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LA CONTRAINTE ET DE LA LIBERTÉ

— H6 — soût point n^8 à un jour donnée et nul n*a le privilège de les apercevoir et de les observer. Ils sont de tous les temps, et tout le monde s'en préoccupe ; et, sous ce rapport, il n*est pas exact de dire que les études économiques soient de date récente ni qu^elles soient le partagé exclusif de quelques adeptes. Mais on n'a pas toujours érigé en méthode scientifique l'idée de relever, dans le spectacle changeant du monde matériel, les lois immuables du monde moral : et, parmi ceux qui étudient les intérêts humains, les uns^ livrant leur attention à la figure des choses, poursuivent, à travers le dédale des faits, la trace incertaine de l'utile ; les autres, préoccupés de la loi morale qui domine les faits et de l'être moral qui les subit et les exécute, cherchent d'abord et avant tout la justice, assurés que le reste est donné avec elle par surcroît. Ceux-ci placent la règle et le point d'appui de l'humanité dans la conscience individuelle, objet et condition de tout droit; ceux-là négligent et excluent la conscience individuelle. Ijà liberté responsable est la substance du monde pour les premiers ; elle n'en est qu'un accident pour les seconds.

Entre les uns et les autres il n'y a point d'accord possible. Un abîme sépare les deux voies^ Au bout de l'une est l'inviolabilité absolue, au bout de l'autre l'anéantis-* sèment complet de la personne humaine ; ici l'indépendance avec le devoir, là l'esclavage et la suppression dé toute obligation.

Je sais que je ne fais que répéter, bien imparfaitement» des choses dites cent fois et cent fois prouvées ; mais fi sais aussi que ces choses sont méconnues et niées chaque jour; et, tant qu'elles seront méconnues, il sera utile de les répéter. Quand on parle, en termes absolus et in»*

définiâ, de la liberté et de la justice, tout le monde eôt d'accord. Quand même on applique à quelques-unes des formes générales qu'elles peuvent revêtir, ces notions de la liberté et de la justice; quand on parle de la liberté civile^ de la liberté de la conscience, de Tégalité devant la loi; on est assuré, dés^ormais au moins^ d'éveiller les plus nombreuses et les plus chaleureuses sympathies ♦ et les voix les plus puissantes et les moins accoutumées à s'unir se disputent l'honneur de soutenir de concert ced glorieuses devises. Mais quand on passe à l'application usuelle et au détail des faits; quand il s'agit de réaliser < dans les divers domaines et les manifestations diverses de l'activité indivi* duelle, ces mêmes lois dont l'activité individuelle est toute l'occasion et tout l'objet; alora tout change : et cette même liberté qu'on proclamait naguère, cette même justice dont on se prévalait, dont où se prévaut encore, on se retourne contre elleà dès quelles prétendent régir la sphère de h richesse et de l'industrie^ Elles sont invariables cependant et indivisibles^ et nulle atteinte ne peut leur être portée, dans aucune des car* rières ouvertes à l'homme, qui ne les atteigne tout entières et n'atteigne l'homme lui-même. Le théâtre peut faire ou-»^ blier Facteur, mais c'est sur lui que tout retombe ; et l'on a beau faire, il faut, à la fin, se trouver nettement en tàcé de lui. Hier on troublait, par des vues d'équilibre artifl* ciel ou des prétentions dé patriotisme exclusif^ le libre mouvement de l'industrie ou le nivellement naturel dps produits et des prix : aujourd'hui l'on met la main, dang la pensée de rémunérer et d'encourager le travail, sur les éléments même du travail : demain l'on ira ouvertetoent à la conscience; Ton détruira, sous le prétexte

d*assarer le bien être et la moralité, le fondement de toute moralité et de tout bien-être, la responsabilité ; et Ton supprimera, pour empêcher les hommes de se tromper et de souffrir, le seul enseignement qui apprenne à éviter la souffrance et Terreur, l'expérience. L'entraînement est irrésistible, et, une fois sur la pente, il faut la suivre ; on ne pactise pas avec les principes.

L'une des publications les plus répandues, les plus autorisées de notre époque, donne en ce moment un nouvel et éclatant exemple de cette solidarité des idées. Nous avions cru jusqu'ici, en dépit des récriminations blasphématrices et des promesses impuissantes des réformateurs, qui prétendaient changer tout cela, que l'homme était fait pour disposer de soi à ses risques et périls ; et que Dieu, en le faisant ainsi, avait pourvu à la fois à sa destinée morale et à sa destinée physique. Nous pensions que ce droit de l'homme sur lui-même, le titre le plus sublime, le bien le plus précieux de l'humanité, son caractère distinctif, le seul de ses attributs qui lui permette de s'élever au-dessus de la condition animale par la sécurité et par la vertu, méconnu si longtemps dans les sociétés païennes et brutales de l'antiquité, ne pouvait être, du moins, jamais contesté dans nos sociétés modernes, fondées sur l'égalité civile qui le suppose, et éclairées des lumières du christianisme qui le proclame. Et, quand nous rencontrions, dans nos efforts pour faire triompher les applications de ce principe suprême, cette résistance opiniâtre qui les arrête tous les jours, nous ne doutions pas que la liaison, pour nous évidente, entre le principe et les conséquences, n'échappât à nos adversaires, et qu'une fois l'enchaînement rendu visible à leurs yeux, le respect de la justice et de la dignité humaine n'eotrainât

leur adhésion. Nous nous trompions. C'est la dignité humaine elle-même qu'il faut défendre ; c'est le droit de l'individu à disposer de soi qu'il faut prouver ; c'est l'équité et l'efficacité de la loi morale de la responsabilité qu'il faut établir ; c'est la sagesse du Créateur qu'il faut justifier. La Revue des Deux-Moide^ nous déclare, avec une conviction profonde, quoique douloureuse, que le mal moral et le mal matériel viennent surtout de ce que les hommes pourvoient eux-mêmes à leur sort ; elle nous apprend que bon nombre d'entre eux sont irrévocablement incapables de ce soin ; que la liberté individuelle, dont on fait tant de bruit, n'est qu'un bien imaginaire et onéreux, dont il serait à propos de leur ôtw l'embarras ; que la responsabilité, sur laquelle on fonde cette liberté, n'est un titre que pour ceux qui en font bon usage ; et que tout irait autrement, si l'on réduisait à la paisible condition des bêtes de somme, par une sévérité tout humaine et par la compression bienveillante d'une tutelle incessante et inflexible, tous ceux qui ne font pas, pour gagner Içur vie, des efforts suffisants et suffisamment heureux : — attendu, comme le dit Aristote, que l'autorité et l^obéissance ne sont pas seulement choses nécessaires^ mais encore choses éminemment utiles (1) ; que, quand on est inférieur à ses semblables autant que le corps l'est à rame et la brute à l'homme, mi est esclave par nature (2) j qu'ainsi les uns sont naturellement libres et les autres esclaves; et que, pour ces derniers, l'esclavage est utile autant que juste (3). M. Montégut, l'auteur de la théorie

(1) Aristote, Politique, Uv. I, chap. ii, § 8; traduction Barthélémy Saint- Hilaire. ^

(2) id.,td.,§ 13.

(3) Id.,td.,$l5.

h laquelle jt fais allusido, ne cité pas Aristote, cela est vrai ; mais aes argumenta ne diffèrent en rien, je le ferai voir tout à Theure, de ceux du célèbre philosophe : et, bien qu'il n'ait prononcé le mot d'esclavage que pour déclarer à ses lecteurs que le régime auquel il voudrait voir soumettre une partie de la population française n'est pas un eâchvage ( ce qui semble indiquer qu'il ne lui a pas paru impossible de s'y tromper), mais seulement une eonirainte tuféiaire et une éducation forcée^ il enlève entièrement à ceux à qui il l'impose la disposition et la responsabilité de leur sort, ^-^ ce qui est le caractère essentiel de la servitude, t^ et il les prive si bien et si sciemment de la liberté, qu'il en réserve expressément la restitution, à titre de récompense, à ceux qui s'en montreraient dignes.

Ce n'est pas à la légère et sous forme dubitative ou paradoxale, ce n'est paiï une seule fois et en passant ; c'est avec réflexion et avec persistance, c'est à deux reprises différentes et à quatre mois d'intervalle, que ces idées de réglementation de l'activité individuelle sont ainsi exposées. Produites, une première fois, incidemment, mais avec des développements qui appelaient sur elles l'attention principale, à l'occasion d'une étude sur la misère dans la société Anglaise (1) ; elles sont reprises librement, et comme thèse directe, squs le titre significatif de : Perspectives sur le temps présenti dans un récent numéro de la Hevue 4es Éhwc-Mondes (2). Elles sont doue bien te fond de la pensée de l'auteur; elles sont donc acceptées, en toute connaissance, par le

(I) Un Missionnaire dans la cité de Londres. l*r ^loverohrfi 18^- ^2) i«rmars 1866.

recueil qui leur prête, avec persévérance , le secours d^ sa publicité si étendue. Elles méritent dès lors une attention particulière. Et, puisqu'elles présentent, dans toute sa franchise, cette doctrine de la réglementation que le Journal des Economistes combat chaque jour dans tous les systèmes qui le recèlent, de Taveû ou à rinsu de leurs auteurs, il est à propos de les examiner avec soin.

La publication du second article de M. Montégut me' détermine, après quelque hésitation, à entreprendre cette tâche délicate. J'insisterai plus spécialement, cependant, sur son premier article. C'est la répétition des mêmes idées qui, en accusant un système, justifie et commande peut-être une réfutation. Mais le second article consiste plutôt en considérations générjales à l'appui d'une théo* rie; le premier, au contraire, contient l'exposé formel d'un plan, et ce plan est le dernier mot de la théorie. C'est ce plan qu'il faut discuter pour spivre quelque ordre et s'attacher à un corps certain.

Le procédé de M. Montégut est simple, à exposer au moins. 11 consiste à ramasser, sur la surface entière d'un pays, tout ce qui se rencontre dans ce pays de paresseux, de débauchés, de mendiants, de vagabonds, de gens sans aveu, d'êtres incapables, par leur faute ou sans LEUR FAUTE, de pourvoîr h leurs premiers besoins} c'est ce qu'il appella un sarclage moral : ii r^mfpbler, à 9m^

brigader, à discipliner œs recrues d'un nouveau genre, à leur imposer le travail et la bonne conduite, et à leur fournir en retour la subsistance ; c'est ce qu'il appelle une charité militaire. C'est de la contrainte, M% Montégut ne s'en cache pas : mais il assure que cette contrainte est plus apparente que réelle, ne nuisant à personne et profitant à tous, et n'enlevant aux uns des droits illusoires que pour conserver aux autres des droits certains ; qu'elle est indispensable autant que juste, réclamée par la morale et commandée par l'intérêt ; que sans elle tout va périr, par elle tout va fleurir ; et qu'elle n'est, après tout, qu'une sage application des principes fondamentaux de toute société, la force étant destinée à procurer le bonheur et la moralité, et l'État n'étant constitué que pour faire de la force ce nob^e emploi. Pour moi, je le dis franchement, quand je vois la contrainte figurer dans une théorie, c'en est assez, je tiens cette théorie pour trompeuse et pour périlleuse, et je n'admets pas que l'on puisse jamais, ni innocemment, ni impunément, attenter, dans quelque mesure que ce soit, à la naturelle liberté de l'âme humaine. Je veux étudier pourtant avec impartialité, et dans ses conséquences et dans ses principes, le système de M. Montégut, et voir clairement ce qu'il y a de vrai ou de faux, de juste ou d'injuste, dans les moyens quMl préconise et dans les résultats qu'il s'en promet.

Une chose me saute aux yeux tout d'abord ; et je m'étonne, en vérité, qu'elle n'ait pas arrêté M. Montégut : c'est que le premier effet de la mesure qu'il propose serait une agglomération plus grande et plus dangereuse des éléments de désordre et de souffrance répandus dans la société. M. Montégut est épouvanté, non sans

raison peut-être, des périls que présente, pour Texemple et pour la sécurité, la concentra lion, sur certains points, de masses nombreuses d'existences perdues ; et il commence par* accroître et par mettre dans une évidence plus grande cette concentration. Il pense, je le sais, rendre par là plus faciles et plus eflScaces la surveillance et la répression au besoin. Mais le contraire n'est-il pas manifeste? et quelle force ne faudrait-il pas, si le mal est aussi considérable, aussi menaçant qu'on l'affirme, pour contenir, après les avoir organisées, ces armées impures? Quelques agents suffisent, dans les circonstances habi* tuelles, à procurer une sécurité jqui, malgré son imperfection, étonne quand on réfléchit; et les violations graves de la loi et de la morale publique restent à l'état d'accidents, parce que les ennemis de la morale et de la loi, épars dans la masse de la population, se sentent dominés sans cesse par cette muette et infatigable vigilance de tous sur chacun, qui ne leur permet ni de se connaître, ni de se compter, ni de s'entendre, et assure à la force publique proprement dite, unie dans son petit nombre, un infaillible avantage sur des individualités désarmées. Mais, réunissez toutes ces individualités, formez des régiments, des bataillons, des compagnies seulement, de misérables et de malfaiteurs ; dites à la société qui les redoute, dites-leur à eux-mêmes, que tous, autant qu'ils sont ainsi associés et groupés, ils ont les mêmes griefs et les mêmes désirs ; et vous verrez ce que peuvent produire, en s'excitant et en s'encourageant mutuellement, les suggestions de la souffrance, les entraînements de l'ignorance et les ardeurs de la convoitise. Les ateliers nationaux ne vous l'ont-ils pas appris avec assez d'éclat, et faut-il refaire cette douloureuse expérience? Quoi!

lei étincelles voua alarment, et voas parlez de les réunir en irrésistibles foyers 1

Une sieconde chose me frappe : c^esl Ténormité des frais qu'entraînerait rorganisatjon, même la plus incomplète, de ces ateliers nationaux ou départementaux ; et la perte de capitaux, de facultés productive», d'efforts individuels, la perturbation profonde du libre et salutaire développement de l'activité privée, qui en résulteraient infaillibletnent. M. Montégut n'en juge pas ainsi, et, sous le rapport de l'économie, cpmme sous tous les autres, il . ne voit dans son système rien que d'avantageuî^ et d'engageant, Pourtant il ne contestera pas qu'il ne faille, pour contenir par la terreur çe^ foules redoutables, dont il ne demande la réunion que pour leur faire sentir ce frein irrésistible, un nombre imposant de gardiens et d'agents ; pour diriger et sqlder les gardiens et les agents, des employés, des comptables et des bureaux ? pour surveiller les omployés, les comptables et les bureaux, des administrateurs et des inspecteurs ; et, pour centraliser l'administration, un conseil, une direction supérieure, un ministère peut-être. Qu'il se rende compte du nombre de ceux qu'il souge à soumettre à la tutelle de l'État; qu'il le compare au nombre de ceux que des infractions positives à l'ordre public font tomber sous l'action de la loi ; et qu'il dise s'il y a lieu de se prévaloir, comme il le fait, de l'économie des frais de bagne, de prison et de justice ; et si l'immense appareil préventif dont il aspire à couvrir le pays, quand il devrait (ce que je n'accorde pas), rendre inulile entièrement l'appareil répressif actuel, ne coûterait pas cent fois ce que coûte celgi-ci.

La dépense directe n'est cependant, en ces matières, que la moindre des peptes, Agents, gardjensi {comptables^

~ 155 «pemployés, administrateurs, inspecteurs, directeurs et ministres se paient ; agents, gardiens, comptables, employés, administrateurs, inspecteurs, directeurs et mi* nistres sont, de plus, et ceci est plus grave, autant de forces, d'intelligenoes, d'initiatives, <^ et des plus pré^ cieuses, —enlevées à l'armée féconde de la production et perdues dans une surveillance improductive (1),

Mais, ce qui e^t pfus onéreux encore, quoique moins aisé à reconnaître et h évaluer, c'est la direction fausse donnée au travail, c'est l'activité dirigée vers de folles tentatives, c'est l'énergie individuelle comprimée et amoindrie. Quand les particuliers mettent leur argent, leur temps, leur réputation dans une affaire, ils examinent, avec cette clairvoyante attention que donne .l'intérêt, tout ce que cette affaire peut offrir, et dans le présent et dans l'avenir, de bonnes et de mauvaises chances ; quand ils y spnt engagés, ils mettent à la bien conduire tout ce qu'il y a en eux d'aptitude et de vigilance ; et si, malgré ces garanties, il se trouve que le succès leur fasse défaut, ils reculent bientôt devant la perte, ou tout au moins ils ne peuvent, s'ils persistent, faire peser que sur eux-mêmes, ou sur ceux qui ont accepté la solidarité de leurs actes, les conséquences de leur erreur ou de leur obstination. C'est ainsi que, malgré les fautes que

(1) Je n'ai pas besoin de dire que cette considération, indiquée ici à l'occasion d'une organisation dont je conteste tutilité, est vraie suivant moi de toute fonction inutile, mais n'est vraie que des fonc tions inutiles. Je n'appliquerai jamais, pour ma part, même avec les explications rectiticatives d'Adam Smith et de plusieurs économistes que je révère, une qualificaUon qui semble impliquer stérilité à rien â^utile. Il me paraît impossible, sans une contradiction au moins apparente, d'appeler improductifs un travail, une dépense ou une consommation qui sont des conditions et par conséquent des élémenis de froduction,

comporte la liberté, et par ces fautes'mêmes, Tinitiative individuelle est, en somme, toujours féconde. Il n'en est point de môme pour les entreprises de l'État Ceux qui les décident ne sont pas ceux qui les exécutent, et ni les uns ni les autres ne sont ceux qui en font les frais-. Les administrations ne sont point, comme les particuliers, arrêtées par la ruine ou par la mort. Leurs gestions, d'ailleurs, se prêtent difficilement à ces inventaires, d'une irrécusable sincérité, qui établissent nettement, pour les yeux les plus prévenus, la véritable situation des affaires privées. Les bénéfices qu'on en attend sont le plus ordinairement des résultats généraux, dont la supputation rigoureuse est impossible, dont la réalité même est souvent 'contestable ; tandis qu'une partie seulement de la mise de fonds, la plus faible de beaucoup, celle qui s'est opérée sous forme d'espèces palpables, figure dans le compte des dépenses. Il résulte de là que l'État est particulièrement exposé à l'erreur, et à la persistance dans l'erreur; et que faire de lui, sans une nécessité évidente et irrésistible, un entrepreneur de travaux, c'est presque toujours l'engager, c'est-à-dire engager les contribuables ^ qui paient pour lui, dans une voie pleine de périls et de hasards. 11 ne peut que de deux choses l'une : ou exécuter des travaux d'une opportunité réelle et d'un bénéfice cef- . tain, et alors il y a tout lieu de croire que l'initiative privée, toujours à la piste des opérations avantageuses, les eût exécutés d'elle-même et à des conditions meilleures ; ou se livrer à des essais d'une utilité douteuse. C'est ce qui ne manquerait pas d arriver, sur la plus large échelle, si, aux tentations déjà si nombreuses qui, dans les pays centralisés surtout, entraînent l'État, on ajoutait l'obligation d'occuper des milliers de bras précédemment laissés

à eux-mêmeft On veprait alors, au grand détriment de la richesse %t du bien-être communs, la sève de la production détournée violemment des canaux féconds de Tactivité individuelle pour alimenter des fleuves artificiels et inutiles ; et, perdus dans des défrichements de terres in- ' grates, dans des dessèchements impossibles ou sans avenir, dans la fondation ruineuse de colonies coûteuses (1), (c'est le programme même de M. Montégul), les efforts et les moyens qui, laissés à eux-mêmes, auraient développé avec certitude les éléments négligés de puissance et de prospérité intérieure de la métropole, accru le rendement de ses terres productives, et augmenté le nombre et la perfection de ses industries naturelles. Rien ne m'a jamais paru plus déplorable que cette prétention, si commune de nos jours, de faire de l'ouvrage pour les ouvriers, au lieu de chercher les ouvriers pour Touvrage. On détourne ainsi, de la direction où les appellent les besoins les plus généraux et les plus vrais, puisqu'ils sont le plus librement sentis, et les individus et les capitaux, et Ton appauvrit, au profit d'entreprises factices

(1) On sait que les colonies, qui ue sont rien si elles ne ^ont un débouché commercial, son^ le plus illusoire de tous les débouchés, et que, si un certain nombre d'individus peuveut y trouver leur compte, la nation est toujours en perte pour une somme plus farte... M. Cobden a montra, par des documents irrécusables, que l'Angleterre, avant la modification de ses lois de douane, qui sont le fondement de tout système colonial, aurait fait un marché d'or en abandonnant ses colonieo des Antilles à elles-mêmes et leurdonnant en outre pour rien tout ce qu'elle leur vendait annuellement de marchandises. — Voy. Bastiat, Cobden et la ligue, Voy. notamment Introduction^ p. 56 et suiv. Voy. aussi Texcellent article Colonies de M. de Molinari, dans le Dict, d'Econ. polit» Lisez surtout ce que dit Franklin dans sa note sur les armements en course, où il montre que, si la France et l'Angleterre jouaient leurs colonies sur un coup de dés, le gain serait pour le perdant.

— !58 — et souvent dangereuses, les spontanées et fructueuses entreprises de l'intérêt particulier. Le présent ne*peut gagner à une interversion qui ne fait que déplacer les ressources, non sans dommage; et l'avenir ne peut que perdre à la destruction d'une partie des semences du progrès. Que^ dans des extrémités urgentes, pour conjurer des désordres imminents ou adoucir des souffrances impérieuses, on passe par-dessus ces considérations si graves ; et que Ton sacrifie aux exigences du jour une partie plus ou moins importante des espérances du lendemain, et une fraction de ce qu'on possède à la crainte de tout perdre ; -^ on peut le comprendre ; quoiqu'il soit imprudent peut-être d'autoriser jamais un remède dont l'abus est si dangereux et si inévitable. Mais transformer en pratique usuelle et régulière cet expédient fatal des mauvais joqrs, c'est ouvrir à plaisir un gouffre où passeraient, avise le temps, la richesse et la moralité de la nation. On jette sa cargaison à l'eau dans la tem pêta, on ne navigue pas pour enrichir les abîmes de la mer.

C'est un abîme, en effet, et un abîme qui s'agrandit en raison de ce qu'on y jette, que celui de la paresse, de l'ignorance, de l'imprévoyance et du vice ; et c'est celui-là même que M. Montégut, après bien d'autres, voudrait combler. Il voit, dans la société la plus avancée, un nombre, bien grand encore, d'hommes ou coupables, ou malheureux, qui n'ont pas voulu ou qui n'ont pas pu se faire par eux-mêmes une existence tolérable ; et, pour mettre un terme à ce désordre, il veut procurer à ces hommes le bien-être qui leur manque, non par des adoucissements progressifs et des encouragements individuels, non par une intensité plus grande et une direction meilleure de

leurs efforts, non par un appel efficace à eux* mômes et aux autres ; mais par une mesure générale, sans transition, et sans la participation , sans la volonté mime des intéressés. N'est-ce pas là, — en leur disant, en leur montrant même ( par une expérience éphémère et menteuse, mais spécieuse), que l'homme n'a pas besoin de lui même, et qu'à défaut de ses efforts il sera soutenu par les efforts d'autrui, — achever de briser en eux les derniers débris du ressort moral ? N'est-ce pas affaiblir ce ressort cheK les autres ? La société ne se compose pas, comme on semble le croire trop volontiers, de classes distinctes, dont les conditions matérielles, dont les caractères moraux soient nettement tranchés. Ce n'est pas une superposition solide d'assises indépendantes; c'est une masse fluide et continue, toujours en mouvement dans son équilibre, dans laquelle chaque partie, prenant incessamment sa place par une gravitation toujours agissante, diffère à peine et de celles qui la dominent et de celles qu'elle domine. Le moindre changement dans une molécule peut changer l'arrangement de l'ensemble; et tout ce qui élève ou abaisse une couche entraîne avec elle toutes les autres. Supprimer l'aiguillon de la nécessité chez ceux qui ne lui obéissent pas, c'est le briser chez ceux qui lui obéissent à peine, c'est rémousser chez tous. Le jour où il sera permis de penser qu'il siiflit d'être dénué de tout pour être pourvu du nécessaire ; Iq jour où la perspective d'une garantie, si insuffisante qu'elle soit, contre les dangers de l'avenir, enlèvera aux entraînements du présent le caractère de l'extrême imprudence ; ce jour -là tous ceux qui ne sont prévoyants qu'à regret cesseront de l'être, et la misère remonter^ parmi ceux niême qpi paraissaient le plus loin du pis-aller auquel ils se résigneront désormais. Les der-

niers dans Téchelle du bien*être et de la moralité, ceux que la nécessité seule, subie mais non acceptée, contraint au travail, et qui ne trouvent, dans un travail inintelligent ou inhabile, qu'une ressource insuffisante et précaire , s'abandonneront dès le principe. Ceux dont la condition est meilleure, auxquels le présent suffît, et pour qui l'avenir n'est pas sans encouragements et sans espérances, résisteront d'abord ; mais ils céderont à leur tour, et le sentiment même de la dignité humaine ne les arrêtera pas longtemps; la dignité humaine a besoin, pour être assurée, d'avoir, en dehors du cœur de l'individu, des appuis qui ne s'ébranlent pas avec lui. Ne sait-on pas combien d'hommes, honnêtes pourtant et laborieux, excusent, par la chance cependant si douteuse de trouver un jour place dans quelque hospice, la faiblesse qui les empêche de faire des économies qui leur seraient faciles ? Et n'a-t-on pas vu, au lendemain de toutes les révolutions, des ouvriers qu'appelait à l'atelier, un salaire élevé et parfois considérable, préférer, à r effort de mériter une aisance relative, l'insuffisante mais facile participation aux secours publics (1) : — comme on voit tous les jours, en dépit des exhortations, des reproches, et des avertissements du besoin le plus

(I) Tout le monde se souvient des ouvriers chapeliers, refusant^ après 1848^ d'aller gagner iO, 12 et I4 francs par jour à leur ouvrage, et restant à remuer la terre du Champ -de-Mars. — Je tiens de quelqu'un qui me touche de près ces propres paroles que lui adressait après 1830 un garde national placé sous ses ordres : « Ah ! Monaieur, l'Etat me fait bien du tort. — Comment cela? — Je suis cocdonnier. Monsieur ; je gagne 6 francs par jour. I/Etat m'en donne 2, je ne fais rien, et je passe la journée au cabaret. — Eh bien! ne prenez pas l'argent de l'Etat^ et allez travailler. — Oh ! Monsieur, est-ce que cela se peut? Je ne peux pas faire à l'Etat l'affront de refuser ce qu'il me donne. C'est égal, il me fait bien du tort. »

pressant, des gens qui s'imposent avec persistance, par le vagabondage et Tinconduite, des privations et des souffrances dont le travail s'offre en vain aies affranchir? La raison condamne ces aberrations, mais c'est un joug pour Thomme que d'écouter la raison, et tout joug lui est à charge. Il ne lui obéit pas toujours quand elle s'impose à lui. Combien davantage négligera-t-il ses conseils, si elle est seule à les lui faire entendre, et si tant de voix différentes étouffent la sienne !

Ce n'est donc point, comme paraît le penser M. Montégut, à un nombre déterminé d'individus qu'il. s'agit, pour appliquer son système, de faire accepter une assistance temporaire et une fois donnée ; c'est à un'nombre indéfini, et indéfiniment croissant, d'insatiables exigences, qu'il s'agit d'ouvrir, aux dépens du nombre chaque jour plus restreint d'existences laborieuses qui persisteraient à les alimenter, les sources insuffisantes du revenu public.

Et que M. Montégut ne croie pas que j'assombris à plaisir le tableau. L'effort de vouloir et de se contenir, qui peut seul élever l'homme au-dessus du hasard, s'il est le plus noble et le plus utile que l'homme puisse faire, est aussi le plus pénible et le plus aisément découragé. Qu'il ne dise pas qu'on limitera le nombre des assistés, et qu'une fois la première levée opérée nulle admission ne sera plus faite, ou ne sera faite sans de grandes difficultés. Ce serait une nouvelle complication d'arbitraire qui ne serait pas longtemps supportée par les exclus ; et, s'il y a justice, s'il y a intérêt, s'il y a nécessité à assurer du pain, à fournir du travail, à imposer une discipline à tous ceux que l'oisiveté, l'inconduite ou l'incapacité retiennent aujourd'hui dans la misère et dans l'abjection, il n'y aura pas moins justice, intérêt, nécessité à aider par les mêmes secours, à conte-

nir par les mômes précautions^ ceux qui se trouveront plus tard, en plus grand nombre peut-être, ou dans des conditions pires, dans le dénûment et dans la dégradation. Qu'il ne dise pas que la sévérité de la règle, la rigueur de la surveillance, le prix réellement sérieux et cher auquel sera mise la (subsistance procurée par TEtat, seront une barrière 3uffisapte pour la nonchalance, et un épouvantait efficace pour l'imprudence ; et qu'un labeur véritable, un rude et énergique labeur, sera Tassaisonneraent obligé du pain des ateliers publics, Cette règle est impossible ; impossible à imposer et impossible à appliquer, Elle est impossible à imposer, parce qu'on n'impose pas l'unité à la diversité, et qu'il ne saurait y avoir de diversité plus complète et plus extrême que celle que présenterait, sous le rapport de l'aptitude au travail, la foule bigarrée que voudrait enrégimenter M. Montégut; parce qu'il ne peut entrer dans aucune tête, si peu ennemie qu'elle soit de l'arbitraire, d'exiger également le travail , et le même travail , de l'homme valide et de l'infirme, du faible et du fort, du jeune et du vieux, de celui qui sait et de celui qui ne sait pas ; parce qu'il n'est pas permis, enûn, quand on enlève aux gens, non de leur gré, mais par force, les chances de leur liberté, de ne pas leur fournir leur content. Elle est impossible à appliquer, eût-on trouvé les éléments insai-? sissables de cette mobile mesure, parce qu'il n'y a pas, en dehors du consentement de la volonté, de moyen d'action assuré sur l'homme. Celui qui traite avec des ouvriers peut établir, pour la durée, pour l'énergie, pour la per^ fection du travail, les conditions qui lui conviennent, et il peut en obtenir l'exécution, parce que ces conditions w sont point faites pour tous indistinctement , mais pour ceu^ qui SQ disent en i^tat de |§s remplir ; parce qu'il a.

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par la coirélation du salaire à roqvrage, par son droit de refuser ou de renvoyer ceux qui ne répondent pas h iea ç](igencea, pri^ sur les individus ; parce que, aurtout, c'eat la volonté d'un être libre qui accepte et procure Taceompli^sement de la tâche imposée. Mais, cette liberté suppriffiéô, quelle garantie subsiste ? Qu'avez-^vous à répondre h celui qui prétend ne pas pouvoir? Que pouvez-* vous contre celui qui s*obatine à ne pas vouloir ? Vous êtes lié enver? tous, et nul n'est lié envers vous, si ce n'est par la crainte* La force, la force seule, avec son arbitraire, avec son impuissance contre Tinertie ou la résolution, peut* vous rester encore i et vous ^étea entraîné h faire, de cette unique et insuffisante ressource, un emploi que vous vou drieas en vain modérer. Ou vous ne garderez aucune disci' pline, aucune autorité, ou vous appuierez k chaque instant «ur la violence matérielle la moins dissimulée, cette autori* té et cette'disçipline, Quand on méconnaît les éléments de la nature humaine, Thomme échappe \ quand on supprime la personne morale, on ne trouve plus devant soi que la bête. C'est aux procédés qui agissent sur la béte, c*est à la faim, c'est à la chaîne, c'est au bâton qu'on est réduit à recourir pour la dompter ; et Vtnsirument d'excitation au travail, comme l'appellent les poètes de l'esclavage, devient, ainsi qu'il était devenu, (non par quelque férocité particulière des maîtres, mais par une nécessité jnévita^ ))le), dans les colonies, le symbole et l'appui de la règle, le précepteur de la moralité, et jusqu'au signal de la prière (1).

(1) Voy. le Voyage aux Antilles t de M. Gr. deCassagnac. « La première fois, dit M. Or. de Gassagnae^ que je vis, gup Bnê habitation, les efleteves réunis le soir pour la prière et que j'eiUendi» le fouet du nègre eeminandeur qui lailUM peur dannép !• «gaal, j«

J'avais donc raison de le dire en commençant, c'est Tesclavage^ appliqué à une portion de la population, que M. Montégut propose comme remède au paupérisme; c'est la condition de la brûle, battue, mais nourrie, qu'il veut substituer, pour Thomme encore aux prises avec le hasard, aux difficultés de la liberté. Avais-je moins raison de dire que ses arguments sont ceux des partisans avoués de l'esclavage, ceux d'Aristote en particulier? On connaît, et j'ai rappelé les raisonnements principaux qu'imposait à ce puissant esprit le respect des faits ^accomplis de son temps. Que nous dit M. Montégut? Qu'il y a des hommes qui ne sont ni convertissables ni éducablesy dont le cœur est fermé et endurci, qui nont pas d'yeux pour voir et d'oreilles pour entendre^ et que le travail seul, un travail forcé, est susceptible de moraliser ; que la puissance morale nest pas suffisante^ si elle n'est escortée de la puissance matérielle, qui force F obéissance; qu';7 est nécessaire (presque nécessaire y du moins), de faire violence aux sentiments naturels à l'homme pour assurer satisfaction à ces sentiments mêmes; que bon nombre d'hommes ne sauraient prétendre à une liberté dont ils ne savent que faire, ou dont ils ne peuvent faire qu'un mauvais usage ; que, sur des êtres qui s'abandonnent au hasard, les gouvernements ont un droit suprême, et qu'ils peuvent les prendre sans préambule, pour en

TAIRE FORCÉMENT DES ÊTRES HONNÊTES, Si CCla CSt pOSSiblc,

OU TOUT AU MOINS DE& ÊTRES UTILE6 ; quo c'est là, en définitive, le seul moyen de leur être utile a eux-mêmes,

sentis en moi un mouvement de tristesse. » La réflexion le calmi, sgoute spiritueUement M. Wallon, qui cite ce passade. Voy. De r Esclavage dans les colonies, par H. WaUon, p. xlvi.

et d'affranchir de la gêne et de l'embarras qu'ils lui causent une classe reipectable a laquelle on doit la liberté et la U^anquillité. Intérêt de ceux qu'on asservit, avantage pour ceux qu'on laisse libres ; incapacité des uns, supériorité des autres : n'est-ce pas là, en termes à peine différents, la célèbre distinction d'Aristote entre l'âme et le corps, et la prééminence de l'une sur l'autre étendue aux rapports des hommes entre eux (1)? M. Montégut ne proclame-t-il pas, comme son illustre devancier, que celui qui^ par la loi de nature, ne s^appartient pqs à luimême, est naturellement esclave, et que chacun doit, swtvaîit Je vœu de la nature, exercer ou subir le pouvoir (2)? Et M. Granier de Cassagnac lui-même, ou M. Petit de Baroncourt, les admirateurs les moins mesurés des bienfaits de l'esclavage, ont-ils appuyé sur d'autres considérations leur lyrique enthousiasme? Ne disaient-ils pas, au sujet des noirs, comme M. Montégut le répète au sujet des blancs : Qu'est-ce que la liberté, si Von n'en sait user? Un présent funeste (3). Ne voyaient-ils pas, pour les noirs, dans la servitude domestique, comme M. Montégut les voit, pour les blancs, dans l'asservissement public, la tranquillité du présent, la sécurité de l'avenir, une tutelle, une éducation^ l'enseignement, même par la force, de

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