COYZEVOX ET GUILLAUME COUSTOU
Tout le monde connaît le merveilleux abreuvoir de Marly, dernier vestige du château où Louis XIV, sous le vain prétexte de se reposer du faste et de la pompe de Versailles. s'était cependant plu à accumuler de nouvelles et coûteuses folies.
Émile Le Senne affectionnait ce coin de l’Abreuvoir de Marly, en face duquel il venait chaque été se reposer, ce parc où il aimait à composer et à réciter des vers sous les ombrages séculaires. — C'est un peu de son âme qui est restée là-bas, et cette étude qui relie l’un des anciens décors de Marly à l’un des plus jolis coins de notre VIIT° arrondissement, nous a paru doublement désignée pour être déposée comme la fleur du Souvenir sur la tombe de notre regretté collègue *.
À droite et à gauche de l’abreuvoir, sur deux piédestaux massifs actuellement encore en place, Louis XIV avait fait ériger une Renommée et un Mercure, tous deux sur un cheval ailé. Ils avaient été installés à Marly du 2 au 9 août 1702 (suivant les récits des
1. Nous tenons à remercier ici M®° la Princesse Yousoupolf et M. Guiraud qui nous ont permis d'illustrer cette étude par les deux tableaux d’Hubert Robert, ainsi que MM. Braun et Clément qui ont autorisé la reproduction de leur cliché.
Mémoires du marquis de Sourches). Ils étaient dus au ciseau de Charles-Antoine Coyzevox, et lui avaient été payés 40000 livres avec une pension de 4000 livres et le titre de « sculpteur ordinaire du Roy ».
Voici le document concernant ce payement, que nous trouvons dans les comptes des bâtiments du Roy :
(Arch. Nat., Comptes des Bâtiments, Vol. IV, p. 963).
Année 1703, du y Septembre.
ES à lui (Coyzevox), parfait payement de 4o 000 livres, à quoy montent deux groupes de marbre blanc, représentant des Renommées, qu'il a faits et posez au bout du Jardin du Chateau de Marly, proche l’abreuvoir, cy. . .: . 9350 livres.
Après la mort de Louis XIV, ces deux groupes ne semblèrent plus assez importants pour le cadre magnifique dans lequel ils étaient placés, et en mai et juin 1719, ils furent retirés et transportés à l'entrée du Jardin des Tuileries à Paris, de chaque côté du « Pont Tournant », où ils sont encore maintenant.
La date exacte du transfert de ces deux admirables groupes, de l’Abreuvoir de Marly au « Pont Tournant » du Jardin des Tuileries à Paris, a été controversée, l’année même a paru faire l’objet d'un doute.
IL est intéressant, pour l’histoire artistique de Paris, de fixer ce petit détail. .
Piganiol, dans sa « Description de Paris » (Édition de 1742, vol. IT, p.201), mentionne le 7 janvier 1719, et cette date a presque toujours été citée et admise par tous ceux qui se sont occupés de la question.
Les deux documents suivants vont nous éclairer exactement à ce sujet, et fixent définitivement le mois de juin 1719 comme date de l'érection à Paris. |
En effet, nous lisons dans les « Comptes des Bâtiments » :
(Arch. Nat., 01, 2219.)
Année 1719. Comptes de Batimens du Roy F° 108 Diverses dépenses.
2 Aoust. — Aux dits Gaultier et Laudat, Charpantiers, II" VI VIT sous, pour faire avec [I[® [. a Eux ordonez, les 1° et 27 May derniers, le parfait payement de IIT® VE VIT sous, à quoy montent tant les fournitures de charpante et d'Équipages, que les ouvrages et journées d'ouvriers, qu'ils ont faits et Employées
pour Enlever, Embarquer. Débarquer (sic) et poser en place les deux Renommées en marbre du Jardin de Marly dans celui du Palais des Tuilleries pendant les mois de May et Juin derniers, suivant le Mémoire, ,
3006, 7 sous.
2 Aoust. — Au nomé Rognaux, voiturier par Eau, VII LVI! pour son payement de la dépense, voiture et droits de Rivière qu’il a faite en avancée pour voiturer par Eau les deux Renommées de marbre du Jardin de Marly, au Port de la Confiance à Paris dans le Jardin du Palais des Tuilleries pendant le mois de Juin dernier, suivant mémoire,
Ces deux documents sont probants; ce ne fut pas en janvier, mais bien en mai et juin 1719 qu'eut lieu le transfert. Les travaux préparatoires durent être commencés à Marly en mai, et le transport et la mise en place à Paris, en juin de la même année.
Nous remarquerons, à ce sujet, que les piédestaux restèrent privés de statues de 1719 à 1740. En cette dernière année on y plaça les modèles en plâtre, en grandeur d'exécution, des chevaux de Coustou, où ils demeurèrent jusqu'à l'installation définitive qui eut lieu du 24 juillet à fin septembre 1745.(Mémoires du duc de Luynes.)
Il est certain qu'on eut à ce moment l’idée de les remplacer par des groupes plus importants; mais il est probable que la pénurie du trésor royal à la fin du règne de Louis XIV ne permit pas cette dépense; toujours est-il que ce ne fut qu'en 1739 que le Roi demanda à Guillaume Coustou (le père) d'établir des modèles pour deux nouveaux groupes destinés à remplacer les premiers. En effet, dans un mémoire excessivement intéressant, daté de Versailles, 11 février 1746, publié par M. Guiïffrey, dans les « Nouvelles Archives de l’Art français », année 1878, p. 315, 318 et que nous reproduisons plus loin, car c’est le document le plus complet et le plus important que nous ayons sur ces groupes fameux, il est dit : « En 1739, M. Coustou reçut l’ordre de faire plusieurs modèles pour remplacer à Marly les deux grouppes de Renommée qui sont aux Thuileries à Paris. »
En 1739, les plâtres en grandeur d'exécution étaient prêts, ainsi qu'il appert de la lettre suivante qui se trouve aux Archives Nationales, adressée à Orry, contrôleur des Bâtiments du Roy :
(Arch. Nat., or, p.143).
Journal des Renvois et Décisions, Bâtiments du Roy, année 1739.
28 Aout 1739. — M. Coustou, Sculpteur du Roy, par sa lettre sans date, suplie Monseigneur d'engager Monseigeur le Cardinal Fleuri quand il viendra à Paris,
à entrer dans son attelier, pour y voir les modèles en grand des ouvrages destinés pour Marli, et vient d'en écrire à S. E. suivant les instructions de Monseigneur.
LR Apostillé de Monseigneur : « Cela est sain ».
[ls représentaient, dit d'Argenville (Vies des Fameux Sculpteurs, vol. 2, p. 300), « deux Chevaux Nue domptés par un Français, l’autre par un Américain ».
Coustou fit deux paires de chevaux en plâtre en grandeur d’exécution. Une paire fut placée à Marly pour juger de l'effet; l’autre paire resta dans son atelier pour le travail du marbre, ainsi qu'en fait foi le mémoire de M. Guiffrey, mentionné plus haut et dans lequel il est dit... « desquels modèles il en a esté choisy et approuvé par le Roy celui qui a esté exécuté en marbre. En 1740, M. Coustou a fait ses études pour en former des plastres en grand, en a fait monter quatre, dont deux ont esté placés à Marly sur les piédestaux et les deux autres sont restés dans son attelier, pour l'exécution des marbres. »
En 1740 les modèles figurent au Salon, mais vu leur taille on ne peut les y transporter.
Une curieuse notice à la fin du catalogue du Salon de 1740 s'exprime ainsi :
Il seroit à souhaiter que l’on put voir dans le Salon, les deux groupes dont M. Coustou a fait les modèles en grand pour le Roy, qui doivent etre placez à Marly; mais n’étans point transportables, ils ne peuvent etre vus que des curieux qui voudront prendre la peine de les aller voir dans l’attelier où ils ont été faits, au coin de la cour du Vieux Louvre, joignant Mer le Duc de Nevers.
(Explication des Peintures et Sculptures et autres Ouvrages de Messieurs de l’Académie Royale, 22 Août 1740. Addition aux Ouvrages, page 30. Bibl. Nation. V. 2654., V. 24333/4.
Des modèles et réductions en terre cuite furent exécutés à cette époque * : Dans le Catalogue du Cabinet de M. de Lalive de Jully, Paris 1764 (B. N. Est. Yd 60), on lit au folio 33 :
Deux terres cuites de Guillaume Coustou le Jeune, représentant des chevaux fougueux arrêtés par des esclaves. Ces modèles ont été exécutés en marbre par l’auteur à l’abreuvoir de Marly. Cet habile homme, disciple d’Antoine Coyzevox son oncle, étoit de Lyon. Il fit le voyage de Rome et y a beaucoup travaillé sous Pierre le Gros. Il est mort à Paris le 22 février 1746, âgé de
69 ans...