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LE PROGRÈS SOCIAL

Ces mots résument le livre publié il y a un peu plus d'un an par M. Keller, sur V Encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789, et dont une nouvelle édition vient d'être donnée dans un format réduit qui le met mieux à la portée de tous. Nous n'avons ni à faire connaître, ni à louer ce livre. Il est classé dans l'opinion des catholiques, qui ont été heureux d'y retrouver cette élévation de vues, cette fermeté de principes , ce courageux et filial dévouement au Saint-Siège, par lesquels son auteur s'est placé au premier rang des défenseurs de la liberté de l'Église et de son auguste Chef. Tous les lecteurs du Cat/wlique savent de quels témoignages significatifs le souverain Pontife l'a récemment honoré. Ces témoignages ont été d'autant plus remarqués qu'ils n'expriment pas seulement, en termes généraux, la satisfaction du père commun des fidèles, mais qu'ils sont conçus defacori à manifester nettement ses volontés au sujet de questions qui tiennent une grande place dans les préoccupations du monde catholique, et sur lesquelles, malheureusement, la controverse n'est pas encore close. Il nous a

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paru qu'il ne serait pas sans utilité de rappeler certains points saillants des doctrines sociales de ce livre, qui a été accueilli avec une faveur si marquée, au centre même de l'unité et de l'orthodoxie catholiques.

Plus que jamais les circonstances portent l'attention et la réflexion sur les périls de la société dans le présent, sur les conditions de sa reconstitution dans l'avenir. Notre règle suprême de conduite, à nous catholiques, se trouve toujours, pour la vie civile comme pour la vie spirituelle, dans les décisions du Pontife romain, qui a reçu mission de définir, au nom de Dieu même et de son autorité, les grands principes de l'ordre dogmatique et moral. Notre devoir est d'accepter, de répandre^ d'appliquer en toutes choses ces arrêts de l'infaillibilité pontificale ; et de les appliquer, non point avec les interprétations dans lesquelles il pourrait nous être commode de les renfermer, mais dans toute leur étendue, et avec le sens même que leur donne l'autorité dont ils émanent.

Mieux que jamais, on peut aujourd'hui comprendre que ce n'est pas seulement dans les choses qui constituent le domaine propre de l'infaillibilité, que l'autorité romaine doit être écoutée et suivie. Sur toutes les questions de conduite générale , toutes les fois qu'il s'agit de la destinée morale de l'homme et de la société, l'Église, établie de Dieu pour aider le genre humain à accomplir ses fins, possède des lumières supérieures, et c'est par elle particulièrement que la Providence se révèle dans le gouvernement des affaires du monde. Est-ce au milieu des ténèbres qui envahissent le monde social, alors que l'audace des théories et l'instabilité des faits jettent dans une douloureuse anxiété les cœurs les plus fermes, alors que

Eï LE PROGRÈS SOCIAL. 473 les plus habiles se reconnaissent impuissants à discerner les éventualités de Tavenir même le plus prochain ; est-ce en un pareil moment qu'il faut rappeler combien est courte la sagesse humaine?

A qui irions-nous, si ce n'est à Celui qui a les paroles de la vie? Il nous siérait peu, à nous catholiques, d'imiter la suffisance des politiques de la libre-pensée, qui ne reconnaissent d'autre autorité que celle de leur génie, et que Dieu châtie, en ce moment même, par la confusion et l'impuissance où il les laisse se débattre. Nous ne trouverions à cela ni avantage ni honneur. Notre honneur, à nous, est dans notre fidélité à accomplir l'œuvre de Dieu pour elle-même, et telle que Dieu nous la propose; notre force est toute dans notre abnégation.

Cherchons, par les lumières naturelles de notre esprit, par l'étude attentive du passé, par les analogies de l'histoire et les lois immuables de l'ordre moral, à nous affermir et à nous diriger dans les voies que la Providence a ouvertes à notre libre activité; mais n'essayons pas de franchir les limites que nous trace l'Église, interprète de la volonté souveraine de Dieu. Livrés à nos forces propres, nous tomberions bientôt au-dessous de nos adversaires, qui, eux du moins, conservent toujours la puissance de leur ténacité dans l'erreur et de leur union dans la haine du bien et de la vérité.

Partout dans le livre de M. Keller on retrouve cette idée capitale : que la condition première des progrès de la vie sociale, c'est l'acceptation franche et entière des enseignements et de la discipline de l'Église. C'est par la fidélité aux préceptes et à l'esprit de l'Église, sans cesse soutenue et ranimée par l'infatigable vigilance des Pon-

tifes romains, que le monde chrétien s'est élevé à cette liberté, à cette prospérité et à cette puissance, qui le placent si haut au-dessus des nations auxquelles ont manqué les lumières du christianisme et les paternelles sévérités de l'autorité pontificale.

M. Keller expose, avec une entière franchise, les principes de la politique chrétienne. Il croit que le temps des vérités diminuées est passé, que la loyauté est notre premier devoir, et qu'à ceux qui nous attaquent en face, et qui veulent savoir le fond de notre pensée, il faut la dire sans réticences et. sans ménagements. Mais cette franchise s'allie toujours au respect le plus scrupuleux des devoirs de la charité.

On ne trouvera pas dans le livre de M. Keller une seule parole dont puissent être offensés ou contristés ceux qui ne partagent pas ses convictions, sur la direction à donner présentement à la polémique catholique, et sur la question si délicate des rapports de l'ordre temporel avec l'ordre spirituel. Il y a dans ce procédé autant de justice que de bon* goût. Qui ne sait à quelles illusions les plus sages et les plus dévoués peuvent être entraînés, en ce temps où le monde se porte, avec un empressement passionné, vers tout ce qui semble grandir et affranchir l'humanité, et où l'erreur réussit à cacher, sous l'apparence des plus généreuses et des plus légitimes ambitions de notre nature, ses conceptions les plus pernicieuses. Comment d'ailleurs pourrions-nous oublier que beaucoup d'entre nous, avant d'être rappelés à la vérité par les solennels avertissements du successeur de Pierre, avaient partagé les illusions libérales qui fascinent notre siècle ?

Nous ne reprendrons pas, avec M. Keller, Texposé de

ET LE PROGRÈS SOCIAL. 475 la doctrine catholique sur les rapports de la société civile avec la société spirituelle, sur les devoirs de TÉtat envers l'Église, et sur les droits de TÉglise vis-à-vis de l'Etat. Cet exposé a été fait tant de fois depuis les actes mémorables du 8 décembre 1864, les principes ont été si bien établis par les voix les plus autorisées, les règles à suivre pour leur application, dans la situation présente des choses, si clairement déterminées, toutes les objections et tous les doutes si profondément discutés, si complètement éclairés et réfutés, qu'il serait superflu d'y revenir.

Mais M. Keller ne s'est pas contenté de caractériser la véritable portée des décisions de l'autorité pontificale, et de faire voir qu'elles n'ont pas du tout pour conséquence, comme on a réussi à le faire croire à un grand nombre, d'obliger les sociétés contemporaines de revenir à la législation et aux pratiques de l'ancien régime. Tout en répandant d'abondantes lumières sur ce côté de la question, il en a saisi et fait ressortir un autre non moins important dans l'état actuel des esprits : il a établi qu'en maintenant intacts tous les droits de l'Église vis-à-vis du libéralisme moderne, l'autorité pontificale assure le règne de la vraie liberté, de la liberté de tous pour l'accomplissement des fins légitimes de Fhumanité ; il a fait voir que le progrès des classes populaires en moralité, en indépendance, en bien-être, sera toujours en proportion de la liberté et de l'autorité dont l'Église jouira dans la société ; que lorsque l'Église déclare la guerre au libéralisme, c'est-à-dire à la fausse liberté inaugurée par le rationalisme de 89, c'est la cause du peuple qu'elle défend contre les plus riches et les plus forts, pour qui le libéralisme n'est qu'un moyen de domination et d'exploitation.

La liberté de l'Église et la liberté du peuple sont, en toutes choses, étroitement liées. Mais la liberté de l'Église n'est réelle et assurée, que si les pouvoirs publics la protègent contre les lussions qui sans cesse, par la ruse et par la force, tendent à faire prévaloir Terreur et le mal sur la vérité et le bien. M. Keller met cette vérité en pleine évidence :

« Le mal, dit-il, est autour de lui, la négation et l'anéantissement du bien. Non seulement le mal détruit les fruits du bien, mais il le poursuit d'une haine, d'une rage implacable. De là la guerre qui est toute l'histoire de l'humanité. De là, pour le bien, la nécessité de se défendre contre les provocations, les ruses, les violences et l'oppression du dehors. La vertu ne peut être imposée, mais elle a besoin d'être protégée. Dans cette lutte, la liberté rehgieuse, la plus précieuse de toutes, est aussi la plus exposée, car elle est le rempart de toutes les autres, et elle est en butte aux attaques de tous les égoïsmes et de toutes les tyrannies conjurés. La vérité religieuse une fois reconnue, il est urgent de lui accorder le droit de légitime défense, qui n'est pas autre chose que la légitime défense de la société, de l'autorité, et de toutes les vérités politiques et sociales. Sans cet appui, la vérité demeurera à l'état individuel, réservée aux âmes héroïques ; et la multitude, livrée aux entraînements et aux artifices impunis de ceux qui l'exploitent, se précipitera en aveugle sur la pente de la servitude. Accorder à l'Eglise le droit de légitime défense est le seul moyen de tenir tête à ceux qui veulent la liberté illimitée du mal, et qui, réunissant dans leurs mains tout pouvoir spirituel et temporel, confisqueraient toute autorité et toute liberté, prendraient tout l'or et toute la terre, et

ET LE PROGRÈS SOCIAL. 477 exerceraient sur le monde la plus dure des répressions et la plus honteuse des tyrannies. »

Si Ton considère attentivement le caractère général et les incidents des luttes de la politique contemporaine, on voit qu elles viennent toutes aboutir à ce point , et que c'est sur ce terrain qu'elles doivent être vidées. Il y a aujourd'hui, dans les classes ouvrières, une aspiration universelle à la liberté, au bien-être et à la dignité de la vie. En elle-même, et renfermée dans les bornes d'une modération que rendront toujours nécessaire la faiblesse et l'imperfection des choses humaines, cette aspiration est légitime. Elle est la conséquence de l'action prolongée du christianisme sur les âmes et sur la société, et le christianisme seul peut lui donner satisfaction, par la pratique de l'abnégation et de la charité. Mais pour tous ceux qui professent la doctrine de la souveraineté absolue de la raison et de la complète autonomie de l'homme, l'abnégation n'a pas de raison d'être, et la charité semble toujours tenir de la servitude.

La révolution, en laquelle se résume cette doctrine avec toutes ses conséquences pratiques, entend que chaque homme, obéissant à l'impulsion de son intérêt propre, sous la loi de l'égalité absolue , se fasse sa place dans le monde, sans réclamer jamais d'autrui, et sans rendre jamais à autrui, autre chose que la justice stricte. Cette règle, heureusement, n'est pas toujours suivie, et il y a, dans la conduite des individus, des inconséquences qui les honorent. Mais il reste vrai que , par ses maximes et ses tendances générales, la révolution manifeste son mépris pour la charité, aussi bien que son aversion pour le sacrifice qui en est la source. Cette doctrine, qui rapporte tout

à l'homme, donne pour unique mobile à la vie sociale la passion de la domination avec les avantages matériels qu'elle procure; des derniers rangs aux premiers, c'est cette passion qui anime tout. Pouvoir et richesse, ces deux mots résument tout le symbole de la démocratie. La liberté démocratique n'est autre chose que le droit de les poursuivre sans contrainte ; et cette liberté ne profite en définitive qu'à la force, seule supériorité qui se puisse faire accepter, entre des hommes dont le droit est également indéfini et les passions également insatiables.

Pour réaliser Fautonomie du peuple, la démocratie fait volontiers appel à Tassociation, mais sans en comprendre les véritables conditions. Ici comme toujours elle part du principe de la souveraineté de l'individu, en vertu de l'idée de la justice qui lui est immanente, et qu'il est appelé à développer et à réaliser dans l'ordre social. Mais comment réaliser une idée, si elle n'est revêtue d'une forme déterminée et facilement saisissable, et si elle n'a à son service une force pour la propager et la défendre? Aussi a-t-on vu toujours la démocratie demander au pouvoir, en qui se concentre et se résume l'idée dont tous les membres de la société sont participants, la formule et la force dont elle a besoin pour s'affirmer et s'imposer. Et comme il n'y a rien au-dessus de cette idée, qui n'est autre chose que la raison absolue et souveraine, le pouvoir qui la représente est nécessairement omnipotent. De là, dans l'ordre de la vie privée, les sociétés secrètes, avec leur autorité despotique et leur aveugle obéissance. De là aussi, dans l'ordre de la vie publique, l'Etat qui régit tout, centralise tout, absorbe tout. Dans l'association ainsi comprise, la liberté ne sera plus qu'une abstraction; l'égalité seule subsistera, mais

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