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La tombe de Beaujon fut profanée pendant la Révolution

La mort, dit le cousin Jacques, n’a pas respecté la fortune immense du fameux M. de Beaujon, qu'on enterre à l’heure méme où J'écris ces lignes. Assurément, si les richesses pouvaient éloigner le moment fatal de notre destruction, aucun particulier de l'Europe ne devait vivre plus longtemps que ce favori de Plutus. Son testament est, dit-on, un monument curieux. Il lègue 30000 francs à celui-ci, 60000 à celuilà; une somme enfin, et une somme considérable à tous ceux qui l’ont servi.

Ses libéralités sont sans bornes ; mille louis ne lui coûtent pas plus à léguer que vingt écus à d’autres particuliers. Il a fondé un fort bel hospice dans le faubourg du Roule; la bienfaisance, il est vrai, paraît-y jouer un moindre rôle qu'un peu d’ostentation, et quoiqu'il ne semble pas tout à fait proportionné à la fortune du fondateur, il n’en est pas moins remarquable.

Peu de.pompes funèbres, assure-t-on, qui égalent la magnificence de son convoi, Douze cents pauvres, ayant chacun six livres, deux torches et trois aunes de drap noir, lui servent d’escorte; une affluence de prètres et une quantité prodigieuse de flambeaux seront comme le dernier hommage que le faste va rendre à l’opulence d’un mortel. Il a fait du bien pendant sa vie, et il laisse des regrets aux infortunés. Ce millionnaire, dont la fortune rapide étonne toujours les personnes mème les plus accoutumées à ces sortes de métamorphoses, fut, dans sa jeunesse, simple clerc de procureur.

La bienfaisance, quel qu’en ait été le motif, mérite toujours des éloges. Et, s’il n'était pas difficile à M. de Beaujon, avec des millions de revenus, de faire quelque bien, il ne serait pas difficile non plus, à plusieurs des importants de la terre qui passent leur vie à se divertir, de se souvenir, au moins de temps en temps, des malheurs de leurs semblables. La générosité est devenue un sacrifice méritoire, depuis que le luxe s’oppose à ses progrès, et on a beau dire qu’un riche bienfaiteur ne fait que son devoir, il y a tant de gens qui ne font pas le leur, qu'il faut remercier publiquement ceux qui en ont rempli la partie la plus intéressante.

Voilà qui nous change des allusions jalouses de Bachaumont-en ses Mémoires Secrets, et ce morceau, malgré son emphase, était curieux à Citer.

« La Folie Beaujon, a dit Arsène Houssaye, ne fut plus qu'une épitaphe fastueuse. La véritable épitaphe du financier, c'est l'Hôpital... Voilà qui parle éloquemment : la moralité à côté de la fable ». L'histoire de l’orphelinat, ou Hospice du Roule, devenu l'Hôpital Beaujon, a été minutieusement retracée par le docteur Fournel; on ne saurait y revenir. Mais si l’Hospice du Roule fut la véritable épitaphe du financier, la Folie, la Chartreuse, pour mieux dire, ne mourut pas complètement. Elle devait lui survivre sous la figure d’un de ces établissements dont les Tivoli, les Vaux Hall et le Colisée sont des exemples demeurés célèbres, et qui, cent années plus tard, renaîtront sous la forme d’un Luna Park on d’un Magic City, soi-disant venus d'Amérique! Ce furent, naturellement, les frères Ruggieri qui se chargèrent d'organiser les fêtes. En 1801, Ruggieri l'aîné ouvrit le Jardin Beaujon. Il y donna, en cette seule année,

des danses, des illuminations, et une pantomime pyrotechnique : Télémaque dans Pile de Calypso.

En 1817, on y établit les Montagnes françaises’, concurrence des Montagnes russes, importées de Saint-Pétersbourg, qui furent créées un an plus tôt, à la fin de 1816. Un vaudeville joué au théâtre des Variétés, sous le titre des « Montagnes russes », avait commémoré cet événement. Un second vaudeville, interprété sur la même scène, et représenté pour la première fois le 12 juillet 1817, célébra l'ouverture des Montagnes françaises *.

Plus tard, nous dit la préface de cette amusante satire, d’autres établissements de ce genre se formèrent dans tous les quartiers de la capitale. On vit s'élever, au sein de Paris, des montagnes suisses, illyriennes, égyptiennes... Enfin, vinrent de riches capitalistes qui, sur l’emplacement des anciens jardins Beaujon, bâtirent les . Montagnes françaises. Plusieurs millions furent dépensés dans ces immenses constructions ; il était impossible de rien voir de plus élégant et de plus magnifique que cet édifice, offert par la mode aux caprices parisiens. Ce fut à l’occasion de cette lutte, de cette rivalité de Montagnes, que fut composée cette pièce.

Après vingt-cinq ans de combats et de victoires, tout ce qui rappelait nos anciens succès, tous ceux surtout qui y avaient contribué étaient l’objet de tous les hommages. De là cette considération, ce respect dont Jouissaient nos soldats. Ainsi, des jeunes gens qui n’avaient jamais été à nos armées, des commis marchands qui sortaient de leurs magasins paraissaient dans toutes les promenades avec des moustaches et des éperons. Ge n’était là qu'un léger ridicule, mais, comme tout ridicule est justiciable de la comédie et du vaudeville, nous introduisimes dans le Combat des Montagnes une scène où M. Calicot, commis marchand, est pris pour un militaire *. Cette scène, fort médiocre et très peu développée, mit tous les magasins de Paris en hostilités avec les Variétés. Plusieurs fois, le théâtre fut assiégé dans les règles, et des combats sanglants furent livrés... Cette guerre qui, pendant plusieurs jours, mit tout Paris en émoi, est restée dans la mémoire des vieux habitués, sous le nom de Guerre des Calicots.

Voilà certainement un contre-coup inattendu de la création des Montagnes françaises, un incident suscité par une scène que l’auteur lui-même qualifie de « fort médiocre ». Nous avons cité cette préface, parce qu'elle résume assez bien, avec un à-côté pittoresque du sujet, l’origine de ces Montagnes. Une gravure de l’époque nous

1. Le 1° juillet 1817, un banquet fut offert aux journalistes par les directeurs des Promenades aériennes du Jardin Beaujon. L'ouverture eut lieu le 8 du même mois. (Renseignement dû à l’obligeance de M. Vuañlart.)

2. Le Combat des Montagnes ou la Folie Beaujon, Folie-vaudeville en un acte, d'Eug. Scribe et H. Dupin.

3. C’est l’origine du nom de Calicot, donné aux commis de nouveauté. Les mêmes auteurs crurent devoir excuser leur critique, et le firent très spirituellement dans une pièce nouvelle : Le Café des Variélés, représenté sur ce théâtre le 5 août 1817 « à l’occasion du combat des Montagnes ».

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