‹ Mélanges de politique et d'économieChapitre 38 sur 44 · M. COQUILLE · texte numérisé non relu

M. COQUILLE

rédaxîtenr du Monde,

On parle beaucoup et à tout propos , dans les journaux et ailleurs, du césarisme. Les uns l'exaltent, les autres le maudissent, mais rarement on le définit et on en marque avec précision les caractères. Nous sommes en un temps où les impressions prévalent sur les doctrines. Nous nous arrêtons aisément aux mots , et nous nous dispensons trop souvent de nous rendre compte des choses qu'ils couvrent. Pourtant, nous avons le plus pressant intérêt à savoir au juste ce qu'est le césarisme. De tous les côtés il nous menace, en haut comme en bas, du côté des princes comme du côté des masses. En lui se concentrent toutes les doctrines et toutes les forces de la Révolution. Or, chaque jour la Révolution dévoile

DU CÉSARISME DANS L'ANTIQUITÉ. 455 plus ouvertement ses desseins et organise plus complètement les forces par lesquelles elle se dispose à nous imposer son joug.

Pour M. Coquille, le césarisme est le dernier mot de la guerre que la Révolution a entreprise contre l'Église. La Révolution poursuit rabaissement et l'effacement de rÉglise dans la vie publique, en attendant qu'elle puisse en opérer la destruction radicale, par l'émancipation absolue des consciences, dans la vie privée. Le césarisme, c'est la Révolution incarnée en un homme, lequel, au nom du droit souv^erain des peuples, impose à la société la réalisation de l'idée démocratique.

« Le césarisme, dit M. Coquille, a introduit dans la politique une notion nouvelle, celle de la force. Certes, la force s'exerçait avant les Césars; mais ce fait n'était pas accepté comme un droit, une révélation de la justice. Aujourd'hui, l'idée qu'il n'y a d'autre droit que la force est très répandue. L'ère des révolutions modernes nous rejette dans la théorie de l'Empire romain. Que sont nos gouvernements depuis 89? des faits de force majeure. Comment la conscience publique résisterait-elle à tant de révolutions mettant en honneur le pour et le contre? Après avoir subi ces systèmes contraires, les hommes se disent que le droit est un mot et que la force est la seule reine du monde, le critérium des actions et des intérêts. Les progrès du socialisme ont dépassé toute crainte et toute espérance. Et qu'est-il, sinon le règne de la force, un remaniement social par voie d'autorité? »

La conception libérale de l'État conduit fatalement à ce régime de la force. Si l'État subsiste exclusivement et parfaitement de lui-même, si le commandement dans

Tordre civil n'a besoin pour se faire obéir d'aucune sanction d'un ordre supérieur; si les pouvoirs politiques se prétendent affranchis de toute règle posée par une autorité instituée de Dieu pour définir ce qui est permis et ce qui ne l'est pas , ce qui est bien et ce qui est mal, où iront-ils chercher la raison dernière de leur autorité, sinon dans la société qu'ils représentent et qu'ils régissent? Or, de cette masse d'individus qui composent la société, comment dégager une idée et une volonté, si ce n'est par la loi du nombre? Et qu'est-ce que la loi du nombre, si ce n'est la loi de la force? Dans la démocratie pure, c'est la loi de la force qui s'applique avec toute sa simplicité et toute sa rigueur. Dans le parlementarisme , qui est comme le précurseur de la démocratie , c'est la loi du nombre qui règne , mais appliquée avec une certaine timidité et une certaine inconséquence.

M. Coquille signale, avec la sagacité qui lui est habituelle, cette parenté du libéralisme et du parlementarisme avec la démocratie et avec le césarisme. « Le régime parlementaire, tel qu'il est pratiqué sur le continent européen, est le précurseur du césarisme. Il s'est établi à la suite des révolutions comme agent de désordre et de destruction sociale. Dans les anciennes constitutions d'États chrétiens, l'élection était un principe conservateur, parce qu'elle représentait des intérêts organisés, hiérarchisés, et se subordonnait à une loi religieuse, morale, politique. Les élections d'avant 89 n'émanaient pas de la souveraineté du peuple , de l'autorité du nombre, de la force. Le régime de la force ne rencontre plus d'obstacles. Il est convenu que les gouvernements ne sont plus de droit, mais de fait. Les souverains,

dans leur haute sagesse, se sont rendu ce témoignage, en propageant eux-mêmes le principe de l'insurrection. Et qu'avons-nous vu? Des rois fabriqués dans des conférences diplomatiques! Ils avaient à peine reçu l'accolade de leurs collègues, que le droit à l'insurrection les balayait , et la diplomatie les accueillait par un : Je ne vous connais plus! En Grèce et dans les Principautés danubiennes, tous les souverains de l'Europe ont été appelés à contresigner le droit de l'insurrection ! »

M. Coquille écrivait ces lignes au mois d'août 1869, et nous assistons présentement aux convulsions de l'ordre européen sous les étreintes de la force brutale. Quand on a fait du nombre et de la force le principe de la législation intérieure de chaque peuple, comment empécherait-on cette même loi de trouver son application dans l'ordre général de la société humaine?

Les césars de notre âge, hallucinés par les vagues théories de la philosophie humanitaire, se considèrent comme les Messies du monde nouveau que doit enfanter la puissance de la raison humaine affranchie désormais de toute tutelle surnaturelle. Le plus célèbre d'entre eux, le plus coupable et aujourd'hui le plus malheureux, a exprimé cette pensée avec une confiance naïve , à laquelle les événements ont donné un cruel démenti. « Lorsque la Providence suscite des hommes tels que César, Gharlemagne, Napoléon (Charlemagne est de trop ici), c'est pour tracer aux peuples la voie qu'ils doivent suivre, marquer du sceau de leur génie une ère nouvelle, et accomplir en quelques années le travail de plusieurs siècles. Heureux les peuples qui les comprennent et les suivent ! Malheur à ceux qui les méconnaissent et les com-

battent! Ils font comme les Juifs, ils crucifient leur Messie, ils sont aveugles et coupables ^ »

Hélas! il n'est que trop vrai! les peuples que la Révolution a affolés sont aveugles et coupables, et malheureusement, dans leur passion et leur aveuglement, ils sont incorrigibles. Il est encore, au moment présent, d'autres Messies qui courent le monde, et qui se vantent d'opérer, par la vertu de la démocratie, la rédemption du peuple. Et il y a dans le peuple, et quelquefois parmi ceux qui sont chargés de le guider et de le contenir, des aveugles et des coupables qui secondent leurs desseins.

Au nombre des influences qui ont le plus contribué à introduire le césarisme dans les idées et dans la pratique gouvernementale, il faut mettre les doctrines des légistes. Les légistes ont toujours secondé les entreprises de l'absolutisme contre la liberté des peuples. « L'esprit des corps judiciaires et administratifs, dit Augustin Thierry, n'admettait qu'un droit, celui de l'État, qu'une liberté, celle du prince, qu'un intérêt, celui de l'ordre sous une tutelle absolue, et leur logique ne faisait pas aux privilèges de la roture plus de grâce qu'à ceux de la noblesse ^. » C'est parmi les légistes que se rencontrent les adversaires les plus tenaces et les plus habiles de l'autorité de l'Église, laquelle seule fait sérieusement obstacle aux entreprises du césarisme. Les légistes modernes ont trop suivi la voie ouverte par les jurisconsultes romains de l'époque des césars. Il est urgent de dégager la jurisprudence des peuples chrétiens des préjugés dont elle est encombrée. La recherche de toutes les traces du césarisme païen,

1 Napoléon III^ préface de la Vie de César.

2 Histoire du Tiers-Etat, chap. ni.

ET DANS LES TEMPS MODERNES. 459 dans Fœuvre des légistes depuis le treizième siècle, n'est pas un des côtés les moins intéressants et les moins instructifs des écrits de M. Coquille, particulièrement de celui que nous examinons en ce moment.

M. Coquille porte un nom célèbre dans la jurisprudence française. Entre lui et Guy Coquille, le grand jurisconsulte nivernais, dont M. Dupin aîné rappelait, il y a une trentaine d'années, les mérites devant la Cour de cassation , il n'y a pas seulement le lien de la parenté , il y a aussi des ressemblances pour l'élévation des vues, le tour ingénieux, les vastes connaissances et la pénétration juridique. Mais il y a entre eux un trait de dissemblance profonde; Guy Coquille était gallican, tandis que M. Coquille, qui a passé toutes les années de sa maturité dans la collaboration de Y Univers et du Monde, est un des plus fermes champions des principes de l'orthodoxie romaine dans les sciences politiques et juridiques. La conviction profonde de la nécessité d'une restauration totale du droit par les principes catholiques domine dans tous les écrits de M. Coquille; elle en fait la force et l'originalité.

Nos écoles modernes de jurisprudence , trop occupées de droit romain , semblent avoir oublié que les sociétés chrétiennes ont produit dans l'ordre de la vie publique comme dans celui de la vie privée , un système de droit aussi supérieur au droit romain que le christianisme est supérieur au paganisme.

Loin de nous la pensée de déprécier le droit romain. Il sera toujours, pour l'art de dégager et de préciser les questions , pour le sens à la fois logique et pratique des décisions , pour la simplicité , la netteté et l'élégance de Fexpression, la plus grande école du jurisconsulte. Mais

il y a dans cette œuvre longuement élaborée par le génie de Rome antique, comme dans toutes les œuvres da génie païen, un mélange continuel de vérités et d'erreurs dont il est d'autant plus nécessaire de se garder, que les vérités servent quelquefois à faire accepter trop facilement les erreurs les plus pernicieuses.

L'esprit du césarisme a toujours été au fond du droit romain, comme il est au fond de toute la vie sociale des peuples païens. Pour ne citer qu'un exemple, c'est l'introduction des principes du droit romain des césars qui a fait disparaître du droit moderne, dans la plus grande partie de l'Europe, la règle du jugement par les pairs. Le docteur Jarke , cité par M. Coquille , fait remarquer que dans le sud de l'Allemagne , l'introduction du droit romain vint arrêter les progrès dans la liberté et dans le bien-être qu'accomplissait la classe rurale, sous l'empire du droit coutumier; il rapporte les paroles dédaigneuses d'un célèbre jurisconsulte allemand, Pierre d'Andlau, sur le droit qu'avaient les gens de la campagne d'être jugés par leurs pairs : « Nul abus ne me paraît plus grand que celui en vertu duquel la justice est rendue en ce pays par des hommes qui cultivent la terre, et que les lois dispensent précisément à cause de leur incapacité et de leur ignorance du droit. » Voilà bien le mépris superbe des légistes pour le peuple , et cette prétention de tout soumettre à la règle de la pure raison et du droit abstrait, qui est un des caractères du césarisme.

On sent partout, dans les ouvrages de M. Coquille, le véritable esprit du jurisconsulte , en prenant cette qualification dans sa plus juste et sa plus haute acception. Pour lui la science du droit ne saurait être comprise sans

la philosophie et sans l'histoire. Il n'y a pas de nos jours d'écrivain plus sérieusement versé dans Fhistoire du droit chrétien , dont il a fouillé tous les recoins. D'ailleurs, personne mieux que lui ne comprend le rôle des principes dans la jurisprudence, et la nécessité de la logique qui déduit des principes leurs légitimes conséquences.

Notre âge fantaisiste a peu de goût pour la logique. Le scepticisme, qui obscurcit parmi nous les principes, détend et affaiblit la logique. Aujourd'hui on comprend peu Arislote et sa méthode sévère ; il semble qu'on le redoute, parce qu'on redoute la vérité. M. Coquille fait remarquer que les peuples modernes ont presque cessé de raisonner. « Ceci, dit-il, a l'air d'un paradoxe et n'en est pas moins vrai. La logique, qui est la science du raisonnement, a disparu. De là tant de discussions avortées. L'érudition et l'imagination dominent exclusivement; chacun marche à sa propre lumière. Aussi les esprits ne peuvent se rencontrer, même pour se combattre. Le raisonnement ne peut être compris que comme le développement des conséquences renfermées dans certaines vérités. Alors la discussion a un terrain commun. Ceux qui reprochent à l'Église d'avoir étouffé le raisonnement ne savent pas que l'Église a donné à la raison une nouvelle force, en augmentant pour l'homme le nombre des vérités fondamentales , en lui ouvrant une source intarissable de déductions certaines. Il est à remarquer que les siècles de foi sont ceux où l'on a le plus raisonné et où le raisonnement a pris la forme la plus sûre et la plus régulière. La scolastique est la règle du raisonnement, et comme le raisonnement est l'attribut principal de la

raison , il est exact de dire que le moyen âge a été le triomphe de la raison à bien plus juste titre que les temps modernes. »

Dans cet abandon universel des principes il ne reste plus que la raison du plus fort, c'est-à-dire le césarisme. Il y a aujourd'hui deux formes du césarisme : il y a le césarisme du droit divin et le césarisme démocratique et révolutionnaire. Mais, qu'il vienne d'en haut ou d'en bas, le césarisme est toujours une force qui prétend tout absorber, et qui fatalement entre en lutte avec l'autorité de l'Eglise catholique, gardienne de toutes les libertés, parce qu'elle est la gardienne de tous les devoirs.

A l'orient et au centre de l'Europe, c'est le césarisme de droit divin qui domine. En Allemagne particulièrement, jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle, les légistes font prédominer les principes du droit romain du Bas-Empire. La servitude que les Germains repoussaient quand elle venait les armes à la main , ils l'ont acceptée quand elle leur a été présentée sous la forme savante de la législation. C'est en Allemagne que les prétentions impériales s'affichent avec le plus de hauteur et de persévérance. « L'Allemagne, dit M. Coquille, se trouva césarienne par ses empereurs et par toute la littérature juridique à la solde des empereurs. Tout s'empressa autour de la puissance : le droit romain devint l'échelon de la fortune et des honneurs, et se propagea rapidement. Le droit romain a toujours été le droit commun de l'empire d'Allemagne. C'est en Allemagne et en Italie seulement que les légistes ont osé déclarer que l'empereur avait une juridiction universelle. » Cette affinité de l'Allemagne et de l'Italie sur le terrain du césarisme n'est-elle pas

ET DANS LES TEMPS MODERNES. 463 aujourd'hui plus visible que jamais? Il est à peine nécessaire d'en faire la remarque au moment où le césar de Berlin tend la main au césar de Turin.

Il y aurait néanmoins injustice à envelopper dans une même condamnation toute la science juridique allemande. Depuis le commencement de ce siècle, le vieil esprit de liberté germanique a eu , dans la science allemande, des représentants illustres; M. Coquille se plaît à le reconnaître. « Les instincts germaniques ont été refoulés, étouffés par le droit romain. La littérature allemande date d'hier. Elle s'est échappée avec peine des langes du romanisme : une longue enfance semble avoir pesé sur la race germanique. Depuis 89, l'Allemagne s'est remuée , elle a interrogé ses coutumes , ses traditions chrétiennes. Les érudits ont exploré le champ du passé; et, malgré les nombreux préjugés de secte, ils ont mis à découvert des trésors et avancé la réconciliation du monde moderne avec la vérité. L'Eglise catholique leur doit beaucoup. Il faut chercher les germes de l'unité allemande dans les temps qui ont précédé la Réforme. Le catholicisme fournit les principes de liberté que le césarisme a constamment refusés à l'Allemagne. La réaction a commencé par l'école historique dont M. de Savigny a été le premier et le plus illustre représentant. Le droit romain qu'a professé M. de Savigny n'est déjà plus le droit romain anti-allemand qui s'étale dans les livres d'Heineccius, c'est un droit qui se germanise autant que possible et essaie de se nationaliser. M. de Savigny ne se renferme pas dans le droit des Pandectes, il ne ramène pas violemment ou par fraude les faits sous l'interprétation justinienne; il tient compte du mouvement histo-

rique et des traditions nationales. C'est par là qu'il a mérité les sympathies de TAUemagne ; sur ses traces s'élanceront et se sont déjà élancés d'autres pionniers de Férudition et de la science. Ils ressusciteront le vieux droit germanique, le vieux droit chrétien. On saura que partout c'est la liberté qui est ancienne et le despotisme nouveau. Alors on comprendra par quelles circonstances et quelle déduction d'événements le despotisme a pu grandir au milieu de peuples primitivement baignés dans la lumière et la liberté chrétiennes. »

Le césarisme d'en bas , le césarisme de droit révolutionnaire , nous touche de plus près et nous cause plus de frayeur que le césarisme princier. Au fond la parenté est étroite entre les deux. On a vu souvent l'omnipotence révolutionnaire s'empresser d'abdiquer dans les mains d'un prince, de même que l'on voit les démocrates, que la Révolution a faits ses mandataires, affecter promptement des airs de princes. La Révolution a toujours eu et a présentement encore des princes à son service. C'est une triste vérité, que personne n'a plus nui que les princes à la dignité et à l'autorité des couronnes.

En regard du césarisme, M. Coquille se plaît à tracer les véritables caractères de la royauté.

La royauté, telle que l'histoire des sociétés modernes nous l'offre, est une institution éminemment chrétienne, ou pour mieux dire éminemment catholique. C'est parce que, depuis la Réforme, les princes, en perdant le sens vraiment chrétien, ont perdu la notion du devoir, qu'en leurs mains la royauté s'est trouvée si affaiblie, si abaissée, parfois même si profondément déconsidérée. « Le phénomène le plus étrange de ce temps, dit M. Coquille»

ET DANS LES TEMPS MODERNES. 'jC5 est la force de l'esprit d'agression contre les trônes, et le peu de résistance qu'y opposent les souverains. Depuis un siècle, ils semblent résignés à ce rôle de vaincus. Ce n'est pas le courage personnel qui manque aux rois ; ils s'effraient de leur responsabilité, ils doutent de leur droit. Un fait si général et si nouveau atteste une doctrine nouvelle. Le catholicisme posait sur la notion du devoir les fonctions des souverains. Investis, dans l'intérêt de tous, d'une charge, d'une dignité, ils ne pouvaient en décliner les obligations. Protéger tous les droits, faire régner l'ordre moral, telle est leur mission. La couronne de France n'est qu'une substitution perpétuelle. Et, dans la rigueur des principes, l'abdication est interdite au roi. Au devoir royal les légistes ont substitué le droit royal. Cette doctrine a grandi avec le protestantisme. Le droit étant un avantage personnel, on renonce à un droit, on transige sur un droit. Le devoir n'admet pas de transaction; il nous lie, il nous obhge en conscience. De plus, il est certain , tandis que le droit est souvent douteux , équivoque. En transformant leurs devoirs en droits , sous • l'impulsion des idées modernes , les souverains ont perdu la plus solide assise de leur puissance. Alors, comme ils ont pu agrandir leur pouvoir par ambition, ils ont pu le diminuer par leur faiblesse. Tant de concessions qui ont amené des révolutions eussent été impossibles, si les rois s'étaient crus les représentants d'un principe supérieur à eux-mêmes. »

Le devoir, tel est le premier fondement du droit et de l'autorité du monarque. C'est la conviction de cette grande vérité qui dictait naguère au plus auguste représentant du droit royal en Europe ces belles paroles :

« Je ne puis oublier que le droit monarchique est le pa- (( trimoine de la nation, ni décliner les devoirs qu'il (( m'impose envers elle. Ces devoirs, je les remplirai, « croyez-en ma parole d'honnête homme et de roi... Je (( n'abdiquerai jamais. Je ne laisserai pas porter atteinte, (( après l'avoir conservé intact pendant quarante années^ (( au principe monarchique^. »

La monarchie repose sur un principe de devoir héréditaire. M. Coquille signale ici le lien étroit qui , dans toutes les sociétés, mais surtout dans les sociétés chrétiennes, unit l'organisation de la famille à l'organisation de l'Etat. <( Le christianisme a fondé la famille sur le mariage indissoluble , et non sur la puissance d'un maître; il a restauré la filiation légitime. Et comme la société publique n'est que la famille agrandie, il a préposé à la direction sociale une famille considérée dans toute sa filiation légitime. C'est du moins le régime qui s'est établi spontanément dans toutes les sociétés chrétiennes. Il a été bafoué dans ces derniers temps sous le nom de droit divin ; mais la question est de savoir si le droit populaire est plus productif de paix sociale. »

Lorsque le droit royal puise sa raison d'être dans le devoir du monarque, la maxime favorite du parlementarisme contemporain : « Le Roi règne et ne gouverne pas, )) ne se conçoit plus. « Maxime qui n'a aucun sens, dit M. Coquille, puisque, si le Roi ne gouverne pas, on ne voit pas à quoi il peut servir. »

On ne restaurera le bon sens dans la politique qu'en y restaurant le sentiment du devoir et du sacrifice. L'auto-

i Manifestes de M. le comte de Chambord, du 5 juillet 1871 et du 2ri janvier 1872.

ET DANS LES TEMPS MODERNES. 467 rité qui ne s'appuie pas sur le principe du devoir est odieuse et tyrannique, et Ton conçoit que le monarque mette quelque empressement à en rejeter le fardeau. Mais l'autorité royale est nécessaire à la liberté, et si elle abdique, en se courbant sous les maximes du parlementarisme, c'est au préjudice des droits du peuple. Les libertés populaires ont besoin du pouvoir modérateur de la royauté. L'absolutisme parlementaire leur est aussi fatal que l'absolutisme monarchique. « Les rois, dit M. Coquille, s'imaginent se sacrifier pour leurs peuples en abandonnant les droits de leur couronne. En réalité, ils sacrifient leurs peuples à de folles utopies. La royauté est une charge sociale, exercée dans l'intérêt de tous, au nom de Dieu même, de qui les rois tirent leur autorité. C'est sous la forme de la monarchie chrétienne que les peuples ont trouvé le plus de sécurité , d'honneur et de liberté. »

Nous n'avons touché que les points dominants parmi les questions qu'aborde l'auteur du Césarisme dans l'antiquité et dans les temps modernes; c'est le domaine de la politique tout entier qu'il parcourt. Sa polémique et sa critique rencontrent toutes les controverses du temps, et partout on y retrouve cette hauteur et cette sûreté de vues que donne l'alliance du sens philosophique avec le sens historique. Nous nous sommes borné à faire connaître l'esprit général du livre ; nous promettons au lecteur qui en prendra connaissance dans le détail autant d'attrait que de solide enseignement.

ET

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