‹ Mélanges économiquesChapitre 16 sur 19 · LES MAUX NATURELS ET LES MAUX ARTIPICIELS · texte numérisé non relu

LES MAUX NATURELS ET LES MAUX ARTIPICIELS

m MAUX NATURELS ET LES MAUX ARTlFIGIELg

(EXfRAIT DK i'ÊCOlfOmSTX BELGK DU S JUILLET (856.)

Les inondations dont la France vient d'être, le théâtre sont, en ce moment, le sujet de toutes les réflexions. Chacun fait les siennes à son point de vue. Qu'il me soit pernais d'en faire une à mon tour, que je ne vois faite par personne, et qui devrait, peut-être, être faite par tout le monde.

Une des plus riches et des plus populeuses ftations de l'Europe subit une perte importante : 500 millions peutêtre sont détruits, des hommes périssent; des familles sont plongées dans la misère et dans la douleur. Aussitôt l'Europe entière s'émeut, elle se sent frappée dans Tua de ses membres, et de toutes parts les secours et les marques de sympathie viennent témoigner de la charité désormais universelle du genre humain. Le malheur d'une partie de la France est, aux yeux de toute l'Europe, un malheur commun.

Cependant, il n'y a pas un an, des calamités bien autres aifligeaient, non pas la France seulement, mais les deux tiers de l'Europe ; et l'Europe les supportait patiemment. Ce n'étaient pas quelques centaines de millions, c'étaient plusieurs milliards, fruits aussi sans doute des sueurs de bien des générations, qui étaient détruits en peu de mois ; ce n'étaient pas des malades ou des vieillards incapables de fuir le danger, c'étaient des centaines de mille hommes (1) qui périssaient dans la force de l'âge; la moitié des familles étaient cruellement atteintes dans leurs affections et dans leur bien-être ; — et personne ne criait à la désolation et à la ruine. Je ne dirai pas, assurément, que l'Europe subit ces pertes sans en gémir ; il est certain, au contraire, qu'elle les a senties, qu'elles les a déplorées, qu'elle a manifesté sa répugnance à le§ subir et sa résis* tance à les continuer, et que c'est pour cela qu'elles ont

(f) Plusieurs journaux ont évalué de 8 à 10 milliards tes dépenses de la guerre qui vient de finir, pour l'ensemble de l'Europe. VEco» nomisie belge a, si je ne me trompe, donné ce chifi^e^ indiqué éga* lement par V Indépendance, Quant aux pertes d'hommes, je ne crois pas qu'aucune évaluation sérieuse les puisse porter au-dessous de cinq cent mille, et elles ont probablement été beaucoup au delà. La moitié au moins de ces dépenses et plus de la moitié de ces morts se rapporte à l'année 1855.

Depuis la publication de cet article, la Russie seule a avoué une perte de 300,000 hommes, ce qui, avec les pertes déclarées par la France, l'Angleterre et le Piémont, donne déjà un chifire of/iciel de 400,000 morts, sans la Turquie, dont la part a été évidemment plus considérable de beaucoup que celle de ses alliés. Il ne Taut pas oublier, d'ailleurs, que, pour les guerres longues et pénibles, le mal réel est loin d'être représenté complètement par le nombre des morts. Les maladies, les blessures, les affaiblissements, qui laissent de longues traces chez ceux qui les ont éprouvés, et dont les suites se transmettent à leurs enfants, constituent souvent, pour la génération décimée par la guerre et pour ceUes qui la suivent, une plaie plus profonde et plus durable que les morts même.

-- S80 — eu, en effet, un terme. Mais, assurément aussi, entre l'é* motion causée par le désastre passager des inondations ctt rémotion causée par les horreurs continues de la guerre, aucune comparaison n'est possible ; et ce n'est pas le plus grand mal qui a soulevé les plaintes les plus vives.

Que dis-je?En ce moment même^et pendant que la dévastation de nos campagnes est l'objet de tant de larmes, et aussi, disons-le, de tant d'efforts réparateurs, d'autres destructions bien plus sérieuses que les ravages des eaux se consomment, sota nos yeux, dans toute VEu^ rope, sans que, sur aucun point de l'Europe, l'opinion semble avoir, ni pitié pour les souffrances qu'elles occa« sionnent, ni réprobation pour les fléaux d'où elles découlent. Ne sortons pas de ce qui touche à la guerre ; je veux, pour plus de brièveté, borner aujourd'hui à ce point mes observations. Je pourrai^ plus tard, les étendre à d'autres sujets.

La guerre, qui ne se fait pas, mais qui s'est faite ou qui pourrait se faire^ coûte à l'Europe, cette année, en es^ pèces^ au compte du passé ou au compte de l'avenir, quatre milliards de francs (1), (ia part de la France seule dans ce chiffre excède de beaucoup ce que lui enlèvent les inondations). Ce n'est pas tout, cependant, il s'en faut. Trois ou quatre millions d'homme, la fleur des populations, la partie la plus saine et la plus énergique de la jeunesse de chaque pays, sont, du fait de cette même guerre qui ne se fait pas, enlevés à leurs foyers, privés des douceurs de la famille, arrachés à l'agriculture et à l'industrie, voués souvent à une mort lointaine et solitaire. Qu'on suppute ce que cela représente de travail ^npéché, c'esV

(1) Voir U note ci-dtMOus.

à-ëire de richci>s»e perdue, autreuiept dit, dfi misère produite, do chagriûs et de douleurs ; et qu'oa en ajoute le tiptal aux quatre milliards de dépense directe avouée p»OLr les budgets publics ; et Ton aura le compte lamentable de l'appauvrissement et 4e la soulïraqce que nous imposé, ^ujpur(tàm, en plein.e paix, Tesprit gqerriei:, c'est-à-dire Tesprit de division et de déûance (1).

, Awsi, pendant quel'Europe frémit et s'étonne d'une perte

<' (0 Dans une kttre adressée en 1S60 aa Congrès ê» la Paix^ 4 Frjincfort^ le eélèbre staiûUcien M. le baroa de Redeo évaluait 4 quatre puillions d'individus environ^ ou 1 1/2 O/o àe la population, rèffeciif militaire de l'I^uropc. — U portait à 990 millions la \aleur ëa trevail de oes qaatfB miitioas d'hommeii» et au double, oo prôs de 4euf $niUiard$^ le service des intérêts des dettes^ produit à. p^u près exclusif des guerres antérieures. U estimait à 2 miUiardâ, en iti/^his, lès dépenses ordinaires dos forces de terré et de mer die l-SYtrgpfi, al feis^it remarquer que l'armée a^isûrl^it pl^s de 30 Q/0 (163 reveni^s totaui^. M. de Reden a confirmé depuis ces chiffres, en les détaillant dans sou livre : Deutschland und das ubrige Éuropa, VMlemagne et le reste de l'Europe. - Il va sans dire que la deraièi^ guerre p'a pas manqué d'ajouter un fort reliquat aux intérêts des dettes déjà si énormes en 1850. — M. Michel Chevalier a étabU aussi que depuis trente ans nous avions dépensé, en tewps de paiêy fioiir /« Qmvrte, plus que n'ont Repensé» pendant la méiue période, popi: les travaux publics qui leur ont fait tant d'honneur et de profit, les Etats-Unis d'Amérique. V. organisation du tratati, lettre XVÎ, «I spécialement p. 34^ et 344. pi J'ai soigneusement relevé, ilit M* Cheyftli^r dans cette même lettre> les dépenses qu'impose à ia France spn système militaire, et je trouve que^ tout compris, avec environ 5^ millions de pensions militaires qui sont sacrées, e'est une «omme de plua ie ftioo mtUidn^, ihdèmendammemt des cBAAaKs ae

Ui hVtïZ PVBUQCX. PONT les mOlS QUARTS AU MOINS DOIVENT ÊTRE 1||-

PUTË8 A LA GUERRE. Voilà douc un capital de pluâ de 500 millions qui è{>t détruit tous i«s ans. ^lus à*un ûemi^mUliard pour la guem en fieine pais! Je ne oonnais pas d'eihas qui appelle une plus radicale réforme. «C'est en 1848 que M. Chevalier écrivait ces paroles. — On petit encore consulter, po.ur se rendre compte de ce que la guerre « cdAté ei OQ^ite au monde, l'ouvrage de M. P. Larroque, Pt la guerre et des armées permanentes, couronné par le comité du Congrès de la Paix à Londres.

4&^uel(jii$s centdiues d^ millions que lui inflige Iç ûiel, elld $*inf[igeàelle-roême, ouse laisse infliger par les hommes qjal la gouvpraent, san$ se plaindre, ou du moins sans rappo].ter ses plaintes à la véritable source de ses souffrances, une perte de plusieurs milliards. Et pette perte volm- Itaire, qui dépasse tant de fois sa perte involon^ire, p'est psis, comme celle-ci. accidentelje et passagère, «jais permatwnte et normale. Chaque année la renouvelle, pu plutôt chaque année raccroît; car chaque année quelque déficit, dû le plus souvent h rexagératioii de l'effectif militaire, qui sans cette exagération tout au moips serait facilement évité, vient léguer sa dette aux années suivantes, et ajouter quelque chose aux dépenses publiques, c'est-àdire aux impôts qui les soldent. Nos ancêtres, dit-on, pour offrir à des divinités sanguinaires des holocaustes dignes d'elles, portaient les uns sqr les autres des înains fratricides. Avouons que nous n'avons pas dégénéré dç leur race.

Qu'est-ce à dire, vraiment, sinon que Thomme, qui montre si peu de résignation et de patience pour lès épreuves nécessaires dont la Providence a semé sa vie, se condamne incessamment lui-même, sans profit ni mérite, à des épreuves plus pombreuses et plus rudes; et que, des souffrances qui font ici-bas obstacle au bonheur que nous nous efforçons tous d'atteindre, la grosse moitié, pour le moins, vient de nous-mêmes, de notre ignorance ou de nos passions? Certes, l'homme aura toujours à souffrir, et sa destinée ici-bas n'a pas pour but .la félîr cité, mais la lutte. Le bien-être même, dont nous l'entretenons, toujours rattaché d'ailleurs à l'élément moral de la personne humaine, acheté par l'effort et troublé par le désir, n'a pas d'autre sens que ce sens relatif et

borné. Mais combien ce bien-être, tel qu'il peut être, se« rail plus réel et mieux apprécié, si nous n'altérions pas( nous-mêmes, à toute heure, par un gaspillag^e insensé et par des sentiments injustes, le progrès de notre richesse et la paix de nos cœurs!

Chose étrange ! le genre humain n'a pas assez de palmes pour les grands et heureux génies qui, en lui révé« lant de nouveaux arts, en lui apportant des remèdes précieux, accroissent la productivité de la force vitale ou en facilitent la conservation. Mais il n'a qu'indifférence et dédain pour les philosophes dévoués qui, en lui montrant ses devoirs, ses intérêts et ses droits, travaillent à développer en lui le principe même de la force vitale, la pensée, source et règle de toute action. A ne considérer que le corps, cependant, ceux qui s'occupent de l'âme sont encore ceux qui font le plus pour le genre humain. Qui ôterait de ce monde, en effet, les maladies, les disettes, les grêles^ les inondations et toutes les rigueurs des saisons, donnerait à la terre l'aspect d'un paradis au prix de ce qu'elle est. Mais dans ce paradis des brutes ignorantes pourraient encore se déchirer et se maudire. Qui en ôterait, au contraire, la guerre avec ses fureurs, les jalousies, les haines commerciales, les impôts vexatoires, les fonctions abusives, les privilèges, les monopoles, les restrictions, et, pour tout dire d'un mot, les erreurs et les injustices; opérerait une transformation bien plus profonde et bien plus efficace. Tout cède à la longue devant l'effort bien dirigé, et il n'y a pas de sol si rebelle qui refuse à la sagesse et à l'union la sécurité et l'abondance.

C'est cette transformation morale qui, dans tous les temps, a été le rêve des esprits éclairés et des cœurs généreux. L'autre est la pâture des utopistes et des ànies

de boue. C'est elle que les économistes dignes de ce nom, ceux qui ne séparent pas la matière de Tesprit et le bonheur de la dignité et du mérite^ poursuivent de nos jours avec tant d'efforts. Ils n*en verront pas le terme^ils le savent, et le monde passera avant qu'elle aoit achevée. Mais ils ne désespèrent pas d*en avancer peu à peu Tœuvre salutaire. I..es hommes, portés, par un penchant invincible, vers la poursuite du bien-être, apprennent peu à peu de Texpérience à mieux savoir en quoi consiste ce bien-être, à mieux distinguer les moyens de Tatteindre. Pourquoi l'observation attentive, la prédication infatigable, n'aideraient-elles pas, par la réflexion, cette éducation de l'expérience? Un grand pas, il faut le dire, sera fait dans cette voie, le jour où les peuples, au lieu de prendre incessamment le change sur les causes de leurs douleurs et de leur impuissance, sauront qu'il y a des maux naturels et des maux artificiels. Il ne leur faudra pas grand temps, alors, pour voir que les maux artificiels sont de beaucoup les plus nombreux et les plus graves; et, au lieu de consacrer leurs forces à les produire et à les étendre^ comme ils ne le font que trop souvent, ils les réserveront tout entières pour combattre et restreindre les maux naturels. Ceux-ci eux-mêmes perdront bien de leur importance, ou je suis étrangement trompé, quand ils seront sérieusement attaqués, et la nature se trouvera faible le jour où l'homme tout entier se mesurera avec elle.

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