JOURNAL D'UN BOURGEOIS DE CHAILLOT. IOT
promener en un lieu seulement fréquenté en la saison par les amans ou les tire-laine.
Les cloches voisines se sont éveillées. Le carillon des religieuses de Sainte-Geneviève est plus clair et plus gai que les autres; il a je ne sais quoi d'alerte et d’ironique, et ses clochettes ne peuvent rester en repos; maintes fois, elles m'ont rappelé à d'autres occupations quard je rêvais devant les orangers en caisse ou les buis taillés de mon jardin. Ce matin encore, elles m'invitent à rentrer au logis : « Reviens! reviens! où portes-tu tes pas? Dans les rues de la grand ville, ding dong, où tu sentiras mieux ta solitude, ding dong, de voir tant de familles en liesse? chez d'anciens voisins, qui se soucient peu de te voir, avec ton teint revers de bottes et tes propos sans sel? Reviens donc! Reviens donc! dis à Marianne qu’elle te porte quelque volaille farcie dans ta salle bien close; et là, regarde la vie à travers un verre de Beaune : ce sont les plaisirs de ton âge! »
, Chères voix des cloches familières, quelle sagesse est en vous : je veux, pardienne, abréger ma promenade!
Je laisse en arrière le magasin des marbres, et, au bout de la rue des Fossés des Thuilleries, la porte de Saint-Honoré en vain m'invite à pénétrer dans la Ville. J'ai hâte de heurter à la porte de ma maison calme, de m'asseoir devant mon secrétaire, d’en tirer les feuillets jaunis où j'ai retracé les menus événemens de ma vie, de goûter enfin la douceur secrète de ma solitude.
Un fracas soudain m'arrache à mon rêve; adieu, allées des Champs-Élysées! adieu, Thébaïde de Chaillot! L’éclatement d'une mine me fait terriblement bondir à travers l’espace et le temps.
Hagard, je reconnais l’intérieur de mon poste de commandement; la bougie vacille et donne des traits fantastiques à l’honnèête téléphoniste qui veille. Deux cents ans viennent de s’écouler en une seconde et je me trouve au Bois-le-Prêtre!
Pourquoi, avant de m'endormir, ai-je songé à ma bibliothèque? pourquoi me suis-je complu dans des projets d'ouvrages qui ne verront jamais le jour?
Pourquoi? parce que je suis las des faits quotidiens; parce que mes préoccupations et mes rêves de soldat n ont pu effacer mon passé studieux; parce que, simple figurant d’un drame sans précédent, je recule devant l’idée d’en être un jour l'historien; parce que j'aperçois, à travers les misères présentes, la douceur de mon foyer familial
reconquis et le cercle des visages aimés, qu'éclaire ma lampe de travail; parce qu’enfin le décor de ma vie a pour toile de fond, non la féerique horreur des tranchées lorraines, mais le reposant et pit-
toresque panorama de notre Vieux Paris!
Capitaine GABRIEL HENRIOT.
(Bois-le-Prêtre, 1° janvier 1916.)
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