I. — LA LIBERTÉ
longue et toujours difficile, avec plus d'unanimité et de résolution, quand on distinguera nettement, par la considération sérieuse de ce qu'ont été les sociétés qui nous ont précédés, ce qui passe et ce qui demeure dans la vie humaine.
Les peuples qui ont été vraiment grands et prospères, et qui ont laissé de leur puissance une trace durable, sont les peuples qui ont su perfectionner leurs institutions et accroître leurs libertés, tout en restant fidèles à leurs principes et à leurs traditions. En un temps où l'on veut, au nom de la liberté, bouleverser jusque dans ses plus profondes assises l'édifice social, il est de l'intérêt et du devoir de tous d'avoir une conviction arrêtée sur la liberté en elle-même et sur les conditions d'après lesquelles il est donné aux peuples de la conserver, de l'affermir et de l'étendre.
Gardons-nous, par une aveugle et dangereuse réaction, de mépriser la liberté. Appliquons-nous à la modérer et à l'organiser; sainement comprise, elle ne sera plus cet instrument d'ambition et de désordre, dont nous ne connaissons quefcrop la fatale puissance; elle sera pour tous l'inestimable don de Dieu, par lequel l'homme s'élève à toutes les prospérités et conquiert toutes les grandeurs.
L'homme est libre pour bien faire. La faculté de mal faire n'est point de l'essence de la liberté, elle n'en est que l'abus. Socrate, au dire de Xénophon, l'entendait ainsi : Il ne regardait point comme fibre celui qui, enchaîné par ses passions, ne peut point faire le bien. On est libre, disait-il, lorsqu'on fait le bien, et l'on n'est pas libre, lorsqu'on est empêché de le faire ^ Il suit de là
1 xénophon, Memorabilia Socratis, liv. IV, c. 5, n" 3.
que personne n'est fondé à réclamer comme un droit la faculté de mal faire. Il n'y a dans le monde de droit absolu que pour la vérité et la justice. « La liberté, dit Montesquieu, ne peut consister qu'à pouvoir faire ce que l'on doit vouloir, et à n'être point contraint de faire ce que l'on ne doit pas vouloir ^ » Hors de ces principes, la liberté n'a plus de règle, et la politique, qui a pour but d'assurer, par la liberté, le bien moral et le bien matériel de la société, perd tout principe et toute base. Elle flotte dans le vague au gré des passions et des tempêtes qu'elles soulèvent.
Comment pourrait-on être fixé sur la valeur de telle ou telle organisation des libertés publiques, si l'on ne prenait pour mesure cet idéal de la liberté du bien, lequel n'est autre chose que l'ordre naturel et légitime de la vie humaine. C'est peu de dire, avec un publiciste célèbre, que ce qui attache les hommes à la liberté, « c'est le plaisir de pouvoir parler, agir, respirer, sans contrainte, sous le seul gouvernement de Dieu et des lois. » La liberté a des racines bien plus profondes et elle tend bien plus haut. Elle répond à ce besoii#que ressent l'homme, créé pour Dieu, de ne dépendre que de Dieu, dans la poursuite du bien suprême auquel tous ses efforts aspirent, et de ne sentir sur lui la main des pouvoirs humains, que lorsque la justice permet, et lorsque l'utilité sociale réclame leur intervention.
La liberté politique consiste principalement dans le concours direct ou indirect de la société à l'acte souverain qui constitue la loi. Or que peut être la loi ainsi faite, dans un état où les citoyens ont perdu le respect de la loi mo-
1 Esprit des lois, liv. XI, ch. m.
f. — LA LIBERTÉ. 17
raie, et ne s'accordent plus nettement et unanimement sur ses principes. Dans la législation d'une telle société, le caprice et Tintérêt usurperont la place de la justice. Si Thomme veut faire loi sur lui-même dans la vie civile, il faut qu'il commence par porter résolûment, dans la vie spirituelle, le joug de cette loi qu'il n'a point faite, et que Dieu lui a imposée. L'homme n'a de véritable empire sur lui-même qu'à la condition d'obéir à Dieu. Les sociétés ne diffèrent point en cela des individus. Jamais les sociétés, lorsqu'elles refuseront de reconnaître les droits souverains de Dieu, ne posséderont en paix ce droit de disposer, comme il leur convient, de leurs intérêts, qui est le caractère dominant de la liberté politique, ou, pour mieux dire, la liberté politique elle-même.
La liberté politique est l'état naturel des sociétés. Elles n'ont de repos que lorsqu'elles en ont conquis tout ce que comportent leurs vertus, leur intelligence des choses de la vie, l'étendue de leur puissance sur le monde matériel, et les conditions du travail par lequel elles créent les richesses. Non que je croie, comme on l'affirme quelquefois dans l'école démocratique, que la liberté s'acquière par le loisir et par l'aisance qui en est la source. La liberté politique dépend principalement de l'énergie et de la rectitude de la volonté, lesquelles engendrent la richesse mais ne sont point engendrées par elle. L'homme est libre vis-à-vis des pouvoirs humains quand, par sa fidélité au devoir, il fait, sous la seule impulsion de sa conscience, ce que les pouvoirs humains devraient le contraindre à faire, s'il ne s'y portait de son plein gré. Donnez à tous une volonté forte et droite, avec une intelligence suffisante du bien et de l'utile, et la société ira
d'elle-même, sans que le pouvoir ait autre chose à faire qu'à coordonner, pour l'avantage commun, toutes ces forces qui se portent spontanément à tout ce qui est bien. C'est le mode de la liberté, bien plus que la liberté elle-même, qui éprouve l'influence de la situation économique. Certes, dans les colonges de la Germanie la liberté était très réelle , mais elle n'y avait pas , et elle ne pouvait pas y avoir le caractère qu'elle a pris dans nos sociétés, où toutes les traces de la vie patriarcale sont effacées, et dans lesquelles règne une solidarité économique si vaste et si compliquée.
Tout en reconnaissant, en général, le droit de la société à participer à son gouvernement, on ne peut pas prétendre réaliser ce droit d'après une règle uniforme, et sur un type exclusif et absolu. Le temps, les mœurs, décideront du mode et de la mesure quant à l'application du droit. Ce qui est partout et pour tous un droit, c'est la liberté du devoir. Là est la vraie liberté, la liberté dans son essence et sa perfection, laquelle n'est autre chose que le pouvoir de bien faire. Les libertés personnelles des citoyens, avec toutes les libertés politiques qui les garantissent, ont été conquises par une énergique et persévérante revendication de cette liberté essentielle et suprême. Cette liberté d'accomplir tout ce que le devoir nous commande , et de ne rien faire de ce qu'il nous défend, est le fond de toutes les libertés sociales et la raison dernière de toutes les libertés politiques. Hors de là, les prétentions absolues en fait de liberté ont causé bien des mécomptes, entassé bien des ruines et fait couler bien du sang.
Au milieu de tous les changements que peut subir
I. — LA LIBERTÉ. 19 l'état social d'un peuple, sous toutes les transformations que ces changements peuvent amener dans l'organisation de ses libertés publiques , il y a deux choses qui , avec le droit à la liberté du devoir, demeurent toujours : le principe d'autorité divine, sans lequel il n'y aurait plus dans le monde aucun lien moral, et le respect de Tordre hiérarchique, sans lequel tout serait confusion et impuissance.
Il n'y a pas de constitution qui ne repose sur un certain fond de principes divins, desquels dépendent également , par la fidélité au devoir, la justice et la modération du côté des gouvernants, l'obéissance et la dignité du côté des gouvernés. Il n'y a pas non plus de constitution qui ne repose sur un certain ordre dans le commandement et dans les influences , d'après lequel toutes les forces sont réparties, tous les groupes d'activité sociale organisés en eux-mêmes et reliés les uns aux autres sous la loi d'une étroite solidarité et d'une féconde unité. Ces principes premiers, cet ordre nécessaire dans toute constitution sociale, ont pu être, par moments, contestés et ébranlés, mais ils ont survécu à toutes les négations et à toutes les attaques. Le bon sens, qui est comme la philosophie pratique des peuples, a toujours fini par y revenir ; ils sont au premier rang de ces choses qui persistent à travers toutes les vicissitudes de la vie publique et privée, et que la société ne pourrait perdre sans se perdre elle-même.
Sous l'autorité tutélaire de ces principes, l'activité humaine se déploie , la vie s'élève , s'étend , se transforme , le travail multiplie ses entreprises, perfectionne ses procédés , accroît sa puissance ; les rapports sociaux s'adou-
cissent, se régularisent, se consolident; la société devient plus grande, plus forte, plus variée ; et tous ces progrès s'accomplissent, non parce que l'homme serait parvenu à changer sa condition morale, et à s'affranchir de la loi qui lui a été donnée avec l'être même, mais, au contraire, parce qu'il a su mieux se plier à cette loi, parce qu'il a su mieux réaliser, grâce à l'énergie de sa libre obéissance, le type de perfection qu'il porte gravé au fond de sa conscience.
Rien de plus chimérique et de plus dangereux que cette conception , à laquelle la philosophie de l'histoire s'est quelquefois arrêtée, d'un âge tout humain, qui succéderait, par le cours naturel des choses , à Tâge divin et à l'âge héroïque, et dans lequel la liberté humaine, pleinement émancipée, étendrait sur le monde le règne d'une puissance intellectuelle indéfiniment progressive. Lorsque l'homme s'abandonne à ce rêve, il oublie bientôt qu'il n'est fort qu'à la condition de reconnaître et de surmonter sa faiblesse. C'est à l'heure même où il se croit assuré de tous les progrès, que l'abîme s'ouvre sous ses pas.
Sans doute, l'homme parvenu, par l'effort longtemps continué d'une civilisation déjà ancienne, au plein essor de ses facultés, agira plus par lui-même. Il pourra réaliser par ses seules forces, dans l'ordre des intérêts temporels, des entreprises pour lesquelles jadis il aurait eu besoin de tutelle et d'assistance. Que de choses se faisaient, durant les premiers âges, à l'abri du sanctuaire, où la paix, la science et l'énergie morale avaient trouvé refuge, tandis qu'aujourd'hui, dans nos sociétés plus régulières, plus compactes et plus clairvoyantes sur leurs