‹ Mélanges économiquesChapitre 8 sur 19 · ÉTUDE D'HISTOIRE CONTEMPORAINE · texte numérisé non relu

ÉTUDE D'HISTOIRE CONTEMPORAINE

^All M. GOiZÔT (1).

(BXTflAlT M lOtJtKAL tM tCOmiÊHlËé, f& AVftIt tt U tâl ll&r)

Un livre sur Robert Peel, et un livre de M. Gdiïoit (ïue de promesses dans ce titre seul, et quelle lecture pourrait s'annoncer sous de plus rares auspices I Pour sujet, avec la carrière laborieuse et pleine de Tune des plus fortes individualités de la forte race saxonne, tout le développement de l'Angleterre ellemôme pendant un demi-plècle de la plus ardente activité matérielle et morale; cette vie troublée et puissante d'une société dans laquelle tout se produit et se débat au grand jour; une agitation sans relâche, et une sécurité sans atteinte ; des dissensions passionnées, et des solutions pacifiques ; les Innovations teâ plus hardies, et les institutions les plus respectées; les intérêts et les idées toujours en lutte, et l'ordre constamment maintenu ; mille plaies mises à nu, et mille ressources

(1) Paris, Didier et i>, 1 vol. in*8.

manifestées; tat)t de périls, tant d'épreuves, tant d'imperfections, tant de grandeur et tant de progrès : — noble et émouvant spectacle si on le considère en lui-même, comme un épisode des vicissitudes de l'humanité ; leçon solennelle et imposante , si ce sont des enseignements que Ton y cherche, et si , faisant sur soi-même un retour bien naturel, on demande, à l'expérience d*un peuple qui semble avoir fait un pacte avec la fortune , des lumières et des prévisions pour d'autres peuples appelés à des difficultés semblables I Pour reproduire ce grand spectacle et pour interpréter cette grande leçon, un écrivain consommé entre tous dans l'art d'exposer et de peindre ; un historien également habile à tout recueillir et à tout mettre en œuvre ; un docteur accoutumé à commenter le passé et à indiquer l'avenir ; un philosophe initié à toutes les faiblesses comme à toutes les grandeurs du cœur humain ; un homme, enûn, de pensée et d'action, de méditation et de lutte, célèbre au même degré pour avoir été tour à tour, et parfois en même temps, dans la chaire et dans le cabinet le juge spéculatif des politiques , et dans l'arène des affaires de son pays et de son temps leur ardent et infatigable émule I Quel tableau et quelle main pour le rendre I

Ces idées, ces sentiments, ces souvenirs se présentent

d* eux-mêmes, quand on ouvre la nouvelle biographie de

Robert Peel; et l'esprit, toujours pressé de conjecturer

^J sur ce qu'il va connaître, attend un^œuvre d'une impor-

/ tance et d'un mérite véritablement hors ligue.

Je ne serai que sincère en disant que , si grande que puisse être cette attente des lecteurs, le livre, pour la plupart d'entre eux, n'est pas de nature à la tromper ; et cependant je ne serais pas sincère si je disais qu'il a rempli la mienne» En le lisant, je sens que je dois admirer ;

mais Je Crois sentir aussi que je ne dois pas m'abandonner* Je suis fasciné : je ne suis pas certain d'être complètement satisfait. Je vais essayer d'expliquer , en toute franchise et en toute humilité, avec celte sincérité qui est une partie du respect; et avec cette défiance qui doit accompagner la conviction, cette double et en apparence contradictoire impression.

Si l'on veut ne voir, dans la notice sur Robert Peel, qu'un récit, incontestablement cette notice est un travail achevé, et le nom de l'auteur ne pouvait faire espérer davantage. On y trouve, en effet, dans une mesure exceptionnelle et dans un accord plus exceptionnel encore, les plus rares et les plus^ éminentes qualités : une connaissance merveilleuse des faits, formée des souvenirs de l'homme qui a beaucoup vu et des recherches du savant qui a tout étudié ; une narration à la fois complète et rapide ; une clarté constante et vive ; le talent de figurer la variété et la vérité de la vie, en donnant à propos la parole aux personnages, et celui de maintenir l'unité de l'histoire en la reprenant soi-même en temps opportun ; un style, enfin, à la fois précisât coloré, animé et sévère, et, malgré quelques traces de cette dignité un peu solennelle que M. Guizot ne dépose jamais entièrement, plus naturel peut-être et plus simple que dans aucun autre de ses ouvrages. Voilà ce que j'admire, avec tout le monde, dans cette notice. J'y reconnais , à toutes-les pages, le plus heureux emploi de tous les dons de l'intelligence et de toutes les ressources du travail; et je ne suis nullement surpris que d'excellents juges , frappés de la réunion

^74singulière de tant de mérites supérieurs) aient cru voir, dans ce dernier écrit, la mamfo»iaUim taplu9 éelatanU de la force et de i'éfévatian d'un grand^eafrii (1). Je le crois avec eux, jamais M. Guizot n'a montré plus de talent.

Mais le talent n'est pas tout; et la forme ne saurait, en toutes matières, emporter le fond. 11 y a des œuvres auxquelles suffit .la beauté extérieure ; il y en a dans lesquelles la beauté extérieure n'est qu'une qualité secondaire, quoique toujours d'un grand prix. La biographie d'un grand ministre n'est pas une œuvre littéraire ; c'est une œuvre morale et politique. C'est au point de vue de la morale et de la politique qu'il la faut juger, demandant à l'auteur, pour le louer ou pour le blâmer, non, s'il nous intéresse et parfois môme nous entraîne, mais s'il nous instruit et nous élève. Son premier devoir, auprès duquel tout autre s'ef^ face, c'est la vérité et la justice ; non pas cette vérité facile et cette justice vulgaire qui se bornent à ne pas altérer les faits ou à ne pas défigurer les hommes, mais cette vérité supérieure qui consiste à donner aux faits, en outre de l'exactitude matérielle et en quelque sorte apparente, leur caractère propre et leur portée réelle ; et cette justice plus haute qui sait découvrir, dans les actes impar^ faits ou impuissants des nations et de ceux qui les con« duisent, la manifestation des lois de l'éternelle équité et les voies trop souvent- méconnues de la Providence.

Je crois pouvoir le dire : si l'on examine, dans cet es<prit plus exigeant et plus sévère, le livre de M. Guizot ; si, par un effort énergique, secouant pour un moment le charme prestigieux de sa parole , on dépouille de leurs

(1) Voir entre autres tes articles de !A, Baudrillarldansle Jqurnal

. DigitizeabyVjQOQlC

conleufs toutes ces pages éclatantes ; et si Ton chei^che ' quelle est la signification dernière et la conclusion positive de ce récit magnifique et de ces considérations solennelles ; — on sera tenté de penser que la notice sur Robert Peel ne satisfait qu'incomplètement à ces grandes obligations de la biographie politique ; et Ton se demandera, non sans surprise ni sans regret quelquefois, si M. Guizot, dans cette notice, a toujours fait aux divers événements la place que comportait leur importance relative ; s'il a toujours parfaitement jugé leur nature et apprécié leurs conséquences ; si, même, ce qui est plus grave, il a toujours donné à^ ses» lecteurs, aujourd'hui spectiiteurs curieux, demain peut-être acteurs influents de la scène du monde, les notions les plus salutaires et les plus justes de leurs in* térêts et de leurs devoirs. Quelque limité que soit forcément cet article, il peut suffire à justifier ces doutes.

Un mot, d'abord, sur le premier point et le moins grave : un mot Beulement, ou plutôt un coup d'œil ; car il ne s'agit ici que d'un défaut de composition qui se ma^ nifeste extérieurement aux regards. J'ouvre le livre : il n'a que des dimensions ordinaires, 550 pages à peine. C'est là, pour une carrière aussi longue et aussi remplie que celle dont il contient le tableau, un cadre relativement restreint, qui ne comporte évidemment pas, même pour

leô ëvénemeûts les plus considérables, de bien longs développements ; et Ton voit que M. Guizot n'a prétendu faire qu*un résumé lucide et animé. Eh bien! sur ces 350 pages, je n'en compte pas moins de 60 (un sixième) consacrées en entier à un petit nombre de faits d'une importance contestable en eux-mêmes et tout au moins d'une importance très-faible dans la vie de Robert Peel. Ce sont des faits de politique extérieure , arrivés , il est vrai, de son temps, et en partie pendant son ministère, mais auxquels, absorbé comme il l'était par les affaires intérieures, il n'a guère pris part que nominalement ou en passant. Il était naturel que ces faits fussent rappelés ; mais il semblait naturel aussi qu'ils ne fussent que rappelés. Ce sont, au contraire, entre tous, les plus minutieusement racontés et les plus complaisamment discutés. 11 est vrai que ce sont des faits qui ont eu jadis, en leur nouveauté, un grand retentissement en France, et qu'ils ont valu à M. Guizot, alors et depuis, beaucoup d'attaques. Mais fallait-il pour cela leur donner, aujourd'hui , une attention qu'ils ne comportent plus, et , dans la vie de Robert Peel, une place qu'ils n'y ont jamais tenue? Transformer la difficulté de la France avec le Maroc en une question anglaise, et s'étendre autant sur les lauriers déjà anciens de Mogador et d'Isly que sur la mesure si grave et d'un intérêt si permanent du retablissement.de Tmcome-tax ; — employer le même temps à reproduire une querelle éphémère de mots au sujet de la défunte république de Cracovie et à discuter rétrospectivement une ' erreur de traduction échappée à Robert Peel qu'à exposer et à apprécier l'œuvre capitale de son ministère, le budget décisif de 1845-46 ; — parler du droit de visite, des mariages espagnols, ou de l'affaire Pntchard, avec plus

d'abondance que de !a réforme parlementaire, de l*éman-« clpatîon des catholiques ou du bill de Maynooth : — n'estce pas, manifestement, et tout au moins, pécher contre le premier précepte de tout art , le respect des proportions, précepte plus élevé qu'on ne le supposerait d'abord, et qui a sa valeur morale non moins que sa valeur matérielle ? Personne, assurément, n'admettra que M. Guizot ait pu, à cet égard, faillir par ignorance ; aussi est-ce très-positivement, de propos délibéré qu'il a , comme il le dit dans sa préface, saisi, dans la vie de son illustre contemporain, « l'occasion de retracer et d'éclaircîr quelques faits de sa propre vie. » Mais l'excuse est-elle suffisante ; et la faute, pour être volontaire, est-elle moins réelle? M. Guizot, dans cette partie de son livre qui le concerne plus spécialement, confesse quelque part, avec cette simplicité des hommes qui se sentent as$ez grands pour se reconnaître faillibles, qu'il s'est « souvent surpris en flagrant délit d'anachronisme,et metlant à certaines choses. . . une importance qu'elles n'avaient plus. » Je ne serais pas éloigné de penser, pour ma part, qu'en choisissant le moment actuel pour occuper de lui l'opinion , autrefois si attentive à tous ses mouvements ; en revenant notam* ment, de préférence, sur des actes qui, après tout, malgré le bruit qu'ils ont pu faire en leur temps, sont des moindres d'une vie comme la sienne ; en évoquant, pour rentrer en lice contre eux, les vains. fantômes du chauvinisme de 1842 et 1844, ou s'évertuant à regonfler les ballons depuis longtemps crevés des joutes oratoires de 1846 et 1847 ; — M. Guizot commet de nouveau, avec aggravation, ce a délit d'anachronisme » dont il vient de s'accuser. Ce n'est pas là, cependant, ce que je lui reprocherais le plus. M. Guizot a tenu une grande place, comme

Digitieed by VjOOQ IC

homme politique, daos soa pays et dans l'Europe : il a, sans doute, comme tous les hommes dont on s'est beaucoup occupé, été souvent mal jugé, et il est naturel qu'il désire l'être mieux. C'est à lui seul à savoir ce qu'il lui convient de dire de lui, et à apprécier re qu'il peut devoir , du fond de sa laborieuse retraite, à son nom et au soin de sa mémoire. Mais, s'il voulait a retracer et éclaircir sa propre vie, u pourquoi ne le faisait-il pas ouvertement, et sans ce détour équivoque d'une a occasion o offerte? Nul, très-certainement, ami ou ennemi, n'eût été surpris de lui voir publier des Mémoires; et nul, je le crois, n'y eût trouvé à redire. C'est la biographie d'un autre qu'il nous donne aujourd'hui. Dans une biographie, il ne doit y avoir, au premier plan du moins, qu'un intérêt et qu'une figure. Celle de l'auteur, si grande qu'elle soit, est la dernière qui s'y doive montrer. C'est à cette condition que je reprocherais à M. Guizot d'avoir manqué. A s'effacer davantage devant son héros, sauf à se présenter à son tour au public, s'il le trouvait bon, je crois qu'il n'eût, quant à lui, rien perdu ; je suis certain que son livre y eût beaucoup gagné.

M. Guizot a eu beau faire, en effet, il n'a pu changer la valeur des événements : les grands sont grands par euxmêmes, et les petits, quelque amplifiés qu'il les montre, ne cessent pas de paraître petits. On n'a garde de le laisser en route, pa^ce qu'il y a des hommes qu'on suit par*

tout; mais peut-être le suit*on par déférence plutôt que par choix, et Ton ne peut se défendre desentir quelquefois, à une lassitude que Ton voudrait ne pas s'avouer, que Ton reerette ses excursions en France. L'Angleterre, en dépit du patriotisme, reste toujours le premier objet des préoccupations de son lecteur. Aussi bien, quelle différence, et quelle distance, entre ces querelles monotones de partis touchés avant tout de leur succès présent, ces campagnes de tribune et ces coups de scrutin décisifs pour le Sort des ministères, mais sans influence ultérieure sur le sort des peuples, - verba et voces, prœtêreaque nihil/... — et ces grandes luttes dans lesquelles étaient engagés îa liberté , la dignité , le bien-être des fractions diverses d'une société puissante ; le présent et Tavenir de toute une nation et avec eux l'avenir de toutes les nations ; plus encore, le respect de la justice et Tascendant de la vérité étemelle ! Car c'est de tout cela qu'il s'agissait dans ces vastes débats qui ont consumé la vie de Robert Peel, et dont la plupart ont été clos de son temps et beaucoup par lui-même : — réforme parlementaire, émancipation des catholiques, pacification de l'Irlande, instruction populaire, remaniement des impôts, modification des douanes, suppression des lois sur les céréales, abolition des droits de navigation, banque même, police ou assistance publique. Les partis s'emparent de toutes les questions, et aucune de celles-ci n'est restée à l'abrî de leur atteinte : mais ce n'étaient pas des questions de partis; c'étaient des questions d'ordre et de bonheur commun. Sous des for^ mes différentes el à des degrés divers , c'était la manifestation constante et vraie d'un fait unique, du fait social, par excellence, disons m'eux, du fait humain; le travail infatigable et contrarié de» bomoies vers te mieux, l'effort

des aspirations et la résistance des habitudes, la lutte de l'idée contre le fait et du droit nouvellement aperçu contre l'intérêt anciennement établi. Voilà pourquoi ces débats n'ont pas seulement, comme ceux dont un incident diplomatique ou un entraînement passager fait tous les frais, occupé pendant un certain temps toute l'ardeur d'un grand peuple, mais intéressent et émeuvent aujourd'hui, intéresseront et émouvront toujours. Le spectacle de ces agitations fécondes ne cessera jamais d'être attachant, et il ne cesfera jamais d'être salutaire, parce qu'il y aura toujours, et partout, à la surface des sociétés ou dans leurs profondeurs, de semblables problèmes à déterminer et à résoudre, des pas nouveaux et difficiles à faire dans la voie sans limite du progrès, des illusions à dissiper, des résistances à vaincre, des sacrifices à accomplir; des enseignements, jSar conséquent, et des encouragements à demander aux nobles exemples, aux épreuves généreuses et aux succès glorieux de ceux qui nous ont devancés dans la carrière.

M. Guizot, j'aime à le dire, a merveilleusement repro* duit tout ce mouvement économique et politique de l'Angleterre, et le tableau qu'il en met sous nos yeux est à la fois exact,, lumineux et saisissant. Les questions les plus hautes, les plus complexes, ou les plus techniques, sont exposées par lui avec une clarté heureuse qui les rend aisément intelligibles à tous ; les phases diverses en sont attentivement suivies; et l'on en saisit tour à tour, avec une facilité égale, la naissance, le développement, les péripéties principales et le dénoùment défluitif, L'illu^ioa

est complète, et Teffet parfois est immense. Il atteint jusqu'à Tentraînement et au transport. La Ligue, surtout, ce grand mouvement et cette puissance singulière de la Ligue , excite Tintérôt , l'admiration et Tenthousiasme. Quand on contemple, rendues par la main si ferme de M. Guizot, les dernières scènes de ce grand drame national ; quand on assiste, grâce à ce fidèle et puissant interprète, à ces scènes solennelles du Parlement où tout fut si imposant, — et la noble fierté du ministre cédant sans honte à la nécessité et à Tévidence, et la modération généreuse des réformateurs bornant leur victoire et leur ambition à la reconnaissance des vérités qui leur étaiertt chères, et le désarmement frémissant des partis dominés par la force toute-puissante de l'intérêt public et de l'opinion :... — à ces paroles suprêmes, à ces actes suprêmes, l'esprit et le cœur succombent à la fois sous la grandeur de leurs sentiments et de leur3 pensées ; et Ton se croit ravi, loin des petitesses habituelles de la politique, dans un monde plus élevé où régnent enfin la vérité, la justice et la concorde.

Et n'est-ce là qu'un rêve, en réalité, vain produit d'une impression passagère; ou n'était-ce pas une ère nouvelle qui s'ouvrait, pour l'Angleterre et pour l'humanité, à cette heure à jamais mémorable ? Pour moi, je le crois, ce n'est point un rêve : en y pensant de nouveau, le livre fermé, je ne trouve rien à renier de Témotion profonde que j'ai éprouvée en le lisant ; et je ne vois rien dans l'his- . toire, parmi les événements les plus fameux, parmi les révolutions les plus éclatantes, qui mérite d'être mis audessus de cette réforme pacifique. Ce n'est pas, comme on l'a dit cect fois, une partie de la nation anglaise qui a été défaite en 1846, c'est l'erreur et l'iniquité ; ce n'est pas

une autre partie de la nation qui a triomphé, c*est la vérité et la justice (1). Ce n'est pas l'industrie qui a pris le pas sur l'agriculture et la terre qui a cédé son droit d'ainesse au capital ; c'est l'égalité et l'union naturelle des divers ordres de travaux qui s est révélée, la fraternité humaine qui s'est produite dans le domaine de la richesse, et le

(f ) Depuis qae ces lignes sont écrites, j'ai troové-la même appréciation exprinoée en termes presqae identiques dins le livre de M. de Montalembert : l)e l'avenir politique de V Angleterre. Voici ce que. dit M. de Montalembert : « les pires ennemis de Vafistwraiie pouvaient seuls lui sùuhaiter ha respon»abilité odûusedu maintien de cesvietuc abus. Les chefs mêmes de cette aristocratie le sentirent. Le duc de Wellington , lord Grey et sir Ro1)ert Peel portèrent, an HionfH>nt touIu, une main énergique et hal^iie sur h vieil arbre pour Témonder de ses branebes mortes et caduques, pour lui rendre sa sève et sa vie. L'émancipation des catholiques, la réforme parlementaire et l'abolition -des lois sur les céréales n*ont peint été des victùires pour la démocratie. Elle* ont été la glorieuse et léffi- ' time conquête de la justice, de la ratton et de la charité sociales. » M. de Montalembert appelle ailleurs la réforme douanière : « la Cluse de ronvrier et du pauvre contre raveuglement de la grande propriété, plaidée et gagnée par le bon sens die Pt eL »

M. de Lamartine, dans la préface de la charmante histoire de Geneviève, en rendant un éclatant hommage au Gobden français, appelle de ton côté Tagitation pour « le libre échange, » (le mot ne lui fait. pas peur): « l'ins'irrection pacifique de l'intérêt général contre les monopoles nartiels, la liberté des dix doigts de la main contre l'arbitraire du travail. » Et, dans son écrit sur les Ikstinées 4e la poésie^ daté de 1834, voici en quels termes il app'écie les aspirations qui travaillaient alors déjà si visiblement les sociétés, et dont la satisfaction seule peut leur donner la paix. «... 12 s'agit de savoir si Vidée mefrale de religion, de charité évangélique, sera substituée à Vidée d'égoïsme dans la politique ; si Dieu, dans son acception la plus pratique, descendra enfin dans nos lois ; si tous les hommes consentiront enfin à voir dans tous les hommes des frères, ou contmueront à y voir des entiemis bu des esclaves. » C'est là le V ai programme économique, comme c'est le vrai programme religieux. Seulement. M. de Lamartine, en le posant, se flattait de t'accomplir en « deux ou trois ans tout au plus. » L'aile du poftte eut seule capable de défier ainsi le temps et l'espace.

progrès matériel qui a enfanté le progrès moral ; c*est» surtout, la force terrestre du droit qui a été manifestée. Jusqu'alors, en dépit des enseignements du christianisme qui leur dit qu'ils sont frères, les hommes ne s'étaient guère traités qu'en ennemis, consentant quelquefois, à grand'peine, à se croire de la même famille dans l'étroite enceinte d'un territoire restreint, mais ne voulant voir au delà qu'étrangers ; regardant le monde comme unQ proie promise à la force ou à Tastuce ; et, se faisant un mérite de la jalousie et de l'égoîsme. En vain la religion et l'économie politique, par de rares organes, protestaient contre cette sottise impie. Gouvernements et nations en faisaient à l'envi la r^le de leur conduite; et le droit international, le droit public^ le droit privé souvent, n'avaient guère d'autre base. Des créatures spirituelles étaient ainsi, au nom du sophisme et de la cupidité, dépouillées de la première prérogative de la spiritualité, de la faculté de disposer de soi et de jouir de ses efforts; la propriété de la personne était méconnue dans ses* conséquences essentielles ; et la misère et la faim étaient législativèment décrétées. La Ligue a été le réveil de la conscience et de l'intelligence humaines, trop longtemps assoupies; leur protestation irrésistible contre leur antique et meurtrière idolâtrie. Grâce à elle, grâce à ces apôtres dévoués, ~ éclairés par la science, animés surtout par la charité vraie, par cette charité qui croit tous les hommes appelé^ à l'égalité et à la paix, et travaille à les lour procurer} — la doctrine profitable et sainte de l'harmonie et de l'union a refoulé tout à coup devant elle la doctrine insensée et coupable de la division et de l'antagonisme. On sait la grandeur des premiers résultats de ce changement : le développement merveilleux de I4 richesse et

du bien-être en Angleterre, raccroissement du commerce, les heureux efforts de Tagriculture, l'apaisement des colères populaires, et cette sécurité qui a semblé un prodige comme elle était une exception. A beaucoup d'égards, les promesses et les espérances de la Ligue ont été dépassées. On se tromperait pourtant si l'on mesurait l'œuvre de la Ligue sur ces résultats 'déjà visibles. C'est un mouvement qui ne fait que commencer ; car la répudiation d'une doctrine conduit à la suppression de toutes ses conséquences. Une longue chaîne suivra le premier anneau. Rivalités publiques ou privées, haines nationales, hostilités de classes, jalousies de métiers, ambitions individuelles ou collectives, esprit de conquête ou de prépondérance, armées écrasantes, diplomatie agressive, intervention administrative, servilisme et exigences également déraisonnables et pernicieux, formes diverses de la cupidité et de l'erreur; toutes les habitudes et tous les rapports des çociétés et de leurs membres sont à modifier à mesure que pénétrera dans l'esprit des hommes la foi nouvelle dans l'harmonie naturelle du monde et dans la rectitude féconde des efforts libres. La paix et l'équité sortiront peu à peu de cette vue morale et salutaire, et l'humanité, en cessant d'être une juxtaposition incohérente de forces étrangères ou hostiles pour devenir une association universelle de travaux et de ressources , se sentira intéressée tout entière à répudier partout toutes les entraves^ apportées, sous une forme quelconque, -à l'activité et à la liberté d'aucun homme. De là une influence croissante, et avec le temps irrésistible, toujours au service de toutes les bonnes causes, et l'opinion enfin vraiment reine du monde. Avoir montré ce que peut l'opinion, voilà, parmi tous ses bienfaits, le plus grand bien-

fait de la Ligue. Jusqu'à elle, la force brutale avait à peu près seule prévalu dans Je monde, et la force morale elle-même ne savait pas se passer de son concours. Tout changement, imposé de haute lutte, se traduisait en houleversement; et .toute victoire, obtenue par la violence, laissait après elle, même quand elle servait une cause juste, le ressentiment et les excès de l'oppression, C'est par la force morale seule, sans aucun mélange de force matérielle, par le talent, par la science, par le dévouement, que s'est accompli le grand triomphe de la Ligue ; c'est une majorité libre qui a proclamé ce triomphe, non une armée qui l'a imposé. Où sont les vaincus, quand l'adhésion des esprits est le but et le prix de la lutte, le signe de la victoire ; et quels retours offensifs peuvent faire craindre, même après la plus opiniâtre résistance, des adversaires qui n'ont pas été soumis, mais convertis? . Ce qui est gagné une fois ainsi l'est à jamais; et la vérité, réduite à faire péniblement ses preuves, est du moins, quand elle les a faites , assurée de garder ses droits sur les esprits. Ce qui s'est passé depuis dix ans en Angleterre, pour les principes de la liberté commerciale, est h cet égard d'un enseignement significatif. Au jour de l'abolition des lois sur les céréales, la résistance à ces principes semblait redoutable encore, et ce n'était pas sans en appeler à l'avenir qu'une minorité imposante subissait la loi de la majorité. Aucune des circonstances dont cette minorité attendait un revirement favorable ne lui a manqué, et aucune n'a pu l'empêcher de décroître. Les hommes auxquels elle s'en prenait de sa défaite spnt tombés ou sont morts, sans que leur œuvre ait été ébranlée ; ses chefs même les plus ardents et les plus téméraires ont eu le pouvoir à leur tour, sans tenter un instant

de donner satisfaction b leurs ressentiments; ils n*ont parlé de leurs résistances et de leurs réserves d'autrefois que pour proclamer soiennelteinent qu'ils étaient forcés d'y renoncer, et donner eux-mêmes, par leur adhésion définitive, une dernière consécration à la politique de leurs adversaires. Ce progrès se continue sans interrup' tion. Chaque Jour quelques pratiques protectionnistes sont effacées de la loi; quelques préjugés protectionnistes disparaissent des esprits : et Ton chercherait en vain aujourd'hui, dans cette Angleterre où toute idée groupe si aisément en corps ses défenseurs , les éléments d'une campagne tant soit peu sérieuse contre les réformes de Peel et un homme de quelque valeur pour patronner une telle tentative*

M. Guizot n'a pas seulement raconté avec forcé l'histoire de la Ligue et reproduit avec éclat la physionomie extérieure de ce grand mouvement : il a reconnu la grandeur et la puissance des sentiments qui lui avaient donné naissance; il a noblement apprécié le zèle généreux et désintéressé de ses promoteurs. Quand , pour expliquer leur ardeur ej; leur succès, il nous montre dans tous les esprits l'action désormais irrésistible d'une 9 foi armée et impérieuse, le plus grand bien-être du plus grand .nombre de créatures humaines reconnu comme but suprême de la société et du gouvernement ; u — quand il déclare que « c'est là de nos jours le dogme démocratique par excellence, et » que a ce sera la gloire de sir Robert Peel, comme ce fut sa force, d'en avoir été le plus sensé, le plus honnête, et» pour une société bien réglée, le plus hardi

^ 87 — refH'éaeDtant ; » ^ quand il appelle bauieipeDi lanopprea* «on des lois sur les grains « le plu$ grand de tov» kê actes de Fadministration o si grande de R. Peel ; «— assurément M. Guizot donne aux principes de liberté commerciale représentés par la Ligue uAe adhésion bien expresse el bien préciei^ie. Quand« ^ appréciant avec tout Fart d'un critique et toute Tautorité d'un maître le talent oratoire de CcMen, qu'il montre^ dans une occasion solennelle, « tour à tour simple et ingénieux, familier et éloquent, pressant et point amer, abondant en faits et adroit dans l'argumeo. tation, » ^ il ajoute, sur le caractère de l'homme, ce jugement glorieux : « évidemment animé par une convie^ tion profonde et un patriotisme sincère, exempt de jaloi^ et d'hostilité démocratique; « M. Guizot rend à la Ligue elle-même, dans la personne de son chef le plus marquant, une justice éclatante.

La science économique doit revendiquer, avec une satisfaction reconnaissante, comme un inâgne honneur et comme un rare service, dans un pays surtout où les hommes appelés à appliquer ses lois se font trop souvent un mérite de les ignorer, ce double et puissant témoignage d'un penseur et d'un politique. Mai$ n'a-t-elle pas, au milieu (te cette satisfaction, quelques réserves à faire quand M. Guizot qualifie ailleurs l'idée mère de la réforme « à!idée unique et fixe » qui règne comme une éptdétnie ; » ou quand, mon* trant cette même « idée transformée en passion et en vertu, » il se plaint de ce que a la part de vérifé quelle eoniieni eflace et fait disparaître les autres vérités qui la limitent? » N'a-t-elle pas même une protestation positîVe à formuler quand il loue Peel d avoir, en 1845, « en repoussant l'aboHlion complète et immédiate des lois sur les grains^» introduit a dans le débat des vues moba],.ës étran-

gères et supérieures aux principes stricts dùnt s^ armaient ses adversaires? » Devons- nous concéder à M. Guizotque les vérités se limitent mutuellement, ou maintenir contre lui qu'elles s'accordent? Pouvons-nous admettre qu'il y ait des vves morales étrangères'aux principes stricts; et que la justice, que les principes représentent s'ils sont dignes de ce nom, ne soit pas supérieure à tout? Ce qu'alléguait Robert Peel, c'était la perturbation possible des a rapports établis, sous l'empire de la loi » qu'il s'agissait de supprimer, « entre le propriétaire, le fermier et le laboureur, — rapports qui » n'étaient « pas, disait-il, uniquement fondés sur des considérations pécuniaires. » C'était la crainte de voir la terre devenir simplement désormais « une matière à de pures spéculations commerciales; les principes du commerce appliqués aux produitsde la terre,» être appliqués aussi à la lerre même ; et « les relations établies, peut-être depuis des siècles, entre le propriétaire de la terre et la famille qui l'exploite,») les « égards pour le laboureur,») la déférence pour le propriétaire, l'échange mutuel du respect et dp la bienveillance, disparaître devant la nécessité d'un a profit pécuniaire, » au grand détriment du a caractère du pays.» J'avoue que je ne comprends pas bien ce qui a pu mériter à cette objection, — qui dans la pensée de Peel me paraît avoir été bien plutôt une sorte d'atermoiement et de consolation (1) à

(I) Onlit'dansce dircours, après les vues relevées par M. Guisot, des phra^s comme celle-ci : « Je ne pousserai pas cela trop loin. Je né dirai paSf parce que cela me peut pas se dire, que VogricuUure doive être exempte de V application gradueUe des principes qui régissent d'autres intérêts... Ce que je dis, c'est (]ue, depuis trois ou quatre ans que le pouvoir est dans nos mains, nous avons modifié nos lois commerciales selon les vrais principes, s avs en excepter les LOi SUR LES GRAINS et toules cpUcs qui prohibent l'importation des

Tadresse des propriétaires fonciers, qu'un argument sérieux en faveur de leurs privilèges, — Thonneur d'être estimée si haut par M. Guizot. Je ne suppose pas qu'avant l'abolition des lois sur les céréales la concurrence entre les propriétaires anglais fût assez faible, ou leur accord assez complet, pour qu'ilspussent sacrifier sciemment une portion notable du rendement de la terre i\ la conservation d'autres avantages ; et je ne vois pas en qpoi une meilleure exploitation du sol, commandée par ui\p concurrence plus étendue, mais récompensée par une demande plus égale et plus active, — ainsi qu'il arrive toujours quand la facilité de consommer vient accroître le désir de consommer, — pouvait paraître un obstacle à la persistance de bons rapports entre les diverses classes agricoles. Je crois les Anglais assez intelligents en affaires pour savoir que \<es bons rapports sont un élément important de prospérité, l'huile précieuse qui, en adoucissant les frottements, épargne les pertes de forces; je pejise que le profit, dans toute entreprise, est d'autant plus sûr et sa répartition d'autant plus équitable que nulle mesure artificielle n'intervient pour le régler ; et je vois qu'en fait, depuis l'abolition des lois céréales, non-seulement l'agriculture anglaise a fait des progrès qu'elle n'eût jamais faits sous le régime antérieur, mais la condition moyenne des fermiers et des ouvriers s'est notablement améliorée, sans que celle des pro-

produits agricoles étrangers. Vous pouvez penser que nous n'avons pas poussé le principe assez loin; mais,' eu tout cas, nous n'avons pas FAIT UM SEUL ACTE çut n'ait tendu à rabaissement graduel des droits purement protecteurs. Je demande la permission de persévérer DANS LA MÊME VOIE. Jc reconnalsquc I'expéeience de ce qui est orrtc^à l'égard des articles sur lesquels pesaient des droits élevés qui ont été abolis, confirme i.e principe général. ., »

priétaires ait souffert en rien. Je me demande, d'ailleurs, si, en tenant pour plausibles les craintes exprimées par Robert Peel, ces craintes eussent dû encore peser, dans une balance juste, le poids que leur attribue M. GuîKOt^ La condition des producteurs agricoles méritait à coup sûr d'être prise en considération ; mais la condition des consommateurs industriels méritait-elle de l'être moins? Si les uns pouvaient souffrir un moment de la liberté, les autres ne souffraient-ils pas constamment du monopole? Et l'intérêt principal, celui du plus grand nombre, si Ton voulait compter les parties en cause au lieu de se borner à déclarer le droit, n'était-il pas manifestement du côté de la Ligue? Toute réforme coûte, nous Fe savons, et c'est un des châtiments de l'erreur, et ce devrait être un de ses épouvantails, de ne pouvoir être répudiée qu'avec douleur- Cette douleur paraît souvent en proportion de là gravité de l'erreur. On conçoit donc que, même en présence des plus grands maux, les plus hardis hésitent devant le remède. Cette hésitation est visible., en bien des circonstances, dans les actes et dans les paroles de R. Peel. Au moment même où il est manifeste qu'il va prendre un parti définitif, ou peut-être il Ta déjà pris, il rappelle avec force que « la protection a été la règle,» que a sous cette règle se sont créés de nombreux et considérables intérêts,» et qu'en « agissant trop vite, en créant des souffrances au momentmême ou l'on s'efforce d'amenerdes améliorations, on court le risque de retarder le progrès des bons principes mêmes. » Il répète souvent, à diverses époques et dans d^s occasions diverses, que « les théories générales, quelque incontestables qu'elles soient, ne doivent être, appliquées qu'avec une extrême circonspection, » et « qu'il importe de traiter avec un extrême ménagement les intérêts privés,

d*abord parce que la justice Texige, ensuite parce que la eauiê des réformes H des améliorations progressives aura grandement à souffrir si l'on ne sait pas les concilier anec les égards dus au bonheur et à la sécurité des personnes.i> M. Guizot a raison de rapporter ces paroles et d'approuver ces scrupules ; il a raison dinsister à son tour sur la nécessité, sur la difficulté en mêmejtemps, de « n*agir, » en toute « crise, qu'avec mesure, patience et équité, » et de dire que « dans la voie de la justice et du progrès sensé, laperspectiveestiipmense et la lenteur extrême, n II fait, enfin, une réflexion profonde et digne de lui quand il remarque qu'il faut bien prendre garde, en «se précipitant du côté des réformes, d'oublier ce qu'il y a, nonseulement de naturel, mais de légitime dans la résistance des poxses^ seurs aux mmateum et des faits consacrés par le temps à des attaques qui souvent ne sont le fruit que d^ prétentions également intéressées, » Tout cela est vrai; l'impatience n'est jamais bonne conseillère ; et si Ton voulait extirper du monde toutes les erreurs et toutes les iniquités en un seal jout, on n'améliorerait pas le monde, on le détruirait. Si le langage de M. Guizot n'allait pas au delà de cette prudence et de cette réserve, je ne crois pas qu'aucune foi pût s'en trouver blessée. Mais c'est la foi elle-même que les paroles que j'ai citéesplusbaut mettent en suspicion^ ou plutôt, je le croirais volontiers, qu'elles'semblent y mettre; c'est la valeur murale des /^/nc/p^^ qu'elles subordonnent ou qu'elles semblent subordonner à des vues étrangères $ et c'est cette subordination que tout homme ayant quelque foi dans les principes doit se refuser à ratifier, même par son silence. Car les principes, c'est la force vive qui meut l'humanitS : et si la force est réduite à compter, dans ses efièts, avec tes milieux et les résistances, elle n'en est pas

moins supérieure par essence aux résistances et aux mi* lieux. C'est pour elle qu'ils ont été faits ; ils ne sont que la matière de son emploi : il faut les connaître pour rappliquer ; mais c'est uniquement en vue de son application qu'ils méritent d'être connus.

A ces réticences dans une adhésion qu'on voudrait, à cause de sa valeur et de son importance, voir complète ; h ces défiances, apparentes ou réelles, des principes ; il convient d'ajouter, pour en finir sur ce point, que M. Guizot, tout en faisant à la Ligue, dans son livre, une place considérable, n'a cependant pas mis peut-être assez ' en lumière, parmi les mobiles de la Ligue, quelques-uns des plus sérieux et des plus nobles, et, parmi ses conséquences, plusieurs des plus importantes et des plus belles. Ainsi il montre bien, dans la Ligue, a l'empire d'une idée générale sur les pouvoirs publics, au nom d'un intérêt populaire ; l'esprit démocratique et l'esprit scientifique coalisés pour dominer le gouvernement; » mais il n'y montre pas assez, si je ne me trompe, ce quUl était si propre à y montrer, l'empire de l'idée morale par excellence, l'esprit chrétien, qui en a été peut-être la plus grande force et la plus vive impulsion. C'est, avant tout, quoi qu'on en ait pu dire, par le côté du droit que la Ligue a battu en brèche le monopole (1) ; c'est comme

(1) M. Michel Chevalier, dans son lExamen du système commercial , a parraitement fait ressortir ce caractère moral de ragitatlon anglaise ; voici quelques unes de ses paroles : — « Ce fu.t du sentiment du droit que s*armèrent M. Cobden et ses amis.,. Ils ne prirent pas envers les protectionnistes l'attitude de soUiciteurs * forts

inique, bien plus que comme nuisible, et au nom du de* voir bien plus qu'au nom de Tintérêt, qu'elle l'a renversé ; — faisant en cela, du reste, preuve d'habileté en%méme temps que de dévouement : car l'intérêt es chose confuse^ et multiple, la justice est chose une et claire; et, quand on veut remuer un peuple d'une manière durable, ce n'est pas un avantage à conquérir qu'il faut lui présenter, c'est une croyance à servir et à faire triompher. 11 montre bien la société anglaise profondément modifiée ; — l'aristocratie demeurée « la classe gouvernante, » mais ne gouvernant plus a que sous l'influence, dans les intérêts et selon les vues du pays tout entier ; » — la démocratie changée dans u sa composition et » dans a sa position, ne se bornant pas, comme jadis, à défendre au besoin ses libertés et à exercer sur le pouvoir une influence indirecte et lointaine, » mais a regardant les affaires publiques comme les siennes, surveillant assidûment ceux qui les font, et, si elle ne gouverne pas l'État, dominant le gouvernement. Mais au delà de l'An-

du droit de la nation mê»ne^ ils les attaquèrent avec une impétuosité et une vigueur que rien ne lassait. Ils affirmèrent, ce qui était vrai, que le système protecteur était une atteinte aux libertés publiques^ qu'il violait l'équité ; ils représentèrenl que, dans un pays libre, où il est de principe que tous les hommes » oient égaux devant la loi^ c'était une vexation intolérable et une iniquité que les propriétaires du sol en particulier se tissent payer par le pauvre une redevance Kur le pain qui! mange. Cette tactique hardie eut un succ^ extraordinaire^ qu'elle méritait, parce qu'elle était franche et Inyale.

«Le protectioiiisme. . . est renversé pour ne plusse relever; il l'est, parce qu't7 a été aUaquf^,.. comme il le (allait, au nom de* principet générateurs du droit public chez les peuples civilisés des temps modernes... Avant eux, la révision du tarif était une ^u<;«a'on n'expédient. M, Cohden et ses amis en ont fait ce que c'est réellementi UNe question dk prikcipss« » etc.

gleterre il ne signale guère ni aucun effet immédiat, ni aucune suite ultérieure de la réforme de 1846. Toutes ces grandes conséquences qui, dans un avenir plus ou moins éloigné, doivent «découler peu à peu de celte réforme, et qui se révèlent déjà à l'œil du moraliste et du philosophe : -** cette pression de la liberté sur les relations nationales et internationales; ces réactions indéfinies du dedans sur le dehors et du dehors sur le dedans ; cette influence bienfaisante d'un bien-être plus facile et d'une égalité plus réelle; cette puissance moralisatrice et fécondante du mélange des hommes et des choses ; que j'essayais tout à Theure de faire entrevoir après d'autres; — M. Guizot laisse à peu près entièrement à ses lecteurs le soin de les découvrir. On pourrait croire, en le lisant, que la réforme douanière n'est qu'un événement anglais; si bien qu'après lui avoir reproché de passer trop aisément le détroit quand il s'agissait d'affaires diplomatiques, on serait tenté de lui reprocher de ne pas oser le franchir quand il s'agit d'affaires économiques.

Et, à ne considérer même ces faits économiques que par rapport à l'Angleterre, il me semble qu'il y avait davantage à en dire, et que M. Guizot n'a pas tout dit. Je ne vois pas qu'il parle, comme il eût été naturel de le faire, ni de la modification évidemment commencée du système colonial, l'une des plus inévitables et des plus immédiates conséquences de la suppression des restrictions douanières ; ni du mouvement de remaniement des impOts, si visible en ce moment même ; ni du développement et de l'influence manifeste du parti de la paix; ni de bien d'autres suites déjà marquées d'un premier pas. 11 accuse une partie des effets de la réforme doua-

• - M ^ nière sur la vie intérieure de la aociété anglaise ; il n'en accuse pas les effets sur la vie extérieure de cette société, ou plutôt il semble n'envisager qu'avec défiance cette partie de l'avenir de la liberté. « A l'intérieur, dit-i), dans la législation et radmioistration quotidienne du pays, ie progrès est inrneme; la justice» le bon sens désintéressé, le respect de tous les droits, le ménage*^ ment de tous les intérêts, Tétude consciencieuse et approfondie des faits et des besoins sociaux exercent dans le gouvernement anglais beaucoup plus d'empire que jadis ; dans ses foyers, et pour ses affaires de tous les jours, V Angleterre «^ à cour sûr, bien plus sagement et plus équitablement gouvernée. » Mais « au sommât de l'État et au dehors, dans la marche générale et les rela* tions extérieures de son gouvernement, le grand esprit poluique, l'esprit d'ensemble et de suite a faibli... Une société plus généralemmt heureuse et liàre^ et un gouver^ nement moim haut et moins ferme^ un présent piui doux et un avenir moins assuré, ce sont là las biens et les

MAUX, LKd PROGAÈS ET LSS AFFÂIBUSSBMENTS qUO... la

démocratie et son empire croissant ont valus jusqu ici à l'Angleterre. »

C'est là un arrêt que ni la morale, ni l'économie politique, ni la politique pure ne me paraissent permettre d'accepter, quand bien même, ce dont il est permis de douter, la super* ticie des faits semblerait le justiûer entièrement. Je crois qu*il est prématuré de dire que TAngleterre ait encore renoncé beaucoup à s'occuper des affaires du nlondc, et que sa poliâque au dehors soit déjà sensiblement moins haute, moins entreprenante et moins inflexiblement suivie. Mais, s'il en était ainsi , je ne me sentirais que peu disposé à l'en blâmer ou à Ten plaindre, et je ne saurais

m^accordei' avec M, Guizot pour voir, dans Un tel chan* gement des vieilles allures de la diplomatie anglaise, un affaiblissement du grand esprit politique. Le grand esprit politique ne consiste pas à remplir le monde de ses prétentions et de ses exigences, mais à lui inspirer le respect de son droit et la confiance dans son équité. Se montrer en toutes choses impartial et modéré ; s'occuper librement de ses propres affaires, en laissant les autres s'occuper des leurs sans enuaves ; chercher l'amélioration de son sort dans le meilleur emploi de ses ressources, et abandonner aux autres l'emploi des leurs ; gagner , si on le peut, la bienveillance de ses voisins et nouer avec eux d'utiles relations, mais ne leur en imposer aucune et ne chercher dans toutes qu'un loyal échange de services : — telle est, à mon avis, la plus honorable comme la plus sage manière d'agir, pour les peuples aussi bien que pour les individus ; et ceux-là sont les plus grands, qui ont le moins de prétention à l'être par-dessus les autres et aux dépens des autres. L'inconsistance et la vanité briguent l'influence apparente ; la droiture plus habile trouve, sans la chercher, cette influence plus réelle et plus salutaire qui naît de la considération et de l'exemple. M. Guizot le dit luimême , et Ton ne peut mieux faire que de répéter ses paroles, a C'est la condition naturelle des pays libres que la politique intérieure, les questions d'organisation constitutionnelle et de bien-être public , les grandes mesures d'administration et de finances, tiennent dans leurs affaires le premier rang; à moins que l'indépendance nationale ne soit menacée, quand un peuple n'est pas un instrument entre les mains d'un maître, le dedans prime pour lui le dehors, » C'est précisément en tournant vers le «tedans Tactivité et l'attention des peuples que les doctrines

•de la liberté commerciale et la pratique de cette liberté doivent, comme je Tai montré , agir d'une manière bienfaisante sur r'esprit des hommes. Elles tendent, par leur essence, à substituer partout le travail à la spolia-^ tien, l'industrie à la conquête, les débouchés aux possessions, les bonnes relations volontaires à la prépondérance ; — ne laissant peu à peu d'autres différences de bonheur, de richesse et de véritable puissance entre les. nations, ou plutôt leur faisant comprendre enfin qu'il ne saurait y en avoir d'autres, que les degrés différents d'ordre, de justice, de prévoyance, d'adresse, de labeur et d'économie apportés par chacune d'elles à l'exploitation et à l'emploi de ses ressources naturelles. Est-ce parce que mon esprit est plus familier avec les questions économiques qu'avec les questions diplomatiques que cette supériorité des premières me parait si évidente (1), et qu'un pays mieux gou-

(1) Il est permis, je pense, pour justifier cette prédilection, deràp" peler qu'elle a été partagée, de la manière la plus explicite, pir l'homme de ce siècle qui a consacré peut-être aux questions diplomatiques le plus de travail et de connaissances spéciales, par celui dont les ouvrages font loi, par d'Hauterive* D'Uauterive, présenté à Canning par M. de Damas^lui disait : « Je ne suis pas un agent de la politique, je ne m'occupe plus de celle du ministère, ni d'aucun autre cabinet; mais je suit un économiste, et, à ce titre, je suis charme d'avoir une occasion de vous adresser des remerciments au nom de lous les économistes du continent... » V. Biographie universelle et Dictionnaire d'économie politique, article D'Hauterive*

H n'est paë hors de propos non plus de rappeler ici les paroles sui** Tantes, dans lesquelles le même d'Hauterive apprécie le système abandonné par l'Angleterre en 1846, et trop tidelement conservé encore pard'autres peuples. « La théorie des lois prohibitives, dit-il, est écrite en lettres de sang dans Thistoiie de toutes les guerres qui, depuis quatre siècles, mettent partout l'industrie aux prises avec la force, oppriment l'une, corrompent Vautre, dégradent la morale politique g infectent la morale sociale et dé iorent l'espèce humaine,n

vemé à rînlérieur est iiécessaîpement à mes yeux un pays plus grand dans le monde ? Ce qui est simple pour un économiste est-il moins simple pour les esprits dont la politique extérieure a été la préoccupation principale, et qui, ayant fait des questions diplomatiques Tobjet d'un grand travail, ont peine à penser que ce qui leur a coûté le plus ne soit pas ce qui vaut le plus? Je ne sais. Nous sommes tous , quoi que nous fassions, grands ou petits, plus ou moins maîtres d'armes ou maîtres à danser. Mais c'est aux plus grands qu'on doit demander le plus de se dégager de ces inévitables influences et d'effacer plus complètement en eux le. pli de l'habitudei Le lecteur jugera, d'après ce qui précède, si M. Guizot , en appréciant la réforme douanière, s'en est affranchi autant qu'on devait l'attendre de son intelligence si forte et si remarquable-* ment maîtresse d'elle-même; ou si c'est moi qui, en désirant de lui plus qu'il if a donné, ai cédé à mon insu à une fascination contraire.

c Le système coloDial, l'esclavage, le* haines de Vavarice, qu'on appelle haines nationalet; les guerres de Cavariee, qu'on appelle guerres de eotnmeree, ont fait sortir de cette boite de Pandore l'inondation des erreurs, des Hausses maximes, des richesses excessives, corruptrices et mal réparties, de la misère, de l'ignorance et des crimes, qui ont fait de la société humaine, dans quelques époques de rtiistoire moderne, un tableau si odieux... » [Précis d'économie politique.) L'homme qui a écrit ces lignes avait rédigé soixante» deux traités de commerce. Qu'on nous vienne opposer après cela les hommes pratiques /

Je ne dirai rien des autres faits de la vie de Robert Peel, rapportés et jugés par M. Guizot. C'est à regret ; car beau* coup sont d'une gravité exceptionnelle, ainsi qu'on a pu le voir par une rapide et incomplète énuméfation; et j'aurais aimé, sur plusieurs, ou à prendre acte des paroles de l'illustre écrivain, ou à faire contre elles quelques réserves parfois s<^rieuses. C'est avec bonheur que l'on voit un homme d'Etat d'une autorité aussi considérable que M* Ciuizot mettre à profit cette autorité pour faire ressortir, dans les complications terribles de la question d'Irlande, — ce « cauchemar » de l'Angleterre et de Peel, — un grand exemple des châtiments promis à l'injustice et à la violence ; et qu'on l'entend rappeler aux peuples, avec une force suprême, et dans le plus noble langage, qu'ils ont une conscience comme les individus, et qu'ils sont, comme eux, jugés et rémunérés d'après leurs <bu-

vres. On est heureux de le voir, de même, signaler, dans • les difficullés de la question catholique, les inconvénients inévitables de toute confusion du spirituel et du temporel, et déduire^ des faits les moins contestables , un témoignage convaincant en faveur de la cause de la tolérance et de l'inviolabilité des consciences (1). On lui sait gré d'avoir insisté, avec une prédilection généreuse , sur le zèle de Peel pour la propagation des lumières et de la moralité, et de s'être associé, en les citant, aux paroles qui témoignent le plus hautement de ce zèle ; — paroles d'une noblesse et d'une onction vraiment sublimes, les plus fortes et les plus pressantes qui aient jamais été prononcées à ce sujet, et les plus propres à faire sentir à ceux qui savent toute l'étendue de leur responsabilité enversceux qui nesavent pas. Mais on regrette, je regrette du moins, qu'en louant à cet égard les intentions de son héros, M. Guizot en ait aussi approuvé ^ans restriction les actes, et que le penseur de 1856 n'ait pas songé à se demander, — au risque de démentir le ministre de 1833^ — si l'esprit ?st du ressort de l'administration plus que l'âme, et comment l'intervention de l'Etat, nuisible et inique en matière de croyances et de culte, peut être profitable et juste en matière d'instruction (2). D'autres points encore seraient à noter. Mais toutes ces questions peuvent être étudiées à part ; et elles n'auraient pu l'être ici qu'auii

(1) « La liberté de la conscience devant la loi hunoaine, ce principe tutélaire et invincible, dit M. de Montalembert, de Vavenir de Vjéngleterre. »

(2) J'ai discuté celte grave question dans un travail antérieur : la Famille et la Société, Ne pouvant la reprendre ici, je renvoie à ce que j'ai dit alors, quoique je sente combien ce travail est lui-même incomplet et insuilisant.

dépens de ce que demandait le fait capital de la vie de Robert Peel, la réforme douanière. J'ai essayé d'apprécier ce fait, contradictoirement avec M. Guizot. Il me reste encore, pour remplir ma lâche telle que je l'ai comprise, à appi^écier Thomme qui l'a accompli, à porter, après M. Guizot, un jugement sur cette remarquable figure, et à discuter celui qu'a porté sur elle M. Guizot lui-même.

La carrière politique de Peel n'est pas remarquable seulement par la grandeur des résultats, elle l'est aussi par l'étrangeté des voies. Ce qui y frappe le plus, ce qui en forme le trait le plus saillant, c'est le défaut d'harmonie, et, il faut dire le mot, la contradiction. Cet homme, qui a fait tant de choses si difficiles, qui a mené à bonne fin tant de longues entreprises, qui a surpassé, dans les circonstances les plus graves, la réso'ution de-î plus hardies et la persévérance des plus tenaces, apparaît, quand on considère ses actes dans leur ensemble, comme le plus versatile des ministres. Il y a peu de points sur lesquels, à quelques années de distance, il n'ait exprimé deux avis et tenu deux conduites, il a combattu d'abord la plupart des solutions qu'il devait faire prévaloir ensuite ; et presque toutes les mesures dont le succès a fait sa célébrité comme réformateur, sa résistance avait longtemps empêché de les essayer, « Se séparer de ses opinions et de

$e$ mni$^ » tel a été« pour lui, non pas seulement a Tépreuve éclatante » de quelques jours diiiiciles, mais « le principal et original caractère de »a vie, a Le coolraire eèi habituellement ce dont les hommes se piquent et ce dont on les loue ; et la fidélité à ses amis, la constance dans ses opinions^ passent généralement, dans toutes les conditions, pour une vertu et pour un mérite. Le mérite ou la vertu ont-ils manqué à Peel, et faut-il attribuer les variations de sa politique à une faiblesse de jugement voisine de rincapacité ou à une légèreté de conviction voisine de rimprobilé? Tel est le doute qui, au milieu des impressions suscitées par tant de grandes mesures, naît involontairement dans Fesprit du lecteur, et l'alternative, en apparence forcée^ qui étonne et tient en échec une admiration d'ailleurs irrésistible.

La première hypothèse ne mérite pas qu'on s'arrête à la réfuter. Elle est positivement inadmissible, et la capacité de Peel ne saurait être mise sérieusement en doute. Efle ne Ta jamais été, même au temps de ses plus grands embarras et par ses plus violents ennemis. Un accord unanime, et le succès presque sans mélange de toutes ses œuvres, le placent, sans contestation possible, parmi les tètes les plus puissantes qui aient pris part au gouvernement des'peuples. Moins brillant, sans- comparaisoa» que les Fox, )è^ Chatam ou les Canning, mais^ sans comparai-

son aussi, plus appliqué et pourvu de connaissances plus précises et plus éteodues^son noérite était évidemment plus solide. Plus d'un trait de sa physionomie rappelle la phy^onomie sérieuse et forte de Colbert. On retrouve, dans le fils du filateur anglais^ Vardeur infatigable du fUs du drapier français, son attention toujours en éveil, son soin égal des petites et des grandes affaires. On y retrouve aussi sa persévérante énergie de volonté ; et, quand on étudie de près le caractère de PeeK s'il parait pencher vers quelque extrême, ce n'est pas assurément vers le laisser-alter et Tindéciâon, c'est bien plutdt vers la roideur et l'obstination.

La seccmde hypothèse appelle au contraire une discussion sérieuse. La prcdbité de Peel a été peu ménagée. EHe a été attaquée, de son vivant, avec une extrême vidence, pendant tout le cours de sa carrière, par des adversaires pas.4onnés sans doute, mais eonadérables et souvent de bonne fcMr Elle l'a été, même après sa mort, par des juges impartiaux, parfois par ceux même que leurs opinions devaient plutôt disposer envers lui à la complaisance qu'à, la sévérité. Le grand promoteur de la Kberté commerciale en France, le eloux et bienveillant Bastiat, l'accuse formellement, dans son Diicours sur les /neampatièiliiés, d'avoir été, dès 1825 (lors des premiers essaisdeHuskisaon), convaincu intérieurement de la justice des réformes qu'il devait accomplir en 1 8^6, et d'av(»r à dessein, pendant vingt ans, dissimulé là vérité sous des sophismes afin de réserver pour lui-même, et pour le moment où une opinion plus éclairée lui pourrait venir

en aide, la gloire qu'il avait entrevue dans l'exécution de ce grand ouvrage. Admirateur chaleureux, et jusqu'alors sans soupçon dans ma foi, du génie et du caractère de Peel, je me souviens encore de la pénible surprise que me causa cette accusation intentée, contre l'un des principaux objets de mon culte, par un de ceux que je lui associais de plus près dans mes prédilections. Sur quels indices s'était appuyé Bastiat, il lie le disait pas ; mais un homme aussi loyal ne pouvait avoir porté une telle at« teinte à l'honneur de Peel sans s'être cru certain de l'exactitude de ses assertions : et la faiblesse humaine s'est trop souvent trahie, même chez les plus forts, par de semblables capitulations de conscience, pour qu'il me parût possible, tout eç me refusant à admettre le fait, de le tenir pour absolument invraisemblable.

Je le dis aujourd'hui avec confiance, grâce à M. Guizot : Bnstiat s'est trompé. Le calcul honteux qu'il a cru voir dans la conduite de Peel, et que les apparences y semblent révéler en effet, n'a jamais été dans l'esprit de ce grand homme. II a pu, comme il le dit lui-môme, cr céder quelquefois au plaisir d'être wn hardi pilote dans la tempê(€y » et ne pas résigner assez volontiers la direction du navire ou l'enlever trop aisément aux mains qui la tenaient : il n'a pas poursuivi, pendant, toute sa carrière, un long dessein de ruse et de mensonge ; il n'a pas spéculé sans pitié ni vergogne sur l'erreur et sur la « détresse publique (1), » et ne s'est pas fait, de ces palinodies éclatantes qui ont étonné et scandalisé le monde politique, un moyen prémédité de succès; elles ont été pour

(I) Bastiat, IncompaUbilité$,

lai, véritablement, une « épreuve » douloureuse, noa un jeu cynique. Il y a des taches dans sa vie, et lui-même ne s'est pas donné pour impeccable. Ce qu'il a appelé, dans un de ses principaux discours, la « tactique légitime et nécessai/e des partis, » né lui a pas été toujours inconnu ; et il a dû quelquefois, suivant cette tactique, (t adopter, » , comme d'autres, « la conduite la plus propre à renverser ses adversaires. » Ce genre d'habileté a été trop longtemps, en Angleterre et ailleurs, l'un des premiers ressorts de la vie publique ; l'exemple et l'opinion y conviaient trop fortement les hommes politiques (i); et la difficulté d'obtenir le moindre résultat sans le ferme secours d'une troupe d'adhérents déterminés semblait faire trop impérieusement du condottiérisme parlementaire la condition première de l'influence, pour que Peel ait pu toujours s'en abstenir comme le voudrait une morale sévère. Mais, loin d'avoir été, dans ôet art funeste, le maître des maîtres; loin d'avoir froidement et constamment joué le Parlement et la nation, peut-être a-t-il été, en réalité, de tous les hommes d'Etat de l'Angleterre,^ celui qui a cédé le moins et le moins naturellement à ces tentations dangereuses ; et, s'il nous apparaît en somme, comme le plus grand et le plus heureux dans ses œuvres, c'est, je le crois, parce qu'il a été le plus convaincu dans ses opinions, le plus sincère dans son langage, le plus résolu et le plus droit dans sa marche. C'est par le cœur, plus encore que par l'esprit, qu'il a été supérieur à ses adversaires ; et il n'a plus utilement servi la

(I) Fox disait ouvertement : « On ne doit pas considérer les mesures, mais leurs auteurs. » V. Bentham, Sophismes parlçmentair^^f au chapitre : l'opposition quand même.

vérité et tai joslioe que parce qu'il les a plus ioatammeat cherchées et plus ardemment aimée$>.

Il m'est impossible, je le sens, de justicier convenablement ici cette conviction, parce qu'il m'est impossible d'en produire tous les éléments; il faut, pour sentir la valeur des preuves, les avoir recueillies et rassemblées soi-même. Qu'on prenne, si l'on doute encore, la peine de faire ce travail ; qu'on lise avec soin, dans le récit de M. Guizot, toute la vie de Peel; qu'on ne s'arrête pas aux appréciations personnelles de M. Guizot, mais qu'on pèse les paroles mêmes de Peel, citées en grand nombre et à toutes les pages; qu'on médite surtout les pièces justificatives que M. Guizot a jointes à son œuvre, notamment le Mémoire de Peel sur l'émancipation des catholiques : et l'on ressentira infailliblement ce que j'ai- ressenti en faisant attentivement cette étude. Partout, — dans ces discours où sous une forme habituellement calme se ca> çhe presque toujours une émotion profonde; dans ces notes confidentielles qui nous font assister aux réflexions intimes de l'homme, et nous initient à tous les secrets et ^.toutes les perplexités des délibérations ministérielles ; T- on aperçoit clairement le trouble d'une conscience qui sent sa responsabilité ; l'embarras de l'honnêteté qui cherche autre chose qu'un expédient; l'effort d'une pensée qui n'arrive qu'avec peine à fixer ses vues et ses résolutions ; la répugnance et la fermeté en même temps d'une volonté qui se détermine ii regret, mais dont la détermination ne s*arréte devant aucune résistance ni aucun sacrifice. La simplicité de Peel, cette simplicité admirable

et parfaite à laquelle TAngleteiTe a su rendre le seul hommage digne d'elle, celui de la croire sincère et de la respecter (1), est également une présomption de probité dont il est difficile d'exagérer la valeur. On n'est pas un fourbe et un intrigant vulgaire quand on est ainsi désintéressé de tous les avantages de la grandeur et de la puissance ; quand on repousse à ce point, et pour soi et pour les siens, pour sa vie et pour sa mémoire, toutes les ré* compenses terrestres et toutes les illusions de la vanité (2)» Les actes même extérieurs de Peel , enfin « parmi des apparences contraires, contiennent aussi des indices et des témoignages de droiture dont on a tenu jusqu'ici trop peu de compte. On a tort d'oublier, comme on le fait, quand on l'accuse d'avoir exclusivement recherché le pouvoir et le succès aux dépens de ses convictions, que plus d'une fois, et dans les circonstances même qui lui ont valu ce reproche, il ouvrait à d'autres, en faisant ce qu'il faisait, la voie du pouvoir ou la perspective du succès. Dans la plus grande des occasions où il se soit renié lui-même, dans celle qui lui a valu le plus d'accusations, dans la question de là réforme douanière, il perdait, en

(1) On sait qu'après la mort de Peel. lord Joha Russell, a!ors premier ministre, proposa de lui faire des Tunérailles solennelles, aiix frais lie la nation, com.tie on avait fait pour Pitt ; et que sa famille et ses amis refusèrent. Il fui inhumé, selon son' vœu, sans aucune pompe, dans la modeste chapelle de Drayton- Bassets.

(2) « Robert Peel s'est toujours, dit M. Guizoti honoré de son origine bv>urgeoise. Il révérait et aimait le passé, quoiqu'il n'en fût pas;... mais il avait pour les distinctions et les honneurs aristoiTatiques plus que de l'indifférence ; c'était son parti pris dA n'en pas vouloir. » Eu iSa5, il refusa le titre de comt*'. Plus tard, la reioe \ictoria essaya vainement d» lui faire accepter la Jarretière. En mouraiu^ il laissa des instructions positives pour que celte conduit" fût imitée par sa famille.

propoisant la réforine^ et il perdait sciemment (ainsi qae Ta remarqué, le lendemain de sa mort, son adversaire d'alors, lord John Russell), a un pouvoir qui sem blaitpar faitement assuré. » En 1835 (c'est encore lord J. Russell qui le remarque), il avait de môme risqué et compromis sa position de premier ministre en soutenant, sans grande espérance de réussir, une mesure notoirement antipathique aux scrupules religieux d'une partie des membres du parlement, mais à son avis utile et juste (1). Et, en 1830, la popularité irrésistible de la réforme parlementaire n'avait pu le déterminer à rien rabattre de son énergique résistance à ce qu'il regard:iit comme une atteinte fatale à la solidité de la vieille constitution anglaise, et le flot montant des exigences populaires l'avait submergé à son poste sans qu'il eût été un instant ébranlé ou séduit. Ce n'est pas tout. Dans les deux circonstances principales où il « s'est fait, au nom de la nécessité, l'exécuteur de la politique qu'il avait longtemps combattue, » lors de Fémancipation des catholiques et lors de l'abolition des lois céréales, on doit à la vérité Ue dire que Peel n'avait pas réclamé, qu'il avait même positivement répudié cette t&chu à la fois éclatante et ingrate. Dans l'une, mis tout à coup en demeure de se prononcer et d'agir par un manifeste pressant de lord John Russell, Peel remit sans hésiter le pouvoir aux mains de la reine, lui laissant même, avec des conseils loyaux pour son successeur, la pro* messe de donner à celui-ci, dans la limite des mesures qu'il croirait personnellement bonnes, l'appui de son talent et de son influence : et ce ne fut qu'après les vaines tentatives de lord John Russell pour constituer un cabi*

(J) U clause û* appropriation,

ùei, après qu'il eut élé bien constaté que nul autre que lui ne pouvait entreprendre d'accorder ce que nul n'osait risquer de refuser, qu'il reprit, comme un poste abandonné, — par le droit incontesté du courage et de l'habileté, et seulement pour le temps de franchir un passage dangereux, — le maniement du gouvernail. Dans l'autre, le jour même où, éclairé par des faits trop significatifs sur le véritable état de l'Irlande, et faisant taire enfin ses vieilles répugnances d'anglican devant le péril évident d'une guerre civile et religieuse, il crut devoir presser le roi et le duc de Wellington d'accorder aux catholiques ce qu'il avait jusqu'alors conseillé de leur refuser ; ce jour même il déclara que, quant à lui, il ne pouvait, après son « opposition » longue et « décidée » à cette mesure, rester membre du cabinet qui l'accomplirait; et il exigea du duc la promesse de lui rendre sa liberté. C'est sur la demande expresse et sur les vives instances de celui-ci, lui représentant qu'il a n'avait aucune chance de surmonter les difficultés de la situation, » sUl « ne res^ tait en place, » qu'il consentit plus tard, avec un regret manifeste, à conserver le poste qu'il avait décliné, et se résigna à faire passer, avant le soin de sa vanité et de son honneur parlementaire, ce «{u'il regardait comme le bien de l'Etat et son devoir de conseiller de la couronne. Sacrifice pénible, très -certainement, pour un homme soucieux jusqu'à l'excès, comme il l'a toujours été, de sa bonne renommée ; et dès lors sacrifice méritoire. « Jamais, en effet, comme le lui écrivait à ce sujet lord Bathurst, qui était au courant de tous ces détails, et qui jusqu'alors avait été opposé, lui aussi, à l'émancipation, <t jamais les principes d'un honnête homme ne sont mis à une plus rude épreuve que lorsqu'il peut à la fois se met-

Ire à l'aise et susciter eo sa faveur les acclamations popu* laires, en quittant le champ de bataille, au lieu d'y rester fermement jusqu'à raccomplissement consciencieux de ses devoirs. » Peel exprime lui-même ce sentiment dans ses iMémoires, et il faut citer ses paroles. Elles sont de celles qui portent leur confirmation avec elles, et mettent à nu l'âme d'un homme. « La pusillanimité, dit-il, le manque de courage moral, m'auraient poussé dans une voie bien différente de celle que j'ai suivie. Si j'avais été dominé par d'indignes craintes, — la crainte des reproches^ la crainte de la responsabilité, la crainte des luttes parlementaires, — il m'eût été facile de cacher mon opinion réelle, de vûl abriter derrière le prétexte déshonnéte d'une fausse coîistance, et de gagner les vains applaudissements qu*on prodigue à ceux qui ^'attachent infiexibkment à une opinion une fois exprimée.,. Si j'avais été animé d'ambition personnelle, — de cette ambition personnelle qui se contente de la direction d'un parti ou de la possession du pouvoir oflSciel, — j'aurais pu encourdger et partager les scrupules du souverain ; j'aurais pu faire appel aux sentiments religieux du pays, et les rallier autour du trône pour le maintien de la religion protestante et pour la protection de la conscience royale. Les documents que je produis suffiront, je crois, à défendre ma mémoire contre l'imputation d'avoir obéi à des motifs plus indignes encore. Je puis affirmer solennellement, en présence du Dieu toul-puissant « à qui tous » les cœurs s >nt ouverts, tous les désirs connus, et à qui »► nul secret ne peut être caché, » qu'en conseillant et en proposant les mesures de 1829, je n'élais dominé par aucune autre crainte que la crainte des malheurs publics, et que j'ai agi en vertu d'une profonde conviction que

Mn-setiléififlnt ces mesures étaiem ailles ail hieR gteérdl,fDa is qu'elles étaieni deTenues impéneusenBeat né^ cessaires pour détourner un danger croiasaDl et imminent qui menaçait des intérêts spécialemenC commis k ma garde, les intérêts de l'Eglise el des institutions liées à rÉglise. H se peut que, sans m'en douter^ j'aie cédé h Finfluenoe de motifs moins purs et moins désintéres^;.., mais ce ne fut certainement pas une ignoble ambition qui me povfêsa à afironler une lutte à outrance et à me sou-» mettre au sacrifice de toiH ce qu'un homme public a d^ phis cher, tout, excepté Tapprobation de sa coOiàcienco el l'espoir de la justice de l'avenir. »

Peel ne parle, dans ce passage, que de Témancipatioi^ des catholiques ; et la portion de ses mémoires relative k cette mesure est la seule qui ait epcore été publiée i mais il n'est pas douteux cpie la portion relative à. la réforme douanière ne contienne également des justificatioi» im-^ portantes; et il est évident que cette défense si forte e( si nette ne vaut pas moins pour un cas que pour l'autre* Dans le second, même, le sacrifice était plus graad, ph» inévitable, plus immédiat. Péri « savait, » à n'en pas douter, comme l'a dit Gobden, • quel prix il aurait à payer sur-le-champ pour le service qu'il rendait au pays ; » et it n*a pas hésité, pour rendre ce service, à payer ce prix. Ce n'est pas là, comme l'a dit M. Disraeli, dans ce langage mêlé d'amerlume et d'esprit dont il s'est fait une spécialité plus brillante qu'enviable, la conduite d'un « entremetteur parlementaire, » qui « a fait du gouvernement une hypocrisie organisée. » C'est, comme le dit M. Guizot, celle d'un « grand honnête homme , » d'un grand et » honnête serviteur de l'Etat, » faisant son devoir en toutes circonstances, et quoi qu'il en coûte à ses affec-

lions ou même à son honneur ; « brisant, • quand il le faut, « le passé sans indifférence cynique, bravant l'avenir sans hardiesse aventureuse ; » donnant tort à ses pré « visions plutôt que de se refuser à la vue de la réalité ; reniant ses jugements plutôt que de dissimuler ses convictions; et, « déclarant fidèlement, ouvertement, et loyalement, » comme il l'a a juré, » son « avis et son opinion, » non-seulement contre les autres, mais contre hii-méme. Le duc de Wellington a dit de Peel, dans la Chambre des lords : a Dans tout le cours de mes relations avec lui, j'ai eu pleine confiance dans sa véracité et dans son invariable désir de servir le bien public. Je ne me rappelle pas une seule occasion où il ne se soit pas décidé pour ce qu'il croyait vrai, et^c n* ai jamais eu la moindre raison de soupçonner qu'il dit une chose sans la croire parfaitement vraie. Je pense, après l'avoir bien longtemps connu, que c'étut la lb trait le plus saillant DE SON cARACTèRE. » Décemé par un homme tel que Wellington, un brevet de loyauté a une valeur qu'il est impossible de méconnaître. Pour moi, je tiens ses paroles pour véridiques, à son honneur et à celui de Peel; et je ratifie, en terminant, de ma trop faible adhésion, ce jugement de M. Guizot : « 11 était sincère et dévoué, et invinciblement courageux dans sa sincérité et dans son dévouement. »

ni.

Mais, si Ton ne peut refuser à Peel ni la probité ni rinteUigence, s'il n'a été ni un étourdi ni un roué; — quVt-il donc été, et quelle est l'explication * de ces revirements d'opinion qui nous étonnent et, quoi que nous fassions, nous choquent en lui ? C'est ce qui n'a été, à ma connaissance, suffisamment indiqué nulle part ; ce que M. Guizot lui-même n'indique pas encore, à mon avis, d'une manière irréprochable et ratisfaisante ; et ce que je voudrais, avant de poser la plume, essayer d'indiquer à ma manière. Il y a là, si je ne me trompe, avec une appréciation enfin équitable à faire d'une grande mémoire, un enseignement politique et moral d'une haute importance à tirer d'un exemple considérable et concluant.

Je trouve, dans le livre de M. Guizot, le fait suivant : « Le 11 décembre 1847, à l'occasion de l'élection de M. de Rotschild, lord John Russell proposa de relever les juifs de rincapacilé politique qui leur interdisait l'entrée du parlement. Sir Robert Peel appuya hautement la motion, o Une première fois, dit-il, et à mon grand regret, j'ai «^ voté silencieusement sur cette question... J'ai besoin h de dire aujourd'hui les motifs qui m'amènent à un )) vote très-différent de mes premières impressions et me

- lift -

» placent dans un conflit pénible avec des hommes dont » j'ai presque invariablement partagé les sentiments et » la conduite. » Et, développant ses motifs, avec cette ampleur et cette autorité qu'avait acquises alors sa parole, il expliqua que son changement d'avis était <( déterminé bien moins par des considérations d'utilité politique que par un profond sentiment de devoir religieux, o Il repoussa, avec une énergie extrême, comme une injustice et comme un sacrilège, toute « peine, » toute « exclusion, » toute « incapacité politique, » fondées sur des motifs religieux ; et il termina par ces mots : « Nous n'avons pas, en tant que législateurs, mission pour décider de Terreur religieuse et pour la punir;... nous n'avons reçu aucune autorité pour rejeter l'iniquité des pères sur les enfants... ; ce terrible pouvoir ne nous appartient pas. « Cest à moi que la vengeance appar- Il tient; je lu rendrai^ dit le Seigneur. »

Il y a, dans ce langage un accent qui saisit. On y reconnaît le cri d'une âme qui se sent engagée, et nul ne peut se détendre d'être frappé de cette conviction si explicite et si forte. Mais combien davantage n'en est-on pas frappé quand on songe qu'une conviction contraire et presque aussi vive avait longtemps inspiré les actes de Peel ; et comment ne pas être surpris de trouver ainsi, en 18ft7« en tète des avocats de la tolérance, et faisant de cette vertu la première et la plus essentielle des obligations de toute religion^ rhomme même qui, trente ajis auparavant, en 1817, remplissait avec un sèie trop peu contenu, selon le mot ironiquement sévère de sir Jajnes Mackiatosh, (K l impartant itnploi d'oraieur de la faction des intolé raniéf » Un tel contraste coofoûd rimagioatien et 4érouie le jugemeai.

M. Guizot comprend la nécessité d^explîquer ce contraste, et voici en quels termes il le fait :

tt Comment, dit-il, un homme touché h ce point des grandes raisons morales sur lesquelles se fonde la séparation de rétat civil et des croyances religieuses avail-il attendu si longtemps pour voir cette lumière ? Comment avait-il été si longtemps le défenseur, le défenseur sincère et profond du principe opposé ? Ce serait là un phénomène étrange si ce n'était pas la conséquence d'un fait fréquent et simple : les premières idées que l'homme a reçues, les relations qui l'ont habituellement entouré, l'atmosphère au sein de laquelle il a vécu, dominent sa pensée comme sa vie ; et la part de vérité qu'elles renferment peut lui suffire à ce point que ses yeux demeurent fermés à toute idée contraire, ou que, s'il en entrevmt quelqu'une, il s'en défende comme d'un tort ou d'un péril. Un pieux ecclésiastique de Londres, à peu près contemporain de sir Robert Peel, presque aussi distingué par' l'esprit que par la vertu, et dévoué avec passion à l'abolition de l'esclavage, John Newton, avait lui-même fait longtemps la traite sans se douter de l'indignité de son commerce. Sir Robert n'avait pas, pour devenir libéral envers les catholiques et les juifs, une pareille transformation à subir ; mais la sienne ne fut ni moins naturelle, ni moins sincère : il pensa à des choses auxquelles il n'avait pas pensé ; il regarda à des faits auxquels il n'avait pas regardé ; il éprouva des sentiments qu'il n'avait pas connus. Sans la grandeur de son rôle et l'importance de ses actions , personne ne songerait à s'étonner de ses transformations morales, histoire commune de lant d'âmes humaines. »

Il y a dans ces réflexions un sens profond : il y a aussi une profonde équité. Oui, comme le dit M. Guizot, le changement est Tune des conditions de Tesprit humain, et s étonner de ce qu'un homme change, c'est s'étonner de ce qu'il soit homme. Apprendre une chose, c'est en désapprendre une autre; faire une observation, c'est en modifier une autre : car il n'y a pas de vide dans l'intelligence humaine ; et l'erreur ou l'ignorance y tiennent leur place et y exercent leur action comme la vérité et la science. Quand donc le vulgaire, qui va si souvent, dans les choses les plus graves, de flux en reflux et d'extrême en extrême, prétend interdire aux hommes publics le moindre retour sur leurs opinions ou sur leurs actes ; quand il flétrit en eux, comme il le fait si aisément, des noms de trahison et d'apostasie les plus faibles apparences d'hésitation ou les déviations les plus légères, il n'est pas seulement injuste, il est insensé. C'est la pensée même et la conscience qu'il leur refuse. Les sphères où se meuvent les hommes sont diverses jusqu'à l'infini ; les unes brillantes et vastes,- les autres bornées et obscures ; mais dans toutes, humbles ou sublimes, complexes ou simples, l'erreur est sous les pas de tous, des plus grands comme des plus petits ; et la contradiction contre laquelle on se révolte, n'est pas seulement l'inévitable témoignage de cette faiblesse commune, elle en est aussi le remède. Chacun a le droit, et le devoir aussi, de recourir à ce remède, si amer qu'il paraisse, quand il en croit l'emploi nécessaire: chacun a, pour prendre les propres paroles de Peel, « le droit» et le devoir a de céder à la force du raisonnement et d'agir selon les lumières d'une plus complète expérience... La seule question est de savoir si tes motifs du changement $ont sincères et suffisants, »

— H7 — Dire que Peel s*esl contredit, ce n'est donc rien dire. C'est dire qu'il a participé à l'imperfection universelle; qu'il a payé, à son rang, son tribut à l'expérience ; et qu'il a fait, comme tout le monde, son apprentissage intellectuel et moral. Si cet apprentissage a été efficace; si, en modifiant ses opinions, il les a rectifiées; et s'il ne s'est démenti qu'autant qu'il s'était trompé : dire qu il a changé, c'est dire qu'il a progressé, rien de plus. M. Guizot a raison de faire cette remarque, et il- n'y a rien à objecter à ce qu'il dit.

Il n'y a rien à objecter ; mais il y a quelque chose à ajouter, si l'on veut avoir enfin vraiment et pleinement raison des transformations de Peel ; car on aura beau attribuer à « /û grandeur de son rôle » la plus grande partie du bruit qu'elles ont fait, il est incontestable qu'elles ont dépassé la mesure commune ; il est impos* sible dès lors qu'elles soient suffisamment expliquées par les raisons communes. En absolvant la fin de sa vie, d'ailleurs, on en incrimine forcément le commencement. On déplace la difficulté, on ne la résout pas. Si Peel, en faisant le chemin qu'il a fait, n'a marché que vers la vérité, il était donc bien loin dans l'erreur ; et, plus on le montrera clairvoyant dans ses dernières vues, plus on devra le reconnaître aveugle dans les premières. Et telle est aussi la principale impression que devrait laisser, suivant moi^ le spectacle de la carrière de Peel ; et, quand on a suivi avec quelque attention ses acte:» et ses paroles, il me semble que ce n'est pas l'éclat de ses conversions qui étonne, mais l'étendue et la longueur de son incrédu^

iité ; c'est soo point de départ qui confood, noD son point d'arrivée. On trouve tout simple qu'il ait « p»isé aiix chusea «uxquelles il n'avait pan pensée regardé avx faits ayxqueU il n'avait poi regardé^ éprouvé les sentîtnents quil n'avait pas connus. » Mais on trouve beaucoup moins simple, on trouve étran^ et presque inconcevable qu'il y ait eu un temps où il n'ait pas pensé à ces choses, regardé à ces faits, éprouvé ces sentiments. Un tel aveuglement semble inexplicable sans un degré d*irréflexion et d'ignorance évidemment incompatible avec Tinstruction sérieuse, la pénétration remarquable et l'attention appliquée dont Peel a fait preuve dès sa première jeunesse; et c'est là sans doute ce qui avait fait penser à Bastiat qu'il n'avait jamais dû ignorer ce qu'il n'avait pas toujours proclamé.

C'est cette ignorance d'un homme instruit, cette ob* tiision d'un esprit perspicace, cette prévention prolongée d'un observateur pénétrant, qui est la véritable énigme de la vie de Peel ; et c'est cette énigme qu'il est nécessaire d'éclaircir. On vient de voir que M. Guieot l'explique par les premières habitu<ks, par les idées reçues, par l'action de l'entourage , par Vinfluence des milieux, en un mot. M. Guizot a raison, sans doute ; et il ne peut y avoir d'autre explication. Mais, bornée à ces termes, l'explication est plus apparente que réelle. C'est une clef dont il reste à se servir. L'influence des milieux est un mot vague, exprimant un fait universel. Énoncer qu'un homme a subi l'influence du milieu dans lequel il a vécu, c'est rappeler, à propos de cet homme, imc loi générale ; ce n'est pas rendre compte d un cas particulier Une biographie nous doit ce compte du cas particulier^ Ce qui intéresse, ce qui importe, pour juger

l'homme dont elle nous présente la figure, c'est de savoir* quel est le milieu spécial dont cet homme a subi l'influence ; c'est de connaître le fait qui, pour son avantage ou pour son désavantage, à sa honte ou à son honneur, a tenu dans sa vie la plus large place.

liO milieu dont Peel a subi l'influence, c'est ( qu'on ne se hâte pas de voir là une contradiction avec ce qui précède) l'esprit de parti; le fait qui, pour son malheur et pour celui de son pays, a dominé sa vie, troublé ses jugements et pesé sur sa conduite, c'est Tentraînement des engagements et des traditions parlementaires. On lui a reproché, très-généralement, d'avoir « brisé les traditions et détruit les partis; » et c'est encore l'accusaliwî dont sa mémoire a le plus à se défendre. S'il y a en ijflet un reproche à lui faire, au contraire, c'est d'en avoir trop aisément subi et trop longtemps respecté les liens; s'il y a un regret à exprimer, surtout, c'est qu'il se soit trouvé exposé, dans des circonstances qui rendaient pour lui le danger à peu près inévitable, à ce joug qui, comme tous les jougs, se dissimule sous les grands mots de discipline, d'honneur et de fidélité, mais qui n'est, au fond, que l'abdication de toute indépendance et de toute dignité, l'anéantissement de toute responsabilité, la compression systématique des intelligences et des volontés au profit des ambitions habiles, le culte du mensonge et la sanctification du préjugé. •

L'esprit de* parti est le principal écueil de la vie publique. C'est un piège auquel bien peu d'hommes politiques peuvent se flatter d'avoir toujours échappé. Mais la servitude a ses degrés, et tous ne sont pas au mèn^

point dépouillés de leur libre arbitra. Peel le fut autant qu'on peut l'être. Il ne fut pas, comme d'autres, engagé peu à peu. par faiblesse ou par choix, et avec une sorte d'acquiescement au moins de son intelligence ou de son cœur, dans les rangs d'un parti : il s'y trouva incorporé avant de pouvoir se connaître « // naquit tory, » dit M. Guizot. Je dirais volontiers qu'il naquit chef des torys. Le respect du torysme fut le premier sentiment qui lui fut inspiré ; la conduite du parti tory fut la première perspective qui fut ouverte devant lui. « Son père, » admirateur fanatique de Pitt, « le voua dès l'enfance à être, non-seulement un partisan comme lui, mais un continuateur de cet homme d'Etat fameux, a un autre grand ministre au service des principes et des intérêts conservateurs de son pays. Il poursuivit ce désir avec une passion persévérante, » et rien ne lui coûta pour en assurer la réalisation. C'était le mobile de ses sacrifices, le but qu'il proposait aux efforts de son enfant, l'espérance qu'il confiait à ses amis ; — si sincère dans son zèle et si naïf dans son ambition qu'il ne craignit pas, plus tard, alors que la grandeur qu'il rêvait pour son nom était encore bien loin d'être réalisée, de s'en déclarer hautement en plein parlement.

Ce fils ainsi élevé, le vieux Peel le fit entrer, à peine âgé de vingt et un ans, dans la Chambre des communes; c'est-à-dire qu'il l'embrigada dans la phalange ministérielle (les torys étaient alors en possession dû pouvoir). Observer et réfléchir, étudier les hommes et les affaires, pour apprendre à les connaître et se former en silence une opinion sur les uns et sur les autres; telle n'était pas la tâche prescrite au novice législateur : il avait à suivre une ligne marquée d'avance, à fournir une carrière tra-

— 121' — cée, à marcher vers an poste désigné comme le but suprême de sa vie. Nommé membre du parlement sous les auspices du ministère tOry, mis au pas dans les rangs du bataillon lory, bientôt attaché officiellement à l'administration tory, ouvertement signalé comme Tespoir et la gloire future du parti tory ; — quelle liberté d'action et de jugement pouvait avoir ce jeune homme? Vainement était-il instruit plus que les autres, intelligent, laborieux, bien intentionné. La fascination était trop forte, Tentraînement trop vif, l'investissement trop complet. Ne voyant ouverte devant lui qu'une seule voie, il y marcha avec l'ardeur de son âge, et, — comme le soldat qui, n'ayant pas la faculté de choisir et de discuter sa consigne, se plaît à croire toujours bonne celle qu'il reçoit et ne connaît d'autre mérite que de l'exécuter fidèlement, -* il ne songea qu'à défendre de son mieux la êause qu'il était appelé à servir. Ainsi transformé en instrument passif^ réduit au rôle de rouage dans une machine montée d'avance, sa supériorité même lui devint un péril ; les ressources de son esprit ne servirent qu'à le tromper en trompant les autres ; son amour du devoir consacra pour lui jusqu'aux taches du drapeau sous lequel il combattait : et ses succès lui créèrent des engagements envers ses compagnons en lui créant des titres à leur estime, Â l'effort qu'il lui a fallu plus tard pour les rompre, on peut mesurer la force et l'étendue de ces liens. En les rompant, pourtant, il n'obéissait pas seulement aux leçons tardives de Texpérience, il ne cédait pas seulement aux convictions raisonnées d'une intelligence plusmôre; il suivait aussi le penchant de son cœur et revenait aux premiers et vrais instincts d'une âme naturellement libérale. Chose remarquable, en effet, chose douloureuse en

même temps! frappant exemple de Taveugloineiit de toute ambition et du danger de toute contrainte ! c'est la politique libérale qui a immortalisé le nom de Peel; et c'est sciemment, c'est à dessein que son père, en poursuivant pour lui la grandeur promise aux plus illustres conducteiH^ do Thumanité, Ta détourné du chemin où il devait renc(Hitr^ cette grandeur. M. Guizot raconte (et il dit • tenir » cette « anecdote de bonne source), qu'en 1809, lorsque » Peel « entra dans la Chambre des coaimunes, le vieux sir Robert Peel alla trouver lord Liverpooi et lui dit : a Mon fils est, soyez*en sur, un leuae » homme doué de talents rares et qui jouera un rôle imi) portant; mais je le connais bien : au fond ses penchants » sorti whigs; si nous ne rengageons .pas promptemeni 4 dans nos rangs^ il noiLS échappera ; mettez-le dans les M affaires ; il vous servira bien ; mais il faut sans tarder » vous emparer de lui. h Lord Liverpool, ajoute M. Guizot, dtiserva le fils^ reconnut son mérite, et suivit le conseil du père. »

Je le demande, — faisant d'ailleurs aussi grande qu'on le voudra la part de la faiblesse paternelle, et rendant bien volontiers justice à la foi politique du vieux Peel, qui a montré* par plus d'un acte éclatant, la force et le désintéressement de ses convictions personnelles, — quel nom donner à cette démarche d'un père appelant luimême la tentation sur son fils? Etait-ce rien de moins qu'une violence morale exercée, sur une ânie encore sans défense, par celui-là même à qui il appartenait de préserver cette âme de toute violence ; une atteinte sacrilège à la sincérité d'une conscience commise à sa garde; un de ces moyens^ en un mot, que la passion suggère, et que la fin justifie, dit-on^ mais qui ne sont bons qu'à

déconsidérer et à compromettre toute (in? Et à quoi, en effet, a abooti cette tentative coupable, sinon à la concision de ceux ({ui s'en prometUlient satisfaction et profH? Les penchants whigs naturels à Peel ont été étouffés d'abord sous un torysnje artificiel; mais ils n'en ont éclaté ensuite, comme toute force imprudemment com-. primée, qu'avec plus d'énergie. Le drapeau tory a été bien servi pendant un temps par cette recrue forcée, mais pour être plus tard renié .par elle et brisé de ses mains. Et le vieux Peel lui-même, qui ne pouvait supporter la pen^ d'aucime divergence entre les opinions de son fils et les siennes, a pu voir de ses yeux les premiers, mais irrévocables traits d'une scission profonde. « Quand il mourut, en 4830, l'émancipation des cathoK* ques venait de s'accomplir. • Retiré depuis dix ans de la Chambre des communes, M. Guizot pmse que « la gloire de son fils le consolait un peu d'une transformation dont il avait démêlé les germes, n Cela se peut, quoique la foi sincère, qui cherche des victoires pour une cause plutôt que des honneurs pour un nom, ne s'accommode guère de ces compensations d'un autre ordre. Mais cette gloire, en tout cas. à quel prix, par'sa faute, ce fils l'avait-il achetée? Combien d'années perdues, combien d'efforts et de talents employés à la fuir! Combien de regrets, sans compter les attaques des autres, ne lui avait pas valus, ne lui devait pas valoir encore ce détourne ment de sa vocation I Combien de luttes intérieures, avant d'affronteir les luttes extérieures ! Quels obstacles sous ses pas, quelles ombres sur son nom! quel préjudice pour le monde, quel retard dans la manifestation de la vérité, quelles difficultés dans sa défense! C'est à tout cela, sans doute, que Peel songeait avec amertume plus

tard, lorsque, dans cette région plus sereine où il s'était élevé enfin au-dessus de l'atmosphère des partis, troublé ^encore par Je bruit de leurs Unies où retentissait toujours son nom, agité par le souvenir des calomnies qui avaient assailli ses actes et par la prévision de celles qui attendaient sa mémoire, contraint, du milieu d'un triomphe incontesté, de plaider devant la postérité Tinnocence de ses mérites et le pardon de ses services, il parlait de c l'ap^ parente promptitude » de ces changements qui n'avaient été pour lui que de longs retours à de premiers instincts, et s'afSigeait, non d'avoir méconnu la sainteté des liens qui l'attachaient à d'anciens compagnons, mais « d'avoir trop longtemps permis à des engagements de parti m et à des a déférences excessives de remporter sur Pévidence croissante, » et sur « la nécessité prochaine. »

Peel n a été ni un ambitieux, ni un homftie de parti, et c'est pour cela qu'il a été un grand homme. Mais il a été touché du souffle d'une ambition étrangère ; il a été engagé, par cette ambition, dans les rangs d'un parti : et c'est pour cela que sa grandeur n*est pas sans mé* lange. Par nature et par goût, c'était un esprit méditatif et droit ; infatigable dans l'étude, mais lenl à se résoudre; pénétrant, mais méticuleux; courageux et résolu, mais prudent et ne s'avançant qu'après avoir éclairé le . terrain dans toutes les directions. Caractère scrupuleux et a solitaire, d âme ardente et renfermée, cherchant silencieusement sa voie et faisant à huis clos le travail de sa pensée ; un de ces hommes enfin qui conquièrent lentement la vérité, mais qui la défendent invinciblement, qui épurent longtemps en eux le feu intérieur, mais qui ne le laissent jamais s'éteindre ; Peel était fait pour cette foi personnelle, sérieuse; dévouée, qui distingue les ap6-

très. Ces grandes qualités n'ont pas été perdues; son œil, né pour la lumière, a fini par la distinguer à travers les ténèbres dans lesquelles il avait été plongé ; et, par une exception bien rare, s'aifranchissant du préjugé et se* couant les chaînes de Thabitude, il a pu, grâce à la su* périorité de son intelligence, grâce surtout à Thonnéteté de son cœur, retrouver sa mission et Taccomplir. Mais l'at-il accomplie tout entière ? Ta-t-il accomplie aussi glo* rieusement quMl eût pu le faire? 11 est permis d'en douter ; car rien ne s'efface en ce monde : la brume, dissipée par les rayons du soleil, charge l'air, quoi* que invisible; et la blessure la mieux fermée laisse une cicatrice, sinon une gêne. Comme le repentir, qui peut avoir plus de mérite que l'innocence, n'en a jamais pourtant le charme parfait et la séduction bienfaisante, il manque toujours à la foi tardive ce je n^ sais quoi d'à-» chevé dont parle Bossuet. Peel, initié dès sa jeunesse au maniement matériel des affaires, fort de vingt années d'expérience, et reconnu par ceux-là mêmes qu'exaspérait son abandon pour « le plus capable » d'entre eux, ainsi que le leur disait avec défi M. Bright; Peel, ainsi appuyé sur son passé, a pu exercer, sur les décisions des Chambres anglaises, une influence en quelque sorte mécanique vraiment immense. Mais Peel, converti de la veille, contredit,' dans chacune de ses déclarations nouvelles, par quelqu'une de ses anciennes assertions, et forcé à chaque moment de se condamner lui-même avant de réfuter ses adversaires, n'a certainement eu, dans cette conquête des esprits qui est le vrai triomphe de la vérité, qu'une part incomplète et équivoque (1). L'habitude de calculer

(1) C'est ce que Peel a senti liii«métne et admirablement exprimé

toutes ies chances etée faite la part de toutes les évmtoalités lui a foumi, sans doute, pour la combinaison et l'exécation de ses pians^ des ressources abondantes et précimses ; mais elle a cbnné souvent à rexf)OSition de ses motifs quelque chose d'étroit et d'indécis qui en atténuait ia valeur et Tautorité. Ses mesures, imposées par lui au nom de la nécessité politique plutôt que réclamées au nom du droit, ont eu parfcns un air trop maropié de calcul <M; de prudence terrestre ; et la justice, dans sa bouche, n'a pas assez paru compter sur ses titres et sur sa force. Peut-être même ne s'est-iï pas toujours assez tié à elle seule, et a-t-il eu besoin, par moments, pour ne pas faiblir dans sa défense, de sentir derrière elle l'appui d'une force moins abstraite. Toujours est-il que son nom, malgré sa grandeur et son prestige, ne nous apparaît pas entouré de cette auréole sans tache qui couronne les dévouements absolus et les fois sans alliage. Il se peut que devant Dieu sa part n'en soit pas moins belle, et que ce qui lui a été une épreuve lui soit un mérite : mais devant les hommes il lui manque quelque chose; et Turgotet Gobden ( pour ne comparer entre eux qqe des soldats de la même cause), le ministre auquel le pouvoir n'a pas donné le succès et l'apôtre auquel le succès n'a pas donné

lorsque, le 29 juin 1846, en quittant le pouvoir, il a prononcé ces nobles paroles : «... Le nom qui doit être placé en tête de ce succès n'<cst ni le nom du noble lord qui dirige le partiront nous avons eu le concours, ni le mien ; c*est le nom d'un homme qui, par des motifs purs, je crois, et avec une infatigable énergie, a fait appel à notre raison à tons, et nous a forcés de l'écouter par une éloquence d'autant plus »dmirabtiâ qu'elle était sans prétention et sans ornement : c'est le nom de Richard Cobden! » Basliat a dit également : « L'Apôtre aurait toujours fait surgir un homme d'Etat; mais l'homme d'Etat ne pouvait se passer de l'Apôtre. • — V. Harmonies, 2« édi- Uon« p. 396.

te pcmvoir «ottt, fe te cnofe, et resteront ptas gràwds dans ce !!iiôwdte«|^ te wfforwMiteiir puissant atiqnel n'a manqaé tÀ te pouvoir, m te SQCcès.

Voilà, sans aucune incertitude, à mon sens, la vérité sur PeeJi Voi^à Texplication exacte et complète des transformations autrement inexplicables de cette remarquable et singulière existence. Comment ne pas voir avec peine que M. Guizot ne donne pas cette explication ? Comment ne pas regretter qu'après avoir entrevu, dans l'influence irrésistible des premières impressions, la cause des erreurs et des épreuves de Peel, il n'ait pas cherché à définir, avec cette finesse d'analyse qu'il a tant de fois appliquée dans l'histoire à Tétude du cœur humain, la nature et l'action de ces premières impressions ; — couronnant ainsi, comme on était en droit de l'attendre de lui, un récit plein d'intérêt par une leçon pleine d'autorité? Mais comment s'étonner de cette lacune, quelque grave qu'elle soit, quand oa voit M. Guizot, malgré son affectueuse admiration, partager lui-même, dans une trop grande mesure, te préjugé commun au sujet de Peel ; quand il est manifeste qu'au lieu de flétrir tes partis et d'anathématiser l'ambition, M. Guizot n'est pas sans bienveillance pour les partis et sans sympathie pour l'ambition?

C'est au récit de M. Guizot qae j'ai emprunté tous les traits de la physionomie du vieux et du jeune Peel : mais dans ce récit aucun de ces traits nVst marqué comme faisant tache parmi les autres. Loin de là, M. Guizot parait ne trouver que n9turelles et louables et impulsion du père et la docilité du fils. C'est sans la moindre apparence d'étonnement quMl cite la singulière déclaration du vieux Peel devant la Chambre des communes, et il n*a aucun blâme pour sa démarche auprès de lord Liverpooi. C'est sans hésitation ni scrupule qu'il montre le jeune Peel, d'abord a médiocrement iatisfaii et n*avançMnt guère ven ce premier poste dans le gouvernement de l'Etat, but suprême de son ambition comme des présages de son père et de ses amis » ; puis se préparant kne se conduire que pour le grand avenir qui lui était depuis longtemps prédit; » plus tard, o accomplissant enfin r attente de son père et des compagnons de sa jeunesse, et prenant effectivement en main le gouvernement de son pays. » M. Disraeli, poursuivant son ancien chef avec une animosilé où il est difficile de ne pas voir la rancune d'un second désappointé, n'est pour lui qu'un « esprit brillant, fécond et justement ambitieux, i) Et il n'y a pas d'ironie dans sa pensée quand il écrit, à propos d'un programme plus va^te que précis de lord John Russell (de l'un de ces programmes qu'on appelait autrefois en France, et pour cause, des programmes d'opposition), cette phrase qu'il faut relire pour être sûr qu'on ne l'a pas mal lue : V Vague manifeste d'une ambition noble et HiRDiE, preS' sée de suisir le pouvoir et se promettant d'en bien user^

SANS SE RENDRE d' AVANCE CN COMPTE BIEN EXACT DE l'uSAGE qu'elle EN FERAIT ET SANS S'kN INQUIÉTER BEAUCOUP. »

Ne sembie-t-il pas, à lire ce passage, que Tambitiou

soit, comiAe la charité, un feu qui purifie tout ce qu'il touche, et que rien ne soit plus estimable, plus méritoire, plus digne d'encouragement que le désir de s'élever audessus de ses semblables jusqu'à devenir l'arbitre de leur sort ? Une complaisance si peu déguisée pour l'une des plus redoutables faiblesses du cœur humain ne res« semble-t-elle pas, à s'y méprendre, à une complicité véritable? Et n'est-il pas naturel de ressentir, à une telle pensée, une surprise mêlée de douleur et d'effroi? Comment un homme d'Etat, qui a eu, en cette qualité, à lutter toiite sa vie contre les passions excitées par. la soif du pouvoir, a-t-il pu ne pas songer, avant d'écrire de telles paroles, à l'excitation funeste que ne manqueront pas d'y trouver l'orgueil et la cupidité? Comment un philosophe, un moraliste, a-t il pu contredire à ce point les premières notions de la morale et les plus constants enseignements de la philosophie? Comment un savant qui connaît toutes les littératures, un chrétien versé dans la lecture et la méditation des orateurs sacrés, a«t-il pu oublier ainsi le mot profond de saint Léon (1) et l'admirable paraphrase de Bourdaloue sur la grandeur de l'humilité et la petitesse de la présomption (2) ? Comment un publiciste, dont les écrits sont dans tbutes les mains et dans toutes les mémoires, a-t-il pu renier si ouvertement ce qu'il avait écrit lui-même en d'autres temps? Je me souviens d'avoir lu, dans la belle notice historique que M. Guizot a consacrée à la gloire de Washington, cet éloge : « Étranger à toute agitation inté-

(1) t Rien n'est difficile aux humbles. »

(î) Pensées sur divers sujets de religion et de maraie; (DeThumiUtéetderorfraeil).

— ISO -

piQUte^ 4 t(j^0 ^m&Â<iofispoxTA»iB et soperbe, Washingioc^ rCailaii pas au-dew&U des eho»es^ n'aspirait poiat k l'ad* miraUon des honomes. Cet esprit si fernoe^ ce coeur ^ baut était profoodéoieat calme et Buxleste. Capable de .Kéle^r aux plus grandes d^sUnéesy il eût pu s'ignorer lui^màme sans en souffrir, et trouver dans la culture de ses terres la satisfaction de ces facultés puissantes qui devaient suffire au commandeotent des armées el à la foodation d'un gouvernement. » M. Guizot nous doune Washington pour le type le plus achevé de la grandeur ; et voilà en effet la grandeur vraie, celle qu'il faut prêcher. C'est par rintérieur, non par rexiérieur» que l'homme est ce qu'il est, et par Tintérieur tous peuvent être égau)(. Faire soa devoir, où Ton est et tel qu'il se présente i ne fuir aucune difficulté, mais n'en chercher aucune ? supporter l'élévation ou se plaire dans l'obscurité : c'est à la fois sagesse, courage e>t vertu. Prétendre à uaa si*tuation exceptionnelle, souj^ prétexte de facultés si^-* rieures ou d'un zèle particulier, c'est à la fois et une téoïkàrité que peut humilier durement la fortune, et une de ces expériences dangereusi^^' que l'oa u'est pas en droit de se permettre sur la matière sacrée de l'humanité. M. Guizot prétend que « c'e$t en gouvernant les s^utres qu'on apprend «le mieux à se gouverner soimême. » Je crois que la propositjoa gênerait à être retournée. I^e pouvoir n'est pas une écote où l'on puisse» venir apprendre la vie ; car il n'est, accessible qu'à \isià bteo, petit nombre : c'est un poste d'honneur où Voa peut être appelé à déployer, en tête de ses compagnons, les qualités acquises au milieu de leurs raftgs. Ce n'est pas, comme la riche.^se ou te réputation, un but offert au travail, une satisfaction qu'en puisse se prQ{M)aar à Ta^^.

vatkce comme récompense de ses eSbrts : e'est Un oSke que Ton doit remplir à l'occasion, mais dont on n'est di* gne ({ue quand on en a peur. Le phis grand service qu'on puisse rendre à une société, c'est d'y r^)andre ce resr pect et cette frayeur du pouvoir : te plus grand mal qu'on piûsse lui faire,'par conséquent, c'est d'apprendre aui( tMHumes à le poursuivre sans retenue et à l'exercer sans terreur.

On ne peut pas être à la fois indulgent pour l'ambitioR et sévère ppur les partis. A ouvrir au hjotsard, cependa«tt, le livre de M. Guizot, o& pourrait croire qu'il s'est arrêté à cette peureuse inconséquence. Voici en effet les paroles que, vers les dernières pages de ce livre, et dans une so^te de jugement finaj., il met dans la boucbe de Pecd^ :

(( Vous m'accusez de détruire les anciens partis politiques; i^ls n'existent plus ; ils se dissolvent tous les jours., d'eux-mêmes, non par moii fait. Où son^t les ppincipies». les intérêts, les. passion3 qui les avaient formés? Vous vous dites les torys et les protestants par exceUence : êtes vous prêts à traiter les èatholiq^es en ennemis,, à leur faire la guerre^ à confisquer leurs biens? Croyezy04^ sérieusement te trône de la maisoin de Hanovre et la succession protestante en péril î Les réformes que je vous propose de faire dans les lois sont faites depuis longtemji^s da^s les esprits, àssi& la plupart des vêtres comme dans ceux de vos adversaires» Votre plus illustre chef,, M. Pitt,. votre plus hardi champion,, lord Gastlereagh, vojLre p].us éloquent orateur,, M. Ganning, ont vottl,u réiini»Acipatipn des catholiques, lies vieux partis ont encore leursi traditionsy^ mais noQ plus leur foi ; ils ip^ar-

chônt sous le même drapeau, mais ils ne Combattent plus pour la même cause Des causes nouvelles se sont élevées ; des idées nouvelles rallient ou séparent les hommes ; des besoins nouveaux veulent être satisfaits. Je suis ce cours des choses ; je consulte les symptômes qui apparaissent; j'entre dans les routes qui s'ouvrent et où les générations de mon temps me précèdent. Je ne change que parce que tout est changé, les partis comme les idées, comme les sentiments, comme les mœurs. Vous croyez être ce qu'étaient vos pères ; vous vous trompez ; vous ne pouvez persister dans cette erreur qu'à la condition de rester immobiles ; dès que vous voudrez marcher, vous vous sentirez contraints de changer, et déjà changés vous-mêmes. Ne m'imputez pas ce qui est l'œuvre du temps, non la mienne ; ne me reprochez pas des transformations qui sont générales bien qu'hiégalement apparentes; ne taxez pas de désertion et de trahison ce que vous ferez vous-mêmes quand il vous arrivera d'être appelés à gouverner votre pays transformé ! »

On peut trouver que M. Guizot fait ici trop bon marché du jugement personnel d'un chef de gouvernement, et que, sous ce rapport, les paroles qu'il fait prononcer à Peel ne sont ni assez dignes ni assez conformes au caractère de cet énergique homme d'Etat; mais elles sont assurément la plus accablante condamnation des partis. Il est impossible de mieux prouver combien est absurde et irréalisable cette prétention à l'immobilité qui est le fond même de l'esprit de parti.

Malheureusement, ces paroles ne sont pas les seules que M. Guizot, dans ce livre, ait écrites sur les partis ; et, quand on a lu le livre tout entier, il est bien diflScile d'y voir autre chose qu'une défense prôtéç à Peel : ou,

il Ton admet, te qui est possible, que M. Gdizot eôt parlé pour son comptera la place de Peel,commeil le fait parler; tout au moins faut-il reconnaître que la condamnation .qu'il prononce ne peut être étendue sans vio* lence au delà des vieux partis de l'ancienne Angleterre, et qu'elle n'atteint nullement, dans sa pensée, les partis en général. Tout établit, au contraire, que M. Guizot croit fermement à l'utilité des partis, qu'il considère les partis, « ks partis permanents et fidèles » comme des « instruments nécessaires et réguliers des gouvernements libres, » Ce n'est pas, par exemple, une objection qu'il pose pour la réfuter; c'est une opinion positive qu'il exprime, quand il dit que « le désir d'accomplir de grandes réformes a rendu trop facile à Peel la rupture des liens de parti, et Pa empêché d'en voir les inconvénients, » Il est sérieux quand il dit ailleurs^ que a les intérêts froissés pouvaient invoquer à leur appui des principes plus nobles que leurs prétentions pécuniaires, l'esprit de conservation et la fidélité de parti. » Il n'y a pas à se méprendre non plus sur des appréciations comme celle-ci : « Je serais tenté de penser qu'il rentrait » au pouvoir « dans des circonstances favorables et avec de bonnes chances pour rallier, i^AR QUELQUE HEUREUSE TRANSACTION, cc grand parti conservateur que, pendant dix ans, il avait si habilement travaillé et réussi à former. » Si les mots ont un sens, il est clair que M. Guizot n'absout pas complètement Peel ûe n'avoir consulté que sa conscience sans tenir compte des résistances de ses amis, et de n'avoir pas, pour, ménager les hommes, mis quelque peu les idées à composition. Les reproches que M, Guizot adresse à Peel, les regrets qu'il mêle à ses éloges sont ainsi tous significatifs. Tous ont trait aux a inconvénients de son caractère et de

- in - ^

m faf^H» d'ttgir gommb cm;v de i^èjuu » « Ce poUtiqttQ si judicieux, dil-il, ce tacticien si fadhile, ce fmaiicier coosomoié, ce raisonneur merveilleuseoieiit instruit des faits, cet orateur souvent si éloquent et toujours si puissaAt ne savait pus vivre inlimevient aver non partie y faire pé&étrer d'avance ses idées, Taiûixier de son esprit. Tassacier à ses desseins coaune à ses succès, au travail de sa pensée coimiK) aux chances de sa fortune. Il étsût froid, taciiuroe^ solitaire au noilieu de soa ara^, presque aa sein de son état-major même. & £t dans un autre endroit ; « Cest un devoir pmr un chef de parti de défendre ses cmis coutre » les «^ violences et m les a artifices de bagage, die rétablir en toute occasion le^r conduite, coniind b sienne» sous sou vrai jour,, et de les faire respecter» coaune lui* même, par leurs communs adversaires. Sir Robert Peel ne remplissait pas mffisamm^t ce devoir : c'était l'un de ses défauts' d'être trop solitaire et de se trop considérer lui-même, et lui seul, au milieu des siei^. La vie publique,, dans un régime de liberté, veut plus de sympathie et de dévouement ; ce n'est pas seulement à, ses priucipes et à sa cause, c'esi aussi à ses amis pûiitiques que se doit un chef de parti , et il ne les garde zéj^ etfidè-^ les qu'autant qu'il se montre jaloux de leur honneur Qt prompt au combat, pour eux comme pour lui-même, i'ajoute que sir Robert Peel répugmit trop, à la lutte^ qwmd elle avait un caractère de personnalité amèee et injurieuse; elle blessait sa dignité, plus ombrageuse que tranquille, et il prenait trop souvent/pour s'en couvrir, le bouclier du dédain. // faut,, dan& l'arèae des gouveroe** ments libres» des armes pi m ogensivea^ qui atteignent plus directement et repoussent fias loin l'ennemi. >^

^ !35 — Il serait aisé de multiplier ces citations, si le moindre doute était possible. Mais le sens en est clair et la portée évidente. Voici, du reste, qui est plus explicite encore, et qui détermine nettement la Véritable pensée de M. Guizot. M. Guizot parle des « deux principes » qui, selon toi, se disputent le monde, et entre lesquels, dit- il, « se parta* gent inévitablement les grands esprits et les nobles cœurs, *- le mouvement et la résistance, le principe d'ordre et le principe de liberté, » — et il ajoute : i Ce fut en 1789 //* fortune de V Angleterre que, depuis plus d'un siècle, ce* deux principt^s s'y étaient incorporés et organisés dafis ëtvx grands partis politiques, portés et exercés tour à

tour au gouvernement de leur pays Robert Peel, dit-

il presque aussitôt, etit, en naissant, sa part de cet heurevx privilège desm pays; il fut dispensé de CHOisin sa foi Et

SON DHAFEAU. »

Certes, la déclaration est franche ; et si l'on trouve la pensée extraordinaire, l'on ne reprochera pas du moins à M. Guizot de prendre des biais pour l'exprimer. L'on ne trouvera pas mauvais, je pense, que j'imite cet exemple, et que de mon côté j'appelle les choses par leur nom. Je dirai donc, sans détour ni vain ménagement, que M. Guizot prêche ici ouvertement la glorification des partis, et que le dernier mot de la notice sur Robert Pecl, c'est Tapologie de Tesprit de parti et la théorie de TanrtMtion. Rien, du reste, je m'empresse de le dire, de moins inattendu, de moins nouveau, pour ceux qui connaissent de longue date les idées de M. Gui*zot; et l'on ne doit voir là, il est juste de le dire aussi, que la conséquence logique de doctrines anciennes et fortement enracinées dans son esprit.

M. Guizot pense, et ce n'est pas d aujourd'hui, que

« c'est un fait gravç dans une société libre, que Téloignement des hommes les plus éminents, et des meilleurs entre les plus éminents, pour les affaires publiques (1). » Ce qu'il redoute par-dessus tout, k'est l'indifférence et l'apathie des hommes politiques; et sa crainte dominante est de voir le gouvernement vacant faute de compétiteurs. Il est naturel, dès lors^ qu'il cherche à atténuer ce mal et à prévenir ce péril ; qu'il consacre son talent et son autorité à rappeler, en toute occasion, que « le gouvernement est le plus grand emploi des facultés humaines ; » et qu'il fasse une place d'honneur à l'ambition comme à un stimulant nécessaire. M. Guizot croit à l'existence de a deux principes » opposés ; il voit, dans a Tesprit d'ordre et » dans « l'esprit de liberté, deux grande» forces morales aveuglément aux prises ; » et il est convaincu de la nécessité de leur existence simultanée et de leur perpétuel antagonisme. Toute sa vie il a professé cette doctrine dualiste ; c'est elle qui l'a dirigé dans la conduite des affaires, et c'est par elle qu'il a expliqué l'histoire (2). Il est naturel, dès lors, qu'il croie aussi à la nécessité de c partis permanents » et adverses pour mettre en jeu ces deux forces, et que, loin de prêcher l'unité et l'accord, il travaille de toute sa puissance à maintenir, dans deux camps et dans deux armées distinctes, la ferveur pour les deux fois dont le monde a besoin et le respect des deux drapeaux qui représentent ces deux fois. Pour ceux qui partagent ces idées, et il faut reconnaître qu'ilssont nombreux, cette conduite n'est pas seulement légitime, elle est forcée.

(1) Etude historique sur Washington.

(2) Voir la préface de la dernière édition de l'Histoire de la civilisation, — y^i essayé de réfuter cette doctrine dans une note dé mon travail sur la Famille ^t la Sociétés

Maii^ pour ceux qui croient, au contraire, que le cœur humain n'est que trop enclin à s'emplir de lui-même, et que c'est l'âpreté des convoitises, non le dégoût des honneurs et du pouvoir, qui agitent et compromettent les sociétés ; — pour ceux qui croient qu'il n'y a pas de principes opposés ni de biens contradictoires, et que le but de l'histoire et de la politique n'est pas un mouvement de bascule sur place ou un va-et-vient sans issue, mais un progrès continu dans une voie difficile ; — pour ceux qui croient que la vérité est une, et qu'un aussi doit être l'effort de tous pour la découvrir et la faire prévaloir ; — pour ceux-là l'esprit de la notice sur Peel est un esprit faux et dangereux : et nul sentiment de faiblesse personnelle, nulle considération de respect ou d'admiration pour un grand talent et pour un grand nom, ne peut les empêcher de le condamner et de le combattre hautement.

Non, ni l'histoire de l'Angleterre ni celle de Péel ne sont faites pour réconcilier avec l'ambition et pour réhabiliter les partis. Ce n'a pas été pour Peel mi « heureux privilège d'avoir été dispensé de choisir sa foi et son drapeau;» c'a été son épreuve et sa croix. Ce n*a pas été a la fortune de l'Angleterre » d'avoir compté dans son sein a deux partis » hostiles ; c'a été la cause de ses égarements et de ses malheurs, la source de ses douleurs intérieures et de ses fautes extérieures, le stimulant d'un jeu infernal dont sa prospérité et son honneur ont fait les frais.

Le privilège de Peel, je l'ai montré, c'a été d'avoir reçu

• du ciel un esprit droit et un cœur honnête, d'avoir été

désireux de la vérité et capable de la reconnaître, et d'avoir

pu ainsi, quoique tard et au prix de pénibles sacrifices,

arriver à avoir une foi qu'il se fût faite et un drapeau

qu'il eût choisi lui-même. La fûHune de V Angleterre, ç*a été de d'être pas absorbée tout eotière dans ces deux partis qui se disputaient le gouvernement de ses afiktres ; de posséder, en dehors et au-dessus de ces deux forces daogeneuses et malfaisantes, une force plus puissante et plus active, celte de la société anglaise elle-même, faisant sen-^ tir aux partis le poids et le frein d*une opinion parfois irrésistible et lesdépouillant ainsi d'une partie de leurs défauts et de leurs dangers. On s'est sodvent étonné de la manière presque identique dont les whigs et les torys exercent tour à lour le pouvoir, de l'accord qui fiait toujours par s'établir entre eux sut* les questions même les plus graves ; et l'on s'est demandé ce qui distinguait ces conservateurs qui se font gloire d'être libéraux^ deces libéraux qui se proclament conservateurs. Au fond, en effet, leurs paroles scmt plus souvent opposées que leurs actes, et sous des bannie* res adverses c'est la même cause qu'ils servent. Mais pourquoi cela, sinon parce qu'ils ont un maître commun qui n'e^ ni whig ni tory, ni Kbérai ni cons^vateurT £t qui donne toujours à ce maître cette vdonté tcmjours vigilante, cette autorité toujours écoutée, sinon la liberté de parote et d'action dont l'Angleterre a depuis deux siècles la glorieuse et utile habitude {!)? C'est cette liberté qui, en donnant à

(0 M. de Montalembert, dans le liyre que j'ai cité plus haat, fait pnrfaiteinent ressortir cette puissance préservatrice de la liberté : « Si Ton recherche quel est le principal instrument de ce mécaQism^ social, si solide es même temps que si compliqué^ dit-il, la garantie la plus eflicace de tant de biens anciens et nouyeaox, je penche à croire qu'elle réside dans la publicité. Celle qui règne en Angleterre' efit à la fois immense, complète et rancère. Duns la société moderne celui qui a la publicité a tout... La vertu caractéristique de in société anglaise, c'est l'effort... &'e qui fait la force des individus foit aasH la foroedes aatâoub : l'habitude du danger , la perpétniié de

tous les intérêts un théâtre, à toutes les idées un organe, en maintenant dans la nation cette agitation féconde qui apprend à chacun à penser et à agir au besoin par lui-inéme, forme peu à peu un parti deHout le monde qui domine et ^ace les partis de quelques-vm, et recrute incessamment au bien général des armées plus nombreuses que celles que paivent maintenir en ligne les préjilt^és, la discipline etlecultedu^drapeau. La discussion ne crée pas les partis, commeon l'enaccuse. Elle les manifeste; et à mesure qu'elle les manifeste » elle les restreint : car elle fait surgir à côté d'eux la contradiction et la résistance, et, à force de mêler les hommes et les camps, elle efface à la fin toute exclusion et toute prévention* Plus les hommes qui gouvernent sont peu nombreux et livrés à eux-mêmes, p]u9 ils sont portés à se grouper en cercles fermés et aveugles : plus ils sentent la pression et le contact de l'opinion, plus ils sont forcés de faire la part de tous les faits et de toutes les vérités. C'est ainsi qu'on a vu , de tout temps, le despotisme enfanter les intrigues et les cote* ries, la liberté les dissiper ou les rendre impuissantes. En France^ l'aristocratie, soustraite à la discussion^ est tombée sans gloire, et la démocratie, privée de la discussion, s'est élevée souvent sans honneur et sans profit. En Angleterre, l'esprit aristocratique, toujours attaqué, a cent fois capitulé avec l'esprit déniocratique, sans que l'aristocratie fût abaissée ni la démocratie égarée : et l'on peut voir, sans aller plus loin, dans le

VetSùri, la liberté du mouvement... Ce n'est pas Tesprit public qui a faiidé les institutions de TAngleterre^ ce sont ces institutions qui ont créé, maintenu et vin«rt fois sauvé cet esprit public«qu il vaudrait mieux encore imiter qy admirer..*, etc. »

récit même de M. Guizot, Wellington surbordonné à ♦Peel, et Peel cédant à l'ascendant de Cobden, sans que ni l'un ni l'autre en soient amoindris, bien au contraire ; et des changements plus " considérables peut-être que ceux tentés par nous en 89 réalisés, sous nos yeux, en quelques années, sans violences^ sans désordres , sans souffrances,- ne laissant après eux ni victimes, ni regrets, ni rancunes (1). L'esprit de parti, assurément, répugnait à ces changements ; et ceux qui les ont opérés n'étaient pas autoriisés à le faire, d'après les règles du droit des partis. Dans quel état serait l'Angleterre, si ce droit inique avait été observé ; si Peel, parce qu'il avait servi et dirigé un parti qui avait toujours combattu la réforme douanière, avait refusé d'accomplir cette réforme ; ou si les whigs,

(1) « Le 31 janvier 1849, jour où expirait le terme de trois années, assigné par le bill de 1846 pour Tabolit ion de tout droit d'importation, M. Cobden, M. Bright, M. Georges Wilson, tous les anciens chefs de la Ligue, et plus de deux mille personnes s%e réunirent à Manchester pour célébrer dans un banquet solennel le moment précis de leur complet triomphe. Après de nombreux discours, cinq minutes avant minuit, la musique joua l'air d*un chant devenu populaire dans cette question, sous ce titre : L? bon temps vierit. L'assemblée Tentonna en chœur. 1/horloge sonna minuit. Le président, imposant tout à coup silence, annonça que le bon temps était venu. L'assemblée entière se leva et salua, par les plus bruyantes acclamations, cette première minute de la pleine liberté du commerce de& grains. Le lendemain, \^ février 1849, quand le parlement ouvrit sa session, les récits du iDanquet de Manchester remplissaient les colonnes des journaux et les conversations du public. » dette nuitdu 3t janvier est-elle moins belle que notre nuit du 4 août? C'est l'égalité civile qui excitait l'enthousiasme des ligueurs, comme elle avait excité celui des membres des états généraux ; mais les uns saluaient une espérance les autres célébraient une réalité ; et, si les premiers embrassaient plus de réformes, les seconds étaient plus assurés de la leur. La nuit du 4 août a eu de tristes lendemains, plusieurs de ceux qui y ont figuré Tout reniée ou en ont été victimes; celle du 31 janvier n'a enfanté que des Jours sereins et n'a mérité que des bénédictions.

parce qu'elle était proposée par un tory, s'étaient fait uâ point d'honneur de repousser la mesure qu*ils avaient toujours réclamée? Dans l'état sans doute où sont d'autres pays, dans lesquels, non .par suite d'un excès de liberté, mais faute d'un degré suffisant de liberté, ces traditions fatales ont plus souvent prévalu.

J'ai donné à ce travail des dimensions que l'on ne donne pas habituellement à un compte rendu. Je ne m'en excuserai pas. L'importance du sujet ne demandait pas moins, et je me serais reproché de ne pas apportera l'étude que j'avais entreprise tout le soin que j'y pouvais apporter. A tout seigneur tout honneur ; et l'on n'a pas souvent à traiter avec des hommes comme Robert Peel et M. Guizot.

J'ai jugé ces deux grands justiciables sans faveur, et avec une liberté entière. Je ne m'en excuserai pas da-f vantage. Quant à Peel, outre que, si j'ai, instruit son pro* ces sans ménagement, il avait plus à gagner qu'à perdre à une enquête approfondie, il appartient à l'histoire, et on ne lui doit plus, malheureusement, que la vérité. Quant à M. Guizot, qu'aurait pu peser mon témoignage en faveur des rares mérites que j'admirais dans son livre, si je n'avais signalé également ce qui, dans ce livre, me paraissait contredire la vérité ou blesser les principes? C'est le devoir général de la critique de relever le mal comme le bien; et ce devoir est d'autant plus exprès, en même

^ 142 — Iwnps qu'il est plus difltofte et pkis pénible, xfoie le tahml de Hauteur, sa situation, sa renommée, rendent plus grande rinfluenoe de ses paroles^ et plus imposante Tautorilé dé ses arrêts. On peut épargner la 'faiblesse; on n*e8t pas libre de ménager la force, l'ajoute, d'ailleurs, ou plutôt je répète qu'il n'y a pas, à mon sens, de respea vm sans franchise. Il y a des hommes qui, par Téclat même de leur vie, ne sont guère Tobjet de sentiments équitables et d*apprécîations véridiques. La passion, favorable ou contraire, forme autour d'eux une atmosphère agitée et artificielle. Leurs noms sont des drapeaux ou des symboles; on. les élève aux nues ou on les foule aux pieds, non pour eux, mais pour le secours qu'on s'en- promet ou le danger qu'on en redoute. Ni ces apothéoses ni ces insultes ne sont valables ; et bien des fois, en les entendant prodigua, à M. Ouizot notamment, je me suis rappelé le vers de Racine :

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

C'est avec des sentiments plus calmes, en se défendant de l'entraînement comme de l'hostilité, de Taversion comme de l'engouement, qu'on doit aborder ces grandes individualités. Ce sont ces sentiments que je me suis efforcé de conserver pendant tout le cours de cette étude, tenant, avant tout, à être exact dans les faits, sincère envers les hommes. Ma tâche était peut-être au-dessus de mes fofces, et je n'ose me flatter de n' J avoir point failli ; mais j'ai eu la volonté de n'y point faillir. Le lecteur pourra trouver, après avoir contrôlé mes impressions par les siennes, que je me suis trompé ; il ne dira pas ^U moins que je l'ai trompé.

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