‹ Mélanges Émile Le SenneChapitre 111 sur 186 · ANNIS AT SIN · texte numérisé non relu

ANNIS AT SIN

SHONVIAN

apprend quan mécanisme ingénieux faisait monter les wagonnets au sommet de l'édifice, d’où ils redescendaient en courbes gracleuses, à la vitesse vertigineuse, — nous sommes en 1817! — de quinze lieues à l'heure. Les personnes que cet excès de vitesse pouvait effrayer, ajoute la légende, avaient accès par un escalier « doux et élégant » à la partie supérieure du monument, d’où l’on jouissait d’un merveilleux panorama.

Le divertissement des Montagnes françaises ne fut point seulement envisagé par les contemporains comme un plaisir vulgaire et un moyen de distractions. En 1821, dans un opuscule intitulé : Promenades aériennes ou Montagnes françaises, considérées sous le rapport de l'agrément et de la santé, le docteur F.-F. Cotterel, s’efforça de nous démontrer que ce divertissement élait également hygiénique". L'ouvrage contient, en outre une description détaillée de l'établissement Beaujon. « Grâce à l'éclairage qui lui donne toute la sécurité désirable, dit l’auteur, la contre-allée qui s'étend de la place Louis XV au Jardin Beaujon, et que maintenant on appelle le Chemin des Montagnes devient pour la bonne société le Coblentz et ie Gand à la mode”, et pour les marchands, les jours de fête à Beaujon, un jour de foire. »

Lorsqu'on avait franchi les deux pavillons qui formaient l’entrée principale sur l’avenue des Champs-Élysées*, les Montagnes françaises se présentaient de profil comme un vaste cirque. Celui-ci était percé d'un triple rang de portiques, en style d’aqueduc, à travers lesquels on apercevait des masses de verdure. D'un pavillon, ou tour carrée de cent pieds de haut, et placé à la circonférence, partaient, en se développant de droite et de gauche, en plan incliné, deux montagnes ou rampes latérales et circulaires, construites en bois. Celles-ci décrivaient une sorte de courbe ovale, d’une surface de 300 toises ou 800 pieds.

Chacune des rampes était garnie d’une double rainure, où les

1. Impr. de A. Belin, rue des Mathurins. S. J., Hôtel de Cluny.

2. Parties du boulevard voisines du quartier de la Chaussée-d’Antin , où l’on vient respirer la fraîcheur des soirs d’été. Note de Cotterel.

3. Une entrée particulière sur la rue de l’Oratoire, nous apprend Cotterel, était spécialement destinée aux personnages les plus distingués qui voulaient garder incognito, et à ceux qui arrivaient à cheval. Des jockeyÿs de confiance recevaient les chevaux par numéro, les conduisaient et les soignaient aux écuries jusqu'au départ de leurs maîtres, qui ne devaient aucune rétribution.

Des billets de faveur étaient distribués aux dames, comme de nos jours encore, dans les établissements similaires. La carte d'entrée sur papier rose était ornée d’un char aérien où siégeait une Folie.

II1O PATLTAREN

roues des chars s’engrenaient, sans pouvoir dévier, et d’une galerie de pourtour, ou trottoir parallèle, pour les promeneurs. Les rampes descendantes « après quelques ondulations destinées à ralentir ou accélérer la course des chars, venaient finir horizontalement sur le plateau, où une estrade, en forme d’amphithéâtre, permettait de jouir du spectacle des courses et des divertissements variés ». Beaujon était, au dire de la notice, le seul établissement où l’on fût en mesure de procurer aux amateurs le plaisir des Promenades aériennes par excellence, en leur offrant le spectacle d’un ballon captif où ils pouvaient accompagner l’aéronaute « dans ses excursions hyperborées ».

C'est de ce ballon captif, dont parlera si méchamment le malicieux Champenois, auteur des Adieux à la Folie Beaujon :

Que vois-je! Un vieux lambeau flottant sur un bâton Voudrait se déployer, s’arrondir en ballon.

Il retombe sans cesse. Un bras infatigable

Autour de lui s’escrime, et du gaz inflammable,

Il prétend le gonfler à nos yeux attentifs.

En dépit de la main qui s’obstine à souffler, L'indocile ballon refuse de s’enfler.

Nous reviendrons plus loin sur cette satire.

Du point où se réunissaient, en bas, les deux montagnes latérales, s'élevait en plan incliné jusqu’au belvédère, sur un angle de vingt degrés, une montagne droite ou rectiligne, dite montagne ascendante ou médiale. Cette montagne, large de vingt-cinq pieds, et longue de 45o, portait deux coulisseaux bordés de crémaillères, et garnis de doubles tresses où s’accrochaient les chars par des anneaux fixés de distance en distance. Ün manège au mécanisme ingénieux, mis en mouvement par des chevaux, et dû à l'invention de M. Delaunay, permettait l'ascension des chars'. On parcourait, en vingt secondes, près de 200 pieds.

Les chars à deux places, fort élégants, ornés, pour la plupart, de sujets mythologiques, promenaient les voyageurs et les maintenaient, à la montée comme à la descente, dans une situation horizontale. On ne bouclait pas encore la boucle! Tout était prévu pour

1. C’est à Delaunay que l’on doit le coulage de la colonne de la place Vendôme, des ponts de fer des Arts et du Jardin des Plantes. Vote de Cotterel.

assurer la sécurité des amateurs, et pour que le char, pendant l’ascension, ne puisse retomber sur lui-même. Une double tresse le retenait, et, en admettant que les deux tresses vinssent à se rompre toutes deux à la fois, une chambrière en fer, attachée derrière le char, l’arrêtait en se fixant dans les dentelures en crémaillères des platesbandes, empêchant tout recul. Un timon, sorte de gouvernail mobile, permettait de modérer à volonté, de ralentir ou de suspendre la marche.

Dans le Vaudeville de la Folie Beaujon, dont nous avons parlé plus haut, un médecin et un chirurgien venaient offrir leurs services pour soigner ceux qui s’exposaient aux promenades aériennes. On les désabusait aussitôt. Ces précautions n’empêchèrent point, d’ailleurs, un accident mortel de se produire, le 30 juin 1818. La chute d'un char, qui se renversa, causa la mort de deux personnes‘. Un premier accident de même nature était survenu le 8 octobre de l’année précédente : un homme et une femme nommée Sauveur furent blessés, cette dernière assez grièvement”. Cet accident donna lieu à un curieux procès Me Henriette Sauveur réclamait aux entrepreneurs des Montagnes Beaujon, les S' Brizont et Reinhard, une somme de 12000 francs pour dommages et intérêts. Les entrepreneurs prétendirent que la D'° Sauveur était seule responsable, parce qu'elle avait voulu monter sur un char d’essai, malgré les avertissements qui lui furent prodigués. Le tribunal donna raison aux entrepreneurs « attendu que l'accident ne pouvait être imputé qu'à la D'° Sauveur elle-même”. » Celle-ci ne se tint pas pour battue, et l'affaire se termina par un arrangement amiable *.

Que de randonnées folles ont parcouru ces chars « confidents et muets témoins de tant d'émotions douces » ! Que de cris Joyeux et d'éclats de rire ont dû surmonter le bruit des chariots, dans les envolées subites des chapeaux de femmes arrachés par le vent, et des cheveux mis en désordre, tandis que le mari galant serrait par la taille sa compagne effrayée !

1. MM. Paul d’Ariste et Maurice Arrivetz, dans leur ouvrage sur les « Champs-Élysées », attribuent cet accident à la rupture d’une roue, et disent qu’un colonel russe aurait été au nombre des victimes. Nous donnons ici la version de Claude Ruggieri.

2. Claude Ruggieri, Précis historique sur les fêtes, les spectacles et les réjouissances publiques. Paris, 1830. Sur les artificiers Ruggieri et leur famille, cf., Lucien Lazard : Deux jardins disparus, le Jardin Ruggieri et le jardin du Delta. Bull. de la Soc. Le Vieux Montmartre, 1912, p. 198.

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