‹ Mélanges égyptologiquesChapitre 24 sur 66 · CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE

DES SCRIBES KAOUISAR ET BEKENPTAH

La belle collection des papyrus hiératiques de Leide contient des documents de nature fort diverse; j’en ai fait connaître la composition dans les Notices sommaires jointes à la publication des textes Mais ces premiers aperçus n’étaient que provisoires ; ils appellent une étude plus approfondie. A mesure que progresse la science du déchiffrement il est bon de revoir avec soin tous les textes importants dont l’explication n’a eu lieu qu’à l’aide de ressources plus limitées. C’est un excellent moyen de constater la réalité du progrès, et l’on recueille ainsi, dans des textes qu’on avait pu croire épuisés , une récolte souvent abondante de notions intéressantes.

Les compositions magiques abondent dans les papyrus hiératiques de Leide ; souvent des écrits de nature beaucoup plus intéressante pour nous n’y ont trouvé place

1 Leemans: Monuments égyptiens du Musée de Leide, quatorzième livraison.

que par manière de remplissage, lorsqu’il était resté quelque espace libre à côté des mystiques formules. C’est dans ces conditions que se trouve inscrit le texte qui nous parle des vivres distribués aux Hébreux employés à la construction de la ville de Ramsès , texte dont j’ai donné la traduction dans ma deuxième série de Mélanges égyptologiques ’.

Ce texte important fait partie de la correspondance des scribes Kaouisar et Bekenptah , laquelle consiste en cinq pages inscrites sur le papyrus magique 1. 348 *. La dernière page n’est pas complète; de ses deux dernières lignes quelques mots subsistent seuls , de telle sorte qu’il n’est pas possible de résoudre la question de savoir si la dernière lettre était intégralement reproduite sur le même papyrus. Le contraire semble probable , car les derniers groupes lisibles font encore partie d’une longue énumération de métiers , et il ne reste après eux qu’un espace insuffisant pour les formules finales usitées dans la correspondance officielle des scribes.

Il est par conséquent vraisemblable que la série de lettres dont il s’agit se continuait sur quelque autre papyrus.

Mais chacune des lettres de ces sortes de correspondances forme un tout distinct, indépendant, susceptible d’être étudié à part , ce qui n’est pas le cas des textes

i Page 143. Un autre texte, publié et analysé dans la même dissertation , cite le même fait et parait être une pièce originale ( ibid . . p. 146).

3 Leemans ; loc. laud, , pl 148 et 149.

MELANGES EGYl'TOLOGIQUES.

étendus , historiques ou religieux , qu’il est souvent indispensable d’analyser dans leur entier pour en bien posséder l’intention.

Parmi ces lettres il en est de presque insignifiantes , ne contenant que des formules de politesse ou d’obséquiosité et des protestations de zèle de la part des subordonnés à l’égard de leurs supérieurs. D’autres, au contraire , contiennent des mentions intéressantes pour l’histoire , et surtout pour la connaissance des mœurs et des usages de la vie privée. Ce mélange de pièces sans intérêt et de documents importants ne se présente nulle part plus caractérisé que dans la correspondance des scribes Kaouisar et Bekhenptah. Pour ce motif j’ai cru devoir en donner ici la traduction aussi complète que le permettent les lacunes du papyrus qui nous en a conservé la copie.

Ce papyrus est , comme nous venons de le dire , couvert de textes magiques dont le plus important remplit entièrement l’un de ses côtés, plus une page du second côté. A ce deuxième côté appartiennent aussi des formules destinées à préserver des terreurs nocturnes et à combattre l’effet destructeur du feu. Ces formules occupent les deux pages numérotées II et III de la publication de M. Leemans (pl. 147).

La page IV et la page V contiennent chacune, dans le plus beau type hiératique connu , la légende royale de Ramsès II , dont voici la traduction :

« L’Horus, taureau puissant, aimant la vérité, sei- « gneur des fêtes trentenaires comme son père Ptah

* Totounen , seigneur des diadèmes , qui soigne l’Égypte « et châtie les nations, Ramessou, enfant des dieux, « qui possède les deux mondes, Horus divin, toute- « vie, tout-salut, toute-force; maître des années; le « très-victorieux , le roi de la haute et de la basse « Égypte , seigneur des deux mondes , Ousormara- « Sotepenra, fils du Soleil, seigneur des diadèmes,

• maître des deux couronnes , semblable à Toum , « Ramessou - Mériamon , vie - santé - force , seigneur « d’Hermonthis. »

Ces légendes semblent n’ètre que des essais calligraphiques proposés à un jeune scribe comme leçon d’écriture. Le maître ne s’est préoccupé que de la forme et n’a pas visé à la correction , ainsi qu’on peut le voir dans le groupe désignant les panégyries ou l'êtes trentenaires , lequel est incomplet, ou du moins privé de son déterminatif, ce qui est un cas très-exceptionnel et même unique. A la fin de l’une des légendes . le scribe-professeur a inscrit deux mentions consécutives de la grande

intendancede Ramsès II ( ), ce qui nous

prouve que nous avons bien affaire ici à de simples exercices de plume, et non au préambule d’une pièce officielle quelconque.

Mais ces exercices calligraphiques ne nous montrent pas moins l’état d’esprit des scribes; s’ils tracent plusieurs fois la légende de Ramsès II , c’est par le motif que ce glorieux pharaon est alors le maître de l’Égypte. C’est pour une raison du même genre qu’ils répètent la men-

tion de la grande intendance de ce monarque, à laquelle ils étaient certainement attachés.

Cette grande intendance comprenait un grand nombre de services administratifs ; des établissements d’instruction publique en dépendaient, ainsi que la gestion des domaines royaux Ces observations nous livrent en quelque sorte la date du document.

Après ces légendes royales , nous arrivons à la page VII du papyrus, où commence la correspondance que nous allons traduire :

Page VI.

Le scribe Kaouisar * pour satisfaire son maître le scribe Bekenptah \

Pour le bonheur 4 !

l Conf. Voyage d’un Egyptien , p. 23.

ne prouve pas que

j^p. Le déterminatif |

Kaouisar fût d'origine étrangère. C’est seulement un signe attaché à la syllabe sar, signifiant Seigneur dans les langues araméennes. En hébreu le radical est , princeps fuit. Le titre hono-

rifique de sar appartenait aussi à la langue égyptienne et se trouve même sous l’ancien empire.

3 Ce nom signifie serviteur de Ptah

litl. : pour vie-santé-force. Les deux derniers termes

ont été traduits dans le décret grec de Canope par la formule Aya 6rj royjri. C’est l’état parfait de santé et de bonheur. Tous les peuples orientaux se servent de ces formules de bon augure, dont

1 oubli est peureux de mauvais présage.

se dit parfois des

objets matériels . et indique leur parfait état (voir aussi: Voyage

d'un Égyptien , p. 33).

Envoi fait pour l’information de mon maître.

Autre objet pour satisfaire mon maître.

La maison de mon maître est en bon état ' ;

Ses bestiaux , qui sont dans la maison de mon maître, sont en bon état ;

Ses serviteurs sont en bon état ;

Ses bestiaux , qui sont aux champs , sont en bon état.

Ne t’inquiète pas d’eux.

Pour le bonheur !

Envoi fait pour l’information de mon maître.

Autre objet pour satisfaire mon maître.

J’ai obéi à la mission que m’a donnée mon maître en disant:

Donne des vivres aux hommes de guerre , ainsi qu’aux Aperiou ( Hébreux ) qui traînent la pierre pour le grand pavillon d’habitation de la demeure de Ramsès-Mériamon, le seigneur aimant la vérité, sous l’autorité du général des Madjaïou Amenemam.

Je leur donne leurs vivres chaque mois selon la règle excellente que m’a dite mon maître *.

Page VII.

Autre objet pour satisfaire mon maître. Le scribe Kaouisar pour satisfaire son maître.

/VWW

* La formule <=> ^ il est que, il existe que, qui commence toujours ces lettres, donne plus de force affirmative à la phrase ; mais elle se prête mal à une traduction correcte en français. Je l’ai supprimée partout.

2 Ce texte est transcrit en hiéroglyphes, avec traduction interlinéaire dans Mélanges égypt. II, p. 143.

J’ai eu soin d’exécuter tous les ordres dont mon maître m’a chargé', parfaitement, entièrement \ complètement.

Je n’aurai pas donné lieu à mon maître de me réprimander.

Autre objet pour satisfaire mon maître.

La demeure du dieu 3 qui est sous l’autorité de mon maître est en état parfait , entièrement , complètement.

Ses offrandes divines entrent devant lui chaque jour4, pour ses vêpres de chaque jour 5, en pains, bière, taureaux , canards, vin, préparations végétales6, encens, légumes frais 7 et toute espèce de bonnes choses , d’une

1 Littër. : que mon maître a placés sur ma face.

2 q. Cet adverbe est orthographié généralement

d’une manière fort capricieuse. Voir ci-devant, p. 19, et tome I, p. 88.

3 II s’agit ici d’un palais ou d’un temple, dans lequel était établi un culte du roi lui-même.

* Le temple recevait les approvisionnements nécessaires pour les oblations, et le culte y était régulièrement célébré.

Je ne connais que ce seul

exemple du mot ijoti déterminé par le signe de la nuit. Le mot vêpres, qui éveille l’idée d'une cérémonie ayant lieu le soir, doit rendre à peu près le sens de l’égyptien.

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