M. COQUILLE
(Articles extraits du Monde, 1868-1872.)
« La politique chrétienne , » ce mot résume les plus vives et les plus constantes préoccupations de notre temps. Quoi qu'on en ait pu dire en des moments de lassitude et de dégoût, la question politique tient toujours la première place dans les affaires de ce monde. C'est à la question politique qu'aboutit toute l'activité humaine dans les choses temporelles ; c'est là que cette activité se concentre et qu'elle donne, avec la mesure de sa puissance, la mesure de la valeur des doctrines dont elle reçoit l'impulsion.
D'ailleurs, au grand étonnement de ce siècle, qui croyait avoir inauguré l'ère de l'indifférence religieuse , la question catholique domine , autant et plus que jamais, toutes les agitations de la politique. Parler de politique chrétienne, c'est toucher à tous les intérêts et mettre en jeu toutes les passions, la passion du bien comme la passion ^u mal; c'est soulever en même temps la question du passé et la question de l'avenir, car rien dans le passé ne s'est fait sans la religion, et, selon que les sociétés modernes se sépareront d'elle ou s'en rapprocheront,
leurs destinées seront, tout le monde le sent, absolument différentes.
C'est en ce sens que la science politique , avec les nombreux problèmes qu'elle embrasse, est traitée par M. Goquille , dans les ouvrages dont nous avons placé le titre en tête de cet article.
Tous nos lecteurs savent quel rang M. Coquille occupe dans la presse religieuse de Paris ; souvent ils ont pu , comme nous, applaudir aux idées neuves et élevées, aux aperçus pleins d'originalité , à la verve spirituelle et incisive de ce savant et courageux défenseur de la vérité catholique. Amené par le mouvement de la polémique quotidienne à discuter sous tous leurs aspects les doctrines et les faits de la politique contemporaine, il s'est trouvé avoir fait, au bout de quelques années, un véritable traité de politique chrétienne. Il lui a suffi, pour composer ce traité, de reproduire dans leur ordre logique les articles toujours si consciencieusement médités et si sérieusement écrits qu'il a insérés depuis quinze ans dans VUnivers et dans le Monde,
Jurisconsulte de profession, M. Coquille a été, comme il le dit lui-même , conduit par l'étude du droit à la solution du grand problème de notre temps. Le volume qui a pour titre les Légistes roule sur la liberté et l'absolutisme, et c'est dans l'histoire du droit et dans les écrits des jurisconsultes de la vieille école que l'auteur tfouve les éléments de sa discussion. « Les questions contemporaines, comme le dit très bien M. Coquille, s'éclajrent merveilleusement à ces lueurs de l'histoire ; ce sont des fouilles entreprises dans le passé pour y découvrir les racines du présent. » .
LA POLITIQUE CHRÉTIENNE. 433 Quelles sont les origines du droit? sur quels principes repose-t-il? quels sont les différents modes de la vie sociale qu'il a consacrés? quelles transformations a-t-il subies par le cours du temps? De pareilles questions, sous la main d'un penseur comme M. Coquille, conduisent nécessairement à ce qu'il y a de plus haut dans la science sociale. Aussi, à peine l'auteur les a-t-il abordées, qu'il est en pleine politique et en pleine controverse religieuse. « Notre doctrine, dit-il, met en présence les droits de Dieu et les droits de l'homme; elle venge l'Église des injures et des accusations qui lui sont prodiguées. Qui a fondé la liberté dans le monde ? et qui y a semé les germes de césarisme qui lèvent sur tous les points de la chrétienté? L'histoire du droit répond à ces questions. »
Cette même question, prise à un point de vue plus général, et envisagée en même temps dans ses rapports avec les institutions publiques et avec les intérêts économiques, remplit le volume que M. Coquille a publié récemment , sous le titre de Politique chrétienne. « Y a-t-il une politique chrétienne? se demande l'auteur. Beaucoup le nient. Mais comment supposer que le christianisme, qui, par ses principes et l'influence qu'il exerce, touche aux arts , aux lettres , aux sciences , soit indifférent à la marche des affaires humaines? Si Dieu est, s'il a créé le monde et donné une règle à l'homme, l'homme demeuré fidèle à son créateur a dû constituer une science, des intérêts, une société en rapport avec ses destinées. Entre la pensée et l'action le divorce est impossible. Les usages, les coutumes, développés par la vie d'un peuple chrétien, forment à la longue un ensemble de faits qui reposent sur des principes faciles à reconnaître. Le publiciste et l'his-
torien en déduisent aisément la politique chrétienne. » Il y a, en effet, et il y a toujours eu dans le monde deux politiques aussi opposées que les idées mêmes dont elles dérivent. C'est en les caractérisant que Fauteur établit les principes fondamentaux qui dominent toute sa doctrine et qui en constituent Funité.
La première condition de toute politique chrétienne est l'acceptation franche et entière des principes mêmes du christianisme , en tout ce qui touche à la vie politique et au bien des sociétés. Ces principes, qui nous les donnera, si ce n'est l'Église en laquelle vit le Christ, et par laquelle ses divins enseignements nous sont définis et continués avec une infaillible autorité ? Hors de là les théoriciens de la politique peuvent imaginer des systèmes, des combinaisons plus ou moins ingénieuses, qui, plus ou moins , flattent les instincts d'une époque de doute et d'affaissement moral, mais ils ne fonderont point une science de la politique chrétienne.
Toute science exige des principes; les principes sont des vérités nettes et si bien définies que personne ne peut s'y tromper. On n'établit point une doctrine sur des équivoques et des nuances. Il y a ici en présence deux doctrines : la doctrine catholique et la doctrine libérale. L'une qui va chercher au-dessus de l'humanité la raison du droit social , et qui proclame le principe du devoir de la société politique vis-à-vis de l'autorité spirituelle; l'autre qui met dans la raison humaine le principe de tout droit et de toute autorité, qui ne voit dans la religion qu'une des formes de Factivité rationnelle de Fhomme, et dans le culte qu une manifestation de la liberté individuelle sur laquelle l'État exerce son suprême pouvoir, et
qui n'a pas plus de droit que n'en a, en général, la liberté individuelle. Entre les deux il faut choisir. Ce serait une tactique peu digne des chrétiens , qui sont les soldats de la vérité, que d'aller chercher dans de complaisantes équivoques je ne sais quel milieu entre la vérité et Terreur.
Soyons avec l'Église pour les droits souverains de Dieu dans le monde , ou bien avec le libéralisme pour le droit absolu de la raison humaine et de FÉtat qui règne en son nom. Reconnaissons le droit de l'Église, instituée de Dieu même , à réclamer tout ce qui fait l'indépendance et la vie propre d'une société libre , et à traiter avec la société politique de puissance à puissance , ou bien proclamons avec le libéralisme la capacité exclusive de l'État pour tout ce qui est de la vie publique , et reléguons l'Éghse dans les conditions précaires et humiliées de la vie purement privée.
La question est présentement posée en ces termes , et c'était là que devait nous amener l'émancipation de la conscience individuelle proclamée par les docteurs du protestantisme. Ce qui distingue essentiellement le catholique du protestant , c'est l'obéissance aux décrets infaillibles de l'autorité apostolique. Cette obéissance est la première vertu du catholique. Sans doute cette vertu peut être difficile à pratiquer en un temps où l'esprit protestant a pénétré si avant, sous la forme du libéralisme, dans les institutions et dans les mœurs. Mais l'Église n'a-t-elle pas en tout temps demandé à ses enfants des choses difficiles?
M. Coqaille a supérieurement exprimé ces vérités qu'on ne saurait trop rappeler. « La notion de l'autorité, dit-il, s'est tellement affaiblie que , parmi les catholiques , plu-
sieurs cherchent à rendre la rehgion pkis présentable, en adoucissant quelques-unes de ses aspérités qui blessent le plus le monde moderne. Ils ne réfléchissent pas que le soin de diriger l'Église ne leur appartient pas... L'idée protestante d'une Église primitive exerce une certaine influence. Elle suppose que l'Église a souvent erré dans le cours des siècles, et que l'âge de l'innocence, pour elle comme pour les individus, ne dépasse pas les premières années de la vie. Conception bizarre, qui protestantise tout d'un coup l'Église catholique. L'Église est une société complète , universelle. Elle doit régner dans la plénitude de ses droits, et non s'enfouir et se cacher. Elle a passé sans transition des catacombes sur le trône , elle ne descendra du trône que pour être persécutée. Et le trône de l'Église , c'est la proclamation de la souveraineté spirituelle, du droit qu'elle a de vivre indépendante au milieu des sociétés civiles. Le dogme de la distinction des pouvoirs exprime cette souveraineté, dont le pouvoir temporel du Saint-Siège est la manifestation la plus éclatante. »
Il devient de plus en plus évident chaque jour, par le fait et par les aveux que la logique arrache au libéralisme, qu'il n'y a plus dans le monde que deux politiques : la politique chrétienne et la politique révolutionnaire. « Si nous voulons , dit M. Coquille , nous arrêter sur la pente révolutionnaire , nous sommes obligés de nous rattacher aux sentiments religieux. La stabilité est là et non ailleurs. Tomber dans la Révolution , ou revenir à l'union du Sacerdoce et de l'Empire, tel est le problème posé devant la génération contemporaine. »
Mais, que ne sommes-nous loin de cette union! Le
LA POLITIQUE CHRÉTIENNE. 437 monde n'a-t-il point répudié cette vieille constitution des États chrétiens ? Les sociétés ne sont-elles point, parle progrès de la civilisation, émancipées et sécularisées? N'est-ce point là qu'est la loi de l'avenir, et ne faut-il point que l'Église, qui sait se plier à tous les régimes, accepte cette loi? Est-il prudent, est-il d'une sage politique de prétendre faire rétrograder les sociétés vers un passé à jamais détruit , et n'est-ce point rendre impossible la prédication chrétienne , que de prétendre imposer aux consciences des lois auxquelles les mœurs répugnent invinciblement?
A ceux qui parlent ainsi il suffit de rappeler que l'Église a conquis le monde en réprouvant ce que le monde aime, vante et pratique; que c'est en condamnant les lois et les mœurs du paganisme qu'elle a conquis les sociétés païennes; que le Christ et ses apôtres n'ont point prêché aux hommes de leur temps ce qui pouvait leur plaire , mais tout ce qui devait leur déplaire et, suivant les prévisions de la prudence humaine , les détourner à jamais de la religion chrétienne. Ce que les Apôtres firent à Athènes et à Rome , sur les traces de leur divin Maître , au milieu des abaissements et des ténèbres du paganisme antique, le Vicaire de Jésus-Christ le fait de nos jours au milieu des défaillances et des obscurcissements du paganisme moderne. Et il le fait avec une insistance d'autant plus solennelle que le monde semble s'éloigner davantage de la doctrine dont il est le gardien. Qu'il parle aux Évêques assemblés autour de lui , ou qu'il répande ses paternels enseignements sur les fidèles qui vont chercher à ses pieds la lumière et la force, toujours son langage est le même.
Tout le monde sait avec quelle apostolique fermeté Pie IX aime à redire que la puissance de TÉglise est toute dans les principes, et que c'est dans les principes proclamés par le Saint-Siège que doit être le point de ralliement des forces catholiques. Ceux qui Tout entendu ne sauraient oublier avec quelle souveraine énergie il réprouve toutes ces atténuations , qui divisent et affaiblissent les catholiques , sans éteindre aucun des préjugés et sans désarmer aucune des haines qui poursuivent FÉglise. Inébranlable au milieu des tourmentes de notre siècle, il voit monter autour de lui le flot révolutionnaire ; mais n'est-il pas comme Pierre, avec le Christ, dans la barque qui ne doit point périr ? Les sociétés sont ébranlées en leurs fondements mêmes. Le déluge de Terreur va grossissant toujours et menace d'emporter tous les principes sur lesquels repose la vie humaine. Mais, comme au temps du déluge l'arche flottait sur les eaux et sauvait l'humanité, en nos temps de subversion morale, l'Église, dépositaire de la doctrine du Christ , surmonte les vagues frémissantes de Terreur et ouvre au monde le refuge où s'abritent la vérité, la justice et la paix. En maintenant les principes envers et contre tous , l'Église sauve les sociétés que le mépris des principes précipite à leur ruine. Notre saint Pontife le sait et le dit , et le premier devoir de ses enfants fidèles, aussi bien que leur premier intérêt, est d'aller chercher près de lui , dans cette arche sainte des principes de l'Église, le salut qu'ils espéreraient vainement de leurs propres forces et des plus habiles combinaisons d'une prudence tout humaine ^
i L'auteur de cet article ne fait ici que rapporter les paroles qu'il a
LA POLITIQUE CHRÉTIENNE. 439 Dans notre monde livré aux doctrines révolutionnaires, Tautorité et la liberté périssent en même temps. La pensée capitale du publiciste chrétien dont nous exposons ici la doctrine , est de montrer comment , dans la société catholique et par la vertu des principes qui la régissent, les droits de l'autorité se concilient avec les droits de la liberté, et comment, àFinverse, dans les sociétés livrées au paganisme, le césarisme dénature et ruine Tautorité en même temps qu'il confisque toutes les libertés.
C'est en partant de ces idées que M. Coquille aborde successivement toutes les questions particulières de Tordre politique et de l'ordre économique; car, à bien dire, les deux ne font qu'un. Tout se tient de l'un à l'autre, tout y relève des mêmes principes et va aux mêmes conséquences. On ne peut traiter des questions économiques que dans un ordre politique donné , et il est impossible de constituer un régime politique sans prendre pour point de départ les conditions économiques du peuple auquel il doit s'appliquer. Entre les questions traitées par M. Coquille, nous en prendrons une en particulier, celle qui donne le mieux l'idée de la méthode de l'auteur, et de cette alliance, dont tous ses écrits portent l'empreinte , entre la philosophie et la science historique : alliance féconde, indispensable toujours dans la science politique , mais plus nécessaire que jamais en des temps où la fantaisie rationaliste fait les derniers efforts pour plier le monde à des utopies que repoussent les traditions les plus invétérées du genre humain.
Il n'y a pas aujourd'hui de question plus importante et
recueillies de la bouche même de Pie IX, dans une audience privée que le grand pape daigna lui accorder le 1" mai 1868.
plus discutée que celle de la reconstitution des classes ouvrières par l'association, et des conséquences de cette reconstitution quant à la liberté politique. C'est cette question que nous allons brièvement examiner.
Nous tous, citoyens des États plus ou moins constitutionnels du dix-neuvième siècle, nous croyons être très libres, et nous le sommes, en réalité, beaucoup moins que nous ne pensons. On l'était en réalité beaucoup plus en des temps que le préjugé de notre siècle considère comme voués au despotisme.
Là où règne la centralisation il n'y a pas de vraie liberté, ou du moins il n'y a qu'une liberté diminuée et insuffisante. Or, partout où règne le libéralisme règne aussi la centralisation , en dépit des dispositions légales faites pour y obvier. Souvent en effet les influences et la compression administrative réussissent à faire ce que les lois ont voulu empêcher. Les pouvoirs révolutionnaires sont essentiellement centralisateurs. « Les constitutions modernes, dit M. Coquille , posent en principe que l'État est tout, et l'accablent de toutes les attributions sociales. Politique, administration, propriété, justice , tout tombe à la charge de l'État. Ce régime compliqué n'est pas celui de la nature. L'homme étant un être libre doit se gouverner lui-même. Il est investi, suivant l'expression d'un ancien jurisconsulte français , du pouvoir d'établir loi sur lui-même.,. Se gouverner, s'administrer, et n'être jugé que par ses pairs, constitue toute la liberté politique. »
Chose singulière, c'est en exagérant la notion du droit aux dépens de la notion du devoir, que l'on est arrivé à ce système de politique qui tend à concentrer tous les droits dans les mains de TÉtat, et à constituer, sous les apparences de la liberté politique, un véritable despotisme. M. Coquille le fait remarquer avec sa sagacité et sa supériorité ordinaires. « En examinant les choses de près, on voit que la notion du droit conduirait vite à l'absolutisme. En effet, un homme qui a la force en main pourrait abuser de son droit pour tout réduire en servitude. A Rome, la volonté du peuple créait le droit ; l'empereur succédant au peuple dansle pouvoir législatif, avait le droit absolu; sa volonté faisait la loi. La notion du devoir chez les peuples chrétiens écarte la tyrannie. Le prince alors n'est plus la loi elle-même ; il en est simplement l'exécuteur. Son rôle est de la respecter et de la faire respecter. Les nations où régnent de pareilles idées sont véritablement libres. » Et le prince, qu'on ne l'oublie pas, ce peut être un sénat, un conseil, une assemblée , aussi bien qu'un homme ; et le despotisme de ces pouvoirs collectifs est le plus lourd de tous, parce qu'il échappe plus que tout autre à la responsabilité.
Il faut donc autre chose que les institutions purement humaines pour créer et pour conserver la liberté. Il y faut la force morale par excellence , la religion , la religion indépendante et vraiment souveraine, avec tous les droits qui assurent sa liberté. Hors de là on retombe toujours sous le joug de l'absolutisme païen. « La distinction du temporel et du spirituel brise immédiatement le cadre de la cité antique, et rend l'homme à lui-même. En l'arrachant à l'étreinte de l'État, elle lui restitue sa personna-
lité. Du principe que l'homme s'appartient parce qu'il appartient à Dieu, sortent une foule de conséquences par lesquelles l'homme marquera son autonomie morale et se développera en présence de TÉtat et sans se confondre avec lui. Sur ce fondement que la conscience n'est pas dans le domaine de l'État, se sont édifiés l'autorité paternelle, et le droit de propriété, et le droit de corporation , et le droit de voter les impôts. Tous les droits qui assurent la dignité de Fhomme et la grandeur morale des sociétés viennent du christianisme; ils ont eu pour défenseurs infatigables les Pontifes romains. »
Les siècles chrétiens témoignent de cette puissance de la religion pour restaurer dans le monde la liberté qui avait péri sous la pression du césarisme antique. Lorsqu'au onzième siècle les peuples de l'occident de l'Europe se reconstituent et organisent le régime féodal, le seul qui répondît à la situation où se trouvait alors la société, c'est la liberté avec la propriété, le self government et l'association, qui forment le fond de toutes les coutumes.
Il n'est permis qu'à ceux qui ont étudié l'histoire dans V Essai sur les Mœurs de Voltaire, de prétendre que la féodalité fut un régime d'oppression politique. Les travaux si sérieux et si nombreux qui ont été accomplis depuis une trentaine d'années sur cette période de l'histoire des peuples modernes, nous font voir au contraire, par des preuves positives et multipliées, que la féodalité, à ses origines, donna à la société toute la liberté que le temps comportait.
Le principe de la propriété étendu à toutes les relations sociales , et reconnu dans la personne du serf aussi bien que dans la personne du seigneur, la règle du jugement
LA POLITIQUE CHRÉTIENNE. 443 par les pairs , qui était générale sous ce régime , et les délibérations delà cour féodale sur les intérêts communs de la seigneurie, villa ou colonge, suivantles lieux, constituaieiit une liberté politique très réelle, bien qu'elle ne fût écrite expressément dans aucune constitution. En France, les nombreuses et intéressantes monographies dans lesquelles les coutumes locales ont été étudiées, particulièrement les beaux travaux de TÉcole des chartes, en Allemagne les recherches de TÉcole historique, surtout les savants ouvrages de M. Waitz et de M. de Maurer, ont mis en pleine lumière ces traits du régime féodal.
Sans doute, sous ce régime, le vieil esprit du césarisme continue son œuvre ; il vivra autant que les passions humaines. Mais le césarisme ne règne pas dans les institutions; de tous côtés elles lui font obstacle, et ce ne sera qu'en faussant le régime féodal qu'il parviendra à ressaisir la société moderne. C'est une étude pleine d'intérêt et d'enseignements que de suivre , dans l'histoire du droit féodal, la marche progressive de l'esprit d'absolutisme et d'oppression, qui dénature insensiblement les droits de justice, détourne, à l'avantage particulier des gouvernants, ce que les coutumes avaient établi comme une charge du pouvoir vis-à-vis des gouvernés, altère et détruit successivement toutes les libertés féodales, et finit par faire triompher, au profit du seigneur d'abord et ensuite au profit de la royauté, le principe de la centralisation du césarisme païen.
Ce n'est pas l'esprit catholique, c'est au contraire l'esprit que rÉgiise a toujours combattu, qui accomplit cette œuvre d'asservissement. Les légistes, par qui elle est poussée et conduite, les rois, en faveur de qui elle estcon-
444 LA POLITIQUE CHRÉTJEiNNE.
sommée, sont, à peu d'exceptions près, les adversaires les plus acharnés de l'Eglise et de sa liberté.
Au moyen âge, l'Eglise avait fait pour les classes ouvrières ce que la Révolution tente vainement de faire aujourd'hui : elle leur avait donné une organisation par laquelle leur liberté et leur dignité étaient assurées , dans les limites du possible, pour l'état des mœurs et les conditions extérieures de la vie sociale. La liberté du travailleur n'était pas et ne pouvait pas être alors ce qu'elle est aujourd'hui. Gomment aurait-on pu appeler tout d'un coup à la pleine disposition d'eux-mêmes ces hommes que le paganisme avait tenus si longtemps dans la plus étroite servitude? Gomment d'ailleurs aurait-on pu abandonner le travail à la seule impulsion de l'intérêt individuel, dans une société où les relations étaient limitées, précaires, souvent traversées par les désordres inséparables du morcellement de la souveraineté ? Personne n'y eût songé, parce que la nature même des choses s'y opposait, et rien n'eût été plus fatal aux classes ouvrières qu'une semblable liberté. Aussi se constituèrent-elles partout sous la loi de l'association et du privilège. Ge fut par l'association, qui était la loi primitive et générale de la féodalité, que les travailleurs s'assurèrent la liberté, la dignité, l'influence politique même, dans la mesure où l'état social la comportait.
« Les coutumes chrétiennes, dit M. Goquille, avaient ennobli le travail en appelant l'ouvrier aux plus grands honneurs, à la plus haute considération. Fils libre et dévoué de l'Église, il participait à la liberté des enfants de Dieu. Il était souverain : dans la sphère de ses droits et de ses intérêts, il ne relevait que de lui, ne connaissait
LA POLITIQUE CHRÉTIENNE. 445 (l'autre autorité que la sienne. La corporation, société vivante que nul n'avait créée, que nul ne pouvait détruire, se gouvernait et s'administrait. Elle avait droit de justice sur ses membres. L'ouvrier n'était soumis qu'au jugement de ses pairs, ce qui est véritablement la liberté. Racine, dans sa Correspondance, s'étonne d'avoir vu siéger à Uzès des ouvriers cardeurs en robe rouge. »
Nos populations ouvrières ont-elles la môme dignité et la même sécurité? Certes, personne ne songe aujourd'hui à restaurer les anciennes corporations sous la loi du privilège et du monopole qui les régissait. Mais, parce que la liberté et la libre concurrence sont la loi de notre temps, est-ce à dire que les travailleurs soient fatalement voués à l'isolement et à l'individualisme, avec l'infériorité politique et sociale qui en est la conséquence?
L'ordre social a des lois fondamentales dont les applications peuvent varier, mais qui, en elles-mêmes, restent, toujours et partout, la condition de tout ordre et de toute prospérité. L'action commune, la solidarité, l'assistance mutuelle, sont au nombre de ces lois. Elles se réaliseront, suivant les temps, par des combinaisons diverses, et elles enfanteront des institutions appropriées à l'état social de chaque peuple ; mais, là où elles seront méconnues, la société souffrira et subira un trouble profond, dans la vie politique aussi bien que dans les intérêts privés.
La Révolution fait bon marché des lois que l'expérience des peuples a consacrées : autorité spirituelle , respect des supériorités sociales, puissance des traditions, perpétuité de la famille, solidarité dans la corporation, ce sont là des formules usées dont l'humanité, régénérée par la Révolution, s'est affranchie, qui ne peuvent se concilier
avec le besoin d'un progrès sans limite et d'une mobilité sans frein , et qui ont fait place à la théorie de Fégalité absolue et de la libre expansion de Tintérêt individuel sous le contrôle omnipotent de l'État.
Malheureusement, beaucoup d'hommes de notre temps, à qui ces négations feraient horreur s'ils en apercevaient nettement la portée, n'y voient que la conséquence naturelle de la destruction d'un régime qui répondait à d'autres mœurs et auquel les sociétés ont définitivement renoncé. Ils ne voient pas qu'il ne s'agit pas là simplement des formes de la vie sociale, lesquelles peuvent se modifier par le cours du temps, mais des principes qui constituent le fond même de l'ordre social, et dont l'oubli met la société même en péril. Ainsi, pour ne parler que de la question qui nous occupe en ce moment, de la question ouvrière dans ses rapports avec la constitution politique de la société : s'il est évident que l'on ne peut de nos jours restaurer ni la seigneurie ni les privilèges de la corporation, il n'est pas moins évident qu'il faut de toute nécessité restaurer l'association des hommes voués au travail, suivant les conditions de la complète liberté personnelle et de l'égalité civile et politique que nos lois ont définitivement consacrées.
La question a fait du chemin depuis ces dernières années. Il s'opère actuellement dans les classes ouvrières, vers l'association, un mouvement auquel nulle force humaine ne peut résister. De ce mouvement peuvent sortir la désorganisation et la ruine de nos sociétés : les Trades Unions et les congrès de Genève et de Lausanne nous le disent assez. Mais il en peut sortir aussi une restauration économique et politique, si les peuples, animés
LA POLITIQUE CHRÉTIENNE. 447 (le Tesprit catholique, savent accomplir, suivant les conditions de la pleine liberté et de la pleine expansion de toutes les forces de Thumanité , rapprochées et unies , ce qu'ils ont accompli au moyen âge, suivant les conditions d'existence privilégiée et d'activité restreinte qui leur étaient faites alors.
« Le droitd'association, dit M. Coquille, est le plus légitime des droits. Il découle de notre nature même. Mais les libéraux ont envenimé le principe de l'association, et, en le faisant servira des projets destructeurs, ils l'ont rendu suspect. Ils veulent l'association et la centralisation, ce qui est une contradiction dans les termes. La centralisation est l'état d'un pays qui ne se soutient pas dans ses diverses parties et qui a besoin d'un lien puissant qui établisse une cohésion forcée, sans quoi tout se dissoudrait. »
L'association, telle que l'esprit révolutionnaire la conçoit n'est le plus souvent qu'une force communiste ; elle absorbe les individus dans une combinaison où ils disparaissent, et d'ordinaire sous l'empire d'un pouvoir despotique qui les annihile. Au contraire, l'association, telle que l'esprit catholique la conçoit, se fonde tout d'abord sur l'initiative de l'individu, et rapporte à l'individu toute son action. L'Église, par le principe du salut individuel, a toujours maintenu la valeur personnelle de l'homme, et c'est principalement par l'initiative des individus qu'elle suscite le progrès social. Mais en même temps qu'elle encourage la liberté individuelle, elle pousse à l'association par le principe de la solidarité et de l'assistance mutuelle , et elle réalise le juste équilibre entre l'action des forces individuelles et l'action des forces collectives.
Lorsque les hommes se trouvent groupés avec toutes
leurs forces et en vue d'un intérêt qui domine leur vie, ils constituent, dans la grande unité de la société politique, des centres d'action et des points de résistance par lesquels la puissance envahissante de l'Etat peut être tenue en échec. C'est pour cela que l'État révolutionnaire, qui veut être le maître absolu de la société, pose en principe « qu'il n'y a plus de corporation dans l'Etat, qu'il n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général; qu'il n'est permis à personne d'inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire , de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation. » Ces paroles, que Chapelier, rapporteur de la loi de 1791 contre les corporations, adressait à l'Assemblée constituante, résument fidèlement les vues de la centralisation révolutionnaire sur l'association.
Il ne suffît pas, pour décentraliser, d'avoir donné des institutions représentatives et une certaine vie propre aux provinces et aux communes. C'est quelque chose, sans doute, car la province et la commune sont des associations ; elles remplissent dans la vie sociale un rôle important, et elles sont, dans la vie politique, une force considérable. Mais elles ont toujours le caractère officiel de l'État , vis-à-vis de qui elles restent forcément dans une certaine dépendance et dont elles subissent aisément les influences. Aussi , dans une société livrée aux instincts révolutionnaires, il ne suffît pas de l'autonomie des communes et des provinces pour porter un remède efficace aux vices de la centralisation. L'État reste d'ordinaire assez fort pour paralyser l'indépendance des institutions locales, et souvent il réussit à les convertir en instruments de sa toute-puissance.
LA POLITIQUE CHRÉTIENNE. 449 Pour décentraliser efficacement, il faut constituer, par la libre initiative des intérêts privés, des groupes d'activité pourvus de tous les droits civils nécessaires à la vie collective de l'association : il faut, en un mot, des corporations. Non point des corporations constituées sur le principe du monopole, comme les anciennes, mais des associations pourvues de l'indépendance et de la force de durée nécessaires au rôle qu'elles ont à remplir dans l'ordre nouveau créé par la complète émancipation du travail et des travailleurs, et par le développement d'une solidarité commerciale plus étroite entre tous les peuples. Les associations ainsi constituées sont des corporations.
« La corporation, dit M. Coquille, est l'application même du principe d'association. Les ouvriers ont une tendance à revenir à la corporation. La corporation, c'est l'association devenue fixe, immuable, maîtresse de ses actions, capable d'acquérir, de se conserver et de se perpétuer. Elle a pour principe la spécialité : elle unit des hommes de même vie, de mêmes travaux, de mêmes intérêts, de mêmes sentiments. C'est une grande famille , formée de familles partigjlières liées entre elles. »
Malheureusement les passions démocratiques , qui ont envahi une partie de nos classes ouvrières, peuvent rendre dangereuses les associations armées de pareils droits. Tout se tient dans la vie sociale. Lorsque les consciences obéissent à l'Église et se conforment à sa morale, l'association populaire se constitue d'elle-même et l'on peut sans péril lui reconnaître ses droits naturels dans toute leur étendue. Ici, mieux que partout ailleurs, se montre cette nécessité de principes définis par un pouvoir obéi de tous en vertu d'une autorité supérieure à l'homme.
Otez ce fonds commun de principes, avec le respect de la loi sociale qui en dérive, et toute liberté devient impossible. Il n'y a pas de milieu : ou la liberté politique avec la soumission des consciences à FÉglise, ou Taffranchissement absolu des consciences avec Tasservissement à FÉtat; ou la liberté catholique, ou la servitude révolutionnaire.
C'est une des grandes tristesses de notre temps que cette impuissance où nous sommes de faire le bien que nous voyons, et qui serait facile à réaliser si nous étions dans l'ordre régulier du droit et de la liberté. Le peuple aime l'association et la recherche. La masse du peuple est restée chrétienne, et si elle aime la liberté, elle n'aime pas moins l'ordre et la paix de la vie, qui sont les sources de son bien-être. L'esprit révolutionnaire est bien plus dans les classes supérieures que dans le peuple. Que les pouvoirs publics cessent de mettre obstacle , par le refus des droits les plus naturels, à l'initiative des particuliers pour reconstituer l'association populaire , et cette œuvre de restauration politique et sociale prendra rapidement les plus grandes proportions.
Mais pour cela il faut disting^ier entre la liberté du bien et celle du mal, et, en favorisant celle-là, il faut réprimer celle-ci. Or, de nos jours, l'État redoute la liberté du bien plus que la liberté du mal. Pour l'État, tel que la Révolution l'a fait, le bien c'est lui-même, le mal c'est tout ce qui n'est pas lui. L'association libre l'épouvante; l'association formée sous l'autorité de la puissance qui commande aux âmes lui fait particulièrement horreur, parce qu'elle est la plus libre de toutes.
Que ce mauvais vouloir de l'État ne nous décourage pas. « Voilà dix-neuf siècles, dit un pieux et éloquent
LA POLITIQUE CHRÉTIENNE. 451 évêque, que la sainte Eglise travaille pour élever les faibles. Nous arrivons à ce moment critique d'une société qui se transforme et qui déplace Faction du christianisme parce qu'elle ne le comprend pas. Oui, la société moderne fait un effort désespéré pour se passer du christianisme; mais notr€ devoir est de ne pas le permettre, de résister à cette tendance, et c'est pour cela que nous irons vers les faibles et que nous les couvrirons de notre tendresse et de notre dévouement * . »
Usons, nous, enfants de TÉglise, du droit qu'on nous laisse, si limité et si insuffisant qu'il soit. Poussons, par une vigoureuse initiative, à la solution de cette question de l'association populaire, la plus pressante des questions de la politique contemporaine. Encourageons et suscitons partout l'association honnête; aidons aux efforts qu'accomplissent les classes ouvrières pour affirmer leur liberté en mettant en commun leur activité et leurs ressources. Quand nous aurons créé dans le peuple cette grande force de l'association catholique, et que le peuple en aura compris les bienfaits, il faudra bien que les pouvoirs publics lui fassent sa place et lui reconnaissent ses droits naturels. Soyons vigilants pour discerner et rejeter les conceptions d'une démocratie qui se met en révolte contre les lois naturelles et les traditions enracinées de la vie sociale ; mais soyons prompts à accueillir les combinaisons qui peuvent, dans le régime de liberté et d'égalité sous lequel nos sociétés sont destinées à vivre, grouper les forces populaires, et les mettre en mesure de se donner à elles-mêmes la cohésion et le frein qui leur font défaut.
1 Mermillod, l'Église et les Ouvriers au dix-neuvième siècle, discours prononcé à Sainte-Clotilde le 28 février 1868.
Ne dédaignons et ne condamnons pas les associations qui ont pour objet le progrès économique des classes ouvrières. Ne soyons pas trop défiants à l'égard de ce mouvement coopératif dans lequel les classes ouvrières entrent avec tant d'ardeur. La coopération, quand elle a pour but non point de renverser Tordre naturel et traditionnel du travail, mais de procurer à l'ouvrier le crédit et l'économie sur les consommations, peut être féconde en bienfaits. Dégageons-la des éléments parasites qui la compromettent et quelquefois la ruinent; travaillons à l'élever et à l'épurer, en lui donnant un mobile supérieur au simple avantage matériel, et en unissant ses membres par la charité plus que par l'intérêt. A la coopération démocratique opposons la coopération catholique. C'est l'Eglise qui a créé l'association et la coopération populaires; ramenons-les à leur source et à leur loi naturelle en les ramenant à elle. Soyons assurés que les sympathies ne nous feront pas défaut parmi les classes ouvrières, qui conservent toujours au fond du cœur le sentiment catholique et l'affection à l'Église. Elles reviendront promptement à nous, quand elles seront convaincues que l'Église ne médite rien contre leur liberté, qu'elle est, au contraire, toute prête à les aider à recouvrer cette légitime part d'influence sociale qu'elles possédaient sous d'autres formes, mais très réellement, dans les temps où l'esprit catholique pénétrait et régissait nos vieilles sociétés. C'est là qu'est aujourd'hui la vraie et la grande politique chrétienne.
M. Coquille étudie tous ces grands problèmes de science sociale avec la double puissance du légiste et de l'économiste. Chez lui, point de vaines théories; il est historien
LA POLITIQUE CHRÉTIENNE. 453 autant qu'il est philosophe et pubUciste. Jamais, en discutant les difficultés du temps présent, il ne manque de faire appel à l'expérience des temps passés. C'est la vraie méthode de la politique, surtout de la politique chrétienne, en laquelle, par la puissance naturelle de la vérité, le fait et le principe concordent admirablement.
Nul n'a mieux que M. Coquille la connaissance intime du droit coutumier et des institutions du moyen âge, et peu ont comme lui la puissance de grouper les faits, d'en faire ressortir, par une critique supérieure, le véritable esprit, et de mettre en lumière les principes qui les dominent et les vivifient. Plus d'une fois, en le lisant, nous avons souhaité qu'il pût enrichir la littérature juridique d'une histoire complète et méthodique du droit public et privé du moyen âge. Un célèbre jurisconsulte, à qui M. Coquille tient par les liens du nom et de la parenté, a beaucoup contribué à égarer la science sur les questions de liberté religieuse et de droit social. Il serait digne de l'arri ère-neveu de Guy Coquille de nous donner un livre que le savoir et le style de l'auteur auraient bientôt rendu classique, et dans lequel nous retrouverions, sous ses véritables traits, ce droit des siècles catholiques que les docteurs du césarisme et de la Réforme ont si impudemment défiguré et calomnié.
DU
GÉSARISME DANS L'ANTIQUITÉ