ANOMALIES PHYSIOLOGIQUES
4° Un pied de Phlox paniculata L. qui s’est montré dans les semis de M. Berthier, horticulteur à Nancy, a fleuri, pour la première fois, en 1872. Rien ne le distinouait jusque-là des individus au milieu desquels il est né. Mais au moment de la floraison, les quatre inflorescences qui se sont produites ont fourni des fleurs nombreuses ; depuis le 45 juillet où le bouton floral avait atteint déjà, chez beaucoup d’entre elles, leur complet développement jusqu'aux gelées, aucune d'elles ne s’est épanouie. Frappé de cette anomalie singulière, je les ai examinées avec soin et je les ai comparées aux fleurs normales de l'espèce. J'ai constaté entre elles les différences suivantes :
Le limbe de la corolle, dans ce genre, a la préfloraison tordue et forme un cône saillant avant l’anthèse ; or ce
cône est du double plus gros dans notre anomalie. Par contre, le tube de la corolle est de moitié plus court et ne dépasse pas les divisions du calice. Les étamines et le pistil sont bien conformés et sont en rapport pour leur longueur avec le tube de la corolle. Les anthères s'ouvrent dans la fleur fermée, mais tardivement ; leur pollen paraît régulier. Les trois stigmates d’abord accolés s’étalent ensuite comme dans la fleur normale.
Le 15 octobre, je me suis assuré que la plante était complètement stérile. L’occlusion de la fleur n’en seraitelle pas la cause? Ou bien serait-ce la fécondation par le pollen propre qui serait impossible ? En 1873, les mêmes faits se sont reproduits sur le même pied et, pour écarter les deux conditions que je suppose avoir été défavorables à la fécondité, j'ai ouvert plusieurs fleurs par incision, de manière à laisser pénétrer l'air et de plus j'ai procédé sur elles à la fécondation artificielle, alors que les stigmates commençaient à s’écarter l’un de l’autre et j'ai pour cette opération employé le pollen des fleurs normales s’échappant de leurs anthères. Six fleurs opérées dans ces conditions sont restées stériles.
2° En 1865, le Président de la Société centrale d’agriculture de Nancy m’apporta au printemps une pomme de terre trouvée dans sa cave et qui, au moment de la récolte, avait été atteinte par un coup de bêche. L’entaille assez profonde laissait en dehors d’elle un lambeau épais de quatre à cinq millimêtres et qui tenait à la masse dans une étendue de quatre centimètres; les lèvres de la plaie étaient béantes. Ce lambeau montrait sur sa face externe et vers son milieu un œil avec traces évidentes de l’écaille à l’aisselle de laquelle il était né. Mais cet œil ou bourgeon au lieu de se développer à l'extérieur s'était creusé bien plus que de coutume, s'était porté à l’intérieur et un
petit rameau sortait entre les lèvres de la plaie ; il portait des rudiments de feuilles étiolées. Je n’ai pas pu savoir dans quelle position ce tubercule était placé dans la cave par rapport au sol; car ce n’est qu'après son transport à la cuisine que le fait que je viens de décrire avait été observé.
Retrouvant cette observation dans mes notes, pendant l'hiver de 1871-1872, j'eus l’idée de déposer le long du mur de ma cave, qui est un peu humide et éclairée par une petite croisée, un petit tas de pelures de pommes de terre, en ayant soin de placer en dessus la partie couverte d’épiderme. Vers la fin du mois d'avril, je trouvais sur l’une de ces pelures un nouvel exemple de bourgeon se développant en sens inverse de ce qui a lieu normalement, c’est-à-dire du côté de la plaie. Un rameau long de sept centimètres présentait quatre faisseaux de radicelles et portait cinq petites feuilles vertes de plus en plus développées et dont les trois supérieures montraient deux petits lobes latéraux. Plantée dans mon jardin, cette pelure a développé de plus en plus le rameau qui en était sorti; il s’est fait jour au-dessus du sol; il a atteint trente-deux centimêtres, a produit des feuilles normales, mais n’a pas fleuri; à l’automne ce pied m'a fourni quatre tubercules dont la grosseur variait depuis celle d’une noisette jusqu’à celle d’une noix.
Ce second mémoire de tératologie végétale termine l'histoire des monstruosités que j'ai observées pendant une assez longue série d'années et dont une partie a été décrite dans mes premiers Mélanges de tératologie végétale; d’autres enfin sont disséminées dans plusieurs
mémoires édités depuis plusieurs années sur différents sujets et viennent à l’appui des doctrines que j'y ai professées. Le retard que j'ai mis à publier ce mémoire et le précédent a eu pour but de réunir en un même corps plusieurs observations du même genre et qui s’éclairent mutuellement. D'une autre part, les loisirs que me donne ma retraite m'ont permis de m’en occuper avec moins de fatigue et je m'empresse de terminer ce que j'avais à dire sur cette partie des sciences botaniques.
Ce
PAR
NEr. ED. À. GOEBbERON.
Correspondant de l'Institut,
ED
Dès l’origine de mes études botaniques, J'ai observé avec soin et étudié avec un vif intérêt les faits de tératologie végétale, que J'ai eu occasion de rencontrer et ils sont, peu à peu, devenus assez nombreux. Quelques-uns d’entre eux, exigeant une description détaillée pour débrouiller leur signification morphologique ou pour préeiser les conditions dans lesquelles ils se produisent, on été publiés dans des mémoires spéciaux ; les premiers datent des années 1845 et 1846. D’autres ont été produits à l’appui de travaux relatifs à l’étude de la symétrie des organes floraux de plusieurs familles naturelles. Mais 1l m'en restait un assez grand nombre d’inédits et de trèsvariés. J’ai commencé à en décrire une première série, en 1872, dans les Mémorres de la Société des sciences naturelles de Cherbourg, sous le titre de Mélanges de tératologie végétale et, en 1874, dans le même recueil, une seconde série sous celui de Nouveaux mélanges de tératologie végétale. Pendant ces trois dernières années, mes recherches ont été plus actives encore et très-fructueuses. J'en fais l’objet du présent travail, me réservant de publier prochainement une étude générale sur les prolifications, dont j'ai recueilli de nombreux et curieux exemples.
cdi ds