‹ Mélanges économiquesChapitre 15 sur 19 · HYDRAULIQUE CHINOISE · texte numérisé non relu

HYDRAULIQUE CHINOISE

(UTBIIT DU JOUtRAL DIS ^COROllISTBfl DU 15 DÉCBMBBI 18â6.)

...Tout le monde a entendu parler des prodiges de la culture chinoise. J'avais hâte d'en juger par mes yeux, et de vérifier sur place les récits des voyageurs. J'étais désireux, en particulier, d'étudier ces irrigations surprenantes qui, en décuplant la production du riz, assurent la nourriture d'une population si nombreuse. Des plaines de la plus vaste étendue transformées, pendant une partie de l'année, en étabgs artificiels , des collines même étagées en terrasses, et formant, par une habile disposition, une série de bassins superposés : ce devait être,

(1) Le récit qa'on va lire est authentique. Il est extrait des no es d'un de nos amis, qui a parcouru tous les pays connus, et mèm« quelques autres, et qui a eu la complaisance de nous communiquer son journal de voyage. Nous avons remarqué dans ce journal plusieurs anecdotes non nioins étranges que celle-ci,et tout aussi vraies. Noos nous proposons, si notr« ami nous y autorise, d'en .publier quelquet-ones.

sans doute^ pour l'œil d'un Européen, un spectacle aussi curieux que nouveau. Mais ce qui me paraissait surtout intéressant à étudier, c'était le mécanisme moral qui a permis l'exécution de ces immenses travaux et l'emploi de ces ingénieux procédés. Arroser avec un art infini des espaces de terrain où la vue s'égare est un beau résultat, assurément : mais arroser en même temps les mille parcelles de la propriété la plus morcelée \ faire disparaître -à la fois sous les eaux fécondantes et découvrir le même jour sous les pas des moissonneurs les récoltes de tout un canton, et concilier l'unité de culture avec la division des biens, cela peut sembler à bon droit plus extraordinaire. J'admirais, en faisant ces réflexions, cette force bienfaisante de l'association qui, en réunissant les efforts, en multiple pour chacun l'effet utile. Et, faisant un retour sur la France, où, faute de savoir et faute de vouloir, rirrigatioa est si difficile, si coûteuse et « peu efficace^ je ne pouvais m'empêaher de concevoir, ayec une ealiioa qui me paraissait méritée cour les Chioois, quelques doa-> tes mur la réalité de cette supériorité universelle 4oiit nous sommes si fermemenl; convaincus.

C'est dans ces dispositions favorables que je oie mis ea route ixMir les rizières. Les premières que je yisitaî oe démentireat pas moo attente. L'année avait été fort se-* che, et j'entendais partout des lameptatioos sur le naaa* que d'eau. Cependant les plaines me parurent noyées k une hauteur convenable, et la récolte excédait ce que j avais vu jusqu'alors, dans les c<Hitrée$ les plus favorisées. Je trouvai la disposition. des canaux d'irrigation fort ingé<* nieuse ; j'appréciai le soin avec lequel toutes leurs dépendances étaient entretenues ; et ma curiosité s'accrut avec ma satisfaction.

il me restait à voir, en effet, le plus beau monumeut de l'hydraulique chinoise, la fameuse plaine de Pi-pô, la rivière par excellence, le grenier de la province. J'avais lu de cette rizière des descriptions magnifiques. Qu'on se figure un vaste amphithéâtre de plusieurs centaines de lys d'étendue, tout entier consacré à la culture du ri?. L'énorme quantité d'eau nécessaire pour un tel espacç vient de divers points. Une source abondante, qui s'épanche du sommet d'une éminence située au milieu de la plaine, en fournit une partie ; c'est au pied de cette éminence et par l'emploi de cette source que la culture du riz a commencé. Le reste est tiré de divers ruisseaux qui passent sur les hauteurs environnantes ; l'exemple de la fertilité due à l'irrigation naturelle a provoqué la recherche de tous les moyens d'irrigation artificielle, et l'on a fait venir peu à peu, par des dérivations, toutes les sources qui se trouvaient aux environs jusqu'à une grande distance. L'ensemble de ces sources supplémentaires sur* passe aujourd'hui de beaucoup la source principale, et depuis longtemps c'est surtout aux eaux du dehors que la plaine de Pi-pô doit sa fertilité. Cependant les Chinois n'ont pas oublié que c'est par les eaux intérieures que cette fertilité a commencé, et l'éminence bienfaisante d'où est sortie l'irrigation est restée sacrée pour eux.

Préparé par ce que j'avais vu déjà, je ne doutais pas de l'exactitude de ces descriptions, et j'arrivai à Pi'^pô avec une ample provision d'admiration. Je fus bien déçu en trouvant la grande merveille fort triste et le grenier principal plus pauvre que tous les autres. Le fond de la plaine, au pied (le l'éminence centrale, était à peu près arrosé ; le reste était à peine humide, et les récoltes présentaient le plus fâcheux aspect. Cep^dant j'avais vu.

en venant, sur les hauteurs que j'avais dû traverser, plusieurs cours d'eau encore importants, et mon guide me tes avait fait remarquer, en m'énumérant avec emphase toutes les difficultés qu'il avait fallu vaincre pour les amener à la rizière. Je savais que sur les plateaux opposés il en existait d'autres non moins considérables. Comment concilier, avec des ressources encore si réelles, le dénûment dont j'étais témoin ? Il fallait évidemment que ces ressources fussent mal employées. Mais pouvait-on admettre une pareille hypothèse, en présence du besoin le pjus impérieux et après tant de témoignages irrécusables de l'habileté des Chinois ?

Je voulus éclaircir ce problème, o Explique-moi, disje à mon guide, pourquoi cette rizière, dont l'irrigation est habituellement plus abondante et plus facile que celle de toutes les autres, est cette année la plus pauvrement arrosée ? — Le Folenci le voit, me répondit-il ; la colère de Fô nous a refusé la pluie. La source intérieure est à moitié tarie, et c'est de la source intérieure que vient la fertilité de la vallée. — Je sais, repris-je, quelle est l'importance de cette source, et qu'elle a longtemps été la seule richesse de cette vallée ; mais vous avez d'autres eaux aujourd'hui. Les sources des montagnes, qui en fournissent davantage, ne sont pas à sec ; tu m'en as fait voir plusieurs hier ; ne sait-on plus s'en servir? — On s'en sert, répliqua mon homme, on se donne même bien du mal pour cela : le Folenci va en juger. Mais le Folenci le sait, tous les efforts des hommes sont impuissants contre la colère de Fô. Il n'y a pas à espérer grand'chose des sources du dehors, quand la source du dedans ne donne pas. »

En parlant ainsi, mon guide me conduisit vers le plus

v<Msin des ruisseaux. Là un spectacle étrange frappa mes regards. Un large vannage, parfaitement établi, et d'une manœuvre évidemment facile, permettait de déverser ce ruisseau sur la vallée ; mais ce vannage était entièrement fermée et, de la nappe fécondante que son poids poussait contre lui, quelques fîlete à peine filtraient à travers les joints dès planches. Encore des ouvriers, armés d'é toupes et de goudron, paraissaient-ils attentifs à étancher ces fuites, à mesure qu'elles se produisaient. En revanche, une foule innombrable d'hommes, de femmes et d'enfants travaillaient avec une ardeur fiévreuse à faire passer de l'eau par-dessus le barrage. Les uns étalaissaient des siphons, les autres manœuvraient des pompes, plusieurs portaient des seaux ; quelques-uns même, à défaut d'ustensiles quelconques, puisaient avec leurs mains quelques gouttes qu'ils se hâtaient de secouer sur la vallée. Rien ne peut donner une idée de l'angoisse de toutes ces figures et de l'énergie désespérée de ces efforts.

J'en fus vivement touché. « Ces malheureux se tuent, m'écriai-je , et ceux qui résisteront à tant de fatigue en seront pour leur peine ; autant vaudrait entreprendre de boire la mer. » Mon guide poussa un profond soupir. «Tu soupires, repris-je, tu as pitié de tes compatriotes ; mais ce ne sont pas teâ soupirs et ta stérile pitié qui les sau« veront. Si tu veux leur être utile , va-t'en ouvrir ces vannes, et dis-leur d'aller se reposer. Le ruisseau fera leur besogne tout seul et mieux qu'eux. » Le pauvre homme me regarda d'un air hébété, a Ouvrir les vannes ! ouvrir les vannes I répétait-il, le Folenci n'y pense pas. — Ehl si, morbleu, j'y pense, fis-je en colère; et j'y pense si bien que je vais t'y envoyer à coups de bâton. Et si' tu n'y vas pas, ajoutai-je, en voyant que la menace ne le faisait p^s

— ^78 — bouger, j'irai moi-tnômer Les paravents m nous 4oQiieoi qu'une faible idée de la bêtise des Chinois, je le vois bien ; mais, fussent-ils plus stupides encore, ce sont des hommes pourtant, et il ne sera pas dit que j'aurai refusé i des hommes un si facile service. »

Je m'élançais vers le vaqnage, convaincu que j'allais mériter à peu de frais les bénédictions de ces pauvres diables ; quand mon guide sortit tout à coup de son immobilité, et, me saisissant par le bras avec une énergie dont je ne l'aurais jamais cru capable, il m'entraîna d'un autre coté. « Le Folenci ne fera pas cela, disait-il, le Fo^ lenci ne le fera pas. Je ne le lui laisserai pas faire. — £t pouf^quoi ne le ferai -je pas, s'il te plaît, imbécile ? — Parce que cela est défendu par le Fils du Ciel. — Plaisante défense, et qui ne fait pas honneur à l'intelligence du Fils du Ciel. Et vous laissez vos récoltes sécher sur pied, sur la parole du Fils du Ciel, quand vous avez de Teau à votre disposition ! Vous êtes trop endurants , en vérité. — Le Fils du Ciel a toujours raison, et toutes ses prescriptions sont parfaites! Le Fils du Ciel est le père des Chinois, et les Chinois savent bien que sans son intervention paternelle ils n'auraient pas de riz à manger. — Ah I mais peux- tu me dire à quoi servent des vannes qu'on n'ouvre pas, et pourquoi Ton a pris la peine d'amener autour da cette vallée tous les ruisseaux des environs, si on leur ferme le passage à leur arrivée ? — • Le Folenci ne comprend pas. (Ici le brave Chinois ne put réprimer entièrement un geste de pitié). Le Folenci ne comprend pas du tout. On voit bien que le Folenci n'est pas Chinois. On ouvre les vannes dans les années humides ; alors la source intérieure donne beaucoup, et l'on ne risque rien en laissant arriver librement les sources extérieures ; elles sont

— 379 — ~ même très-utilewS» et Ton a bien plus de ri2. Mais dans l9S années sèches on n'ouvre jamais les vannes. — Mais cela est absurde, et il vaudrait mieux faire le contraire, quoique le mieux soit de laisser arriver les ruisseaux en tout temps, puisqu'on a besoin de leurs eaux en tout temps. «— Cela n'est pas absurde, cela est très-sage, car cela s'est toujours fait. L'Encyclopédie impériale l'ordonne positivement. Et les anciens nous ont appris que, si Ton ouvrait les vannes, o» s'exposerait à perdre l'eau qu'on a. Puisqu'il en entre par les vannes, il pourrait bien en sortir, peut-être. Oh ! le Folenci ne connaît pas les lois chi* noises. Les lois chinoises sont très-raisonnables, et les Chinois sont pleins de bon sens. Ils n'ont pas la prétention de rendre la source intérieure abondante quand Fô ne lui envoie pas la pluie ; mais au moins ils ferment la vallée pour qu'il n'en sorte rien. Nous savons ce que vaut l'eau, et nous ne perdons pas le peu que Fô nous en donne. »

Evidemment il n'y avait pas à répondre à des arguments de cette force, il n'y avait pas davantage à es-» sayer de réaliser mon premier projet; toute cette foule m'eût pris pour un fou et un impie. Je pensai qu'il valait mieux aller trouver le mandarin. Je l'avais vu une fois, et sa physionomie m'avait plu ; on le disait instruit, et j'avais remarqué que son autorité était très^respectée dans la province. Comme il était revenu tout récemment de Pékin, il pouvait ignorer les souffrances et les sottises de ses administrés; et je devais croire qu'il suffirait de Ten instruire pour qu'il y mît bon ordre. Je me fis conduire chez lui en toute hâte.

Le mandarin me donna audience avec- une prompti* tude qui- me parut de bon augure , et m'engagea gracieusement h parler» Mais bientôt sa figure se rembrunit,

et à peine me laissa*t-il achever. Il traita ma requête de témérité impertinente^ que la bonne intention ne suffisait pas à excuser, et loua fort les paroles de mon guide, que j'avais rapportées en les qualifiant sans ménagement. Comme celui-ci, il invoqua la tradition, dont il était le gardien, et qui, dit-il, se justifie toujours elle-même ; il exalta Tinfaillible sagesse du Fils du Ciel, dont la volonté souveraine fait seule la vérité et Terreur; il parla de la sainte immutabilité des lois et de Tadmiration absolue qui leur est due ; enfin il cita, comme un argument irré* sistible, ces vers remarquables de TEncyclopédie impériale, volume 1867, page 83,591 :

« Qaand tu auras de l'eau, les vannes ouvriras; Quand tu n'eu auras pas, les vannes fermeras. »

Et, comme j'insistais, ne pouvant croire qu'un homme instruit pût débiter sérieusement de pareilles absurdités : c( Va, dit-il en s'échauffant, nous avons entendu tout cela. Tu n'es pas le premier étranger qui soit venu apporter en Chine le mépris de nos saints usages. La Chine marche à sa ruine depuis que les hommes de l'Occident ont pénétré dans son sein. Autrefois, quand la sagesse de Tesprit chinois n'avait pas reçu d'atteinte, toutes les lois étaient respectées^ et les ordres des mandarins ne soulevaient jamais d'objections. Aujourd'hui il nous faut à tout moment expliquer les lois et justifier nos actes ; encore ne parvient-on pas à faire taire tout le monde. On rencontre partout des novateurs audacieux qui ont l'impudence de parler de justice et de principes, et qui prétendent substituer, à la pratique invariable et consacrée, des théories sans précédents. On les a vus, ces esprits de désordre , discuter les préceptes sublimes de l'Ency-

clopédie impériale, et opposer les prétendues conclusions de la science à la parole du Fils du Ciel. N*avaientils pas osé, dernièrement, porter jusque devant sa face sacrée leurs blasphèmes et leurs impiétés? Ils parlaient sans rougir, les insensés, de je ne sais quel équilibre étemel des liquides; armés d'un plan de la vallée de Pipô, dont ils avaient coté les hauteurs et cubé les sources, ils prétendaient démontrer, au nom de la physique, et par des formules d'une précision mathématique, la nécessité d'ouvrir les prises d'eau pour obtenir une irrigation convenable ; ils se vantaient même (rien ne coûte aux faiseurs de systèmes !) d'évaluer en chiffres le préjudice qu'ils alléguaient; ils allaient enGn, — ô décadence de l'esprit chinois, — jusqu'à citer l'exemple de peuples étrangers, qu'ils ne craignaient pas de décorer du nom d'expérience I Mais le Fils du Ciel est le bienfaiteur de ses peuples et le conservateur de la sagesse que lui ont transmise ses ancêtres. Il a bien fait voir à ces esprits inconsidérés que la raison et l'expérience des autres peuples ne signifient rien en Chine, et que l'irrigation des rizières n'est pas du ressort de la physique, mais du ressort de l'administration. Les bourreaux impériaux, qui ne sont jamais à court d'arguments, leur ont fait sentir de la bonne manière qu'il n'y a pas de principes absolus ni de lois éternelles applicables à tous les ruisseaux du monde, mais que l'écoulement des eaux dépend des circonstances du temps et des habitudes de la culture, du caractère des peuples, des traditions des anciens et de la volonté des princes, d

Je ne puis m'empêcher de sourire, en transcrivant aujourd'hui ce discours. Mais j'avoue que je ne riais pas en l'entendant, et le ^derniers mots du mandarin me don-

nèrent la chair de poule. Mes yeux troublés ne voyaient plus que pals et carcans, et je me croyais déjà aux prises avec ces arguments pressants et pénétrants. La chose tourna mieux que je ne le craignais. Le mandarin était bon homme, après tout, et je ne m'étais pas trompé en le jugeant tel à la première vue. Satisfait de m'avoir effrayé, et convaincu que je ne me mêlerais plus de critiquer Tadministration chinoise^ il changea de ton, -et m'engagea d'un air de bonne humeur à dîner avec lui, pour me remettre de mon émotion. Une fois à table, il fut si aimable que je lui pardonnai de bon cœur ses bévues administratives et son mépris de la physique. Nous nous revîmes depuis, mais nous ne reparlâmes plus des rizières et de l'irrigation; et, quoique la sécheresse eût continué, et que les pauvres habitants de Pi-pô fussent décimés par la famine, j'écoutais sans sourciller ses dithyrambes m l'honneur du Fils du Ciel et ses tirades sur le bonheur des Chinois, préservés à toute heure par la vigilance infatigable d'une administration tutélaire. Une fois seulement que l'excellent homme avait bu son eau-devie un peu trop chaude, et qu'il m'avait contraint de lui faire raison, nous frisâmes une discussion administrative ; mais ce n'était plus de la Chine qu'il s'agissait. J'avais apporté avec moi un journal français. Il voulut se le faire traduire. Le passage qu'il m'indiqua était relatif à la cherté des subsistances, dont l'Europe était alors menacée. C'était une explication savante du beau mécanisme de l'échelle mobile ; une réponse en forme à ces rêveurs sans respect pour le passé, qui ont osé attaquer, de nos jours, au nom du progrès et de la liberté, la prohibition salutaire d'exporter les grains en temps de disette. Je lisais avec feu, coTume un homme indigné et convaincu, et je fai-

sais remarquer à mon hôte toute la force de Targumentation du journaliste : insistant, à mon tour, sur la fblie qu'il y aurait à ouvrir les frontières en de telles circonstances, au risque de voir tout le blé sortir du pays au moment même où on ne suffit pas à en faire entrer; et traitant, en passant, comme ils le méritent, ces théoriciens imprudents qui voudraient livrer au hasard, sur ^a foi d*un équilibre imaginaire et d'un prétendu nivellement naturel, la circulation même des denrées de première nécessité et la sécurité de l'alimentation commune. Le mandarin m'écoutait en souriant et tournait activement entre ses doigts le globule de son bonnet. Je me réjouissais de ces signes non équivoques de satisfaction , dont je rapportais l'honneur à mon discours. Quand j*eus fini : a En vérité, me dit-il, vous êtes de drôles de corps, vous autres Français ; et l'on a bien raison de dire que vous avez la tête légère. Tu criais, il y a quelque temps, comme un enragé, au risque de te faire empaler, contre le Fils du Ciel, parce qu'il maintenait la fermeture des barrages de Pi-pô ; et tu prétendais qu'il était absurde de laisser les Chinois se tuer à faire passer un peu d'eau par-dessus les vannes, quand il aurait été si facile d'en laisser passer beaucoup par-dessous. Et tu trouves superbe, aujourd'hui, que le Fils du Ciel de ton pays, dans une intention semblable, ferme les vannes du blé I Est-ce qu'il n'y à pas parmi vous des gens qui disent que les marchandises ont leur pente selon les prix, comme l'eau selon les hauteurs, et que celles du dehors sont le supplément de celles du dedans, comme tu le disais pour les sources qui entourent la vallée de Pi-pô? Allons, je vois bien que vous aussi vous respectez quelquefois les traditions de vos ancêtres, et que vous avez dans votre .

Encyclopédie impériale quelque précepte sur le blé. N'y lirait-on pas les vers que voici :

« Pour faire entrer le blé ferme avec soin ta porte. Et gène le marchand afin qu'il t'en apporte ? •

Je fis oBserver au mandarin que le rapprochement manquait entièrement de justesse. Je l'assurai qu'il n'y avait chez nous ni Fils du Ciel, ni Encyclopédie impériale ; je lui remontrai que la circulation du blé ne ressemble en rien à l'écoulement de l'eau ; je lui représentai qu'il n'est pas convenable de comparer la diversité des bénins des estomacs à l'inégalité des hauteurs des terrains, et des hommes à des choses : mais il persista à soutenir que c'était tout un. Voyant qu'il s'anhnait, je le laissai dire^ mais je me promis bien, une fois hors de la portée des mandarins, de rire à mon aise des Chinois et de leurs systèmes.

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