UNE LETTRE DE L’ARCHITECTE FONTAINE
lution, et une protestation perpétuelle de la réaction contre la justice du peuple, arrête : Ladite chapelle sera détruite, etc. ».
La Commune n'eut pas le temps de mettre ce projet à exécution. Quelques farouches révolutionnaires firent, depuis, la même proposition au Conseil municipal et-à la Chambre des députés, mais sans succès.
La propriété du square Louis XVI est restée indivise entre l’État et la ville de Paris. Elle le restera probablement à perpétuité. Car on ne peut entrevoir que la Ville demande un jour à reprendre les 2 10/4 mètres (sans oublier les 80 centimètres) qui lui appartiennent pour en tirer profit en vendant le terrain par lots, laissant les acquéreurs coustruire de grandes maisons en bordure du boulevard Haussmann. Ce serait l’emprisonnement de la chapelle dans un terrain restreint entouré de hautes bâtisses.
La chapelle expiatoire ayant subi l’injure du temps, portant les traces de poussières, de fumées et de pluies qui heurtent ses lignes et couvrent ses ornements, on a peine, en la voyant ainsi, à comprendre l'admiration exprimée par M. J.de Boisjoslin pour le monument. Pour bien saisir les éloges de cet auteur, au sujet de la conception architecturale de Fontaine, 1l faut avoir sous iles yeux les dessins reproduits dans le recueil de Thiallet, en 1850, et dans celui qui parut, avec description, en 1832, par l'architecte Normand fils qui qualifie de chef-d'œuvre ce mausolée.
De nos jours, la chapelle apparaît surtout comme un grand tombeau à l’aspect morne, relié à d’autres petites tombes, sous des arcades, sorte de coin de cimetière contrastant singulièrement avec la vie mondaine qui a surgi autour; le bruit des véhicules, la circulation active d’un grand boulevard, ayant remplacé la solitude et le silence du lieu d'autrefois.
Émile Le Senne habitait, avec son père, la maison portant le numéro 73 du boulevard Haussmaun, à l'angle de la rue Pasquier; immeuble dont les fenêtres, d'un côté, se trouvent sur le square Louis XVI. Pendant une bonne partie de sa vie, il a vu quotidiennement la chapelle expiatoire entourée de ce Jardin. Passant fréquemment dans le square, il a dù s'y attarder quelquefois pendant
les beaux jours, et, dans un coin silencieux, sous l’ombre des arbres, à côté de parterres de fleurs, entendant le gazouillement des oiseaux, il a düù, à un moment où tout vous rend heureux de vivre, avoir de douces pensées et se livrer à de beaux projets d'avenir. Cependant, à côté de ces beautés de la nature, la sombre chapelle expiatoire a pu, à certains moments, lui faire une profonde impression, lui donner à songer au trépas... mais à un trépas bien lointain. Pouvait-1l se douter que l’implacable mort, menée par le geste cruel d’un empereur d'Allemagne, viendrait faucher si tôt tant de jeunes gens, et que lui, Le Senne, serait du nombre de ces courageux défenseurs de notre patrie, tombés au combat, morts en héros!
Vice-Président de la Société « La Cité »
Membre de la Commission Municipale du Vieux Paris.
Journal d’un Bourgeois de Chaillot
Premier jour de l’an de grâce 1716.
Jour triste comme le déclin de ma vie, jour sans caresses de femme et sans babil d'enfant.
Dauvergne, mon valet, m'a fort bien tourné son compliment, puis m'a prié de le laisser retrouver l’objet de sa flamme; c'est une jeune blanchisseuse, logée dans la partie basse de la Grand’'Rue, et le fripon a fort bon goût. La demoiselle a, dans ses pratiques, nombre de gens de noblesse et de bons bourgeois du quartier Sant- Honoré.
Me voici donc parti, mélancolique, et c’est à peine si me ragaillardit le froid piquant d’une belle matinée d'hiver. Je descends vers la Rivière : les vignes dépouillées alignent tristement leurs ceps tordus, mais les quinconces des Champs Elizzées sont tout brillans de givre. Les chaumières des maraîchers se couronnent d’un diadème de fumée bleue. Une accorte ménagère fait grincer la poulie de son puits; mais les carrés des potagers sont vides et les gazons
maigres des pâturages voisins se recroquevillent sous le gel.
Je ne puis me lasser d'admirer le vaste paysage de la Ville et des faux-bourgs. Le large galon d'argent de la Rivière enserre l’isle des Cignes, où s’empilent planches et madriers; des gars du Morvan déchargent un bateau venu dela haute Yonne.
Sur l’autre rive, les magnifiques bâtimens de l'hôtel royal des Invalides écrasent les masures de la plaine de Grenelle. En amont, au point où la rivière fait un coude, par delà les arbres du Cours, la Ville offre ses clochers innombrables ; ils montent à l'assaut de l’abbaye des Dames de Montmartre, guidés par le dôme trapu de l’'Assomption et les modestes clochers de la Madeleine et des Bénédictines de la Ville-l'Évêque, par la tour carrée de Saint-Honoré et la flèche élancée des Filles-Dieu.
Les charmilles des Tuileries accusent le dessin de la terrasse et la façade du palais contient, comme une digue, tout un flot de toits aigus. Au delà du pont Roïal, et par dessus les Galleries du Louvre ou les toits du palais Bourbon, d’autres clochers et dômes s’avancent à la rescousse et menacent les côteaux de Charonne, du Menilmontant et de Montfaucon.
Je m'approche du quai et, petit à petit, la Ville disparaît; l’égoût franchi, je n'ai plus devant moi que l'entrée monumentale du Cours.
J’entre en rêvant. Une grande fraîcheur tombe des arbres. Personne, autre que moi, n'erre à cette heure sous la voûte de glace. De loin en loin, un carrosse passe en tremblant de toutes ses vitres et emmène à la Cour un gentilhomme, dont la place est marquée dans le Cérémonial de ce Jour. Tandis que les courtauds de boutiques se complimentent en vidant un verre de muscat, lui, va chercher, dans un regard du Prince Régent, l'espoir de quelque office ou de quelque honneur nouveau.
J'aime mieux la joie bruyante de ces bateliers, descendus sur le port aux pierres de Saint-Leu et qui boivent le vin clairet de nos crus de Chaillot. Leurs enfans jouent à colin-maillard parmi les blocs carrés et n'interrompent leurs divertissemens que pour suivre le bac des Invalides qui traverse la rivière.
Arrivé à la Demie-Lune, je m'engage sous les quinconces et je dérange un grand coquin de garde-française, qui conte fleurette à une gente laitière; tous deux regardent, de mauvaise humeur, le vieux bonhomme assez fou pour déserter le coin de son feu et se