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ET LE PROGRES SOCIAL

et toute société aura, par le fait seul de rexistence decette autorité et de sa libre action, une garantie contre les abus persistants du pouvoir dont elle pourrait être victime.

L'Église, qui est la première et la plus vaste association qu'il y ait dans le monde, a toujours aidé à la constitution des associations particulières, par lesquelles les hommes^ s'entr'aident dans les difficultés de la vie, et par lesquelles ils se défendent contre les tentatives d'asservissement et d'exploitation, dont les plus faibles, s'ils restaient isolés, auraient fréquemment à souffrir. Dans les nations qu'inspire l'esprit de l'Église catholique, à chaque conquête que la société fait sur la servitude, à tous les degrés de la vie sociale, de la vie privée comme de la vie publique, de la vie économique comme de la vie politique, on voit les forces particulières se grouper dans l'association, et grâce à l'association, la liberté, la, dignité personnelle et le bien-être de tous suivre une marche continuellement ascendante.

Telle est la différence des régimes qu'engendrent la doctrine catholique et la doctrine démocratique, l'Église et la Révolution (1). Elle est aussi profonde que la différence même des principes. L'Église professe le principe de la soumission de l'homme à Dieu, duquel elle tire, comme conséquence pratique, le devoir du sacrifice et de la charité. La révolution professe au contraire le principe de la souveraineté absolue de fhomme en qui réside la justice immanente. De là, comme conséquence, fexclusion ab-

(1) Ce n'est pas nous qui marquons ainsi l'opposition entre l'Église et la révolution. C'est le principal organe de la démocratie, M. Proudhon, qui a posé la question en ces termes, dans son livre sur La justice dans la Révolution et dans V Église.

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solue de tout sacrifice et de toute charité, car la charité ne saurait exister sans le sacrifice, et, pour la doctrine qui ne reconnaît à l'homme d'autre maître et d'autre fin que luimême, le sacrifice est un non-sens. De là encore le règne exclusif du droit qui se forme par une évolution incessante des germes de justice déposés au fond de la conscience humaine ; de là enfin, l'autorité absolue des hommes en qui s'incarne le droit, la souveraineté du fait par lequel se manifeste le droit, et l'absorption de tous les individus dans cette puissance de l'humanité, par laquelle tout existe, pour laquelle tout se fait et sur laquelle domine une implacable fatalité.

C'est le paganisme qui renaît. Non plus le paganisme des peuples dans l'enfance, tel que le connut l'antiquité, mais le paganisme des peuples mûris par une longue civilisation, dans lequel les savantes combinaisons d'une raison exercée ont remplacé les naïves inventions d'une imagination effrayée ou charmée. Au fond, ce sont pourtant les mêmes conceptions, fruit d'une raison égarée par les passions, et dans lesquelles, suivant les expressions de Bossuet « tout est Dieu excepté Dieu même ». Sous d'autres apparences ce sont les mêmes absurdités. Les adorateurs de Jupiter n'étaient pas plus crédules, mais ils étaient certainement moins niais que les foules libérales et démocrates, qui s'inclinent devant la doctrine hégélienne de l'identité de l'être et du non-être, de l'égale vérité du oui et du non, et du progrès par le principe de la contradiction. Ce sont aussi les mêmes conséquences d'asservissement et d'absorption de toutes les forces individuelles, dans les mains du pouvoir qui représente l'Etat. C'est sous la forme de la démocratie disciplinée qu'au-

ET LE PROGRÈS SOCIAL. 483 jourd'hui, de même qu'il y a deux mille ans, le paganisme politique se révèle à nous.

Le monde moderne n'aura la liberté que lorsqu'il la demandera à l'Église. Croit-on, parce que l'Église répugne à la démocratie, qu'elle répugne à la liberté? L'esprit public est aujourd'hui égaré sur ce point, par le plus étrange abus des mots et les plus déplorables malentendus. Que de gens honnêtes, sincèrement dévoués au bien public, s'imaginent que la démocratie ne représente qu'une aspiration, trop impatiente peut-être, mais au fond parfaitement légitime, des classes populaires, à une liberté politique plus étendue et à une condition meilleure. Ils ne voient pas que la démocratie, telle que nous venons de la définir, et telle qu'elle-même s'affirme par ses organes les plus accrédités, est la négation de toute liberté, et en même temps de toute vertu, parce qu'il n'y a pas de vertu véritable sans le sacrifice. Eux, qui veulent sincèrement l'amélioration de la condition du peuple, ne voient pas que la démocratie est impuissante à la réaliser, parce que le peuple ne peut s'élever en dignité et en bien-être que par la liberté et la vertu.

Si, lorsqu'on parle de démocratie, il ne s'agissait que de cette impulsion générale, qui porte aujourd'hui les classes populaires à réclamer une certaine part de concours dans les institutions, dans les droits par lesquels la société cherche à se garantir contre les abus possibles du pouvoir, ainsi qu'une protection plus efficace pour les intérêts sacrés du travail, qui refuserait d'être démocrate? Rien n'est plus légitime, et rien n'est plus naturel que le grand mouvement d'affranchissement et de progrès populaire qui est, dans l'ordre social, le trait marquant de notre

siècle. N'est-il pas naturel en effet qu'au moment où, par l'influence des idées chrétiennes, les classes vouées an travail sont arrivées à la plus complète liberté civile, elles soient appelées à intervenir, suivant la mesure de leur aptitude, dans les affaires générales de la société dont elles forment la plus grande partie? L'histoire ne nous faitelle pas voir que toujours les droits politiques suivent les droits civils? Et quoi de plus légitime que cette revendication d'une certaine coopération dans les affaires publiques par les classes ouvrières, lorsque leurs vertus et leurs lumières les en rendent dignes, puisque, après tout, le gouvernement et les pouvoirs publics existent principalement pour elles, et ont pour premier devoir de travailler à leur prospérité? Ces préoccupations populaires sont aujourd'hui, personne ne le peut nier, générales,, constantes, irrésistibles. Égarées et exagérées en certaine?/ choses, elles sont justes au fond, et il nous est impossible de ne pas voir, dans la puissante impulsion qu'elles impriment à toutes les sociétés, quelque grand dessein de la- Providence.

C'est de nous, catholiques, c'est de l'influence indirecte , mais très efficace néanmoins , de l'Église sur la vie sociale qu'elles procèdent; c'est à nous de les seconder, de les éclairer et de les ramener quand elles s'égarent. C'est à nous d'arracher le peuple aux dangereuses erreurs et aux coupables menées de la démocratie, en lui* rendant le sentiment vrai de la liberté chrétienne, et en l'aidant à en faire reconnaître les droits. Nous nous garderons de nous laisser prendre à la tromperie du suffrage universel, dans lequel, trop souvent, on croit pouvoir aujourd'hui résumer toutes les conquêtes de la liberté popu-

ET LE PROGRÈS SOCIAL. 485 laire. Nous nous efforcerons de faire comprendre au peuple, aussi bien qu'à ceux qui s'attribuent la mission de faire valoir ses droits, que cette souveraineté, fondée sur la seule puissance du nombre, ne va pas à autre chose qu'à faire du peuple l'instrument de sa propre servitude. Le bon sens nous dit qu'un homme, dont le travail manuel absorbe toutes les heures, ne saurait être appelé à décider de la direction à donner aux affaires publiques, de la même façon et avec la même autorité que l'homme dont les occupations ordinaires ont ouvert l'esprit aux considérations générales de la politique et aux difficiles problèmes de l'organisation sociale. Ne demandons aux classes populaires que ce qu'elles peuvent donner utilement pour elles-mêmes et pour la société tout entière. Rendre le peuple maître d'intérêts généraux qu'il ne comprend pas, c'est la dernière et la plus dangereuse extravagance. Que Ton se rappelle comment ont fini les démocraties des cités antiques, démocraties si intelligentes pourtant qu'on a pu dire qu'elles étaient de véritables aristocraties.

Il est naturel et avantageux que tous soient appelés à exercer leur part d'influence sur la chose publique, qui est la chose de tous, mais chacun ne doit y être appelé que pour y apporter la part d'influence et de lumière, qui répond à sa capacité et à sa condition dans la société.

Que toutes les forces qui concourent au mouvement de la vie sociale se groupent suivant leurs affmités naturelles, que les intérêts identiques se rapprochent par l'association, et dès lors le problème de l'intervention du peuple dans les affaires publiques sera aisément résolu. Que le peuple soit le maître de ses intérêts à lui, qu'il les régisse dans les sociétés formées par sa libre initiative, et

contenues par les lois dans les bornes de l'intérêt général, voilà pour lui le self-government véritable. Ces groupes qui représentent, dans leur diversité et dans leur ordre hiérarchique, tous les grands intérêts et toutes les grandes fonctions de la vie sociale, formeront les premières assises de l'édifice politique. Chacun d'eux manifestera des vœux, désignera des mandataires; ceux-ci, placés plus haut déjà dans Tordre social, plus éclairés et par conséquent plus dégagés des préoccupations étroites de localité et de profession, mais toujours pourtant en communion d'intérêts et de sentiments avec les groupes dont ils sont sortis, concourront à constituer par leurs choix la représentation nationale. Le vote du peuple ne sera plus alors un vote de direction politique, mais un vote de confiance. Dans ces groupes, où les hommes se trouvent rapprochés par les intérêts sérieux et pratiques de la vie, les passions populaires d'un côté, la pression du pouvoir de l'autre, seront suffisamment tempérées et contenues. Ces intérêts, étroitement liés à l'existence journalière de chacun, seront toujours conservateurs, chez des peuples où toute moralité n'aura point péri. C'est en y faisant appel qu'on pourra constituer, dans l'ordre politique, une force à la fois conservatrice et populaire.

Il faut donc que la reconstitution sociale précède la reconstitution politique. L'histoire des classes populaires nous apprend, qu'à chaque pas qu'elles ont fait dans les voies de leur affranchissement, c'est par l'association qu'elles ont organisé et assuré la liberté qu'elles venaient de conquérir. C'est à l'Eglise que le peuple doit la liberté ; c'est à elle aussi qu'il faut faire remonter, pour une grande part, l'impulsion qui a produit les associations

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