‹ Mélanges économiquesChapitre 17 sur 19 · FRÉDÉRIC BASTIAT · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC BASTIAT

(BXTIAIT DB LA IBYUK OOICTBXPORÀIME , M« DU 30 SBPTBHIM 1855»)

[ OEuvres complètes de Frédéric BagtiaU mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrit» de l'auteur; avec une notice par M. R. de Fontenay. — 6 vol. in-8° ou 6 vol. grand in- 18. — Baris^ Guillaumin et O*. )

Peu d'écrivains ont eu une carrière plus courte^ mais plus réellement féconde, que F. Bastiat. Toujours sur la brèche, — depuis le moment où un article envoyé des Landes, et signé de ce nom jusqu'alors inconnu, Tavait placé tout à coup au premier rang des défenseurs derordire et de la justice, jusqu'au moment où la plume tomba de sa main, — il ne s'est occupé, pendant le peu d'années qui lui ont été données, que de répandre çà et là, sans repos ni trêve, par toutes les voies et sous toutes les formes, les pensées utiles, consolantes ou graves, que suggéraient chaque jour, à sa prompte intelligence et à sa réflexion exercée, les faits pressés et divers d'un temps d'agitation

et de fièvre, La semence si libéralement jetée aux vents dft la publicité n'a pas été perdue. La voix du moraliste (car de quel autre titre appeler cet économiste philosophe qui rapporte tout au droit ?), tour à tour et tout à la fois indulgente et sévère, toujours sérieuse et sympathique, a frappé bien des oreilles. Ses arguments, variés avec une fécondité iné{J«isablé dw répétés avec une infatigable persistance, ont tait impression sur bien des esprits, Ses écrits, répandus avec une profusion généreuse, ont pénétré dans tous les camps. Grâce au charme d'une langue expressive et pure, à Tattrait d'une imagination vive et fraîche, à la piquante finesse d'une bonhomie sagace et d'une raillerie ioanaante ei douce \ grâce surtout à FélévatioD et à la simplicité des aperçus, à la noble chaleur des sentiments, à l'accent d'une conviction sincère et entraînante, ils ont tnmvé partout des lecteurs attentifs et sérieux. Et, si d'autres noms continuent à porter justement, aux yeux des détracteurs et des partisans de l'économie politique, la honte ou l'honneur d'avoir fondé cette science, nul, assurément j plus que Bastiat, n'a mérité d'être signalé pour le zèle et pour les succès de l'apostolat. L'empreinte utt la connaissance de ses idées, Visible dans tout ce qui s'écrit aujourd'hui sur lés matières économiques, et l'écoùleraent singulièrement rapide et continu de ses œuvres, témoignent hautement de son influence.

Jusqu'à ce jour, cependant, malgré cette popularité réelle et croissante, Bastiat n'était que très-imparfaitement connu ; et les admirateurs, taême les plus déclarés, dé fc'on talent et de ses doctrines n'avaient guère pu

lappféder tout entier. Par la forme même de ses écrits, par la manière dont ils ont éié composés ou publiés, son œuvre échappait, pour ainsi dire, à un jugement régulier. La plupart des auteurs achèvent à loisir, les ouvrages qu'ils destinent au public, et ils ne se présentent à lui qu^à leur heure. Il fli*en a pas été ainsi de Bastiat, et l'on peut se demander si jamais il a fait un oubrage» Soldat plein d'abnégation autant que d'ardeur d'une cause constamment et violemment attaquée, toujours pfêt à se porter sur tous les points menacés et tout entier au poste qu'il défendait , soucieux du succès, mais indifférent à l'honneur ; Bastiat songeait trop à la lutte qu'il soutenait pour songer au rang qu'il tenait parmi les combattants, et il était trop occupé de frapper juste le coup d'aujourd'hui poUf s'occuper de rappeler celui d'hier. Ecrivant partout et à tout propos, sans autre mobile que l'amour du vrai et l'horreur du faux, il a disséminé ainsi, dans ïés recueils les plus divers, dans des feuilles de tout ordre et de toute nature, périodiques ou quotidiennes, éphémères ou durables, dans des publications personnelles ou parmi les travaux d'autrui, les produits sans nombre de son étonnante fécondité. A peine un volume, résumé rapide entrepris en présence de la mort, et dont la mort n'a pas attendu l'achèvement hâté, offrait-il, aux lecteurs curieux de connaître la vraie mesure de cette intelligence f^marquable, tfne étude un peu suivie, œuvre capitale quoique inachevée. Le reste était épars de tous côtés, disjecH membM poetœ. Peut-être, par cette dispersion volontaire, Tardent propagateur avait- il jeté plus nu loin et dans plus d'esprits des fragments de ?a pensée ; mais cette pensée, à' coup sûr, était plus superficiellement et plu^ fncomplétemfQit connue.

II n'en sera plus ainsi désormais. Des mains pieuses , — qui déjà, du vivant de Bastiat, s'étaient faites plus d'une fois les organes de cette intelligence mal servie par les siens, qui, depuis, avaient transmis au public l'héritage précieux de ses dernières méditations , — viennent d'élever à sa mémoire le seul monument qui lui convienne peut-être, en rassemblant dans un faisceau unique tant de rayons de vérité jusqu'à présent divisés. Une double influence pourra être ainsi exercée par les travaux de cet écrivain avide de convaincre. Ses opuscules détachés, accessibles à toutes les mains comme à toutes les têtes, demeureront, — ainsi qu'ils l'ont été jusqu'ici, et qu'ils devaient l'être dans l'intention de leur auteur, — l'amorce de tous ceux qu'une curiosité accidentelle ou naissante, le désir d'étudier une question spéciale, un doute à éclaircir ou une objection à résoudre, une boutade sérieuse ou le besoin momentané d'une distraction inusitée^ porteront à prendre pied, par occasion et en passant, sur le terrain de l'économie politique. SesŒuvres complètes, tout en se prêtant, dans le même but, à d'utiles divisions, offriront aux lecteurs plus résolus , partisans déclarés de cette science ou ennemis équitables et désireux de s'éclairer , aux esprits, de quelque nature qu'ils soient, curieux de connaître entièrement et de juger sur pièces un homme qui a tenu une grande place dans la polémique si grave de notre époque, les éléments d'une appréciation impartiale et sûre. Elles fourniront aussi, aux admirateurs nombreux d'un rare talent et d'une àme plus rare, un moyen de satisfaire une prédilection bien avouable , en réunis- 45ant pour la première fois dans leurs mains toutes les productions d'un auteur aimé.

Toutes sont là, en effet. Voici les Harmonies, cette der-

— /»01 nière et sublime adoration d'une âme religieuse, qui, ne tenant plus au monde que par la charité , s'évertuait à montrer aux hommes, avant de les quitter, et dans leurs biens et dans leurs maux, les traits de la grandeur humaine et ceux de la bonté divine. Tout a été reproduit, jusqu'à ces lignes inachevées, efforts commencés où l'on retrouve, avec la défaillance croissante de la main qui se glace, 1 élévation croissante de la pensée qui s'approche de sa source. Voici les Sophismes économiques^ ces gracieuses satires qu'aucun fiel n'envenime, dont un lucide bon sens est tout l'esprit ; — esprit le plus sûr et le plus fin de tous, parce qu'il procède de l'observation et de l'analyse , le plus solide et le plus constamment goûté, parce qu'il n'est' que l'art de mettre dans tout son jour le fond naturel et durable des choses. Il semble, à voir voltiger ces bulles brillantes et légères, qu'un souffle eût dû les briser ou les ternir : mais le temps et les orages ont passé sans les atteindre, et ni les coups d'épingle, ni les étreintes furieuses n'ont rien pu contre elles, parce qu'elles ne sont point la vide et trompeuse image, mais l'enveloppe exacte et transparente de l'invulnérable vérité. Voici les Pamphlets et les Discours, actes principaux de cette lutte, soutenue, avec une énergie et une modération toujours égales, pendant des années tumultueuses où se troublèrent bien des esprits et faillirent bien des cœurs, contre les exagérations , les violences et les injustices de tous les partis extrêmes ; lutte terrible, où un corps débile devait succomber, mais où une âme généreuse et pure devait trouver tant d'occasions de manifester, une fois de plus, avec la suprématie du principe spirituel sur ses imparfaits instruments, l'intime et consolante liaison de la grandeur morale et de la grandeur intellectuelle.

A çôtê de ces œuvras, les plus généraleroeot copnoes, etquio'^vaient pas cessé d'être à la dispositioq da public, en voici d'autres, moins abordables jusqu'à présept, rpais non moins faites peut-être pour intéresser le lecteur et honorer récrivaîn. C'est un volume depuis longtemps épuisé : Cobden et la Ligue , traduction qui pourrait passer pour une production originale, tapt les idées, les senliments, le mouvement du style, tant le fond et la forme de la pensée sont manifestement le langage propre du ira ducteur; traduction, d'ailleurs, dont il a fait son œuvre par une introrfuction qui vaut un livre et qui, à l'époque où elle parut, fut plus qu'un livre. Ce sont les articles insérés, pendant cinq années, dans le Journal des Economistes ; et les premières et si brillantes armes de ce conscrit littéraire de quarante-quatre ans ; et les Lettres à M. de Lamartine, dans lesquelles l'économiste ennenïi de toute illusion de langage se montrait, par la magie du style, rémule du plus entraînant des poètes, comme il devait^ f »kis tard, par la souplesse et la vivacité des ressources, par !a sûreté pressante de la logique, être l'heureux adverspiire du plus subtil et du plus intrépide des argumentateurs(l); et tant de morceaux qu'on regrettait d'avoir lus et de ne pouvoir relire sans de longues recherches. C'est la polémique du Cib f Echange, enfouie davantage encore dans les collection^ un peu oubliées d'une feuille éteinte (2), et dans laquelle on retrouve, avec ces vives saillies et ces allures capricieuses qui font le charme éphémère d'une conversation animée, ces vues profondes, ces considérations élevées, ces inductions générales et étendues qi^i assirent

(r) V. la polémique avec Itf. Pioudhon sur la Qr^ttuité 4u crédit. (2) Le journal le Libre Echange,

rint^rôt durable d'aae lecture réfléchie. C'est, en qn mot, tout ce que Bastiat, sous une forme et à un titr^ quelconque, a, pendant toute sa carrière de publiciste, livré à 1^ presse parisienne..

Mais la réunion de tant de richesses épari^es n'est pas le seul mérite et le seul attrait de cette édition, et ce n*e^ pas sur ces œuvres connues que je voudrais jippeler l'attention : elles ont été souvent et digpemerit appréciées par de plus compétents. Un homme d'une valeur intellectuelle aussi réellQ que Bastiat, remarquable surtout par Tactivlté incessante et par la persévérante patience dô l'investigation philosophique;, n'a pas, assurément, commencé à penser à l'âge ou la pensée ne se modifie pluà guère ; et, si des occasions inattendues ont pu provoquer tout à coup la rapide expansion et le développement de ses doctrines, ces doctrines, qui se sont trouvées si pré* cises et si fermes au jour de la discussion, étalent, dans leurs bases au moins, arrêtées avant ce jour. Le génie même n'a pas de ces méditations instantanées {\) dont on lui fait honneur quelquefois ; et, quand il jette tout à coup des éclairs, c'est que la lumière s'est peu à peu amassée en lui par la réflexion ou l'étude. De là le prix qu'on at-tache aux moindres écrits des hommes qui ont marqué dans le monde, et la curiosité, minutieuse et puérile eà apparence, utile et féconde en réalité, avec laquelle oA scrute les plus légers détails de leur vie privée, indices parfoîs décisifs des plus grands mouvements de leur âme ou des actes les plus importants de leur carrière.

Il était donc d'un grand intérêt de connaître les tra-

(1) fixpressioadfi U- ViUi'jnain en pariaut d« Mir»})faii. — V» Çoun dfi lUt9rat^re du xviu* tHeU.

vaux de Bastiat (s'il en existait), antérieurs à son apparition dans le monde littéraire, et, pour bien comprendre le journaliste parisien, de savoir ce que fut le paisible habitant des Landes. Il importait d'avoir, à côté de l'expression publique des doctrines de Téconomiste, le mouvement intime et le naturel épanchement des sentiments secrets de l'homme. L'édition nouvelle nous donne pleine satisfaction à cet égard. Nous y trouvons, d'une part, sous le titre de : Premiers écrits, des travaux destinés au seul département des Landes : circulaires ékctordles, professiom de foi y rapports au conseil général ou à la société d'Agriculture, etc. ; nous y voyons, de l'autre , une correspondance qui embrasse toute l'existence de Bastiat, depuis sa première jeunesse jusqu'à l'époque et presque à l'heure même de sa mort. Cette portion inédite des écrits de Bastiat remplit, en très-grande partie, un volume des Œuvres complètes (le premier). Ce volume est évidemment, pour la curiosité pure, le morceau friand de cette édition. Il est aussi, je le crois, pour le philosophe et pour le moraliste, le plus riche peut-être en observations utiles et en graves enseignements ; et , pour l'économiste luimême, l'un des plus précieux à étudier. C'est à ces points de vue qu'il né m'a pas paru sans importance d'en dire quelques mots.

Je ne m'arrêterai pas aux Premiers écrits. Il y aurait, cependant, beaucoup de remarques intéressantes à faire sur ces Premiers écrits. Deux circonstances surtout mériteraient d'y être relevées : — d'abord cette double et constante habitude de l'esprit de Bastiat, de remonter lou-

^ 405 ^ • jours, , à Toccasion des moindres faits particuliers, aux principes les plus généraux , et de pénétrer, pour établir plus sûrement les lois des choses, dans le détail minutieux des exemples les plus familiers ; mélange incessant d*observation pratique et de généralisation métaphysique qui fait la force et Tattrait de ce talent original : — ensuite la singulière concordance (Fidentité complète , pour mieux dire) des doctrines émises par lui aux époques les plus diverses et dans les circonstances les plus dissemblables, signe évident d'une clarté de vue et d'une sûreté de jugement qui attestent la méditation et la foi. Ainsi, c'est à l'occasion de la détresse de son pays natal (la Ghalosse) , — détresse causée par le défaut d'écoulement des vins et par une fâcheuse répartition de l'impôt foncier, — que Bastiat, conseiller-général eljuge de paix, s'élève à la conception la plus haute et la plus absolue du droit d'échanger et du droit de propriété qui le suppose ,et envisage, sous l'aspect le plus philosophique et le plus général, la nature et lesloisde l'impôt ; donnant, en même temps, pour contreépreuve de ses développements scientifiques, la décomposition la plus minutieuse et la plus délicate analyse des chiffres confus de la statistique locale. Ainsi, c'est en 1832 qu'il écrit ces paroles, qu'il eût pu répéter, en 1848, dans l'Etat^ ou en 1850 dans les Harmonies : « Ce ne sera ja- » mais d'un changement violent dans les formes ou dans » les dépositaires du pouvoir que j'attendrai le bonheur » de ma patrie ; mais de notre bonne foi à le seconder » dans ses attributions essentielles et de notre fermeté » à l'y restreindre. Il faut que le gouvernement soit fort » contre les ennemis du dedans et du dehors; car sa mission est de maintenir la paix intérieure et extérieure. » Mais il faut qu'il abandonne à l'activité privée tout ce :.♦. 23.

. — 406 r- » qui est de son domaine. L'ordre et la liberté sont à ce h prix. » •

Mais ces remarques se présentent à l'esprit, avec plus de force et de continuité, à la lecture de îa Correspondance, plus abondante et plus variée. Je me borne donc à les indiquer en passant; signalant seulement à Tattention, d'une manière plus particulière, la Lettre à M. de Lar^ nac sur les Incompatibililés parlemenfaireu , où Ton trouve non-seulement le germe, mais le développement, et peut-être le plus remarquable développement, de Tidée exposée plus tard dans un discours qui faillit changer une des bases de notre .constitution politique ; et la Profession de foi de 1816, où Ton rencontra, avec un aperçu formel de la doctrine économique des Harmonies, des prévisions et des avertissements non moins précis et non moins graves que ceux que devait faire entendre, dix-huit mois plus tard, à la chambre des députés, la bouche éloquente et vraiment prophétique aussi de M. de Tocqueville(l).

J'arrive à la Correspondance.

Le premier mérite de cette Correspondance, sa première singularité, peut-être, c'est qu'elle est vraie. Ce ii'est point le langage officiel et travaillé d'un homme qui s'observe ; ce ne sont point des lettres retouchées pour le public, ou des fragments choisis avec art pour composer, par une disposition habile, une figure de fan- Ci) V. le Discours pronoucé le 37 janvier iH^, à la Chambre des députés, par M. de ToequeviUe. Ce discours a été reproduit à la fia d« la 13"« édition de la Démooratie en Amérique,

— i07 — taisie. Aucun charlatanisme de ce genre n'est entré dans raffection sans faiblesse des éditeurs, et il faut les en remercier. Ce qu'ils nous donnent, c'est, dans son état naturel et dans sa parfaite fidélité, la correspondance intime de fiastiat. C'est la causerie familière et abandon*^ née du jeune homme studieux, du modeste campagnardj du publiciste plein de foi, avec des amis pour lesquels H n'a ni apprêt, nî secret : — M. Galmètes, un camarade d'enfance; — M.Coudroy, le compagnon de son foyer et le confident, l'associé de ses études ; — plus tard M. Cobden, avec qui une admiration profonde et la plus entière communauté de sentiments Favaientlié d'une étroite et cordiale sympathie* Cette vérité sans fard a un intérêt singulier. Elle laisse apercevoir, quelquefois, dans leurs mouvements un peu tumultueux, les premiers bouillonnements de la pensée ou les premiers élans de l'émotion. Mais elle montre, par cela môme, une personnalité vi* vante, et met à nu le fond de l'intelligence et du cœur. La plupart dés hommes perdent à £tre vus d'aussi près t quelques uns y gagnent; et Bastiat est de ces derniers. Bien des convictions, sans doute, ne seront pas ébranlées par l'accumulation de tant d'arguments rassemblés dans cette édition ; mais nul lecteur, Je le crois, eût-il engagé toutes ses préférences aux adversaires de Bastiat, ne pourra, en présence de ces lettres, refuser son estime, et souvent son admiration, à un caractère sî noble, à tant de droiture, de candeur, de complète et persévérante abnégation.

Ouvrons le volume, et dès le début cette noblesse de caractère va se manifester avec évidence, pour grandir sans interruption jusqu'à la fm. Voici la première lettre. C'est un jeune homme de dix-huit ans qui l'écrit. Le des-

linataire a le même <^ge. L'un est étudiant en droit, l'autre (c'est fiasliat), commis chez un négociant. Un bavardage insouciant ou frivole semblerait le langage naturel de ces deux jeunes gens. Quel n*est point cependant le ton sérieux de cette lettre ? Ce jeune commis, engagé malgré lui dans une profession o contraire à son goût, I» mais « décidé à faire passer son devoir avant tout, étudie , » dans les loisirs que lui laissent les travaux obligés du métier, a la philosophie et la politique. » Il étend sa vue au delà de ce comptoir qu'il n'aime guère, sans l'en détourner cependant; il voit, il a sait que le bon négociant doit étudier les lois et approfondir Yéconomie apolitiques ce qui sort du domaine de la routine et exige B une étude constante.» Il a, enQn, réfléchi déjà sur la vie et sur son emploi ; il a pesé, dans une juste balance, les biens matériels et les biens moraux ; il a jugé les avantages et les inconvénients de la richesse ; il sait diriger et borner ses désirs, et subordonner au but ce qui n'est que le moyen. a Tu connais mes goûts, dit-ii ; tu sais si, pouvant vivre » heureux et tranquille, pour peu que ma fortime excède » mes besoins, tu sais si, pendant les trois quarts de ma » vie, j'irai m'imposer le fardeau d'un ennuyeux travail, B pour posséder, le reste de ma vie, un superflu in- B utile. »

N'y a-t-il pas, dans ces paroles, à un tel âge, et dans une telle situation, une simplicité et une fermeté qui étonnent? Et ne voit-on pas, en lisant cette première lettre, que ce n'est point là l'effort passager d'une sagesse afibclée, mais le véritable accent d'une âme naturellement élevée ? Ce n'est pas en vain que ce jeune homme s'est livré à l'étude de la philosophie : il est déjà philosophe, et philosophe pratique. 11 a à la fois la résolution et la modé-

ration (e^ quod difficillimum eHy in sapiehtiâ modum)(l) • Et, s'il entre,, dès à présent, dans sa philosophie, quelque nuance de ce détachement mélancolique des biens communs que les esprits vulgaires qualifient volontiers d'exagération romanesque, on peut y distinguer aussi (comme un trait qui en achève le charme et qui annonce déjà le champion désintéressé du bien-être rapporté à la justice) une intelligence fine et vraie, un sentiment plein de tact, un respect mesuré, mais sincère, des convenances, des besoins, des intérêts de chaque jour. Il s'élève au-dessus de l'existence matérielle, mais pour en reconnaître le caractère et la fin, et l'estimer davantage eu lui donnant son véritable sens. Il « regrette parfois ces jouissances » sentimentales auxquelles on ne peut rien comparer, cet » amour de la pauvreté, ce goût pour la vie retirée et » paisible ; » mais il comprend, il estime, il pratique la vie active et laborieuse. Il n'a point la superstition de la (( fortune, c mais il n'en a point le dédain ; et, sans livrer son cœur servilement à cette « aveugle déesse qu'on loi a choisie pour amante, » il n'en dédigre pas le culte intelligent et sage. Il apprécie l'importance de la richesse ; il en approuve, il en partage même, dans une modeste mesure, le légitime désir; et déjà il oppose, avec une fermeté toute magistrale, aux fades déclamations des aveugles contempteurs du a vil métal, ». cette distinction, vraiment économique et vraiment morale, qu'il développera plus tard : « Sans doute il était beau de voir les Fabricius et » les Curius demeurer pauvres, lorsque les richesses n'é- B talent le fruit que du brigandage et de rusure;sans doute » Cincinnatus faisait bien de manger des fèves et des ra-

(I) Tacite, dans l'Eloge d'Agricola.

» ves, puisqu'il aurait dfi vendre sa patrie et son hon- » neur pour manger des mets plus délicats ; mais les tenips 9 sont changés, — A Rome, la fortune était le fruit du ha- » sard, de la naissance, de la conquête ; aujourd'hui, elle » n'est que le prix de l'industrie, du travail, de l'écono- » mie. Dans ce cas elle n'a rien que d'honorable. C'est un . » fort sot préjugé qu'on puise dans les collèges, que celui » qui fait mépriser l'homme qui sait acquérir avec prot bité et user avec discernement. Je ne crois pas que le n monde ait tort, dans ce sens, d'honorer ledche; son li tort est, d'honorer indistinctement Je riche honnête 9 homme et le riche fripon. »

Voilà ce qu'écrivait Bastiat à vingt ans, your le plus intime de ses amis, pour un autre lui-même. Qu'on mette cette page à côté de celles qu'il écrivait à quarante-cinq pour le public : c'est la même netteté de pensée, le même bon sens, la môme simplicité dans la finesse, et, pour l'expression elle-même, la même précision naturelle et la même fermeté élégante. Cette maturité précoce, du reste, se rencontre souvent chez les hommes vraiment supérieurs,^ chez ceux, surfout, dont la supériorité n'est pas tant dans la facilité de l'esprit que dans la noblesse du cœur ; et l'on sait que Turgot, entre autres (dont le caractère, mélange attachant de timidité invincible et dMnfatigable énergie, offre plus d'une ressemblance avec celui ée Bastiat), avait à vingt-deux ans toute la force de la raison la plus mûre et à dnquante toute la candeur de Fadolescenoe.

Ce sens du réel, mêlé au sens de l'idéal, dont on vient de voir des traits si bien marqués ; cette appréciation juste

et élevée des choses ; cette expérience sans désenchantem(3nt, et cette naïveté sans illusion; on les retrouve partout dans les lettres de Bastiat. J'en pourrais citer cinquante, Je prends celle qui fait suite au passage précédent et qui est de la même époque. La voici :

« Tout le monde court après ie bonheur, tout le monde » le place dans une certaine situation de la vie et y aspire ; » celui que tu attaches à la vie retirée n'a peut-être » d'autre mérite que d^être aperçu de loin. J'ai plus aimé » que toi la solitude, je Tai cherchée avec passion, j'en ai » joui ; et quelques mois encore elle me conduisait au » tombeau. L*homme, le jeune homme surtout, ne peut )) vivre seul ; il saisit avec trop d'ardeur, et, si sa pensëè » ne se partage pas sur mille objets divers, celui qui » l'absorbe le tue.

J'aimerais bien la solitude ; mais j'y voudrais des » livres, des amis, une famille, des intérêts ; des intériu, » oui, mon ami, ne ris pas de ce mot; il attache, il » occupe. Le philosophe même, ami de l'agriculture, » s'enauleralt bientôt, n^en doute pas, s'il devait cultiver » gratis la terre d'autrui. C'est l'intérêt qui embellit un » domaine aux yeux du propriétaire, qui donne du prix aux » détails, rend heureux Orgon, et fait dire à l'optimiste :

» I^e château de Plain ville est ie plus beau du inonde.

» Pour être heureux, je voudrais donc posséder un » domaine d^^ns un pays gai, surtout dans un pays où une » Ipngue habitude et d'anciens souvenirs m'auraieiit mis » en rapports avec tous les objets. C'est alors qu'on jouit » de tout, c'est là X^vita vitalis. Je voudrais avoir pour » voisins, ou même pour cohabitants, des amis tels que » toi. Carrière, et quelques autres. Je voudrais un bien

— W2 — » qui ne fût ni assez grand pour que j'eusse la faculté de )) le négliger, ni assez petit pour m*occasionner des soucis » et des privations. Je voudrais une femme... je n'en ferai » .pas le portrait, je le sens mieux que je ne saurais Tex- » primer; je serais moi-môme (je ne suis pas modeste » avec toi) l'instituteur de mes enfants. )ls ne seraient » pas effrontés comme en ville ou sauvages comme dans » un désert. Il serait trop long d'entrer dans tous les » détails, mais je t'assure que mon plan a le premier de » tous les mérites, celui de n'être pas romanesque. »

J'ai reproduit cette lettre dans son entier ; ai-je eu tort? En lisant le tableau qui la termine, il est impossible de ne pas se rappeler, avec le Hoc erat in votis et Vaurea medio^ criias d'Horace, la petite maison de Rousseau. Je ne sais si je m'abuse : mais il me semble que le rêve si simple du jeune homme qui forme un projet sérieux l'emporte de beaucx)up sur la description factice du grand écrivain qui compose un morceau, et que l'on sent, en comparant les deux passages, quelle distance sépare, pour la poésie comme pour la vérité, les impressions réelles d'un cœur qui fuit rillusion, et les conceptions menteuses de l'imaginalion même la plus habile à se duper elle-même.

L'amour de la campagne, de la retraite, de la vie pai* sible ; le désir d obscurité et de calme ; le goût des pures jouissances de l'amitié et des méditations solitaires fie sentiment profond des véritables affections, qui porte à les savourer à l'aise loin des agitatiohs, du tumulte et de l'éclat trompeur de la vie affairée ou mondaine ; — c'est la pente naturelle de âmes tendres et pures ; — c'était

• — 413 — celle de Bastiat. A cet égard (comme à bien d'autres)» il De varia jamais ; et, tel il avait été dans ses désirs et ses espérances déjeune homme, tel il fut dans la conduite de son âge mûr, tel il était encore, à la fin de sa carrière, dans ses retours vers le passé. La plus grande partie de sa vie s'écoula dans le silence et la simplicité des champs, au fond d'un modeste village, où l'amour du sol natal, l'exercice dévoué d'une magistrature tutélaire, et les nobles travaux de la pensée, étaient, avec d'affectueux attachements et les délassements d'un art préféré (!)♦ les seuls aliments de son âme active et sensible. Il ne sortit que tard de sa retraite, et il la regretta toujours. Vingt-six ans après la lettre qu'on vient de lire, porté subitement à la célébrité et à l'action, chef important et surchargé d'une ligue considérable, collaborateur écouté des plus généreuses et des plus belles intelligences de la capitale, confrère fêté et honoré des nobles champions de la liberté anglaise, son cœur restait à son village ; et, du milieu de ce mouvement et de cet éclat bien faits pour étourdir la faiblesse ou la vanité, se retournant, avec une affection touchante, vers le compagnon inconnu de ses obscurs travaux d'autrefois, resté derrière lui dans la solitude, il écrivait cette page, qu'on croirait du même jour que la précédente si l'accent du regret n'y avait pas remplacé celui de l'espérance :

(( Ta blanche chaumière me sourit. Je t'admire et te » félicite de ne placer ton château en Espagne qu'à un )) point où tu puisses atteindre. Deux métairies en ligne^ » de justes proportioos de champs, de vignes, de prés,

(1) 1^ musique. Bastiat chantait agréablement et Jouait de la basse d'une manière remarquable.

» quelques vaches, deux familles* patriarcales de mén tayers, deux domestiques qui à la campagne ne coûtent » pas cher, la proximité du presbytère, et surtout ta » bonne sœur et tes livres ; vraiment, il y a là de quoi » varier, occuper et adoucir tes jours d'automne. Peut- » être un jour j'aurai aussi ma chaumière auprès de la » tienne. Pauvre Félix! tu crois que je poursuis la gloire. » Si elle m'était destinée, comme tu le dis, elle m'échap- » perait ici, où je ne fais rien de sérieux. »

En même temps, il adressait à M. Cobden ces lignes, empreintes, plus vivement encore, des mêmes sentiments :

« Que vous êtes heureux d'être sous le ciel d'Italie ! » Quand verrai-je aussi les champs, la mer, les monta- B gnes \ Oru$/ quando ego te aspiciam f Et surtout, quand » serai-je au milieu de ceux qui m'aiment ? Vous avez fait » des sacrifices, vous, mais, c'était pour fonder l'édifice » de la civilisation. En conscience, mon ami, est-on tenu » à la même abnégation quand on ne peut que porter » un grain de sable au monument? Mais il fallait faire ces

• réflexions avant ; maintenant Tépée est sortie du four- »> reau. Elle n'y rentrera plus. Le monopole ou votre

• ami iront avant au Père Lachaise, » «

Et un peu plus tard, au moment ob les électeurs des Landes allaient « l'envoyer à Paris, chargé du terriWe » mandat de représentant du peuple :»--<( Combien a » eftt été plus sage, écrivait il encore à M. Cobden, de B consacrer mes derniers jours à creuser, dans le silence, B le grand problème de la destinée so<'.iale, d'autant que ^ quelque chose me dit que je serais arrivé à la solution. » Pauvre village, humble toit de mes pères, je vais vous B dire un éternel adieu ; je vais vous quitter avec le près-

» sentiment que mon nom et ma vie^ perdus ^u sein de;» » orages, n'auront pas même la modeste utilité pour 1^- » quelle vojs m'aviez préparé. »

« Pour ce qui me concerne, dit -il ailleurs, rien ne peut » m*ôter de Tidéeque mon rôle était d'être publiciste cam- » pagnard comme autrefois, ou tout au plus professeur. » » — ç Paris et moi nesoirmespas faits l'un pour Taulre.»

Comment cet ami de la solitude a-t-il été jeté au nailîeu du tumulte de la carrière la plus agitée ? Gomment ce penseur méditatif s'est -il transformé tout à coup en un polémiste ardent ? Comment cet homme timide et doux, que sa santé, au défaut de ses goûts et des habitudes de toute sa vie, devait retenir dans le repos salutaire et sous le soleil bienfaisant de son pays natal, devenu, à quarante quatre ans, le plus hardi et le plus énergique des athlètes, est-il venu volontairement, au milieu d'un séjour déplaisant et funeste, user, dans un effort sans relâche, par les fatigues de la parole et par celles de la plume, les dernières années d'une existence qui pouvait être paisible et calme ? C'est ici qu'éclate toute la grandeur de cette âme admirable ; et c'est ce que la correspondance que j'examine, dans sa naïve simplicité, permet seule de comprendre et d'apprécier à sa juste valeur.

Ce qui a poussé Bastiat hors de la retraite, c'est la même cause qui l'y avait retenu sî longtemps; c'est le Sentiment du devoir. Toute la vie de Bastiat, on peut le dire, est dans ce mot.

Il aimait la retraite, parce que dans la retraite seulement il pouvait s'avancer sans obstacles vers la vérité

dont il était avide; il a quitté la retraite, parce que, hors de la retraite seulement, il pouvait servir^ selon Tardeur de son zèle, la vérité qu'il avait besoin de répandre.

La solitude, en effet, le loisir, la douce paix des champs, le commerce des chefs-d'œuvre de l'esprit humain et le sentiment plus vif de la nature plus présente, la conversation d*amis sûrs ou les soins du foyer de la famille, — Bastiat aimait toutes ces choses pour elles-mêmes^ et de quelle tendresse, on l'a vu ; mais il les aimait aussi, il les aimait surtout, peut-être, pour ce qui en est le plus réel et le plus excellent bénéQce comme la plus constante et la plus sûre douceur, pour cette pleine possession de soi-même, pour ce recueillement désintéressé de Tesprit et du cœur, libres de toute influence équivoque, dont on ne peut s'assurer ailleurs comme dans la solitude.

Mais, si la solitude apaise l'âme d'un côté, elle la trouble de l'autre. Trouver la vérité, se rendre témoignage qu'on la possède, cela peut suffire k l'avidité de l'esprit, cela ne suffit pas au besoin du cœur. La contemplation satisfait la foi ; la charité exige l'action. Déjà, dès sa jeunesse, ce zèle de prosélytisme, commun aux convictions fortes, avait agité Bastiat ♦ et il avait songé à chercher à Paris, avec plus de moyens de s'éclairer luimême, plus de moyens d'éclairer les autres. Le respect des devoirs de la famille l'avait retenu : mais chez ce jeune homme^ si réfléchi à dix-huit ans, un projet conçu à vingt*trois n'était pas un désir vague et sans consistance ; et, en restant dans cette retraite qu'il aimait tant, en préférant la vie qui lui était plus agréable à celle qui lui paraissait plus utile, il avait fait un sacrifice, un sacrifice considérable. Il écrivait alors à M. Coudroy : « Je sais » bien que ce sacrifice n'est pas celui d'un plaisir passa-

9 ger, c'est celui de rutililé de toute ma vie ; mais enfin » je suis résolu à le faire pour éviter du chagrin à mon » grand-père. » Ainsi nous retrouvons, en cette circonstance encore, cette résolution d'accomplir le devoir avant tout, qui était le premier mot de la première lettre de cette correspondance, et qui sera le dernier effort de la dernière.

Ce respect de tous les sentiments, cette observation de toutes les convenances, cette abnégation et cet effacement absolu de la personnalité toujours contenue, mémo dans ses prétentions les plus spécieuses et dans ses aspirations les plus pures, par le scrupuleux souci des droits, des intérêts, des affections d'autrui ; les lettres de Bastiat montrent qu'il ne s'en départit jamais : et ce serait peut-être le cas défaire remarquer, — comme un des enseignements moraux de cette belle existence^ aujourd'hui mise à découvert par la publication de ces lettres, — combien les hommes réellement grands se mettent peu au-dessus de ces obligations communes et soi-disant ser condaires dont s'affranchit si aisément la médiocrité présomptueuse. Ce serait le cas, peut-être aussi, d'admirer cette juste dispensation de. la Providence, qui, faisant sortir la récompense du sacrifice, paie habituellement, par un résultat plus grand, le renoncement méritoire à des vœux légitimes, et semble né détourner de leurs propres voies les ambitions généreuses et saintes que pour les conduire plus sûrement et plus efficacement, par les siennes, au but agrandi de leurs désirs épurés et affermis. Il n'est pas douteux qu'en se confinant, à Tâge

où Ton sMnstruil, dans un village sans ressources, Bastîat croyait renoncer a jamais a toute action sur ses semblables. Il n'est pas douteux, cependant, que c'est à cette séclusion volontaire qu'il a dû les éléments principaux de Inaction si grande qu'il a plus tard exercée sur eux, et que ses écrits, empreints d'une vie ineffaçable, ne cesseront d'exercer de plus en plus. C'est « l'isolement, » il l'a reconnu plus tard lui -môme, a qui a donné à son esprit une » force et une justesse que des hommes plus instruits et )> mieux doués ne possèdent peut-être pas : d c'est lui qui l'a préservé des pièges et des entraînements de a l'esprit de parti, d écueil ordinaire des' natures ardentes, qu'il ne cessa d'éviter et de signaler; des haines et des affections préconçues, des préjugés d'école ou de nation, dont il se raille finement ou s'indigne avec noblesse; des engagements de personne ou de position, dont il trouva si souvent les autres embarrassés : c'est lui qui, en conservaiit à l'intelligence réfléchie et forte de l'homme fait la délicatesse virginale et la candide spontanéité de la jeunesse, lui a donné, pour apercevoir les abus, la perspicacité rapide, et, pour les dénoncer, la hardiesse confiante d'un critique qui n'est point partie : c'est lui^ surtout, qui, en refoulant dans une âme vive des convictions dont une expansion plus facile eût pu tromper l'ardeur ou affaiblir l énergie, a amené enfin cette explosion de propagande qui termine et achève la vie de Bastiat.

En effet, un moment vint où, ces méditations, si longtemps et si consciencieusement poursuivies, ramenant sans cesse, devant cet esprit pratique autant qu'élevé, les toémes solutions et les mêmes impressions, le sentiment de la certitude devait triompher enfin des hésitations de la modestie, et Timpuision du zèle des résistances et des

liens terrestres. Ce fut Iç moment d*une lutte intérieure qui fut violente. Le sacrifice était, cette fois, de quitter la solitude pour Taclion : il fut plus pénible que ne i'aVait été, vingt ans plus tôt, le sacrifice de renoncer, pour la solitude-, à la perspective de Taction. (L'âge n'était plus celui de l'entraînement et de la confiance, et le devoir ne se parait plus des couleurs de Tillusîon.) ïl fut accompli cependant, et accompli tout entier. L^époque de ce combat, l'époque de ce triomphe de la conviction, est nlarquée, dans la correspondance, avec une vivacité extrême; et il faut y voir le dévélopfeiaérit de cette crise que ne peuvent qu'indiquer dés citations. Voici du moins la plus expressive de toutes. C'est iiné lettre écrite des Eaux- Bonnes, le è6 juillet 1844. Sâstîatafait sori premier article pour le Journal des Èàonofnistes ; il vient, après dés retards et dés hésitations, a'ertvoyéi* cet article ; 11 annonce ce fait à M. Coudfoy. C*est là une détertninâtîon grave, grave dès lors dans l'esprit de Bastiat, comme elle le fat, par ses conséquences, pour sa conduite ultérieure; et, s'il n'a point précisément mesuré toutes ces conséquences, il est, tout au moins, prêt à les accepter. Il ne sait pas quel sera l'effet de son article (qui ne devait être publié que trois mois plus tard) ; mais il a, en l'envoyant, cédé à un besoin désormais irrésistible. On sent qu'if se débat vainement contre le Dieu qui l'agite, et qu'il n'attend qu'une occasion ou un prétexte pour s'abandonner àluL

a Ces misérables obstacles, dit-il, que la santé, la for- » tune, la timidité, élèvent conrime un mur d'airain en- » tre nos désirs et le théâtre où ils pourraient se satis- » faire, est [sic) un tourment inexprimable. Quelquefois » je regretté d'avoir bu à la coupe de la science, ou du

» moins de ne pas m'en être tenu à la philosophie syn- » thétique et mieux encore à la philosophie religieuse. On » y puise au moins des consolations pour toutes les situa- » tions de la vie, et nous pourrions encore arranger tolé- » rablement ce qui nous reste de temps à passer ici-bas. » Mais la vie retirée, solitaire, est incompatible avec nos » doctrines (qui pourtant agissent sur nous avec la force » de vérités mathématiques) ; car nous savons que la vé- » rite n'a de puissance que par sa diffusion. De là Tir- M résistible besoin de la communiquer, de la répandre, » delà proclamer. De plus, tout est tellement lié dans no- » tre système, que l'occasion et la facilité d'en montrer » un chaînon ne peut nous contenter; et, pour en expo- 9 ser l'ensemble, il faut des conditions de talent, de santé t et de position qui nous feront toujours défaut. Que faire, » mon ami ? Attendre que quelques années encore aient » passé sur nos têtes. Je les compte souvent, et je prends » une sorte de plaisir à remarquer que plus elles s'accu- » mulent, plus leur marche paraît rapide :

» Vires acquirit eundo. »

Il n'y a pas à se tromper sur cette lettre. Evidemment, au moment où Bastiat l'écrit, et malgré les restrictions mélancoliques qui suivent l'élan de son ardeur, son parti est pris. Il a, dans son âme pieuse, assez de résignation pour renoncer sans plainte, si elle lui est à jamais interdite, à l'action que sa conviction lui commande; comme il aura plus tard, au plus fort de cette action^ assez de religieuse soumission pour abandonner sans murmure son œuvre inachevée : — mais,s'il y renonce, ce

- i21 — sera devant l'impossibilité seule ; le feu sacré s'est emparé de lui, et il ne le combat plus. Que la carrière s'ouvre seulement, et nulle considération personnelle ne l'empêchera d'y entrer et de la parcourir. '

Voyez plutôt. La carrière s'est ouverte. Lq Journal dts Economistes a inséré l'article; et cette insertion a révélû un maître. Un second morceau, — la Lettre à M. de Lamar- . tine sur le Droit au Travail, — a fait une impression plus vive encore. Les journaux, jusqu'alors fermés à l'inconnu, s'offrent de toutes parts à Técrivain goûté ; et les maîtres de la science économique, toujours prêts à ouvrir leurs rangs à tous ceux qui se montrent dignes d'y figurer, sollicitent et activent son concours. Avec quelle fermeté, avec quelle ardeur , avec quelle infatigable énergie , il marche dans cette voie nouvelle de la publicité ; et comme tout, dans son allure, dénote l'homme sans hésitation et sans faiblesse 1 Avec auelle sûreté, avec quelle promptitude, avec quelle variété de mouvements, prenant, §elon sa propre expression, « le bon sens pour sa oui- » rasse et la vérité pour sa lance, » il s'avance, en faisant face de toutes parts, vers le but de ses premiers désirs ! La lettre suivante, adressée au regrettable M. Fon- . teyraud, donne une juste idée de cette nouvelle attitude :

a Oh I comme mon cœur battait quand je lisais votre » description du grand meeting de Manchester ! Comme » vous, je seqtais l'enthousiasme me pénétrer par tous » les pores. Jamais rien de pareil, quoi qu'en dise Salo- » mon, s'était il vu sous le soleil ? On a vu de grandes » réunions d'hommes se passionner pour une victoire, » pour une conquête, pour un intérêt, pour le triomphe » de la force brutale ; mais avait-on jamais vu dix mille

» hommes s'unir pour faire prévaloir par des moyens » pacifiques, par la parole, par le sacrifice, un grand » principe de justice universelle? Quand la liberté du w commerce serait une erreur, une chimère, la ligue » n'en serait pas moins glorieuse ; car elle a donné au » monde le plus puissant et le plus moral de tous les :> instruments de civilisation. Comment ne voit-on pas » que ce n'est pas seulement l'affranchissement des ^ » échanges, mais successivement toutes les réformes, » tous les actes de justice et de réparation, que Thuma- » nité pourra réaliser à l'aide de ces gigantesques et vi- » vantes organisations ?

)) Aussi avec quel bonheur, je dirai, presque avec quel » délire de joie, j'ai accueilli la nouvelle que vous me don- . » niez à la fin de votre lettre! La France aurait aussi sa » ligue ! La France verrait cesser son éternelle adoles- » cence ; elle rougirait du puérilisme honteux dans lequel ») elle végète ; elle se ferait homme ! Oh ! vienne ce jour, et ») je le saluerai comme le plus beau de ma vie. Ne cesse- » rons-nous jamais d'attacher la gloire au développe- » ment de la force matérielle, de vouloir trancher toutes ») les questions par l'épée, de ne glorifier que le courage » du champ de bataille, quels que soient son mobile et n ses œuvres? Comprendrons-nous enfin que, puisque » Vopinion est la reine du monde^ c'est l'opinion qu'il faut » travailler, c'est à Topinion qu'il faut comYnuniquer et » des lumières qui lui montrent la bonne voie et de l'éner- » gie pour y marcher.

» Donc, qu'une association se forme en France ;

» qu'elle entreprenne d'affranchir le commerce et l'indus- » trie de tout monopole ; qu'elle se dévoue au triomphe » du principe, et vous pouvez compter sur moi. De la pa-

» rôle, de Ja plume, de la boursa, je suis à elle. S'il faut )ï subir des poursuites judiciaires, essuyer des persécu- » lions, braver le ridicule, je suis à elle. Quelque rôle » qu'on m'y donne, quelque rang qu'on m'y assigne, sur » les hustings ou dans le cabinet, je suis à elle. Dans une ») entreprise de ce genre, en France plus qu'ailleurs, ce » qu'il faut redouter, ce sont les rivalités d'amour-pro- » pre, et l'amour-propre est le premier sacrjûce que nous » devons faire sur Tautél du bien public. Je me trompe, » l'indifférence et l'apathie sont peut-être de plus grands » dangers. Puisque ce projeta été formé, ne le laissez pas » tomber. Oh! que ne suis-je auprès* de vous ! »

Pour exciter une telle ardeur, pour la soutenir surtout, il fallait autre chose que l'entraînement d'une émotion passagère ou l'enivrement de l'amour-propre exalté par des succès inespérés. Il fallait la vue énergique et persistante du bien à faire, et la persévérance inébranlable fondée sur une résolution longuement méditée. Il fallait avoir considéré tour à tour toutes les difficultés et tous les ^obstacles, et en avoir à l'avance triomphé par une abnégation sans retour. On a dû comprendre, par quelques lines des citations qui précèdent, que telle était en effet la source profonde et inépuisable de l'ardeur de Bastiat." D'autres passages, que je ne saurais omettre, manifestent mieux encore cette résignation féconde ; et, mettant sous nos yeux les angoisses secrètes de ce cœur généreux, montrent, jusqu'à l'évidence, à ceux qui pourraient en douter encore, que ce rôle de publiciste, qui s'annonçait pour lui si brillant, ce n'était pas sa vanité qui Tam-

bitionnait comme une distinction, mais son dévouement qui l'acceptait comme un sacrifice, et que dans ce sacrifice tout était compris, même la /vie. Ces passages sont simples, monotones peut-être par leur similitude ; mais cette répétition des mêmes pensées et des mêmes termes est un des caractères de la disposition d'esprit que je constate.

16 juin 1845... « Voilà le pour. Mais il faut quitter Mu- » gron ; il faut me séparer de ceux que j'aime ; il faut que » je laisse ma pauvre tante s'acheminer vers la vieillesse » dans la solitude. )» 3 juillet 1845... « Comme toi, mon » cher Félix, j'envisage l'avenir avec effroi. Laisser ma » tante, me séparer de ceux que j'aime, te laisser à Mu- » gron seul, sans ami, sans .livres, cela est affreux... Mais » quitter Mugron ! mais quitter ma tante ! mais ma poi- » trine!... Oh ! que n'ai-je dix ans de moins et une bonne » santé! o 4 mai 1846... « Je souffre de quitter Mugron » et mes habitudes, et mon travail capricieux et nos cau- » séries. C'est un déchirement affreux, mais m'esl-il per- ») mis de reculer? » Et bien d'autres phrases, éparses, comme celles-ci , dans les lettres mêmes qui rendent compte des succès les plus engageants ou attestent les efforts les plus énergiques.

Un déchirement affreux, consenti, en pleine connaissance de cause et dans toute la vivacité de la douleur, pour le ser\ ice de la justice et de la vérité ; les goûts personnels, les habitudes de vingt années, les liens de fa* mille et d^affection, la tranquillité, la fortune, la santé elle-même, vingt fois mis dans la balance avec les obligations de la conscience, et vingt fois, malgré leur poids, trouvés légers au prix de ces obligations ; la nature sciemment et sans réserve sacrifiée à l'esprit ; le devoir, en un

mot, envisagé sans illusion et embrassé sans faiblesse : voilà donc le secret de la force de Bastiat. Voilà pourquoi •cette force fut dès le début si grande ; voilà pourquoi elle se maintint et s'accrut jusqu'au bout contre toutes les apparences. Voilà pourquoi, parmi les traverses, les épreuves, les déboires, les insuccès passagers, la défaillance d'autrui et sa propre insuffisance, jamais une plainte, jamais un regret, jamais une hésitation ne se trahissent en lui, même dans les épanchements delà plus intime amitié. Il semble que nulle amertume ne puisse plus s'ajouter pour lui au calice qu'il a épuisé par anticipation ; et, quoi qu'il arrive, il est prêt à tout ; il a, pour toutes les circonstances, des ressources et des espérances. Le débat où il intervenait à son heure s'anime et exige une activité incessante ; il abandonne son travail capricieux pour une lutte quotidienne et sans relâche, a Une question spé- » ciale )i réclame des efforts dévoués et persévérants; il concentre sur cette question a son attention, qu'il aimait » à laisser errer librement sur tous les objets des connais- » sances humaines, » et « garrotte dans les liens d'une » spécialité » son esprit généralisateur et indépendant. Seul, » à peu près, dès le début, pour a organiser » pour (I administrer la vaste machine » de l'association du Libre Echange, chargé du « Journal, de la correspondance, » de la comptabilité, » il voit des collaborateurs utiles, des collègues instruits et laborieux abandonner la place qu'ils tenaient auprès de lui, et borner plus ou moins à des vœux leur précieux concours ; il se fait « Fassociation tout entière, » et se console en pensant qu'il aura plus de liberté dans ses allures, plus de facilité pour « donner à » l'esprit de la feuille » qu'il rédige « une couleur un peu )) tranchée, » plus de place pour ses doctrines et plus

- 426 -r d'épergie en se sentant plus néces::aire. Il trouve, à l'é- {N^ve, J'erreur plus épaisse et plus résistanle qu'il n'avak osé riniaginer ; il voit, dans celte « ipiorance et cette p indifférence d« paj» en roati^e d'Ecopoinie politique, P rocc*3iôn de combattre des préjugés et de faire péné- » Ifer dans le public des idée§ justes, » '— persuadé que » la Providence a niénagé ces obstacles au bien direct de B la liberté commerciale précisément pour que le bien int direct j>e fasse : -— et, loin qu'il y trouve une raison pour ]» aech^ourager, au contraire c'en est une pour lui donner ^ fe âentioioiït de Tutilité, de Tur^ence même de ses ef- 9 forte«f.* heureiix sHl peiU déblayer la route de quelques • ollfttfkples^ » llne révolution soudaine (non inattendue piW \m cependant) viept étouffer sons spn bruit les cris feible« encore de la liberté des échanges, et couvrir d'un ck»ûs de doctrine» incohérentes et d'un débordement de pulsions insensées le terrain dont il commençait à dégager MO coin ; U reprend son (euvre, sous une forme nouv«))^« avec une décision égale au danger ; — reconnaissant, dans les manifestations les plus menaçantes du spei^imê^ lemênie ennemi qu'il avait eu à combattre dans I9 protection^ il marche sans étonnement à cette hydre ]|f!dQfyUabie« et, rapide autant que hardi, il marque tour à tour, d'un &r toujours chaud, et les têtes renaissantes et le ix>rps même du monstre. i»e diapason des discussions par)en)pntair^s est (jop haut pour sa voix; il écrit, u l^'en)pirisme, » enhardi pftr l'excès des maux et par l'impalience universelle, s'étend de toutes parts, « une mesure ur- » geote entraîne une mesure arbitraire, et la fatalité exerce j^ son empire ; » il rappelle l'attention sur « les principes *> oubliés, et, « ne pouvant exercer d'action sur les effets, » il « signale les causes. » Us houunes mêlés aux affaire?, en-.

traînés par la passion ou par l'habitude, étourdis d'ailleurs par le tumulte qui le;s entoure, ferment l'oreille à ses avertissements; il va tenter sur la jeunesse Fessai dr; ses doctrines chéries, et jeter dans ce terrain vierge cl riche les germes de la i conciliation scientifique » dont il attend la paix de son pays. La parole lui manque enfn), et la vie se refuse au noble mais épuisant usage qu'il en fait ; il condense dans un dernier travail les idées poui* lesquelles il a vécu, et, sur le bord de la tombp, — l'œil fixé sur elle, et ne lui enviant que la faculté de se dr'^ vouer davantage, — il se relève encore pour protester, par un suprême appel, contre ses amis. eux-mêmes, engagés dans une voie qui lui paraît dangereuse et fausse (1 .

Il mourait, en effet, au milieu de cette activité si éner^ gique ; ouj plutôt, i| avait commencé à mourir le jour où il avait commencé à combattra -, et, de ces écrit», si oom* breux, si variés, où semble respirer une vitalité si puissante, il n'en est pas un, on peut le dire à la lettre, qui n'ait été tracé de son sang. On a vu. plus haut qu'en Cintrant danâ la carrière Bastiat avait fait rabaodon de ^a vie. Il faut voir maintenant comnjent il consomma cet abandon. L'exemple de la résignation est un d^s plus touchants, un des plus salutaires aussi et des plus utilc's, dans ce monde où la résignation est tous les jours et poiir tous de mise. Rien, d'ailleurs, n'est plus réellement grand, rien ne montre mieux la dignité et la noblesse de la na-

(l)V. la hettre au Journal des EçonomittfSt u^ du l5 déceiu bre lt'50.

ture humaine, rien n'atteste plus sûrement la force, que cette élévation, sans violence 'et sans réaction, au dessus des affections et des intérêts de la terre, ce renoncement au corps, que le corps n'explique pas. Il n'y a plus d'illusion ni de vanité là où tout s'efface de ce qui comporté la vanité ou l'illusion ; et, pour juger un homme, il n'y a qu'un moyeu, mais un moyen infaillible, c'est de le voir mourir.

Ce qui frappe, à un degré inexprimable, lorsque, dans cette correspondance transparente, on regarde mourir Bastiat, c'est à la fois son détachement de la vie et son attachement à la vie ; détachement absolu en ce qui le concerne, attachement plein d'anxiété en ce qui concerne son œuvre. Jamais homme n'a eu ni plus de désir de vivre, ni moins de crainte de mourir. La vie pour lui, on le voit à chaque page, n'est rien par elle-même, mais elle est beaucoup par l'emploi qui peut en être fait : ce n'est pas un bien dont la jouissance ait quelque valeur; c'est un instrument dont l'usage peut procurer des résultats d'une valeur infinie. Certes, tel est bien le sens de la vie, et quiconque lui en donne un autre n'est pas digne du présent qui lui en a été fait : mais quelle force ne faut-il pas, même aux hommes les plus pénétrés de cette vérité, pour plier entièrement aux convictions de l'esprit toutes les répugnances de la matière 1

Bastiat eut cette force, et il l'eut longtemps. Dès 1846, il écrivait à M. Cobden : a Si je jette un regard sur moi- » même, je sens des larmes de sang me venir aux yeux. » Ma santé ne me permet pas un travail assidu, et..., mais » que servent les plaintes et les regrets ?» Au printemps suivant, il remarquait avec « épouvante, combien quel- » ques gouttes de sang sorties du poumon peuvent affai-

n blir notre pauvre machine, et surtout la tête. » Quelques mois plus tard, il se plaignait de ce que « les forces intel- » lecluelles l'abandonnaient avec les forces physiques. » Et, plus il avançait, plus ces constatations douloureuses devenaient fréquentes et significatives. Mais, s'il prenait souci de les faire, ce n'était pas pour se plaindre ou s'apitoyer sur lui-même, c'était pour se préoccuper du sort des idées dont il était le défenseur, pour s'affermir encore dans un labeur qui pouvait être sitôt interrompu, pour restreindre, en luttant de vitesse avec la mort, la part qu'il serait bientôt contraint de lui livrer de son trésor, et s'exciter, par la brièveté de l'avenir, à l'emploi du présent. Dans la même lettre où il écrit à M. Goudroy que la maladie le a prive de toutes ses forces, et qu'il lui est im- » possible de penser, encore plus d'écrire, » — mécontent de son « journal, qui est faible et pâle, comme tout ce D qui émane d'une association, » — il parle de o deman- » der le pouvoir absolu, » quoique, « hélas! avec le pou- » voir on ne lui donnera pas la santé. » Au moment de ses plus excessifs travaux et au plus fort de sa fatigue (en mars 1849J, il se « reproche de n'avoir pas assez tra- » vaille. Et, le 11 novembre 1850, six semaines avant le moment où il devait être a tout à fait guéri, » et parmi des dispositions a qui impliquent la fin de sa carrière, » il « gémit de ne pouvoir remplir ses devoir^ de représen- » tant. »

Il est impossible défaire passer dans cette analyse imparfaite tout l'intérêt de cette lutte généreuse ; quelques fragments du moins donneront au lecteur le désir de la suivre dans la correspondance.

Parle t-il du cours qu'il a, malgré son mal, entrepris dé faire à là jeunesse des écoles :

— Ù30 — : # Quelque ehOSe, écrit-il à M» CoMdroy, me dit qija ce » cours, adressé à des jeunes gens, qui ont (Je l?i logique » dl^QP l'esprit et de la chaleur dan3 ran)e, ne sera pas

• fidD« utililé.,,, Ou^le bPP Pieu me donne epcprp un 99 f dp force, et mon pasçag^ 3ur cette terre p'aara pas ét4 » iniltile. 1

gt à M. CoWei) ; « Vous comprenez h présent, mon ami, » çû]a)|jien j(» tiens à nia sapté ! Qh ! que )a bonté divine » me çlpnne au ipoips encore un an de force ! Qu'elle me » periqett^ d'exposer devant n)es jeunes concitoyens ce 9 que je ppnsidère comme Ja vraie théorie sociale , sous 9 Ci9S i^omQ chapitres : Besoim, procfuction^ propriété ^ I» concurrence, population^ liberté, égalité, responsabilité, » solidarité, fraternité, rôle 4^ l'opinion publique ; et je p remettrai sans regret, avec joie, — ma vie eptre ses

mains. P . a Ce qui rne donne du coeyr, dit-il ailleurs, ce n'est pas » le non omnis moriar d*Horace, m3is la pensée que peut-

• être ma yie n'aura pas été iputile à l'humanité. »

On le voit ainsi, dans sa correspondance, constamment occupé, pendant ses dernières années, de comparer Tétendnede §a tache et la chaleur de son zèle avec la faiblesse de sa santé et le peu de jours qui lui paraissent asr $lirés ; se tJtant le pouls, en quelque façon, chaque matin, pour savoir combien d'heures il peut travailler encore, et sollicitant de la Providence, par les plus pressantes prières, le tamps de servir utilement la vérité : tantôt tourmenté de la craipte de ne pouvoir « publier son cours, sur

• lequel il ne laissera probablement que des notes infor- » mes ; » tantôt demandant « trois ou quatre mois de tran- » quillité pour écrire ses pauvres Harmonies économie 9 quet\ 9 ou le loisir de c (aire le second volume, » sur

- 43Ï — lequel il a compte plus que sur le premier, ftprès quoi il chantera son Nunc dimittis. »

Mais dans cette aspiration si ardente vers le but, 'dans celte crainte de tomber avant de ravoir atteint, nulle im-*^ patience, pourtant, nulle amertume ne se laissent aperce* voir chez Bastiat. Il expose à Dieu, avec une ferveur extrême, ses nobles vœux ; il ne Se croit aucun droit à les voir exaucés. Cette grâce, qu'il demandait pour Chanter avec joie son Nanc dimtltis, cette grâce dwrtière loi fut refusée ; il n'en chanta pas moins son Nunè dimiUiMi la lettre suivante montre dans quels sentiments. Elle est da 9 septembre 185(y, trois mois avant sa mott, au moment Ètiême de son départ pour l'Italie.

« Mon cher Cobden, je suis Sensible à Tîntérôt (|ue voufc * voulez bien prendre à. ma santé. Elle est toujours chan* » celante. En ce moment j'ai «ne grande iaflammalion et i> probablement des ulcérations à ceô deiix tubes (fÀ eon* ik duisent l'air au poumon et les aliments à l'estomac.- La » question est de savoir si ce mal s'arrêtera ou fera des » progrès. Dahs ce dernier cas, il n'y aurait plus moyen de îi respirer ni de manger, a very awkward situation indeed^

J'espère n'être pas soumis à. cette épreuve, à laquelle » cependant je ne néglige pas dé me préparer en m'exer* » çant à la patience et à la résignation. Est-ce qu'il n'y a j) pas une source inépuisable de consolation et de force » dans ces mots : Non sicut ego volo, sedsieut tuf... Une n chose qui m'afflige plus que ces perspectives physiologie t ques, c'est la faiblesse intellectuelle dont je sens si bien » le progrès. Il faudra que je renonce sansdoute à achever D l*œuvre commencée. Mais, après tout, ce livre a-til » toute l'importance que je me plaisais à y attacher? La » postérité ne pourra- t-eHe pas fort bien s'en passer? et,

> s*il faut combatlre Tamour désordonné de la conserva- » tion matérielle, n'est-il pas bon d'étouffer aussi les bouf- » fées de vanité d'auteur, qui s'interposent entre notre » cœur et le seul objet qui soit digne de ses aspira- » lions?»

C'est le même sentiment, le sentiment du devoir, que nous avons rencontré partout dans la vie de Bastiat, que nous retrouvons, à la fin de cette vie, dans sa suprême expression : comme il a renoncé, tour à tour,et à ses goûts et à son repos, et à l'existence elle-même, il renonce enfin au but immédiat de ces premiers renoncements, au service de la vérité. Tant qu'un avenir; si précaire et si douloureux qu'il fût, a paru lui être permis, le devoir a été pour lui le service persévérant de la vérité ; il n'a cessé de demander à Dieu le pouvoir de la servir : le jour où il n'y a plus d'avenir pour lui, où le terme, depuis longtemps pressenti, se montre enfin, le devoir est de consentir à l'interruption de sa carrière et de faire l'abandon de ses bonnes intentions elles* mêmes; il le fait. Il ne cessera pas assurément, d'aimer la vérité, de la souhaiter aux autres, d'y aspirer pour lui-môme ; elle sera le dernier objet de sa pensée et le dernier murmure de ses lèvres (1) : mais il cessera de prétendre à travailler pour elle et de regretter 4es efforts qu'il avait rêvés pour son succès. Cette résignation, mieux encore que l'ardeur généreuse qu'elle est Tenue couronner, montre toute la pureté, tout le désintéressement du zèle de Bastiat. Quand on est prêta rompre ainsi

(1) V. plus loin les détails des derniers momenls de Bastiat.

-*435 toutes les attaches de la terre, même les plus saintes, c'est qu'on a placé son but plus haut que la terre.

Les demièfes lettres, où domine ce renoncement abso-* lu, sont les plus touchantes. Une douceur inaltérable (cette ilouceur avec la mort dont parle Bossuet) y apparaît partout ; et la liberté d'une bonne conscience y répand une sorte d'enjouement plein de grâce. Un jour, le malade parle des ménagements de « la bonne nature, » quiTac- » coutume peu à peu à toutes sortes de privations, comme » pour le familiariser avec la dernière, qui les comprend » toutes. » Un autre jour , il écrit ces lignes tristes et charmantes : a Tout ce que je demande au Giel, mainte^ 9 nant, c'est que les tubes qui descendent de la bouche » au poumon et à l'estomac ne deviennent pas plus dou- » loureux. Je n'avais jamais pensé au rôle immense qu'ils » jouent dans notre vie. Le boire, le manger, la respira- » tion, la parole, tout passe par là. S'ils ne fonctionnent pas, » on est mort ; s'ils fonctionnent mal, c'est bien pis. » Ou bien il se raille doucement de ses amis qui ne peuvent comprendre à quel degré de faiblesse il est arrivé : « Cha- » que fois que je reçois une lettre de Paris, dit-il, il mô » semble que mes correspondants sont des Toinette et que » je suis un Argan. »

« La coquine a soutenu pendant une heure durant que » je n'étais pas malade. Vous savez, ra'amour, ce qui eu » est... s>

«... Je voudrais bien que vous eussiez mis dans votre » lettre le secret aussi bien que le conseil de tout dire en »> quelques mots... »

Ou, enfin , quand la nouvelle de sa mort, nouvelle bien peu prématurée, lui revient avec les alarmes -de ses amis : « Je t> mesensenvio de vivre, mon cher Paillottet,écrit-il, quand

» je lis la relation de vos anxiétés à la nouvelle de ma iûùtL » — Grâce au Ciel, je ne suis pas rnort^ ni môme guère plus p malade... Mais enQn, si la nouvelle eût été vraie, il aurait » bien fallu Faccepter et se résigner- ^ Je voudrais que » tous mes amis pussent acquérir, à cet égard, la phi* u losophie que j'ai acquise moi-même. Je vous assure que » je rendrais le dernier souf&e sans peine, presqu'avec » joie, si je pouvais être sûr de laisser aprèâ moi, à ceux » qui m'aiment, non de cuisants regrets, mais un souvenir n doux, affectueux, un pQu mélancolique. Quand je serai » plus malade (ajoute-t-il avec une délicatesse exquise) i » c'^st à quoi je les préparerai... »

J*ai cherché k montrer, par les citations qui précèdent, le fond de Tâme de Bastiat, tel qu'il m'est apparu à la lecture de sa correspondance. Ai-je besoin de dire que je n'ai pu qu'esquisser les traits principaux de cette physionomie remarquable 7 Ai-je besoin de dire aussi que ce n'est là qu'une partie de l'instruction et de l'intérêt que l'étude de cette correspondance peut offrir? Les aspects * divers sous lesquels on pourrait l'envisager sont nombreux, et elle ferait aisément l'objet de plusieurs travaux plus étendus que celui-ci. Il serait curieux, par exemple, de relever, dans ces lettres de toute époque, les premières manifestations et les développements progressifs de toutes les idées émises par Bastiat dans le cours de sa carrière publique, et de constater ainsi l'unité de son esprit et de son œuvre. 11 ne le serait pas moins de noter les aperçus qu'il n'a pas eu le temps d'exposer, et d'essayer la reconstruction de la partie de cette œuvre que sa mort

prëmaturéô nous a ravie. Il y aurait un utile enseigoement à tirer aussi (aujourd'hui que la réflexion est possible et que l'expérience a jugé bien des choses) de la lecture de tant de pages où sont appréciés, eu toute franchise, les faits de chaque jour, et l'état de la France et l'état de l'Europe. Les lettres à M> Coudroy et k M» Cobden sont les principaux événements de 1848, sur les difficultés de la république naissante et sur les terribles journées de juin, sont, entrq autres, d'une importance extrême; et l'on ne saurait trop les signaler à ceux qui sont curieux de voir comment des doctrines solides, des principes clairement conçus et embrassés avec conviction, en préservant des entraînements du présent, peuvent permettre à la fois et d'expliquer le passé et de prévoir l'avenir.

xMais il était impossible de songer à exploiter entièrement une mine aussi riche. Forcé de me borner, c'est à faire connaître V homme que j'ai cru devoir m'appliquer. Cette connaissance de l'homme est, en général, ce qu'on ne trouve guère que dans les correspondances ; ce que, par conséquent, on y cherche d'abord. Elle est, en outre, dans certains cas, d'une importance réelle. Quand il s'a* git de sciences de l'ordre matériel^ l'instruction spéciale de l'auteur est à peu près tout ce qui importe à ses lecteurs. Quand il s'agit de sciences de l'ordre moral, au contraire, ils ont autre chose à lui demander que ce qu'il leur donne: son caractère est une partie de son talent, et sa valeur personnelle ne peut être séparée de celle de ses ouvrages; tout au moins est-elle pour beaucoup dans leur destinée. Chercher la vérité avec sincérité,c'est la première condition pour la trouver ; et reconnaître, dans un publiciste, ce zèle de la vérité, c'est un encouragement à l'entendre, comme il parle, avec impartialité. La conviction est le grand levier

du monde moral. Or, si la carrière de Bastiat a été grandô en quelque chose, c'est par la conviction ; et, s il est un proût spécial à retirer de Tétude de ses ouvrages et de celle de sa vie, c'est une confiance plus grande et plus inébranlable dans cette force, c'est le sentiment qu'il exprime à toutes les pages de sa correspondance, la Foi aux priu" cipes.

Puisse ce sentiment ressortir avec quelque vivacité de cette étude I Puisse-t-elle, surtout, inspirer, à quelquesuns de ceux qui l'auront lue, le désir d'aller le puiser plus abondamment à sa source, en lisant tout entières, avec le soin qu'elles méritent, ces lettres dont je n'ai pu donner que d'imparfaits fragments !

Cette esquisse est bien incomplète, bien au-dessous de ce que j'aurais voulu pouvoir faire et de ce que demandait le scget. K défaut de l'éclat, il m'est permis du moins de penser qu'elle a le mérite plus modeste, mais plus essentiel, de la ressemblance. Je pourrais en appeler, à cet égard, au témoignage de ceux qui, plus heureux que moi, ont vu Bastiat ailleurs que dans ses écrits. Se me bornerai à citer un document jusqu'à présent inconnu du public, et qui l'était de moi-même lorsque j'ai îait mon travail. Ami dévoué et fidèle jusqu'à .la un de l'homme et du savant, M. paUlottet a assisté aux derniers moments de Bastiat, et, par un soin pieux, il a conservé, des moindres détails de ces derniers moments, un journal religieusement exact. 11 a bien voulu me communiquer ce journal, et il veut bien aujourd'hui, par une confiance qui est pour moi le plus précieux des suffrages, m'autoriser à en reproduire une partie. Je fais ici cette reproduction. En la commençant, je ne voulais citer que quelques courts passages; j'ai cédé à un attrait irrésistible, et j'ai fait un extrait de plusieurs pages. Le lecteur comprendra mon entraînement, j'en suis certain. Peut-être seulement ma notice lui paraîtra- t-elle plus pâle encore en regard de ces notes tout intimes : que sont toutes les paroles au prix de la vue môme des choses; et quel spectacle peut égaler celui de la fin d'une belle vie? Mais qu'iipporu? monbuti en cherchant à peindre lei traits dd Bastiat,

était de rendre hommage pour mon compte et de faire rendre Jus» tice par d'autres à cette noble, et, je ne crains pas de le dire désormais,« à cette sainte figure. Conmient atteindre mieux ce but qu'en contemplant à loisir, en mettant sous les yeux de tous, ce tableau suprême ? Platon a mérité le surnom de divin par les dons merveilleux qu'il a mis au service des idées de son maître ; mais ni son éloquence, ni son imagination, ni son poétique enthousiasme n'ont fait autant pour la gloire de Socrate et pour l'influence de sa doctrine q\ie le simple récit de la mort du juste, martyr de sa foi et en prouvant la sublimité par sa propre grandeur. Voici l'extrait du journal do M. Paillottet.

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