de concurrence inauguré en 1789. Les complications qu'il fait naître se traduisent fréquemment, pour les classes qui vivent de leur travail, en souffrances périodiques; elles ont pour conséquence une incertitude de l'existence aussi fatale pour les mœurs que pour le bien-être des ouvriers. Et voilà qu'on s'en prend à la liberté même du travail et qu'on la rend responsable des misères qui sont l'effet du désordre profond répandu dans toute notre vie par l'abandon de la loi divine et l'explosion de toutes les cupidités affranchies du joug. On en vient à ne plus voir de remède que dans une prompte restauration de certaines institutions qui limitaient cette liberté, en un temps où la vie commerciale, industrielle, économique, était, pour les conditions d'étendue et d'emploi des forces, toute différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Aurait-on oublié qu'en fait de confiscation de la liberté comme en toute autre chose, il n'y a que le premier pas qui coûte? Ne voit-on pas qu'une fois la liberté économique sacrifiée, les pouvoirs politiques du jour, ces pouvoirs toujours si combattus, qui ont tant de peine à comprimer le désordre et à

nue évidente. A ces réformes, le plus grand nombre des privilégiés et le roi se prêtaient sans résistance. Le vœu d'égalité avait été émis par les notables. Sur ce point, les Cahiers, on peut le dire, étaient à peu prés unanimes. Dans sa déclaration du 23 juin 1789, le monarque décrétaitces deux articles. Il reconnaissait que les impôts devaient être votés par les États généraux et répartis sur les biens des trois ordres... Quelle âme française se consolera jamais de la déviation imposée par la folie antireligieuse, par les ambitions jalouses et les haines irrécouciliables des sectaires, à ce mouvement généreux que le légitime successeur de Louis XVI, dans son manifeste du 4 juillet 1871, appelle avec raison « le mouvement national de la fin' du dernier siècle ». {Dix ans de l'histoire du droit, par M. Lucien Brun. Grenoble, 1882.)

faire prévaloir Tordre, trouveront commode d'étendre sur la plupart des libertés, par des raisons analogues, la proscription portée contre la liberté économique? N'a-t-on pas prévu qu'un jour pourrait bien venir, où les libertés les plus précieuses pour l'accomplissement des fins de la vie morale se trouveraient soumises au même joug qui pèserait sur la liberté dans la vie matérielle?

Voilà comment se trouvent éloignés les uns des autres, quelquefois même séparés, des hommes que devraient tenir étroitement unis leur commune aversion pour le désordre et leur commune affection pour la puissance dont l'autorité, directement émanée de Dieu, peut seule y remédier. Les uns n'osent pas assez, les autres osent trop. Les uns accordent trop à la liberté, les autres concèdent trop au pouvoir. Les uns se rapprochent du libéralisme, les autres du césarisme. En considérant ces divergences, on se rappelle involontairement les vers du grand comique français :

Les hommes, la plupart, sont étrangement faits. Dans la juste mesure on ne les voit jamais. •

C'est une imputation grave, lorsqu'elle s'adresse à des partis qui visent à Faction, que celle de n'être point dans la juste mesure.

Rester dans les généralités, quand on établit dépareilles classifications, aurait cet inconvénient, que chacun des intéressés pourrait prétendre que les dissidences n'exis-

292 LA UÉAOTION.

tent que dans l'imagination de celui qui les signale. D'un autre côté, parcourir tous les groupes de l'armée de la réaction, pour définir l'attitude de chacun, serait un travail assez long, délicat à accomplir à cause des nuances qui séparent les groupes, et qui n'aurait, pour les conclusions générales, qu'une utilité médiocre. Un procédé moins compliqué et non moins probant, plus probant même parce qu'il concentrerait et résumerait la question, serait de prendre les deux groupes les plus en vue et les plus décidés dans le mouvement de restauration chrétienne et conservatrice, et de rechercher comment l'un peut s'être trop avancé, comment l'autre peut être resté trop en arrière. Par ce procédé j'aurai, sans me perdre dans les détails, établi la réalité de la situation sur laquelle j'appelle l'attention et la réflexion.

On a pu déjà pressentir que j'ai en vue, d'abord, le groupe formé par l'école de la Réforme sociale, dont le fondateur illustre a laissé, dans la science politique, une trace qui ne s'effacera pas, et, dans le cœur de tous ceux qui admirent l'intrépidité, l'honnêteté et le désintéressement mis au service de la vérité, un souvenir ému et reconnaissant. On a bien compris aussi que le second de ces groupes qui doivent me fournir la preuve de ce que j'avance, clest le groupe des Cercles catholiques d'ouvriers, association fondée sur les plus purs sentiments de l'abnégation et de la fidélité catholiques, où la charité intelligente et dévouée, telle que notre âge la réclame, déploie toutes ses ressources pour la solution pratique du grand problème imposé à notre époque : la réconciliation des classes par les bienfaisantes influences de l'esprit chrétien.

Il ne s'est pas produit de notre temps un courant de réaction plus décidé que celui dont l'école de la réforme sociale a pris l'initiative sous la vigoureuse impulsion de M. Le Play. Ce sera l'éternel honneur de ce grand homme de bien d'avoir, avec autant de courage que de sagacité, répudié les préjugés les plus populaires de la société moderne, dénoncé les tendances antisociales des principes de 89, et montré, par la plus efficace des preuves en un siècle positiviste, par les faits, que, si les peuples contemporains ne rompent pas avec ces faux principes, ils sont irrémissiblement perdus.

Qu'en certains points de détails, ce vif et salutaire mouvement de réaction ait dépassé la mesure ; que ses auteurs aient parfois trop incliné vers le passé, trop vanté les choses anciennes parce qu'elles sont anciennes, trop facilement admis que ce qui a duré, ayant fait par cela même preuve de force, porte en soi le caractère d'une vérité et d'une utilité sociale générales, je ne le voudrais pas contester. Toutefois, il est à remarquer que cette nuance d'exagération, et cet archaïsme en matière sociale, s'explique comme l'effet naturel, presque inévitable, du sentiment de réprobation que soulève, dans les âmes honnêtes, le mépris insolent des sectateurs de 89 pour toute tradition ^

1 M. Le Play, en bien des questions, notamment en ce qui concerne la liberté du travail, a reconnu la nécessité de tenir compte des changements survenus dans le mode d'exercice du travail et dans la condition des hommes. H énonce très nettement cette vérité générale dans la constitution essentielle de l'humanité : '< Les améliorations qui peuvent amener la réforme ont pour base principale la conciliation de Tesprit de tradi-

On peut n'être pas d'accord avec M. Le Play sur certains points accessoires de son plan de réaction économique et politique. Mais, dans son ensemble, dans ses grandes lignes, ce plan est ce qu'il devait être pour provoquer une sérieuse organisation de résistance aux progrès du mal révolutionnaire et déterminer nos contemporains à accomplir les efforts nécessaires pour en triompher. Là n'est point le côté faible de la réforme sociale de M. Le Play.

Bien loin qu'on puisse reprocher à M. Le Play d'avoir dépassé la mesure de ce qui est vrai et utile dans ses plans de réaction, on peut trouver, au contraire, qu'il reste en deçà de ce que comporte, de ce que réclame la vérité doctrinale et pratique, en une question qui est en même temps de principe et de fait. On peut lui reprocher de fuir, en quelque sorte, les principes, lorsqu'il prétend trouver dans la coutume la base de toute sa réforme, et et qu'il fait de la tradition le critérium de toutes ses conceptions sociales.

L'autorité de la tradition, avec la portée qu'on semble lui donner dans l'école de la réforme sociale, soulève de sérieuses objections, au point de vue doctrinal, aussi bien qu'au point de vue pratique.

S'il s'agit de principes, on ne voit pas comment on pourrait accepter la tradition, la coutume, c'est-à-dire la suite persistante des faits sociaux, comme le critérium des institutions et comme la base principale de la réforme sociale

tion avec Tesprit de nouveauté, c'est-à-dire la distinction qui, à chaque époque, doit être établie, dans la constitution essentielle, entre les principes permanents et les coutumes variables, selon le changement des mœurs et la transformation des lieux. » (P. 246.)

1 Lorsque M. Le Play établit les règles de conduite delà presse appelée

LA RÉACTION. 295 La tradition n'est point, par elle-même, un élément de certitude sociale. Elle n'a une autorité indiscutable que lorsqu'elle est reconnue conforme aux vrais principes de la vie sociale. Personne ne songera à contester, au point de vue doctrinal, cette appréciation de la valeur de la tradition. Voilà pour la théorie.

Quant à la pratique, la tradition ne peut avoir d'intluence décisive que lorsqu'elle aura été justifiée par des raisons de doctrine. L'homme n'obéit, en définitive, qu'à ce qu'il sait être la vérité. Le fait n'a pour lui de valeur absolue et de force obligatoire que s'il l'a reconnu conforme aux principes qui seuls règlent sa conduite et seuls ont autorité sur sa volonté.

Dans les spéculations de l'école de la réforme sociale, la tradition donne habituellement des résultats justes, parce que , dans nos sociétés formées par le christianisme, la tradition concentre en elle les résultats de Tac-

à répandre et à soutenir ses idées, il n'admet que l'autorité des faits et recommande une sorte de doute méthodique (luant aux: i)rincipes : « Le rédacteur en chef et les collaborateurs s'inspirejont exclusivement des « faits sociaux », ou du moins se soustrairont autant que possible à la pression des « idées préconçues ».

Les principes sont certainement des idées préconçues, car ils s'imposent d'autorité avant toute investigation sur le fait.

« Selon les enseignements de Thistoire, confirmés par l'observation des sociétés contemporaines, toutes les races prospères ont vu, dans les dix commandements du Décalogue, la formule de la distinction qui doit être établie entre « le bien et le mal ». Depuis le premier âge de l'humanité, les sages ont considéré « la paix » comme le critérium du bien, « la discorde » comme le critérium du mal ». {La Constitution essentielle de Vhumanité, | il, pp. 244 à 246.)

Suivant cette conception des principes qui assurent le bien social, le Décalogue est écarté en tant qu'idée préconçue; on lui reconnaît autorité parce que toutes les races prospères qui vivent dans la paix, c'està-dire dans le bien, l'ont accepté comme loi.

Dans cette théorie, lorsqu'on invoque des principes, c'est, en définitive, aux faits que l'on se réfère.

tion salutaire de l'Église sur les mœurs et sur les lois à tous les degrés de la vie sociale. A prendre les choses en général, pour nos anciennes sociétés, la situation était satisfaisante, parce que les institutions justes en ellesmêmes, conformes aux principes supérieurs de la vie morale, répondaient aux nécessités et aux convenances du temps. Par le respect des principes, par le bon sens que développent les influences chrétiennes, nos vieilles races européennes avaient réalisé, pour l'époque, les meilleures formes d'organisation dans tous les genres de rapports et d'activité sociales. Il y a donc, en une telle condition, une forte présomption que la pratique traditionnelle de nos pères nous donnera des enseignements utiles, et qu'elle nous mettra sur la voie des principes. Ce ne peut être toutefois qu'une présomption, sans autorité décisive.

Mais il y aura bien plus, lorsqu'à la force de la tradition se joindra la force des principes. Si la tradition se trouve conforme aux principes, elle acquerra une autorité invincible. Il sera alors établi que la coutume, les institutions, conformes aux principes, sont excellentes en fait, puisqu'elles ont procuré aux générations successives qui les ont pratiquées la paix et la prospérité. Et cette autorité sera attribuée à la tradition sans préjudice de l'influence des circonstances sur la coutume. Les principes, restant saufs, pourront être appliqués d'une autre façon. La coutume alors pourra se modifier suivant le changement des temps sans aucune altération des principes, ce qui ne serait pas si les principes et la tradition étaient identifiés. Prendre la tradition comme pierre de touche des institutions sociales n'est-ce pas s'exposer à

confondre des choses contingentes et variables, dont le règne a pu se prolonger un certain temps, avec les institutions essentielles dont nulle société ne pourrait se passer? N'est-ce pas compromettre l'autorité des principes, autant que la liberté que doivent conserver les peuples de modifier leurs institutions lorsque les conditions extérieures et contingentes de leur vie sociale ont changé?

Mais, hâtons-nous de le dire ? si l'on peut trouver que, dans l'œuvre de M. Le Play, les principes s'efïacent trop et ne se montrent habilement que sous le couvert de la tradition, on ne peut néanmoins reprocher à cet esprit éminent qui au fond eut, dans la dernière partie de sa vie, des principes bien arrêtés, de n'avoir pas su où il voulait conduire la société. Il la conduisait à la restauration chrétienne, cela est incontestable, mais la question est de savoir si , pour arriver à son but^ il prenait le bon chemin ; s'il pouvait se flatter de ramener à la vérité, par sa méthode, le gros de la société, ce qui est le résultat nécessairement poursuivi en toute œuvre de restauration sociale.

Ce que l'on peut reprocher à M. Le Play, ce n'est donc pas d'avoir dépassé la mesure en sa tentative de réaction, c'est bien plutôt de n'avoir pas suffisamment posé les principes qui doivent servir à la société de point d'appui pour opérer son mouvement de retour vers son état normal.

L'erreur capitale de la Révolution, la principale, la vraie source de tous les maux qu'elle répand sur nous, c'est qu'elle prétend constituer la vie sociale sans Dieu. M. Play a toujours vigoureusement protesté contre

cet égarement d'impiété radicale ; il a, par sa méthode d'observation, apporté une confirmation nouvelle à cette antique vérité : que sans Dieu il ne peut y avoir de lien social; il a prouvé que, là où l'homme règne seul, l'équilibre des forces sociales est fatalement rompu. Mais a-t-il suffisamment poursuivi les conséquences de ces vérités? N'a-t-il pas, sans en avoir conscience, donné des armes à l'esprit révolutionnaire lorsque , tout en faisant appel à l'autorité de Dieu pour maintenir le lien social à tous les degrés, il s'en remet à la concurrence des doctrines , et à la libre discussion , pour restaurer dans la conscience sociale le principe de l'autorité de Dieu et de la soumission due à sa loi?

C'est ainsi que M. Le Play attribue la prospérité de l'Angleterre « à la liberté accordée d'abord aux branches dissidentes du protestantisme, et de plus en plus acquise à^tous les cultes ». Sous l'empire de la même pensée , il exalte « les heureux résultats constatés en France à la suite du pacte promulgué en 1598 par Henri IV ». Toujours sous la même préoccupation , il croit pouvoir affirmer « que si les croyances se sont affermies en Angleterre, tandis qu'elles s'aflaiblissaient en France, c'est que la paix sociale , en créant Témulation entre les orthodoxes et les dissidents , rendit à la société anglaise les stimulants que lui donnait jadis la lutte de l'Eglise contre le schisme et l'hérésie ; que l'Angleterre n'a pas cessé de jouir des bienfaits de cette émulation, tandis que la France en a été privée de 1685 à 1788 \ »

1 La Bêfornie sociale en France, t. I, pp. 144 à 150, r><^ édition.

M. Le Play dit la môme chose pour les États-Unis. [Ibid., pp. 1G3 et 1G4.)

La môme pensée se retrouve dans la Constitution essentielle de Vhuma-

Cette conception libérale, qui tranche si fort sur les répulsions de M. Le Play pour les principes de 89, s'accuse particulièrement quand il s'agit de l'enseignement. (( L'Université actuelle de Paris , laquelle a son siège à la Sorbonne, est fondée sur l'alliance de l'orthodoxie religieuse avec les vérités de l'ordre physique. L'une des plus récentes, l'Université de Londres, créée par une charte royale de 1837, exclut spécialement du cadre qu'elle embrasse les connaissances relatives à la religion. L'université de la réforme sociale occupera, entre ces deux établissements, une situation intermédiaire. Elle différera de l'Université actuelle de Paris en laissant à ceux qui en sont chargés l'enseignement des vérités qui touchent directement à l'ordre surnaturel. Elle différera de l'Université de Londres et comprendra dans son enseignement toutes les vérités qui, touchant à la fois à l'or-

nité. « Tous les maux déchaînés par la crise du seizième siècle se trouvèrent ijuéris en Europe vers le milieu du dix-septième siècle. Assurément la rupture do l'unilé religieuse se faisait sentir; mais, par comi)ensation, la paix rétablie entre les cultes rivaux avait dévelopi)é une émulation salutaire. Les mœurs du clergé euroi)éen ont été réformées sous l'influence des contrôles réciproques; et les conflits soulevés à l'époque de la renaissance sont maintenant apaisés grâce à une sage interprétation du Livre

saint Les bienfaits du nouveau régime sont plus visibles encore dans

les localités où les divers clergés se concertent pour améliorer l'état moral de leurs ouailles. » — (P. 230 à 233.)

Voir encore la Réforme sociale, t. ni, p. 303 : « La tolérance, ainsi constituée par la corruption des hommes et la force des choses, n'ai)as seulement rétabli la paix en Occident, après une longue époque de massacres et de guerres civiles, elle a balancé en partie le vice inhérent à son principe, c'est-à-dire aux libertés simultanées du bien et du mal; elle a initié les peuples à la pratique de plusieurs grandes vertus; elle a souvent rappelé les âmes à l'application du principe de charité qui, dans l'Évangile, complète les préceptes du Décalogue. »

Le faible de M. Le Play pour la libre concurrence en matière de doctrines s'explique d'autant moins que personne n'a fait ressortir avec plus de force le penchant natif de l'homme vers le mal.

dre physique, moral et religieux, peuvent être établies par la méthode d'observation ^ »

N'est-ce pas l'enseignement neutre que recommande ici le chef de l'école de la réforme sociale? Ce système, réprouvé par l'Eglise, semble bien être, en effet, une conséquence de cette conception étroite et erronée qui écarte toutes les idées préconçues, sans excepter les principes, pour appliquer avec plus de rigueur la méthode d'observation.

Il est impossible de se le dissimuler : le principe libéral est au fond de cette théorie qui nous vante la concurrence , pour l'ordre moral aussi bien que pour l'ordre des intérêts.

Il est donc acquis que cette école, qui a inauguré le mouvement de réaction le plus déterminé contre les erreurs, les préjugés et les tyrannies de la Révolution, écarte de son plan de bataille celle de toutes les réactions qui devrait être accomplie la première, la réaction contre la liberté de l'erreur, source principale des progrès que la Révolution fait dans les âmes. Lorsqu'elle réclame la neutralité de l'enseignement, cette école, si sincèrement religieuse, oublie qu'elle atténue et prive de toute efficacité une autre réaction dont les entreprises récentes de la Révolution nous montrent l'urgence : la réaction contre l'athéisme , réaction qui ne peut être accomplie sérieusement que par un enseignement fondé sur les principes positifs de la religion.

L'école de la réforme sociale ne court-elle pas grand risque de voir échouer tout son dévouement et tous ses

1 La Constitution csse7itielle, p. 233.

LA RÉACTION. 301 efforts, parce que, sur ces questions vraiment essentielles , elle reste en deçà des réactions nécessaires.

On ne peut éprouver aucune inquiétude de ce genre quand il s'agit de l'œuvre des cercles catholiques d'ouvriers. Il règne dans ce groupe un esprit d'apostolat catholique qui jamais ne se prêtera à aucune composition avec l'erreur moderne. On ne verra jamais ces vaillants promoteurs du règne social du Christ en deçà des réactions nécessaires. Leur tendance toute militante est au contraire de s'avancer au delà.

Tous, dans les cercles, sont militants, mais tous ne le sont pas de la même façon. Il ne faudrait pas confondre les aspirations d'un certain nombre de membres de l'œuvre avec les vues et la ligne de conduite de l'œuvre elle-même.

L'œuvre des cercles est vaste comme la passion môme du bien qui lui a, dès le commencement, imprimé l'impulsion. Le travail infatigable de l'assistance prêtée sous toutes les formes à la classe ouvrière, la recherche incessante de tous les moyens de soulager le peuple du fardeau dont l'industrialisme moderne l'accable , l'intrépidité à aborder toutes les difficultés économiques et à en chercher la solution par l'association, toute cette incessante activité se déployant sous l'autorité rigoureusement obéie de l'Église , soutenue par une ingénieuse et puissante organisation de toutes les forces charitables, tel est le tableau que nous offre cette œuvre que la Révolution honore particulièrement de sa haine et qui pro-

voque , contre cette grande ennemie de tout bien , la plus complète et la plus efficace des réactions.

On conçoit que, dans une œuvre qui embrasse tant d'œuvres particulières, des tâtonnements puissent se produire. On conçoit que l'unité qui y règne absolument, quant au principe et quant au but, n'exclue pas certaines divergences, et que quelques-uns portent plus loin que le grand nombre l'audace de leurs initiatives.

Lorsqu'on se trouve en présence de désordres , de corruptions et de souffrances populaires telles que celles qui affligent et inquiètent les sociétés modernes, comment ne pas chercher dans tous les sens le remède que l'on sent être si nécessaire? Il est d'ailleurs assez naturel qu'en une pareille situation on se tourne vers les époques qui n'avaient point à souffrir de ces désordres. Il est difficile qu'on ne soit pas tenté de demander aux institutions économiques de ces temps de paix sociale et de félicité relative un moyen de mettre fin aux maux qui pèsent aujourd'hui sur les classes industrielles.

Dans l'œuvre des cercles, un groupe, qu'il ne faut pas confondre avec l'œuvre elle-même, a pris cette direction ^ . Dans ce groupe , le zèle charitable a fait un peu trop oublier que les temps ne sont pas toujours les mêmes; que, suivant les circonstances , l'organisation économique peut se modifier; que les institutions qui ont réussi en un certain milieu social ne peuvent, en d'autres miheux, produire aucun bien; qu'elles pourraient, au contraire, être l'occasion d'un grand mal.

1 Pour la justification de celte assertion voir diverses pièces publiées par le Conseil des études de l'œuvre, notamment le rapport et avis noVIU. — {L'Association catholique, avril 1882, p. 511.)

Ne serait-ce pas en effet un grand mal que de livrer Tordre de l'activité privée à la réglementation de FEtat, alors que la morale et la stricte justice ne commandent point de lui imposer des limites? Ne serait-ce pas un mal que de rompre avec des libertés économiques si étroitement liées avec d'autres libertés qui sont notre sauvegarde , en des temps où l'Etat se fait aisément persécuteur, et abuse fréquemment, au détriment de l'Église et de la famille, de son pouvoir réglementaire? Les lois qui ont de tels résultats, celles même qui ne font que les préparer et y conduire, comme celles que propose M. de Bismark, sont à redouter. Ce sont de dangereux expédients qui n'ont d'autre effet que de hâter l'invasion du mal qu'elles veulent conjurer. D'ailleurs la liberté, quand ce n'est pas la liberté du mal , est une chose souhaitable , et les contraintes qu'on lui impose, hors les cas de nécessité sociale certaine et justifiée en principe, sont toujours fâcheuses à porter!

Ceux des membres des cercles que leur ardente sympathie pour la classe ouvrière, et un dévouement charitable admiré de tous, ont poussés à ce retour vers le passé, se sont laissé séduire par les principes d'ordre et d'assistance mutuelle qui régnaient dans les anciennes corporations ouvrières. Ils n'ont pas assez recherché si ces corporations, dont le travail était privilégié et réglementé, pouvaient se concilier avec l'extension que les relations économiques ont prise de nos jours, et avec les procédés nouveaux dont se sert l'industrie.

Sous l'empire d'une préoccupation très naturelle , le conseil des études des Cercles a essayé de justifier son penchant pour la corporation de l'ancienne industrie par

des raisons de justice. Ces raisons, si elles étaient fondées, entraîneraient cette conséquence : que l'État, pour remplir tout son devoir, aurait à intervenir dans le débat sur le salaire, et à pourvoir, d'une façon ou d'une autre, à ce que la rémunération du travail soit toujours suffisante pour parer à tous les accidents et à toutes les chances mauvaises auxquels la vie ouvrière est exposée.

Ici apparaît le socialisme d'État, auquel conduisent forcément les arguments de justice absolue employés pour justifier le retour aux anciennes institutions économiques. L'Allemagne conservatrice, qui a fourni aux partisans de l'ancien régime du travail leurs arguments, avoue ouvertement son penchant vers des solutions qui ont leur origine dans les conceptions de l'école socialiste.

M. de Bismark s'en est expliqué avec une netteté de pensée, une clarté d'expressions, qu'on ne rencontre pas toujours dans les écrits des théoriciens allemands du socialisme cathédrant ou de leurs imitateurs. « On m'a reproché, dit-il, de faire du socialisme. Selon moi, l'État devrait s'accoutumer à en faire un peu plus, et devrait aller au-devant des besoins de la nation aussi sur le terrain des réformes sociales... Si vous croyez que le socialisme m'effraie, je puis vous dire que j'ai surmonté cette crainte depuis longtemps ^ »

N'est-il pas clair que le retour vers le passé, lorsqu'il s'opère d'une telle façon , dépasse la mesure des réactions

1 séance du Reiclislag du 12 juin 1882. (Voir VUnion du 15 juin).

Chez un césarien comme M. de Bismark, ce langage n'a rien qui puisse surprendre. On le conçoit moins lorsqu'on le trouve dans la bouche d'hommes qui se font honneur de défendre, contre l'État moderne, les principes de la liberté chrétienne.

nécessaires et légitimes? Une réaction de ce genre n'a pas seulement l'inconvénient de n'être point justifiée par les principes de la saine et vraie justice, de celte justice qui se confond avec le bon sens et qui en a toute la clarté et toute la sûreté; elle a encore ceci de regrettable qu'elle pourrait compromettre, dans l'esprit de plusieurs, les réactions sans lesquelles notre société succombera sous les assauts de la Révolution.

La réaction qui doit ramener notre monde industriel à la corporation ouvrière est légitime et nécessaire, assurément. Elle servira de base à la reconstitution de l'ordre économique dans les sociétés modernes , mais h une condition : c'est qu'elle ne rompe point avec des droits et des arrangements de la vie politique et de la vie privée que rien, dans les principes de la morale, ne condamne, qui ont pénétré profondément dans nos mœurs et que nos lois ont consacrés. Contre ces habitudes et contre ces lois, la réaction ne serait pas justifiée et, de plus, elle est impossible.

A part quelques théoriciens qui ne se rendent pas exactement compte de la portée de l'intervention ofllcielle dans les choses d'équilibre économique , et notamment dans les difficultés sur le salaire, la répulsion pour le socialisme d'État est générale. Tous sentent bien qu'il y a une question sociale et ouvrière , et que là est le grand péril du temps. Mais le grand nombre a la conviction que les remèdes qui viendraient de la réglementation légale seraient pires que le mal.

Garantir à l'ouvrier un minimum de salaire, quelque voie que Ton prenne pour y arriver et quelque raison que l'on allègue pour justifier la mesure, sera

toujours une pratique de socialisme. Certains l'expliquent par des raisons utilitaires et par le droit humanitaire de l'égalité dans la jouissance ; d'autres veulent l'appuyer des arguments d'une justice distributive chrétienne dont ils faussent la notion et exagèrent la portée. Des deux côtés, le résultat est le même : on substitue, dans l'ordre économique, l'action du pouvoir à l'action de la liberté , et c'est à quoi l'esprit public aujourd'hui répugne. Césarisme humanitaire ou césarisme chrétien, si ces deux mots ne jurent pas de se trouver associés, c'est toujours du césarisme. Notre société serait-elle donc réduite , après tant de siècles de christianisme, à n'avoir que le choix entre ces deux sortes d'absolutisme ?

La vérité, c'est que la justice chrétienne n'exige pas que l'État s'interpose entre le patron et l'ouvrier pour garantir à ce dernier une existence convenable ; ce qu'elle exige, c'est que la société soit ordonnée de façon à rendre facile la tâche du travail, en quête de la subsistance; que l'on contienne les cupidités, qu'on réprime les abus qui, en violant le droit et en offensant la morale, font tourner contre l'ouvrier une liberté que l'on assure avoir été introduite pour lui; que le régime social soit ordonné de telle manière que l'ouvrier y trouve un ensemble d'impulsions et d'institutions qui favorisent la légitime recherche d'une vie digne et suffisante, qui lui fournissent contre la misère, par la libre action de la charité , un système de préservation et d'assistance efficace. Yoilà ce qui est possible et vraiment juste; voilà ce qui est dans les vœux des hommes d'ordre qui, tout en rompant, en matière

LA RÉACTION. 307 sociale, avec la Révolution, ne veulent point rompre avec des libertés qui n'ont rien de révolutionnaire.

Le fait est que, vivant sous un régime social bien différent de cette conception chrétienne, sous un régime de libéralisme qui corrompt la liberté et multiplie les obstacles à l'accomplissement régulier des justes aspirations du travailleur, nous confondons quelquefois le libéralisme avec la liberté. Sous l'empire de cette préoccupation, nous nous imaginons que, pour en finir avec la misère qui tourmente nos classes ouvrières, il faut en finir avec la liberté. Cette confusion est dangereuse et, grâce à Dieu, le bon sens du grand nombre a réussi à s'en préserver.

Rien n'est moins dans les propensions actuelles de l'esprit public français, rien n'est plus opposé aux intérêts de la politique générale de la France que cette répudialion de la liberté, que cette restauration d'institutions de l'ancien régime qui ne répondent à rien d'essentiel dans l'ordre social, et qui sont manifestement en contradiction avec notre mode de vie économique.

Peut-on trouver quelque chose de plus opposé à l'esprit catholique que le césarisme, avec son principe de centralisation des forces sociales sous la main de l'Etat? La France, qui conserve dans la vie sociale, malgré la faveur qu'elle accorde dans la politique à la Révolution, l'instinct catholique, répugne au césarisme, aussitôt qu'il tente d'exercer son absolutisme sur la vie privée. Lorsqu'elle aura rétabli chez elle un ordre politique vrai, c'est-à-dire chrétien, sa force dans le monde sera de se présenter comme la gardienne et la protectrice de la liberté chrétienne contre les entreprises d'un césarisme

auquel le germanisme protestant accorde une faveur traditionnelle. Revenue à un pouvoir fort parce qu'il sera légitime, fidèle à défendre la saine liberté en même temps que les justes droits de l'autorité, la France ralliera facilement les sympathies des peuples. Elle trouvera dans ces sympathies un point d'appui solide pour sa politique générale. Lorsqu'on n'aura plus à se défier de ses entraînements révolutionnaires, on aimera à trouver en elle une influence protectrice contre des tentatives d'absolutisme toujours à redouter chez des nations dont les forces morales ont baissé par l'action, longtemps acceptée, d'un rationalisme corrupteur.

L'exemple de ces deux grandes écoles, les plus décidées en matière de réaction, nous fait saisir l'inconvénient, il faut dire plus, le danger qu'il y a, soit à demeurer en deçà, soit à pousser au delà, de ce que réclame la réaction de moralité et de justice imposée aujourd'hui par le strict devoir à tous les gens de bien.

Tout ce qui nous écarte de la juste mesure est à regretter, mais ce qu'il faut éviter par-dessus tout, c'est la défaillance sur les principes. Aussi, entre les deux genres de déviation que nous venons de signaler, celle qui est le fait d'une école formée au sein de l'œuvre des Cercles nous paraît-elle bien moins à redouter que celle dont l'école de la réforme sociale nous a fourni l'exemple. Quand on affirme résolument, ainsi que le font les Cercles, la vérité intégrale, on est certain de n'omettre aucune des

réactions nécessaires. Que, par un zèle extrême, on dépasse la mesure en un point, l'expérience, la discussion, la droiture de vues et d'intentions de ceux qui apportent leur concours à l'œuvre, auront bientôt fait la lumière sur les illusions et les méprises. Les exagérations seront promptement réprimées, et il restera le zèle pour les principes, qui ne saurait jamais être exagéré? Il restera aussi l'énergie que le zèle inspire, avec la supériorité pratique qu'ont toujours les hommes dont les efforts se concentrent sur un but nettement arrêté.

Nous parlons d'écoles. Ce mot sonne mal lorsqu'il s'agit d'une entreprise qui, pour réussir, exige Je concours de toutes les forces individuelles et collectives.

L'unité de vues, de conduite, d'efforts, de laquelle dépend le succès, ne peut venir que de l'union étroite de tous sous la direction de la puissance qui réalise en ce monde la pleine unité de la doctrine et du gouvernement, qui seule a, sur l'ordre social, sur ses principes, ses lois fondamentales, son organisation essentielle, des solutions précises, invariables et connues de tous.

C'est avec l'Église qu'il faut combattre, et non avec telle ou telle école. Les écoles peuvent fournir des auxiliaires, elles ne peuvent pas prétendre diriger l'action. Elles peuvent aider à trouver la solution des questions spéciales , sous l'empire des principes généraux et des règles supérieures. La direction suprême de l'action ne peut appartenir qu'à l'autorité qui marque le but à atteindre et qui décide souverainement de la légitimité des moyens à employer.

Les écoles pourraient nous égarer; parfois elles pourraient nous endormir. L'Église seule nous donne en même

temps l'ardeur et la circonspection, l'impulsion et la mesure. Toujours elle a su protester contre les circonspections nuisibles et inspirer à ceux qui la servent sans arrière-pensée le courage des principes et des revendications nécessaires. C'est par la soumission iritégrale à toutes les vérités qu'elle proclame , par la pratique soutenue, norf seulement de tous ses préceptes, mais encore de tous ses conseils, que l'on sauvera le monde des deux grands périls qui le menacent : la rage des destructions révolutionnaires et l'engourdissement conservateur.

Un des signes les plus manifestes de la colère de Dieu sur notre génération, qui le néglige et prétend vivre sans lui, serait qu'il nous livrât à des pouvoirs opportunistes, absorbés dans cette torpeur prudente qui laisse le champ libre aux entreprises d'un ennemi dont les haines sataniques ne se reposent jamais.

Revendiquer les principes avec la rigueur nécessaire , travailler à les réaliser dans la pratique sociale , tout en les accommodant, pour les choses contingentes, aux convenances de ce monde qui a subi des transformations si profondes , est une œuvre hérissée de difficultés. Elle réclame tous les dévouements de la science et de l'étude, comme tous les dévouements de la propagande et de Faction. Elle réclame surtout l'abnégation de tout esprit de système et de toute préoccupation exclusive.

FIN

Page 1