LA LIBERTÉ
Au milieu de toutes les transformations et de toutes les perturbations, il y a un fond de vérités supérieures et un ordre de faits traditionnels contre lequel le flot révolutionnaire épuise en vain ses efl'orts. A peine la tourmente est-elle apaisée que, sur ce terrain solide des principes et des vieilles coutumes, les mœurs se refont et Tordre politique se reconstitue. Là sont les véritables règles de Tautorité et de la liberté. Bien des choses passent, mais celles-ci demeurent, et, si elles venaient à périr, ce serait la société elle-même qui périrait avec elles.
Il peut y avoir, aux divers âges de la vie des nations, ou plus de liberté ou plus d'autorité. Le droit et l'influence politique peuvent être attribués au grand nombre, ou être réservés à une minorité d'élite. Ils pourront être diversement répartis entre les individus, ou entre les groupes dans lesquels se concentre l'activité sociale; mais toujours l'autorité aura à contenir la liberté sous la loi du bien; toujours aussi la liberté, dans les limites du possible, et suivant les conditions extérieures de chaque
époque, sera la légitime préoccupation et le droit incontestable de la société. Gomme jamais il n'y eut de société sans pouvoir, jamais non plus il n'y eut de société sans liberté; toutefois les formes de la liberté sont différentes suivant le degré d'avancement moral et matériel des peuples. Les libertés d'autrefois ne seraient plus pour nous que servitudes, et néanmoins, pour ceux qui les pratiquaient, c'étaient bien des libertés. Dans les institutions qui les contenaient, on trouve reconnues et respectées, au moins en ce qu'elles ont d'essentiel, les forces morales par lesquelles l'homme remplit sa destinée; et c'est en cela, alors même qu'elles s'abritent sous la loi du privilège, qu'elles nous offrent encore les caractères propres de la liberté.
Il y a grand péril, quand on donne pour but aux aspirations populaires une liberté abstraite et mal définie, de consumer dans des luttes stériles les forces destinées à conserver et à améliorer la société. Ici plus qu'ailleurs il faut avoir toujours devant les yeux, d'abord ces règles immuables de l'ordre moral; contre lesquelles rien ne prévaut et hors desquelles rien ne sert. Puis, en même temps que ces règles, qui sont aujourd'hui ce qu'elles étaient le jour où l'homme apparut sur la terre, il faut considérer les applications que l'humanité en a faites ; il faut rechercher à travers les siècles comment, en fait, se sont établis, suivant ces principes supérieurs, l'ordre, la combinaison et l'emploi des forces dans le corps social.
Appuyé sur les principes et sur la tradition, l'esprit de progrès ne perdra rien de son énergie; son œuvre s'accomplira avec d'autant plus de succès que l'utopie y aura moins de part. On s'attachera à cette œuvre toujours